Ce qui rendait difficiles les négociations du Théâtre avec
l'Église, c'était l'éclat donné par les journaux au suicide du
boulevard de Villiers. Les reporters en avaient publié toutes les
circonstances, et, comme le disait M. l'abbé Mirabelle, second
vicaire de l'archevêque, au point où en étaient les choses, ouvrir
à Chevalier les portes de sa paroisse, c'était publier le droit des
excommuniés aux prières de l'Église.
D'ailleurs M. Mirabelle qui se montra, dans cette affaire, plein de
sagesse et de prudence, indiqua la voie.
--Vous comprenez bien, dit-il à madame Doulce, que ce n'est pas
l'opinion des journaux qui peut nous toucher. Elle nous est absolument
indifférente, et nous ne nous inquiétons en aucune matière de ce
que cinquante feuilles publiques disent de ce malheureux jeune homme.
Que les journalistes aient servi ou trahi la vérité, c'est leur
affaire et non la mienne. J'ignore et veux ignorer ce qu'ils ont
écrit. Mais le fait du suicide est notoire. Vous ne pouvez le
contester. Il conviendrait maintenant d'examiner de près, avec les
lumières de la science, les circonstances dans lesquelles ce fait a
été accompli. Ne vous étonnez pas que j'invoque ainsi la science.
Elle n'a pas de meilleure amie que la religion. Or la science
médicale peut nous être ici d'un grand secours. Vous allez tout de
suite le comprendre. L'Église ne retranche de son sein le suicidé
qu'en tant que le suicide constitue un acte de désespoir. Les fous
qui attentent à leur vie ne sont pas des désespérés, et l'Église
ne leur refuse point ses prières: elle prie pour tous les malheureux.
Ah! s'il pouvait être établi que ce pauvre enfant a agi sous
l'influence d'une fièvre chaude ou d'une maladie mentale, si un
médecin était à même de certifier que cet infortuné ne jouissait
pas de sa raison lorsqu'il se détruisit de ses propres mains, le
service religieux serait célébré sans obstacle.
Ayant recueilli ces paroles de M. l'abbé Mirabelle, madame Doulce
courut au théâtre. La répétition de _la Grille_ était terminée.
Elle trouva Pradel dans son cabinet avec deux jeunes actrices, qui
lui demandaient l'une un engagement, l'autre un congé. Il refusait,
conformément à son principe de ne jamais accueillir une demande
qu'après l'avoir d'abord rejetée. Il donnait ainsi du prix aux
moindres choses qu'il accordait. Ses yeux luisants et sa barbe de
patriarche, ses façons à la fois amoureuses et paternelles le
faisaient ressembler à Loth, tel qu'on le voit entre ses deux filles
dans les estampes des vieux maîtres. Posée sur la table, une amphore
de carton doré aidait à l'illusion.
--Ce n'est pas possible, disait-il à chacune; ce n'est vraiment pas
possible, mon enfant... Enfin revenez demain.
Après les avoir congédiées, il demanda, tout en signant des
lettres:
--Eh bien! madame Doulce, quelles nouvelles?
Constantin Marc, survenu avec Nanteuil, s'écria précipitamment:
--Et mes décors? Monsieur Pradel!
Puis il décrivit pour la vingtième fois le paysage sur lequel devait
se lever la toile.
--Au premier plan, un vieux parc. Les troncs des grands arbres,
du côté du nord, sont verdis par la mousse. Il faut qu'on sente
l'humidité de la terre.
Et le directeur répondit:
--Soyez sûr qu'on fera tout ce qu'il sera possible de faire et que ce
sera très convenable... Eh bien! madame Doulce, quelles nouvelles?
--Il y a une lueur d'espérance, répondit-elle.
--Au fond, dans une brume légère, dit l'auteur, les pierres grises
et les toits d'ardoise fine de l'Abbaye-aux-Dames...
--Parfaitement. Asseyez-vous donc, madame Doulce, je suis à vous.
--J'ai reçu, à l'archevêché, le meilleur accueil, dit madame
Doulce.
--Monsieur Pradel, il est nécessaire que les murs de l'Abbaye
paraissent sourds, profonds et pourtant subtilisés par la brume du
soir. Un ciel d'or pâle...
--Monsieur l'abbé Mirabelle, reprit madame Doulce, est un prêtre de
la plus haute distinction...
--Monsieur Marc, vous tenez beaucoup à votre ciel d'or pâle? demanda
le directeur. Continuez, madame Doulce, continuez, je vous écoute...
--... Et, d'une politesse exquise. Il a fait une délicate allusion
aux indiscrétions des journaux...
A ce moment, M. Marchegeay, le régisseur, bondit dans le cabinet. Ses
yeux verts étincelaient et ses moustaches rouges dansaient comme des
flammes. Il parla avec volubilité:
--Ça recommence!... Lydie, la petite figurante, pousse des cris de
putois dans les escaliers. Elle dit que Delage a voulu la violer.
C'est bien la dixième fois depuis un mois qu'elle nous recommence
cette histoire-là. En voilà une scie!
--Ce n'est pas tolérable dans une maison comme celle-ci, dit Pradel.
Vous ficherez Delage à l'amende... Madame Doulce, continuez, je vous
prie.
--Monsieur l'abbé Mirabelle m'a expliqué avec une parfaite clarté
que le suicide est un acte de désespoir.
Mais Constantin Marc demanda avec intérêt à Pradel si Lydie, la
petite figurante, était jolie.
--Vous l'avez vue, dans _la Nuit du 23 octobre_, elle fait la femme du
peuple qui, sur la plaine de Grenelle, achète des plaisirs à madame
Ravaud.
--Il me semble que c'est une très belle fille, dit Constantin Marc.
--Certainement, répondit Pradel. Mais elle serait une plus belle
fille encore si elle n'avait pas les chevilles comme des poteaux.
Constantin Marc, méditatif, reprit:
--Et Delage l'a violée... Cet homme a le sens de l'amour. L'amour
est un acte simple et primitif. C'est la lutte, c'est la haine. La
violence y est nécessaire. L'amour par le consentement mutuel n'est
qu'une fastidieuse corvée.
Et il s'écria, très excité:
--Delage est prodigieux!
--Ne vous emballez pas, dit Pradel. Cette petite Lydie aguiche mes
acteurs dans sa loge, puis, tout à coup, elle crie qu'on la viole
pour qu'on lui donne de l'argent... C'est son amant qui lui a
appris le truc, et qui touche la galette... Vous disiez donc, madame
Doulce...
--Après une longue et intéressante conversation, reprit madame
Doulce, monsieur l'abbé Mirabelle m'a fait entrevoir une solution
favorable. Il m'a donné à entendre que, pour lever toutes les
difficultés, il suffirait qu'un médecin attestât que Chevalier
n'avait pas toute sa raison et n'était pas responsable de ses actes.
--Mais, observa Pradel, Chevalier n'était pas fou. Il avait toute sa
raison.
--Ce n'est pas à nous de le dire, répliqua madame Doulce. Et qu'en
savons-nous?
--Non, dit Nanteuil, il n'avait pas toute sa raison.
Pradel haussa les épaules:
--Après tout, c'est possible. La folie et la raison, c'est affaire
d'appréciation... A qui pourrait-on bien demander un certificat?
Madame Doulce et Pradel se rappelèrent successivement trois
médecins; mais ils ne purent trouver l'adresse du premier; le second
avait un mauvais caractère et l'on reconnut que le troisième était
mort.
Nanteuil dit qu'il fallait s'adresser au docteur Trublet.
--C'est une idée! s'écria Pradel. Allons demander un certificat au
docteur Socrate... Quel jour sommes-nous?... Vendredi. C'est son jour
de consultation. Nous le trouverons chez lui.
Le docteur Trublet logeait dans une vieille maison, au plus haut de
la rue de Seine. Pradel emmena Nanteuil, dans l'idée que Socrate ne
refuserait rien à une jolie femme. Constantin Marc, qui ne pouvait
vivre, à Paris, loin des comédiens, les accompagna. L'affaire
Chevalier commençait à l'amuser. Il la trouvait comique,
c'est-à-dire appartenant aux comédiens. Bien que l'heure de la
consultation fût passée, le salon du docteur était encore plein de
gens qui voulaient être guéris. Trublet les renvoya et reçut, dans
son cabinet, les gens de théâtre. Il se tenait devant une table
encombrée de livres et de papiers. Contre la fenêtre, un fauteuil
articulé s'étalait, infirme et cynique. Le directeur de l'Odéon
exposa l'objet de sa visite, et il conclut:
--Le service de Chevalier ne sera célébré à l'église que si
vous attestez que ce malheureux garçon ne jouissait pas de toute sa
raison.
Le docteur Trublet déclara que Chevalier pouvait bien se passer du
service religieux.
--Adrienne Lecouvreur, qui valait mieux que lui, s'en est passée.
Mademoiselle Monime, après sa mort, n'eut point de messe et, comme
vous savez, on lui refusa «l'honneur de pourrir dans un vilain
cimetière, avec tous les gueux du quartier». Elle ne s'en trouva pas
plus mal.
--Vous n'ignorez pas, docteur Socrate, répondit Pradel, que les
comédiens sont les plus religieux des hommes. Mes pensionnaires
seraient désolés s'ils ne pouvaient assister à la messe de leur
camarade. Ils se sont déjà assuré le concours de plusieurs artistes
lyriques et la musique sera très belle.
