--Un drame de la jalousie, dit-il, rien de plus commun. Nous avons
ici, à Neuilly, une moyenne constante de morts volontaires. Sur
cent suicides, trente ont pour cause le jeu. Le reste est dû à des
désespoirs d'amour, à la misère ou à des maladies incurables.
--Chevalier? demanda le docteur Hibry, qui était amateur de
spectacles, Chevalier? attendez donc, je l'ai vu... Je l'ai vu dans un
bénéfice, aux Variétés. Parfaitement. Il récitait un monologue.
Le chien hurlait devant la grille.
--On ne peut s'imaginer, reprit le commissaire, les ravages que le
pari mutuel exerce dans cette commune. Je n'exagère pas, trente pour
cent au bas mot des suicides que je constate sont causés par le jeu.
Tout le monde joue, ici. Autant de boutiques de coiffeurs, autant
d'agences clandestines. Pas plus tard que la semaine dernière, un
concierge de l'avenue du Roule a été trouvé pendu dans le Bois.
Encore, les ouvriers, les domestiques, les petits employés qui
jouent, ne sont pas réduits à se tuer. Ils changent de quartier, ils
disparaissent. Mais un homme établi, un fonctionnaire que le jeu a
ruiné, qui est accablé de dettes criardes, menacé de saisie et
sous le coup de plaintes au parquet, il ne peut pas disparaître. Que
voulez-vous qu'il devienne?
--J'y suis! s'écria le docteur. Il récita _le Duel dans la Savane_.
On est un peu fatigué des monologues; mais celui-là est très
drôle. Vous vous rappelez: «Voulez-vous vous battre à l'épée?
Non, monsieur. Au pistolet? Non, monsieur. Au sabre, au couteau?
Non, monsieur. Alors je vois ce que vous voulez. Vous n'êtes pas
dégoûté. Vous voulez le duel dans la savane. J'y consens. Nous
remplacerons la savane par une maison à cinq étages. Vous êtes
autorisé à vous dissimuler dans le feuillage.» Chevalier disait
très drôlement _le Duel dans la Savane_. Il m'a beaucoup amusé ce
soir-là. Il est vrai que je suis bon public. J'adore le théâtre.
Le commissaire de police n'entendait pas. Il suivait sa pensée.
--On ne saura jamais ce que le pari mutuel dévore par année de
fortunes et d'existences. Le jeu ne lâche jamais ses victimes; quand
il leur a tout pris, il reste leur unique espérance. En effet, par
quel autre moyen peut-on espérer?...
Il s'arrêta de parler, tendit l'oreille au cri lointain d'un
camelot, se jeta sur l'avenue à la poursuite de l'ombre fuyante
et glapissante, l'appela, lui arracha un journal de courses qu'il
déploya sous un bec de gaz pour y chercher des noms de chevaux,
_Fleur-des-pois_, _la Châtelaine_, _Lucrèce_. Puis, l'œil hagard,
les mains tremblantes, stupide, assommé, il laissa tomber la feuille:
son cheval ne gagnait pas.
Et le docteur Hibry, en l'observant de loin, songeait que, médecin
des morts, il pourrait bien être appelé un jour à constater le
suicide de son commissaire de police, et il se déterminait par avance
à conclure autant que possible à la mort accidentelle.
Tout à coup, saisissant son parapluie:
--Je file. On m'a donné pour ce soir une place à l'Opéra-Comique.
Ce serait dommage de la perdre.
Avant de quitter la maison, Ligny demanda à madame Simonneau:
--Où l'avez-vous mis?
--Dans le lit, répondit madame Simonneau. C'était plus convenable.
Il ne fit point d'objection, et, levant les yeux sur la façade de la
maison, il vit aux fenêtres de la chambre à coucher, à travers
les rideaux de mousseline, la lueur des deux bougies que la femme de
ménage avait allumées sur la table de nuit.
--On pourrait peut-être, dit-il, faire venir une religieuse pour le
veiller.
--C'est inutile, répondit madame Simonneau qui avait invité des
voisines et commandé son vin et son fricot, c'est inutile: je le
veillerai moi-même.
Ligny n'insista pas.
Le chien hurlait encore devant la grille.
En regagnant à pied la barrière, il vit sur Paris une lueur rouge
qui remplissait tout le ciel. Aux faîtes des cheminées, les tuyaux
se dressaient, grotesques et noirs, devant cette brume ardente et
semblaient regarder avec une familiarité ridicule l'embrasement
mystérieux d'un monde. Les rares passants qu'il rencontra sur le
boulevard allaient tranquillement, sans lever la tête. Bien qu'il
sût que, dans les nuits des villes, souvent l'air humide reflète les
lumières et se colore de cette lueur égale qui ne palpite pas, il
s'imaginait voir le reflet d'un immense incendie. Il acceptait sans
réflexion que Paris s'abîmât dans une conflagration prodigieuse;
il trouvait naturel que la catastrophe intime à laquelle il était
mêlé se confondît avec un désastre public et que cette nuit,
enfin, fût pour tout un peuple, comme pour lui-même, une nuit
sinistre.
Ayant très faim, il prit une voiture à la barrière et se fit
conduire à une taverne de la rue Royale. Dans la salle lumineuse et
chaude, il ressentit une impression de bien-être. Après avoir fait
son menu, il ouvrit un journal du soir et vit, dans le compte rendu
des Chambres, que son ministre avait prononcé un discours. En
parcourant ce discours, il étouffa un petit rire; il se rappelait
certaines histoires, contées au quai d'Orsay. Le ministre des
Affaires étrangères était amoureux de madame de Neuilles, cocotte
vieillie, haussée par la rumeur publique à l'état d'aventurière et
d'espionne. Il essayait, disait-on, sur elle les discours qu'il devait
prononcer devant le Parlement. Ligny, qui avait été un peu l'amant,
autrefois, de madame de Neuilles, se figurait l'homme d'État en
chemise récitant à son amie cette déclaration: «Non certes, je
ne méconnais pas les justes susceptibilités du sentiment national.
Résolument pacifique, mais soucieux de l'honneur de la France, le
gouvernement saura, etc.» Et cette vision le mettait en gaieté.
Il tourna la page et lut: «Demain, à l'Odéon, première
représentation (à ce théâtre) de: _La Nuit du 23 octobre 1812_,
avec messieurs Durville, Maury, Romilly, Destrée, Vicar, Léon Clim,
Valroche, Aman, Chevalier...