--Ça, c'est une raison, dit Trublet. Je n'y contredis pas. Charles
Monselet, qui était un homme d'esprit, songea, peu d'heures avant
sa mort, à sa messe en musique. «Je connais beaucoup d'artistes de
l'Opéra, dit-il, j'aurai un _Pie Jesu_ aux truffes.» Mais, puisque
l'archevêché n'autorise pas, cette fois, le concert spirituel, il
conviendrait de le remettre à une autre occasion.
--Pour ce qui est de moi, répliqua le directeur, je n'ai aucune
croyance religieuse. Mais je considère que l'Église et le Théâtre
sont deux grandes puissances sociales et qu'il y a intérêt à ce
qu'elles soient amies et alliées. Je ne manque jamais, pour ma part,
une occasion de sceller l'alliance. Au prochain carême, je ferai lire
par Durville un sermon de Bourdaloue. Je suis subventionné: je dois
être concordataire.
»Et puis, quoi qu'on en dise, le catholicisme est encore la forme la
plus acceptable de l'indifférence religieuse.
--Eh bien! objecta Constantin Marc, si vous voulez montrer de la
déférence à l'Église, pourquoi lui poussez-vous, de force ou de
ruse, un cercueil dont elle ne veut pas?
Le docteur parla dans le même sentiment et finit par dire:
--Mon cher Pradel, ne vous occupez donc pas de cette affaire-là.
Mais alors Nanteuil, les yeux ardents, la voix sifflante:
--Il faut qu'il aille à l'église, docteur; signez ce qu'on vous
demande, écrivez qu'il n'avait pas sa raison. Je vous en prie.
Il n'y avait pas que de la religion dans ce désir. Il s'y mêlait un
sentiment intime et un fond obscur de vieilles croyances, ignorées
d'elle-même. Elle espérait que, porté à l'église, aspergé d'eau
bénite, Chevalier serait apaisé, deviendrait un bon mort et ne
la tourmenterait plus. Elle craignait, au contraire, que, privé de
bénédictions et de prières, il n'errât sans cesse autour d'elle,
maudit et malfaisant. Et, plus simplement, dans sa peur de le revoir,
elle voulait que les prêtres aussi prissent soin de l'enterrer, que
tout le monde s'y mît, pour qu'il le fût davantage, autant qu'il
était possible et tout à fait. Ses lèvres tremblaient; elle tordait
ses mains jointes.
Trublet, vieux connaisseur, la regardait avec intérêt. Il avait
l'intelligence et le goût de la machine féminine. Celle-ci le
ravissait. En l'observant, sa face camuse brillait de plaisir.
--Soyez tranquille, mon enfant. Il y a toujours moyen de s'entendre
avec l'Église. Ce que vous me demandez n'est pas dans mes
attributions; je suis un médecin laïque. Mais nous avons
aujourd'hui, Dieu merci! des médecins religieux qui envoient leurs
malades aux eaux ecclésiastiques et dont la fonction spéciale est de
constater les guérisons miraculeuses. J'en connais un qui loge
dans le quartier; je vais vous donner son adresse. Allez le voir,
l'évêché n'a rien à lui refuser. Il arrangera votre affaire.
--Non pas, dit Pradel, vous avez donné vos soins à ce malheureux
Chevalier. C'est à vous de délivrer un certificat.
Romilly approuva:
--Évidemment, docteur. Vous êtes médecin du théâtre. Il faut
laver son linge sale en famille.
Et Nanteuil tourna vers Socrate un regard de prière.
--Mais, demanda Trublet, qu'est-ce que vous voulez que je dise?
--C'est bien simple, répondit Pradel. Dites qu'il était, dans une
certaine mesure, irresponsable.
--Vous me sollicitez bonnement à parler comme un médecin des
tribunaux. C'est trop exiger de moi.
--Vous croyez donc, docteur, que Chevalier était en possession de sa
pleine et entière responsabilité morale?
--Je crois, au contraire, qu'il n'était responsable de ses actes à
aucun degré.
--Alors?...
--Mais je crois aussi qu'il ne différait nullement en cela de
vous, de moi, de tous les autres hommes. Mes confrères légistes
distinguent entre les responsabilités individuelles. Ils ont des
procédés pour reconnaître les responsabilités pleines et celles
auxquelles il manque un ou plusieurs quartiers. Il est remarquable,
d'ailleurs, que, pour faire condamner un malheureux, ils lui trouvent
toujours une pleine responsabilité... Et la leur, elle est donc
pleine... comme la lune?
Et le docteur Socrate développa devant les gens de théâtre
étonnés une ample théorie du déterminisme universel. Il remonta
jusqu'aux origines de la vie. Et, semblable au Silène de Virgile qui,
barbouillé du suc des mûres, chantait à des bergers de Sicile et
à la naïade Églé l'origine du monde, il se répandit en paroles
abondantes:
--Appeler un malheureux à répondre de ses actes!... mais quand le
système solaire n'était encore qu'une pâle nébuleuse, formant dans
l'éther une couronne légère d'une circonférence mille fois plus
vaste que l'orbite de Neptune, il y avait belle lurette que nous
étions tous conditionnés, déterminés, destinés irrévocablement
et que votre responsabilité, ma chère enfant, la mienne, celle de
Chevalier, celle de tous les hommes, était, non pas atténuée,
mais abolie d'avance. Tous nos mouvements, causés par des mouvements
antérieurs de la matière, sont soumis aux lois qui gouvernent les
forces cosmiques, et la mécanique humaine n'est qu'un cas particulier
de la mécanique universelle.
Il montra de la main une armoire fermée:
--J'ai là, en bouteilles, de quoi transformer, abolir ou exaspérer
la volonté de cinquante mille hommes.
--Ce ne serait pas de jeu, objecta Pradel.
--J'en conviens, ce ne serait pas de jeu. Mais ces substances ne
sont pas essentiellement des produits de laboratoire. Le laboratoire
combine, il ne crée rien. Ces substances sont éparses dans la
nature. A l'état libre, elles nous enveloppent et nous pénètrent,
elles déterminent notre volonté: elles conditionnent notre libre
arbitre, qui n'est que l'illusion causée en nous par l'ignorance de
nos déterminations.
--Qu'est-ce que vous dites? demanda Pradel ahuri.
--Je dis que la volonté est une illusion causée par l'ignorance où
nous sommes des causes qui nous obligent à vouloir. Ce qui veut
en nous, ce n'est pas nous, ce sont des myriades de cellules d'une
activité prodigieuse, que nous ne connaissons pas, qui ne nous
connaissent pas, qui s'ignorent les unes les autres, et qui pourtant
nous constituent. Elles produisent par leur agitation d'innombrables
courants que nous appelons nos passions, nos pensées, nos joies, nos
souffrances, nos désirs, nos craintes et notre volonté. Nous nous
croyons maîtres de nous, et seulement une goutte d'alcool excite,
pour les engourdir ensuite, ces éléments par lesquels nous sentons
et voulons.
Constantin Marc interrompit le docteur:
--Pardon! Puisque vous parlez de l'action de l'alcool, je voudrais
vous consulter à ce sujet. Je bois un petit verre d'armagnac après
chaque repas. Ce n'est pas trop, dites-moi?
--C'est beaucoup trop. L'alcool est un poison. Si vous avez chez vous
une bouteille d'eau-de-vie, jetez-la par la fenêtre.
Pradel était pensif. Il estimait qu'en supprimant la volonté et la
responsabilité chez tous les hommes, le docteur Socrate lui faisait
un tort personnel.
--Vous direz ce que vous voudrez. La volonté et la responsabilité ne
sont pas des illusions. Ce sont des réalités tangibles et fortes. Je
sais à quoi m'engage mon cahier des charges, et j'impose ma volonté
à mon personnel.
Et il ajouta avec amertume:
--Je crois à la volonté, à la responsabilité morale, à la
distinction du bien et du mal. Sans doute, selon vous, ce sont des
idées bêtes...
--Assurément, répondit le docteur, ce sont des idées bêtes. Mais
elles nous sont très convenables, puisque nous sommes des bêtes. On
l'oublie toujours. Ce sont des idées bêtes, augustes et salutaires.
Les hommes ont senti que, sans ces idées, ils deviendraient tous
fous. Ils n'avaient que le choix de la bêtise ou de la fureur. Ils
ont raisonnablement choisi la bêtise. Tel est le fondement des idées
morales.
--Quel paradoxe! s'écria Romilly.
Le docteur poursuivit avec sérénité:
--La distinction du bien et du mal dans les sociétés humaines
n'est jamais sortie de l'empirisme le plus grossier. Elle a été
constituée dans un esprit tout pratique et par simple commodité.
Nous ne nous en préoccupons pas pour un cristal ou pour un arbre.
Nous pratiquons l'indifférence morale à l'endroit des animaux.
Nous la pratiquons à l'endroit des sauvages. Cela nous permet de
les exterminer sans remords. C'est ce qu'on appelle la politique
coloniale. On ne voit pas non plus que les croyants exigent de leur
dieu une haute moralité. Dans l'état actuel de la société, ils
n'admettraient pas volontiers qu'il fût libidineux et se compromît
avec des femmes; mais ils trouvent bon qu'il soit vindicatif et cruel.
La morale est le consentement mutuel à garder ce qu'on a, terre,
maisons, meubles, femmes, et notre vie. Elle n'implique chez ceux
qui s'y soumettent aucun effort particulier d'intelligence ou de
caractère. Elle est instinctive et féroce. La loi écrite la suit de
près et s'accorde assez bien avec elle. Aussi voit-on que les hommes
d'un grand cœur ou d'un beau génie furent presque tous accusés
d'impiété et, comme Socrate, fils de Phénarète, et Benoît Malon,
frappés par la justice de leur pays. Et l'on peut dire qu'un
homme qui n'a pas été condamné tout au moins à la prison honore
médiocrement sa patrie.
--Il y a des exceptions, dit Pradel.
--Il y en a peu, répondit le docteur Trublet.
Mais Nanteuil suivait son idée:
--Mon petit Socrate, vous pouvez bien attester qu'il était fou. C'est
la vérité. Il n'avait pas sa raison. Je le sais bien, moi.
--Sans doute, il était fou, ma chère enfant. Mais c'est une question
de savoir s'il l'était plus que les autres hommes. L'histoire
tout entière de l'humanité, remplie de supplices, d'extases et de
massacres, est une histoire de déments et de furieux.
--Docteur, demanda Constantin Marc, est-ce que par hasard vous
n'admireriez pas la guerre? C'est pourtant une chose splendide, quand
on y pense. Les animaux se dévorent simplement entre eux. Les
hommes ont imaginé de se massacrer en beauté. Ils ont appris à
s'entre-tuer avec des cuirasses étincelantes, sous des casques
surmontés de panaches et desquels tombent des crinières peintes en
rouge. Par l'usage de l'artillerie et l'art des fortifications, ils
ont introduit la chimie et les mathématiques dans la destruction
nécessaire. C'est une invention sublime. Et, puisque l'extermination
des êtres nous apparaît comme le but unique de la vie, la sagesse de
l'homme est d'avoir fait de cette extermination une jouissance et une
splendeur... Car enfin vous ne pouvez nier, docteur, que le meurtre
est une loi de la nature, et que, par conséquent, il est divin.
A quoi le docteur Socrate répondit:
--Nous ne sommes que de malheureux animaux et pourtant nous sommes à
nous-mêmes notre providence et nos dieux. Les animaux inférieurs,
dont les règnes immémoriaux ont précédé le nôtre sur cette
planète, l'ont transformée par leur génie et leur courage. Les
insectes ont tracé des chemins, fouillé la terre, creusé les troncs
d'arbres et les rochers, bâti des maisons, fondé des cités,
changé le sol, l'air et les eaux. Le travail des plus humbles, des
madrépores, a créé des îles et des continents. Tout changement
matériel produit un changement moral, puisque les mœurs dépendent
du milieu. La transformation que l'homme à son tour fait subir à
la terre est certes plus profonde et plus harmonieuse que les
transformations opérées par les autres animaux. Pourquoi l'humanité
ne parviendrait-elle pas à changer la nature jusqu'à la rendre
pacifique? Pourquoi l'humanité, tout infime qu'elle est et sera, ne
réussirait-elle pas un jour à supprimer ou, du moins, à régler
la concurrence vitale? Pourquoi n'abolirait-elle pas enfin la loi du
meurtre? On peut beaucoup attendre de la chimie. Pourtant je ne vous
réponds de rien. Il est possible que notre race persiste dans la
mélancolie, le délire, la manie, la démence et la stupeur jusqu'à
sa fin lamentable dans la glace et les ténèbres. Ce monde est
peut-être irrémédiablement mauvais. En tout cas, je m'y serai
bien amusé. On y jouit d'un spectacle divertissant et je commence
à croire que Chevalier était plus fou que les autres hommes d'avoir
volontairement quitté sa place.
Nanteuil prit une plume sur le bureau et la tendit, trempée d'encre,
au docteur.
Il commença d'écrire:
«Ayant été plusieurs fois appelé à donner mes soins à...
Il s'interrompit et demanda le prénom de Chevalier:
--Aimé, répondit Nanteuil.
»... à Aimé Chevalier, j'ai pu constater dans son économie
certains troubles de la sensibilité, de la vue et de la motilité,
indices ordinaires...
Il alla prendre un livre sur un rayon de sa bibliothèque.
--Ce serait un grand hasard si je ne découvrais pas de quoi confirmer
mon diagnostic dans ces leçons du professeur Ball sur les maladies
mentales.
Il feuilleta le livre.
--Et tenez, mon cher Romilly, voici ce que je trouve pour commencer;
à la dix-huitième leçon, page 389: «On rencontre beaucoup de fous
parmi les acteurs.» Cette observation du professeur Ball me rappelle
que l'illustre Cabanis demanda un jour au docteur Esprit Blanche si le
théâtre n'était pas une cause de folie.
--Vraiment? demanda Romilly, inquiet.
--N'en doutez point, répondit Trublet. Mais écoutez ce que dit à
cette même page le professeur Ball: «Il est incontestable que les
médecins sont extrêmement prédisposés à l'aliénation mentale.»
Et rien n'est plus vrai. Parmi les médecins, les prédestinés entre
tous sont les aliénistes. Il est souvent difficile de décider lequel
est le plus fou, du fou ou de son médecin. On dit aussi que les
hommes de génie sont enclins à la folie. C'est certain. Toutefois il
ne suffit pas d'être un imbécile pour être raisonnable.
Il feuilleta un moment encore les _Leçons_ du professeur Ball, puis
il se remit à écrire:
»... indices ordinaires de l'excitation maniaque, et, si l'on
considère que le sujet était d'un tempérament névropathique, on
aura lieu de croire que sa constitution le conduisit à la folie, qui,
selon les professeurs les plus autorisés, n'est que l'exagération
du caractère habituel de l'individu, et il n'est pas possible de lui
accorder une entière responsabilité morale.»
Il signa et tendit le papier à Pradel:
--Voilà qui est innocent et trop vide de sens pour contenir le
moindre mensonge.
Pradel se leva:
--Croyez bien, cher docteur, que nous ne vous aurions pas demandé de
mentir.
--Pourquoi? Je suis médecin. Je tiens boutique de mensonges. Je
soulage, je console. Peut-on consoler et soulager sans mentir?
Puis, regardant Nanteuil avec sympathie:
--Les femmes et les médecins savent seuls combien le mensonge est
nécessaire et bienfaisant aux hommes.
Et, comme Pradel, Constantin Marc et Romilly prenaient congé:
--Passez donc par la salle à manger. J'ai reçu un petit fût de
vieil armagnac. Vous allez m'en dire des nouvelles.
Nanteuil était restée dans le cabinet du docteur.
--Mon petit Socrate, j'ai passé une nuit affreuse. Je l'ai vu...
--Pendant votre sommeil?
--Non, tout éveillée.
--Vous êtes sûre que vous ne dormiez pas?
--J'en suis sûre.
Il pensa lui demander si la vision avait parlé. Mais il retint la
question sur ses lèvres, de peur de suggérer à un sujet si sensible
des hallucinations de l'ouïe, qu'en raison de leur caractère
impérieux, il redoutait bien plus que les hallucinations de la vue.
Il savait la docilité des malades à obéir aux ordres que des voix
leur donnent. Renonçant à interroger Félicie, il s'avisa, à
tout hasard, de lever les scrupules de conscience qui pouvaient la
troubler. Toutefois, ayant observé que, d'ordinaire, le sentiment de
la responsabilité morale est faible chez les femmes, il n'y fit pas
grand effort et se contenta de dire légèrement:
--Ma chère enfant, il ne faut pas vous croire responsable de la mort
de ce malheureux. Le suicide passionnel est l'aboutissant fatal d'un
état pathologique. Tout individu qui se suicide devait se suicider.
Vous n'êtes que la cause occasionnelle d'un accident déplorable
assurément, mais dont il ne faut pas exagérer l'importance.
Il jugea que c'en était assez sur ce point et s'appliqua tout de
suite à dissiper les terreurs dont elle était environnée. Il
s'efforça de la persuader par des raisonnements simples qu'elle
voyait des images sans réalité, purs reflets de sa propre
pensée. Pour illustrer sa démonstration, il lui conta une histoire
rassurante:
--Un médecin anglais, lui dit-il, soignait une dame, comme vous très
intelligente, qui, comme vous, voyait des chats sous les meubles et
était visitée par des fantômes. Il la persuada que ces apparences
ne répondaient à rien. Elle le crut et ne se troubla point. Un jour
qu'après une longue retraite elle reparaissait dans le monde, entrant
dans un salon, elle vit la maîtresse de la maison qui lui montrait un
fauteuil et l'invitait à s'asseoir. Elle vit aussi, dans ce fauteuil,
un vieux gentleman narquois. Elle se dit que de ces deux personnes,
l'une était nécessairement imaginaire et, décidant que le gentleman
n'existait pas, elle s'assit dans le fauteuil. En touchant le fond,
elle respira. A compter de ce jour, elle ne vit plus aucun fantôme
d'homme ni de bête. Avec le vieux gentleman narquois, elle les avait
étouffés tous sous son séant.
Félicie secoua la tête:
--Ça n'a pas de rapport.
Elle voulait dire que son fantôme à elle n'était point un vieux
monsieur falot, sur lequel on s'assied, que c'était un mort jaloux,
qui ne la visitait pas sans dessein. Mais elle craignait de parler de
ces choses, et, laissant tomber ses bras sur ses genoux, elle se tut.
La voyant ainsi accablée et morne, il lui représenta que ces
troubles de la vision n'étaient ni rares ni bien graves, et qu'ils se
dissipaient promptement sans laisser de traces.
--Moi aussi, ajouta-t-il, j'ai eu une vision.
--Vous?
--Oui, j'ai eu une vision, il y a une vingtaine d'années, en Égypte.
Il s'aperçut qu'elle le regardait avec curiosité et il commença le
récit de son hallucination, après avoir allumé toutes les lampes
électriques, pour dissiper les fantômes de l'ombre.
--Du temps que j'étais médecin au Caire, chaque année, au mois de
février, je remontais le Nil jusqu'à Louksor, et de là, j'allais,
avec des amis, visiter dans le désert les tombeaux et les temples.
Ces promenades à travers les sables se font à dos d'âne. La
dernière fois que je me rendis à Louksor, je louai un jeune ânier,
dont l'âne blanc, Rhamsès, était plus vigoureux que les autres. Cet
ânier, qui se nommait Sélim, était aussi plus robuste, plus svelte
et plus beau que les autres âniers. Il avait quinze ans. Ses yeux
doux et farouches brillaient sous un voile magnifique de longs cils
noirs; son visage brun était d'un ovale ferme et pur. Il marchait
pieds nus dans le désert, d'un pas qui faisait songer à ces danses
de guerriers dont parle la Bible. Tous ses mouvements avaient de la
grâce; sa gaieté de jeune animal était charmante. En piquant de la
pointe de son bâton l'échine de Rhamsès, il causait avec moi
dans un langage court, mêlé d'anglais, de français et d'arabe; il
parlait volontiers des voyageurs qu'il avait conduits et qu'il croyait
être tous des princes ou des princesses; mais si je le questionnais
sur ses parents et ses compagnons, il se taisait, d'un air
d'indifférence et d'ennui. Quand il mendiait la promesse d'un
bon baschich, le nasillement de sa voix prenait des inflexions
caressantes. Il méditait des ruses subtiles et dépensait des
trésors de prières pour se faire donner une cigarette. S'apercevant
qu'il m'était agréable que les âniers traitassent leurs animaux
avec douceur, il baisait devant moi Rhamsès sur les naseaux, et,
durant les haltes, valsait avec lui. Il se montrait parfois ingénieux
à obtenir ce qu'il désirait. Mais il était trop imprévoyant pour
jamais témoigner la moindre reconnaissance de ce qu'il avait obtenu.
Avide de piastres, il convoitait plus ardemment encore les menus
objets qui brillent et qu'on peut cacher, les épingles d'or, les
bagues, les boutons de manchettes, les briquets en nickel; quand
il voyait une chaîne d'or, son visage s'éclairait d'une lueur de
volupté.
»L'été qui suivit fut le temps le plus dur de ma vie. Une
épidémie de choléra avait éclaté dans la Basse-Égypte. Je
courais la ville du matin au soir dans un air embrasé. Les étés
du Caire sont accablants pour les Européens. Nous traversions les
semaines les plus chaudes que j'eusse encore connues. J'appris un
jour que Sélim, amené devant le tribunal indigène du Caire, venait
d'être condamné à mort. Il avait assassiné une enfant de fellahs,
une petite fille de neuf ans, pour lui voler ses anneaux d'oreilles,
et il l'avait jetée dans une citerne. Les anneaux, tachés de sang,
avaient été retrouvés sous une grosse pierre, dans la vallée
des Rois. C'était de ces bijoux sauvages que les nubiens nomades
façonnent au marteau avec des shellings ou des pièces de quarante
sous. On me dit que Sélim serait certainement pendu, parce que la
mère de la fillette refusait le prix du sang. Le khédive en effet
n'a pas le droit de grâce, et le meurtrier, selon la loi musulmane,
ne peut racheter sa vie que si les parents de la victime acceptent
de lui une somme d'argent en compensation. J'étais trop occupé pour
penser à cette affaire. Je m'expliquai facilement que Sélim, rusé,
mais irréfléchi, caressant, insensible, eût joué avec la fillette,
lui eût arraché ses anneaux, l'eût tuée et cachée. Bientôt je
n'y songeai plus. Du vieux Caire l'épidémie s'étendait sur les
quartiers européens. Je visitais trente et quarante malades par
jour et je faisais à chacun d'abondantes injections veineuses.
Je souffrais de désordres au foie, j'étais ravagé d'anémie, je
tombais de fatigue. Pour ménager mes forces, il me fallait prendre
un peu de repos à midi. Je m'étendais, après le déjeuner, dans la
cour intérieure de ma maison et, là, je me baignais pour une heure
dans cette ombre africaine épaisse et fraîche comme de l'eau. Un
jour que j'étais couché de la sorte dans ma cour sur mon divan, au
moment où j'allumais une cigarette, je vis venir Sélim. Il souleva
de son beau bras de bronze la tenture de la porte et s'approcha de
moi, dans sa robe bleue. Il ne parlait pas, mais il souriait de
son sourire innocent et sauvage et ses lèvres d'un rouge sombre
découvraient des dents éclatantes. Ses yeux, sous l'ombre azurée
des cils, brillaient de désir en regardant ma montre posée sur la
table.
»Je pensai qu'il s'était échappé. Et j'en étais surpris, non
que les captifs soient étroitement surveillés dans ces prisons
orientales où les hommes, les femmes, les chevaux et les chiens sont
mêlés dans des cours mal closes, sous la garde d'un soldat armé
d'un bâton. Mais les musulmans ne sont jamais tentés de fuir leur
sort. Sélim s'agenouilla avec une grâce suppliante, et approcha ses
lèvres de ma main, pour la baiser selon la coutume antique. Je
ne dormais pas et j'en eus la preuve. J'eus aussi la preuve que
l'apparition avait été courte. Quand Sélim disparut, je remarquai
que ma cigarette qui brûlait, n'avait pas encore de cendre.
--Est-ce qu'il était mort quand vous l'avez vu? demanda Nanteuil.
--Non pas, répondit le docteur. J'appris quelques jours après que
Sélim, dans sa prison, tressait de petites corbeilles, ou qu'il
jouait pendant de longues heures, avec un chapelet de boules de verre,
et qu'aux visiteurs européens, surpris de la douceur caressante de
ses yeux, il demandait une piastre en souriant: la justice musulmane
est lente. Il fut pendu six mois plus tard. Personne, ni lui-même,
n'y fit grande attention. J'étais alors en Europe.
--Et depuis il n'est pas revenu?
--Jamais.
Nanteuil le regarda, déçue.
--J'avais cru qu'il était venu quand il était mort. Mais du moment
qu'il était en prison, bien sûr que vous ne pouviez pas le voir chez
vous, et que c'était une idée.
Le docteur, comprenant la pensée de Félicie, se hâta d'y répondre:
--Ma petite Nanteuil, croyez-moi. Les fantômes des morts n'ont pas
plus de réalité que les fantômes des vivants.
Sans prendre garde à ce qu'il disait, elle lui demanda si vraiment
c'était parce qu'il souffrait du foie qu'il avait eu une vision. Il
répondit qu'il pensait que le mauvais état des organes digestifs,
une fatigue diffuse, une tendance à la congestion, l'avaient
prédisposé.
--Il y eut, je crois, ajouta-t-il, une cause plus immédiate. Étendu
sur mon divan, j'avais la tête très basse. Je la soulevai pour
allumer une cigarette et la laissai retomber aussitôt. Cette attitude
favorise singulièrement les hallucinations. Il suffit parfois de se
coucher la tête renversée, pour voir, pour entendre, des formes,
des sons imaginaires. C'est pourquoi je vous conseille, mon enfant, de
dormir avec un traversin et un gros oreiller.
Elle se mit à rire.
--Comme maman, alors!... majestueusement!
Puis, sautant sur une autre idée:
--Dites donc, Socrate, ce sale individu, pourquoi l'avez-vous vu
plutôt qu'un autre? Vous lui aviez loué un âne, vous n'y pensiez
plus. Et il est venu. C'est tout de même drôle.
--Vous me demandez pourquoi celui-là plutôt qu'un autre. Je serais
bien embarrassé de vous le dire. Souvent nos visions, liées avec nos
pensées intimes, nous en présentent l'image; parfois, elles ne s'y
rattachent en rien et nous montrent une figure inattendue.
Il l'exhorta de nouveau à ne pas se laisser effrayer par des
fantômes.
--Les morts ne reviennent pas. Quand l'un d'eux vous apparaît, soyez
assurée que vous voyez une imagination de votre cerveau.
Elle demanda:
--Pouvez-vous me garantir qu'il n'y a rien après la mort?
--Mon enfant, il n'y a rien après la mort qui puisse vous effrayer.
Elle se leva, prit son petit sac et son manuscrit, tendit la main au
docteur:
--Vous ne croyez à rien, vous, mon vieux Socrate.
Il la retint un moment dans l'antichambre lui recommanda de se
ménager, de mener une vie calme et rafraîchissante, de prendre du
repos.
--Si vous croyez que c'est facile dans notre métier!... Demain, j'ai
une répétition au foyer, une répétition sur la scène, une robe à
essayer; ce soir, je joue. Et voilà plus d'un an que je mène cette
vie-là.
X
Sous le grand vide réservé par la hauteur des voûtes au vol des
prières moutonnait le troupeau bigarré des êtres humains.
Ils étaient là, tous, au pied du catafalque entouré de lumières et
couvert de fleurs: Durville, le vieux Maury, Delage, Vicar, Destrée,
Léon Clim, Valroche, Aman, Regnard, Pradel et Romilly, et Marchegeay,
le régisseur. Elles étaient là toutes, madame Ravaud, madame
Doulce, Ellen Midi, Duvernet, Herschell, Falempin, Stella,
Marie-Claire, Louise Dalle, Fagette, Nanteuil, agenouillées et
vêtues de noir, comme des élégies. Quelques-unes lisaient dans des
livres de messe. Il y en avait qui pleuraient. Toutes apportaient au
moins au cercueil de leur camarade leurs paupières battues et leur
teint blêmi par le froid du matin. Des journalistes, des acteurs, des
auteurs dramatiques, des familles entières de ces artisans qui vivent
du théâtre et une foule de curieux emplissaient la nef.
Les chantres poussaient les cris lamentables du _Kyrie eleison_; le
prêtre baisa l'autel, se tourna vers le peuple et dit:
--_Dominus vobiscum._
Romilly, enveloppant du regard le public:
--Chevalier a une bonne salle.
--Regarde donc Louise Dalle, dit Fagette. Pour avoir l'air en deuil,
elle a mis un waterproof en caoutchouc noir.
Demeuré un peu en arrière avec Pradel et Constantin Marc, le docteur
Trublet faisait, à voix basse, selon sa coutume, ses essais moraux:
--Remarquez, dit-il, que sur l'autel et autour du cercueil, on allume,
en guise de cierges, de petites veilleuses sur des queues de billard
et qu'ainsi l'on offre au Seigneur de l'huile à quinquet pour de la
cire vierge. Les hommes pieux qui vivent dans le sanctuaire ont été
de tout temps enclins à faire à leur dieu de ces petites tromperies.
L'observation n'est pas de moi; elle est, je crois, de Renan.
Le célébrant, à droite de l'autel, récitait à voix basse:
--_Nolumus autem vos ignorare fratres de dormientibus, ut non
contristemini, sicut et cœteri qui spem non habent._
--Qui est-ce qui prend le rôle de Florentin? demanda Durville à
Romilly.
--C'est Regnard: il n'y sera pas plus mauvais que Chevalier.
Pradel tira Trublet par la manche:
--Docteur Socrate, je vous prie de me dire si, comme savant, comme
physiologiste, vous voyez de graves difficultés à ce que l'âme soit
immortelle.
Il demandait cela en homme affairé et pratique qui a besoin d'un
renseignement personnel.
--Vous savez sans doute, mon cher ami, répondit Trublet, ce que
disait à ce sujet l'oiseau de Cyrano. Un jour Cyrano de Bergerac
entendit deux oiseaux converser dans un arbre. L'un disait: «L'âme
des oiseaux est immortelle.--Ce n'est pas douteux, répliqua l'autre.
Mais ce qui ne se conçoit pas, c'est que des êtres qui n'ont ni
bec ni plumes, qui n'ont pas d'ailes et qui marchent sur deux pieds,
croient avoir, comme les oiseaux, une âme immortelle.»
--C'est égal, dit Pradel, d'entendre l'orgue, ça me f... des idées
pieuses.
--_Requiem æternam dona eis, Domine._
L'auteur célèbre de la _Nuit du 23 octobre 1812_ apparut dans
l'église, et, au même moment, il fut partout à la fois, dans la
nef, sous le porche et dans le chœur. Comme le Diable boiteux, il
fallait qu'enfourchant sa béquille, il volât par-dessus les têtes
pour passer comme il le fit en un clin d'œil du député Morlot qui,
libre penseur, restait sur le parvis, à Marie-Claire agenouillée
sous le catafalque.
Dans la même seconde, il chuchota aux oreilles de tous et de toutes
des paroles agiles:
--Pradel, concevez-vous ce garçon qui plante là son rôle, un
rôle excellent, et va se suicider comme une gourde? Il se brûle la
cervelle l'avant-veille de la première. Il nous oblige à faire
un raccord et nous retarde de huit jours. Quel crétin! Il était
diablement mauvais. Mais c'est une justice à lui rendre: il sautait
bien, l'animal. Mon bon Romilly, nous faisons le raccord aujourd'hui
à deux heures. Veillez à ce que Regnard ait la copie de son rôle et
sache grimper sur les toits. Pourvu qu'il ne nous claque pas dans les
mains, comme Chevalier! S'il allait aussi se suicider, celui-là! Ne
riez pas. Il y a un sort sur certains rôles. Ainsi, dans mon _Marino
Faliero_, le gondolier Sandro se casse le bras à la répétition
générale. On me donne un autre Sandro. Il se foule le pied à la
première représentation. On m'en donne un troisième, il attrape
la fièvre typhoïde... Ma petite Nanteuil, je te confierai une
magnifique création quand tu seras aux Français. Mais j'ai juré
mes grands dieux de ne plus faire jouer une seule pièce dans ce
théâtre-ci.
Et tout aussitôt, sous la petite porte qui ferme le chœur du côté
de l'Épitre, montrant à des confrères l'épitaphe de Racine,
scellée dans le mur, en parisien curieux des antiquités de sa ville,
il rappelait l'histoire de cette pierre; il disait que le poète avait
été enseveli, selon son désir, à Port-Royal-des-Champs, au pied
de la fosse de M. Hamon, et qu'après la destruction de l'abbaye et la
violation des sépulcres, le corps de messire Jean Racine, secrétaire
du roi, gentilhomme ordinaire de sa chambre, avait été transporté
sans honneurs à Saint-Étienne-du-Mont. Et il contait comment la
pierre tombale, portant, sous le cimier de chevalier et l'écu au
cygne d'argent, l'inscription composée par Boileau et mise en latin
par M. Dodart, avait servi de dalle dans le chœur de la petite
église de Magny-Lessart, où elle avait été trouvée en 1808.
--La voici! ajouta-t-il. Elle était brisée en six morceaux et le
nom de Racine effacé par les souliers des paysans. On a rajusté les
fragments et refait les lettres qui manquaient.
Sur ce sujet il s'étendait avec sa vivacité et son abondance
coutumières, tirant de sa prodigieuse mémoire une multitude de faits
curieux et d'amusantes historiettes, animant l'histoire et passionnant
l'archéologie. Son admiration et sa colère jaillissaient coup sur
coup, avec violence dans la solennité du lieu, à travers la pompe de
la cérémonie.
--Je voudrais bien savoir, par exemple, quels sont les goujats
stupides qui ont scellé cette pierre dans ce mur. _Hic jacet nobilis
vir Johannes Racine._ Ce n'est pas vrai! Ils font mentir l'épitaphe
de l'honnête Boileau. Le corps de Racine n'est pas à cette place.
Il a été déposé dans la troisième chapelle à gauche en entrant.
Quels idiots!
Et, soudain tranquille, il montra la pierre tombale de Pascal.
--Elle provient du musée des Petits-Augustins. On n'aura jamais
assez de louanges pour Lenoir, qui, sous la Révolution, recueillit,
conserva...
Il improvisa un second cours familier d'archéologie lapidaire, plus
brillant que le premier, fit de l'histoire de Pascal un drame amusant
et terrible, et disparut. Il était resté en tout dix minutes dans
l'église.
Sur ces têtes pleines de soucis mondains et de désirs profanes le
_Dies iræ_ grondait comme un orage:
_Mors stupebit et natura,
Quum resurget creatura
Judicanti responsura._
--Dites donc, Dutil: comment cette petite Nanteuil, qui est jolie
et intelligente, a-t-elle pu se mettre avec un sale cabot comme
Chevalier?
--Votre ignorance du cœur des femmes m'étonne.
--Herschell était plus jolie quand elle était brune.
_Qui Mariam absolvisti
Et latronem exaudisti
Mihi quoque spem dedisti_.
--Il faut que j'aille déjeuner.
--Est-ce que vous connaissez quelqu'un qui connaisse le ministre?
--Durville est claqué. Il souffle comme un phoque.
--Faites-moi donc passer une petite note sur Marie Falempin. Elle a
été délicieuse dans _les Trois Magots_, je vous assure.
_Inter oves locum presta,
Et ab hœdis me sequestra,
Statuens in parte dextra._
--Alors, c'est pour Nanteuil qu'il s'est fait sauter le caisson? Une
petite grue qui ne vaut pas son derrière plein d'eau chaude!
Le célébrant mit le vin et l'eau dans le calice et dit:
--_Deus qui humanæ substantiæ dignitatem mirabiliter condidisti_...
--Est-ce que, vraiment, docteur, il s'est tué parce que Nanteuil ne
voulait plus de lui?
--Il s'est tué, répondit Trublet, parce qu'elle en aimait un autre.
L'obsession des images génétiques détermine parfois la manie et la
mélancolie.
--Vous ne connaissez pas les cabots, docteur Socrate, dit Pradel. Il
s'est tué pour faire un effet, pas pour autre chose.
--Il n'y a pas que les cabots, dit Constantin Marc, qui éprouvent
un besoin irrésistible d'attirer à tout prix l'attention sur eux.
L'année dernière, chez moi, à Saint-Bartholomé, pendant qu'on
battait à la machine, un enfant de treize ans mit dans l'engrenage
son bras, qui fut broyé jusqu'à l'épaule. Le médecin qui l'avait
amputé lui demanda, en faisant un pansement, pourquoi il s'était
ainsi mutilé. L'enfant avoua que c'était pour qu'on fît attention
à lui.
Cependant Nanteuil, les yeux secs et les lèvres serrées, regardait
fixement le drap noir qui recouvrait le cercueil et attendait avec
impatience qu'il y eût assez d'eau bénite, de cierges et de prières
latines sur le mort pour qu'il s'en allât bon et résigné. Elle
l'avait revu, cette nuit, et elle pensait qu'il était revenu parce
que les prêtres n'avaient pas encore prononcé sur lui les paroles de
paix. Puis, songeant qu'un jour elle mourrait aussi et serait couchée
comme cet homme dans un cercueil, sous un drap noir, elle frissonna
d'épouvante et ferma les yeux. L'idée de la vie était si puissante
en elle qu'elle se figurait la mort comme une vie affreuse. Elle eut
peur de mourir, et elle pria pour vivre longuement. Agenouillée, la
tête inclinée et la cendre voluptueuse de ses cheveux légers lui
tombant sur le front, elle lisait, pénitente profane, dans son livre,
des paroles qu'elle ne comprenait pas et qui la rassuraient:
«Seigneur Jésus-Christ, Roi de gloire, délivrez les âmes de tous
les fidèles défunts des peines de l'enfer et des profondeurs de
l'abîme. Délivrez-les de la gueule du lion. Que l'enfer ne les
ensevelisse pas et qu'ils ne tombent pas dans les ténèbres; mais que
saint Michel, le prince des Anges, les conduise à la lumière sainte,
que vous avez promise à Abraham et à sa postérité...»
Au moment de l'Élévation, l'assistance, pénétrée d'un
vague sentiment que le mystère devenait plus auguste, cessa
les conversations particulières et affecta quelque apparence de
recueillement. Et dans le silence des orgues, au tintement de la
clochette agitée par un enfant, les têtes se courbèrent. Puis,
après le dernier évangile, quand, l'office terminé, le prêtre,
suivi de ses acolytes, s'approcha du catafalque au chant du _Libera_,
il y eut dans la foule un mouvement de délivrance et l'on se bouscula
un peu pour défiler devant le cercueil. Les femmes, dont la piété,
la tristesse et la contrition dépendaient de leur immobilité et de
leur agenouillement, furent tout de suite ramenées à leurs idées
coutumières par le mouvement et les rencontres du défilé. Elles
échangèrent entre elles et avec les hommes les propos de leur état:
--Tu sais, dit Ellen Midi à Falempin, que Nanteuil entre à la
Comédie-Française.
--Pas possible!
--L'engagement est signé.
--Comment a-t-elle obtenu ça?...
--C'est pas en jouant la comédie, bien sûr, répondit Ellen qui
commença une histoire très scandaleuse.
--Prends garde, dit Falempin, elle est derrière toi.
--Je la vois bien! Elle en a eu, un front, de venir ici, crois-tu?
Marie-Claire coula dans l'oreille de Durville une nouvelle
extraordinaire:
--On dit qu'il s'est suicidé. Eh bien! ce n'est pas vrai. Il ne
s'est pas suicidé du tout. Et la preuve, c'est qu'on l'enterre à
l'église.
--Alors? demanda Durville.
--Monsieur de Ligny l'a surpris avec Nanteuil et l'a tué.
--Allons donc!
--Je t'assure que je suis bien informée.
Les conversations devenaient vives et familières.
--Vous voilà, vieux marcheur!
--La recette baisse déjà.
--Stella s'est fait recommander par dix-sept députés, dont neuf de
la commission du budget.
--Je lui avais pourtant dit, à Herschell: «Le petit Bocquet, ce
n'est pas votre affaire. Il vous faut un homme sérieux.»
Quand la bière, aux bras des croque-morts, passa sous le portail, les
rayons délicieux d'un soleil d'hiver descendirent sur les visages
des femmes et sur les roses du cercueil. Rangés des deux côtés
du parvis, quelques jeunes gens des Écoles cherchaient les figures
célèbres; les petites ouvrières des ateliers voisins, se tenant
deux à deux enlacées, méditaient les toilettes des actrices. Et,
dressés contre le porche sur leurs pieds endoloris, deux vagabonds,
accoutumés à vivre sous le grand ciel doux ou farouche, tournaient
lentement des regards mornes, tandis qu'un collégien contemplait avec
ivresse les cheveux ardents qui tordaient leurs flammes sur la nuque
de Fagette.
Arrêtée devant les portes, au plus haut des degrés, elle causait
avec Constantin Marc et quelques journalistes:
--... Monsieur de Ligny? Il était assidu chez moi bien avant de
connaître Nanteuil. Il me regardait des heures entières, avec des
yeux passionnés, sans oser rien me dire. Je le recevais volontiers
parce qu'il était très convenable. C'est une justice à lui rendre:
il a d'excellentes manières. Il se montrait aussi réservé que
possible. Enfin, un jour, il me déclara qu'il était amoureux fou
de moi. Je lui répondis que, puisqu'il me parlait sérieusement, je
ferais de même; que j'éprouvais un vrai chagrin de le voir dans
cet état; que, chaque fois que pareille chose arrivait, j'en étais
vivement contrariée; que j'étais une femme sérieuse, que j'avais
arrangé ma vie et que je ne pouvais rien pour lui. Il était
désespéré. Il m'annonça, qu'il partait pour Constantinople, qu'il
ne reviendrait plus. Il ne se décidait ni à rester ni à s'en aller.
Il tomba malade. Nanteuil, qui croyait que je l'aimais et que je
voulais le garder, se donna tout le mal possible pour me le prendre.
Elle lui fit des avances folles. Je la trouvais parfois un peu
ridicule, mais, comme vous pensez bien, je ne faisais aucun obstacle
à ses projets. De son côté, monsieur de Ligny, pour me donner du
regret, du dépit, que sais-je? dans l'espoir de me rendre jalouse,
répondait très clairement aux avances de Nanteuil. Voilà comment
ils se mirent ensemble. J'en fus enchantée. Nanteuil et moi, nous
sommes les meilleures amies du monde.
Madame Doulce, entre la haie des curieux, descendait lentement les
degrés et se donnait l'illusion d'entendre la foule murmurer: «C'est
la Doulce!»
Elle saisit Nanteuil au passage, la pressa sur son cœur, et dans un
beau mouvement de charité chrétienne, l'enveloppa de son manteau, en
disant avec des sanglots:
--Essaie de prier, mon enfant, et prends cette médaille. Elle a été
bénie par le pape. C'est un père dominicain qui me l'a donnée.
Madame Nanteuil, un peu essoufflée, mais qui rajeunissait depuis
qu'elle recommençait d'aimer, sortit la dernière. Durville lui serra
la main.
--Ce pauvre Chevalier! murmura-t-il.
--Ce n'était pas une mauvaise nature, répondit madame Nanteuil. Mais
il a manqué de tact. Un homme du monde ne se suicide pas de cette
manière. Ce garçon n'avait pas d'éducation.
Le corbillard se mit en mouvement dans l'ombre colossale du Panthéon
et descendit la rue Soufflot, bordée de librairies. Les camarades
de Chevalier, les employés du théâtre, le directeur, le docteur
Socrate, Constantin Marc, quelques journalistes et quelques curieux
suivirent. Le clergé et les actrices prirent place dans les voitures.
Nanteuil, malgré l'avis contraire de madame Doulce, suivit avec
Fagette dans un coupé de place.
Le temps était beau. On causait familièrement derrière le
corbillard.
--Mais c'est au diable bouilli, le cimetière!
--Montparnasse? Trente minutes au plus.
--Tu sais que Nanteuil est engagée à la Comédie-Française?
--Est-ce que nous répétons aujourd'hui? demanda Constantin Marc à
Romilly.
--Certainement, à trois heures, au foyer. Nous répétons jusqu'à
cinq heures. Ce soir, je joue; demain, je joue; dimanche, je joue en
matinée et le soir... Nous autres comédiens, nous n'avons jamais
fini, il faut toujours recommencer, toujours donner de sa personne...
Le poète Adolphe Meunier lui mit la main sur l'épaule:
--Ça va bien, Romilly?
--Et vous, Meunier?... Toujours pousser le rocher de Sisyphe. Et ce
ne serait rien. Mais le succès ne dépend point que de nous. Si la
pièce est mauvaise et tombe, tout ce que nous y avons mis, notre
travail, notre talent, un morceau de notre vie s'écroule avec... Et
ce que j'en ai vu de ces éboulements! Que de fois la pièce s'est
abattue sous moi, comme une rosse, et m'a fichu par terre! Ah! si l'on
n'était puni que de ses fautes!...
--Mon cher Romilly, répliqua vivement Meunier, croyez-vous que notre
fortune, à nous auteurs dramatiques, ne dépende pas des comédiens
autant que de nous-mêmes? Croyez-vous que jamais ils ne jettent bas,
par leur imprudence ou leur maladresse, une œuvre qui s'élançait de
haut vol? Est-ce que nous aussi, comme le légionnaire de César, nous
ne sommes pas saisis de trouble et d'angoisse à cette pensée que
notre sort n'est pas assuré par notre propre valeur, mais qu'il
dépend de ceux qui combattent avec nous?
--C'est la vie, cela! dit Constantin Marc. En toute entreprise,
partout et toujours, nous payons pour les fautes des autres.
--Il n'est que trop vrai, reprit Meunier, qui venait de voir tomber
son drame lyrique de _Pandolphe et Clarimonde_. Mais cette iniquité
nous révolte.
--Elle ne doit nullement nous révolter, répliqua Constantin Marc.
Il y a une loi sacrée qui gouverne le monde, à laquelle nous devons
obéir, que nous devons adorer, c'est l'injustice, l'auguste, la
sainte injustice. Elle est bénie partout sous les noms de bonheur,
fortune, génie et grâce. C'est une faiblesse de ne pas la
reconnaître et la vénérer sous son vrai nom.
--C'est bizarre, ce que vous dites là! fit le doux Meunier.
--Réfléchissez, reprit Constantin Marc. Vous aussi, vous êtes du
parti de l'injustice, puisque vous recherchez les honneurs, et que
vous voulez raisonnablement étouffer vos concurrents, désir naturel,
injuste et légitime. Connaissez-vous rien de plus stupide et de plus
odieux que ces gens que nous avons vu réclamer la justice? L'opinion
publique, qui n'est pourtant pas bien intelligente, le sens commun,
qui n'est pourtant pas un sens supérieur, a senti qu'ils étaient au
rebours de la nature, de la société, de la vie.
--Certainement, dit Meunier, mais la justice...
--La justice n'est que le rêve de quelques imbéciles. L'injustice,
c'est la pensée même de Dieu. La doctrine du péché originel
suffirait seule à me rendre chrétien, et la doctrine de la grâce
renferme en elle toutes les vérités humaines et divines.
--Vous avez la foi? demanda respectueusement Romilly.
--Je n'ai pas la foi, mais je voudrais l'avoir. Je la considère
comme le bien le plus précieux dont on puisse jouir en ce monde. A
Saint-Bartholomé, je vais à la messe tous les dimanches et fêtes,
et je n'ai pas entendu une seule fois le curé faire son prône, sans
me dire: «Je donnerais tout ce que j'ai, ma maison, mes champs, mes
bois, pour être aussi bête que cet animal-là.»
Michel, le jeune peintre à la barbe mystique, disait à Roger, le
décorateur:
--Ce pauvre Chevalier avait des idées. Mais toutes n'étaient pas
bonnes. Un soir, il entra radieux et transfiguré dans la brasserie,
s'assit près de nous, et, tordant son vieux feutre entre ses longs
doigts rouges, s'écria: «J'ai découvert la vraie manière de
jouer le drame. Personne jusqu'ici n'a su jouer le drame, personne,
entendez-vous!» Et il nous conta sa découverte: «Je viens de la
Chambre. On m'avait fait grimper à l'amphithéâtre. Je voyais les
députés grouiller comme des insectes noirs au fond d'un puits. Tout
à coup un petit homme, trapu, monte à la tribune. Il avait l'air
de porter sur son dos un sac de charbon. Il écartait les coudes
et fermait les poings. Il était comique, quoi! Il avait l'accent
méridional et faisait des fautes de diction. Il parla des
travailleurs, des prolétaires, de la justice sociale. C'était
superbe; sa voix, son geste, vous prenaient aux entrailles; la salle
faillit crouler sous les applaudissements. Je me suis dit: «Ce qu'il
fait, je le ferai au théâtre, et mieux. Moi, un comique, je jouerai
le drame. Les grands rôles de drame doivent, pour produire leur
effet, être tenus par un comique, mais qui ait de l'âme.» Et le
pauvre garçon croyait avoir conçu un art nouveau. «On verra»,
disait-il.
A l'angle du boulevard Saint-Michel, un journaliste s'approcha de
Meunier:
--Est-ce vrai que Robert de Ligny a été amoureux fou de Fagette?
--S'il l'aime, ce n'est pas depuis longtemps. Il y a quinze jours,
au théâtre, il m'a demandé: «Qu'est-ce que c'est que cette petite
blonde?» Et il montrait Fagette.
--Je ne sais d'où vient, disait le courriériste d'un journal du soir
au courriériste d'un journal du matin, cette manie que nous avons de
calomnier l'humanité. Je suis étonné, au contraire, du nombre de
braves gens que je découvre. C'est à croire que les hommes ont la
pudeur du bien qu'ils font, et qu'ils se cachent pour accomplir des
actes de dévouement et de générosité... N'est-ce pas votre avis?
--Moi, répondit le courriériste d'un journal du matin, chaque fois
que j'ai ouvert une porte par méprise, je le dis au propre et au
figuré, j'ai découvert une ignominie insoupçonnée. Si tout à coup
la société se retournait comme un gant et qu'on en vît le dedans,
nous tomberions tous évanouis de dégoût et d'effroi.
--Dans le temps, dit Roger au peintre Michel, j'ai connu sur la Butte
l'oncle de Chevalier. Il était photographe et s'habillait comme un
astrologue. C'était un vieux fou qui envoyait toujours à un client
le portrait d'un autre. Les clients réclamaient... Mais pas tous. Il
y en avait même qui se trouvaient ressemblants.
--Qu'est-ce qu'il est devenu?
--Il a fait faillite et il s'est pendu.
Sur le boulevard Saint-Michel, Pradel, qui marchait au côté de
Trublet, profitait encore de l'occasion pour se renseigner sur
l'immortalité de l'âme et la destinée de l'homme après la mort. Il
n'obtenait rien qui lui parût suffisamment positif et répétait:
--Je voudrais savoir.
A quoi le docteur Socrate répondait:
--Les hommes ne sont pas faits pour savoir; les hommes ne sont pas
faits pour comprendre. Ils n'ont pas ce qu'il faut pour cela. Un
cerveau d'homme est plus grand et plus riche en circonvolutions
qu'un cerveau de gorille, mais il n'y a de l'un à l'autre aucune
différence essentielle. Nos plus hautes pensées et nos plus vastes
systèmes ne seront jamais que le prolongement magnifique des idées
que contient la tête des singes. Ce que nous savons de plus que le
chien sur l'univers nous amuse et nous flatte; c'est peu de chose en
soi et nos illusions croissent avec nos connaissances.
Mais Pradel n'écoutait plus. Il récitait mentalement le discours
qu'il devait prononcer sur la tombe de Chevalier.
Quand le convoi tourna vers les pelouses défleuries qui couvrent
l'avenue de l'Observatoire, le tramway lui céda le passage, par
respect pour la mort.
Trublet en fit la remarque.
--Les hommes, dit-il, respectent la mort, parce qu'ils estiment
justement que, s'il est respectable de mourir, chacun est assuré
d'être respectable du moins en cela.
Les comédiens émus s'entretenaient entre eux de la mort de
Chevalier. Durville, mystérieusement, d'une voix profonde, révélait
le drame:
--Ce n'est pas un suicide. C'est un crime passionnel. Monsieur de
Ligny a surpris Chevalier avec Nanteuil. Il lui a tiré sept balles
de revolver. Deux balles ont atteint notre malheureux camarade à la
tête et à la poitrine, quatre se sont perdues et la cinquième a
effleuré Nanteuil au-dessous du sein gauche.
--Nanteuil est blessée?
--Légèrement.
--Monsieur de Ligny sera poursuivi?
--On étouffera l'affaire, et l'on aura raison. Mais je suis
exactement informé.
Dans les voitures aussi, les comédiennes semaient des bruits divers.
Les unes croyaient à un meurtre, les autres à un suicide.
--Il s'est tiré un coup de revolver dans la poitrine, assurait
Falempin. Il n'était que blessé. Le médecin l'a dit: si on lui
avait donné des soins à temps, on l'aurait sauvé. Mais ils l'ont
laissé sur le plancher, baignant dans son sang.
Et madame Doulce dit à Ellen Midi:
--Moi, il m'est arrivé bien souvent de m'approcher d'un lit de mort.
Alors je m'agenouille et je prie. Aussitôt, je me sens pénétrée
d'une sérénité céleste.
--Vous avez de la chance! lui répondit Ellen Midi.
Au bout de la rue Campagne-Première, sur les boulevards larges
et gris, ils sentirent tous la longueur du chemin parcouru et la
tristesse du passage. Ils sentirent que derrière ce cercueil ils
avaient franchi les confins de la vie et qu'ils étaient chez les
morts. A leur droite, s'étendaient les marbriers et les fleuristes
funéraires, des étalages de pots de fleurs et le mobilier
économique des tombes, jardinières en zinc, couronnes d'immortelles
en ciment, anges gardiens en plâtre. A leur gauche, ils voyaient
derrière le mur bas du cimetière se dresser les croix blanches
entre les têtes nues des tilleuls et partout ils respiraient, dans la
poussière pâle, la mort, la mort banale, régulière, administrée
par la Ville et l'État et pauvrement enjolivée par la piété des
familles.
Entre les deux lourds piliers de pierre, surmontés de sabliers
ailés, ils passèrent. Le char s'avança lentement sur le sable qui
criait dans le silence. Il semblait, au milieu des maisons des morts,
avoir doublé de hauteur. Les gens du cortège lisaient sur les tombes
des noms célèbres ou regardaient la statue d'une jeune fille assise,
un livre à la main. Le vieux Maury déchiffrait sur les épitaphes
l'âge des défunts. Les vies courtes et plus encore les vies moyennes
l'affligeaient comme un mauvais présage. Mais, quand il rencontrait
des morts exemplaires par leur grand âge, il en recevait avec joie
l'espérance et la probabilité d'un long reste de vie.
Le char s'arrêta au milieu d'une allée latérale. Le clergé et les
femmes descendirent de voiture. Delage reçut dans ses bras, du haut
du marchepied, la bonne madame Ravaud, qui devenait un peu lourde,
et tout à coup, moitié railleur, moitié sérieux, il lui fit des
propositions. Elle n'était plus jeune; elle avait un demi-siècle de
théâtre. Delage, en ses vingt-cinq ans, la trouvait prodigieusement
vieille. Et, tout en lui parlant à l'oreille, il s'excitait,
s'entêtait, devenait sincère, la désirait vraiment, par curiosité
perverse, par envie de faire quelque chose d'extraordinaire et
certitude d'être de force à le faire, peut-être par instinct
professionnel de joli garçon, et parce qu'enfin, ayant d'abord
demandé ce qu'il ne voulait pas, il commençait à vouloir ce qu'il
avait demandé. Madame Ravaud s'échappa, indignée et flattée.
Et le cercueil allait à bras d'homme par un chemin étroit bordé de
cyprès nains, sous un bourdonnement de prières:
_In paradisum deducant te Angeli, in tuo adventu suscipiant te
Martyres et perducant te in civitatem sanctam Jerusalem, Chorus
Angelorum te suscipiat et cum Lazaro, quondam paupere, aeternam habeas
requiem._
Bientôt il n'y eut plus de voie tracée. Il fallut, à la suite du
cercueil agile, du prêtre et des enfants de chœur, s'éparpiller,
enjamber les pierres couchées et se couler entre les cippes et
les stèles. On perdait, on retrouvait le mort. Nanteuil mettait de
l'ardeur à le poursuivre, inquiète, brusque, son livre à la main,
tirant sa jupe accrochée aux grilles, et frôlant les couronnes
sèches qui laissaient sur sa robe des têtes d'immortelles. Enfin,
les premiers arrivés sentirent l'âcre odeur de la terre fraîche et,
du haut des dalles voisines, virent la fosse dans laquelle descendait
le cercueil.
Les comédiens avaient fait libéralement les frais de l'enterrement;
ils s'étaient cotisés pour acheter à leur camarade ce qu'il lui
fallait de terre, deux mètres concédés pour cinq ans. Romilly,
au nom des acteurs de l'Odéon, avait versé à l'Administration 300
francs, exactement 301 fr. 80 centimes. Il avait même dessiné
un projet de monument, une stèle brisée à laquelle des masques
comiques étaient suspendus. Mais à ce sujet on n'avait pas pris de
décision.
Le célébrant bénit la fosse. Et le prêtre et les enfants
murmurèrent des paroles alternées:
--_Requiem aeternam dona ei, Domine._
--_Et lux perpetua luceat ei._
--_Requiescat in pace._
--_Amen._
--_Anima ejus et animae omnium fidelium defunctorum, per misericordiam
Dei, requiescant in pace._
--_Amen._
--_De profundis..._
Chacun vint jeter de l'eau bénite sur le cercueil. Nanteuil surveilla
tout, les prières, les pelletées de terre, les aspersions, puis,
agenouillée sur un coin de tombe, à l'écart, elle récita avec
ferveur: «Notre Père qui êtes aux cieux...»
Pradel, au bord de la fosse parla. Il se défendit de faire un
discours. Mais le théâtre de l'Odéon ne pouvait pas laisser partir
sans une parole d'adieu un jeune artiste aimé de tous.
--Je dirai donc, au nom de la grande et cordiale famille dramatique,
les mots qui sont dans tous les cœurs...
Groupés autour de l'orateur dans des attitudes classées, les
comédiens écoutaient avec une science profonde. Ils écoutaient en
action, de l'oreille, de la bouche, de l'œil, des bras, des jambes.
Ils écoutaient chacun dans sa manière, avec noblesse, ingénuité,
douleur ou révolte, selon son emploi.
Non, le directeur du théâtre ne laisserait pas partir sans une
parole d'adieu le vaillant comédien qui, dans sa trop courte
carrière, avait donné plus que des espérances.
--Chevalier, fougueux, inégal, inquiet, communiquait à ses
créations un caractère particulier, une physionomie distinctive.
Nous l'avons vu, il y a bien peu de jours, je pourrais dire: il y
a bien peu d'heures, imprimer à une figure épisodique un relief
puissant. L'illustre auteur de la pièce en était frappé. Chevalier
touchait au succès. Il avait le feu sacré. On s'est demandé la
cause de sa fin si cruelle. Ne cherchez pas. Chevalier est mort de son
art: il est mort de la fièvre dramatique. Il est mort dévoré par la
flamme qui tous nous consume lentement. Hélas! le théâtre, dont le
public voit seulement les sourires et les larmes aussi douces que
les sourires, est un maître jaloux qui exige de ses serviteurs un
dévouement absolu, les plus douloureux sacrifices, et qui parfois
demande des victimes. Adieu, Chevalier, au nom de tous vos camarades.
Adieu!
Les mouchoirs essuyèrent des larmes. Les comédiens pleuraient
sincèrement; ils pleuraient sur eux.
Quand ils se furent tous écoulés, le docteur Trublet, resté
seul dans le cimetière avec Constantin Marc, embrassa du regard la
multitude des tombes.
--Vous rappelez-vous, dit-il, une réflexion d'Auguste Comte:
«L'humanité est composée de morts et de vivants. Les morts sont de
beaucoup les plus nombreux»? Certes, les morts sont de beaucoup les
plus nombreux. Par leur multitude et la grandeur du travail accompli,
ils sont les plus puissants. Ce sont eux qui gouvernent; nous leur
obéissons. Nos maîtres sont sous ces pierres. Voici le législateur
qui a fait la loi que je subis aujourd'hui, l'architecte qui a bâti
ma maison, le poète qui a créé les illusions qui nous troublent
encore, l'orateur qui nous a persuadés avant notre naissance. Voici
tous les artisans de nos connaissances vraies ou fausses, de notre
sagesse et de nos folies. Ils sont là, les chefs inflexibles,
auxquels on ne désobéit pas. En eux est la force, la suite et la
durée... Qu'est-ce qu'une génération de vivants, en comparaison
des générations innombrables des morts? Qu'est-ce que notre volonté
d'un jour, devant leur volonté mille fois séculaire?... Nous
révolter contre eux, le pouvons-nous? Nous n'avons pas seulement le
temps de leur désobéir!
--Enfin, vous y venez, docteur Socrate! s'écria Constantin Marc; vous
renoncez au progrès, à la justice nouvelle, à la paix du monde,
à la libre pensée, vous vous soumettez à la tradition... Vous
consentez à la vieille erreur, à la bonne ignorance, à la
vénérable iniquité de nos pères. Vous rentrez dans la tradition
française, vous vous soumettez à la coutume antique, à l'autorité
des ancêtres.
--Où prenez-vous la coutume et la tradition? demanda Trublet; où
prenez-vous l'autorité? Il y a des traditions inconciliables,
des coutumes diverses, des autorités opposées. Les morts ne nous
imposent pas une volonté. Ils nous soumettent à des volontés
contradictoires. Les opinions du passé qui pèsent sur nous sont
incertaines et confuses. En nous écrasant, elles se détruisent les
unes les autres. Tous ces morts ont vécu, comme nous, dans le trouble
et la contradiction. Chacun en son temps a fait à sa manière, dans
la haine ou l'amour, le songe de la vie. Faisons ce rêve à notre
tour, avec bienveillance et joie, s'il est possible, et allons
déjeuner. Je vais vous mener dans un petit bouchon de la rue Vavin,
chez Clémence, qui ne fait qu'un plat, mais un plat prodigieux:
le cassoulet de Castelnaudary, qu'il ne faut pas confondre avec
le cassoulet à la mode de Carcassonne, simple gigot de mouton aux
haricots. Le cassoulet de Castelnaudary contient des cuisses d'oie
confites, des haricots préalablement blanchis, du lard et un petit
saucisson. Pour être bon, il faut qu'il ait cuit longuement sur un
feu doux. Le cassoulet de Clémence cuit depuis vingt ans. Elle remet
dans le poêlon tantôt de l'oie ou du lard, tantôt un saucisson ou
des haricots, mais c'est toujours le même cassoulet. Le fond reste;
et ce fond antique et précieux lui donne la saveur que, dans les
tableaux des vieux maîtres vénitiens, on trouve aux chairs ambrées
des femmes. Venez, je veux vous faire goûter le cassoulet de
Clémence.