VII

Demeuré seul dans la maison silencieuse, Robert de Ligny ralluma la

lampe. Il commençait à entendre des voix graves, et même un peu

solennelles, qui parlaient au dedans de lui. Formé dès l'enfance

aux règles de la responsabilité morale, il éprouvait un regret

douloureux, qui ressemblait à un remords. Songeant qu'il avait causé

la mort de cet homme, bien que c'eût été sans le vouloir et sans

le savoir, il ne se sentait pas tout à fait innocent. Des lambeaux

d'enseignement philosophique et religieux revenaient troubler sa

conscience. Des phrases de moralistes et de sermonnaires, apprises

au collège et tombées tout au fond de sa mémoire, lui remontaient

subitement à la pensée. Ses voix intérieures les lui récitaient.

Elles disaient, d'après quelque vieil orateur sacré: «En se

livrant aux désordres les moins coupables dans l'opinion du monde, on

s'expose à commettre les actes les plus condamnables... Nous voyons

par d'effroyables exemples que la volupté conduit au crime.» Ces

maximes, sur lesquelles il n'avait jamais réfléchi, prenaient

pour lui, tout à coup, un sens précis et rigoureux. Il y songea

sérieusement. Mais, parce qu'il n'avait pas l'esprit profondément

religieux et qu'il n'était pas capable de nourrir des scrupules

exagérés, il n'en conçut qu'une édification médiocre, et sans

cesse décroissante. Bientôt, il les jugea importunes et sans

application possible à sa situation. «En se livrant aux désordres

les moins coupables dans l'opinion du monde... Nous voyons par

d'effroyables exemples...» Ces phrases, qui tout à l'heure

retentissaient dans son âme comme un grondement de tonnerre, il les

percevait maintenant dans les nasillements et les grasseyements des

professeurs et des prêtres qui les lui avaient apprises et il les

trouvait un peu ridicules. Par une naturelle association d'idées il

se rappela un passage d'une vieille histoire romaine, qu'il avait

lu, en seconde, pendant une étude, et qui l'avait frappé, quelques

lignes sur une dame convaincue d'adultère et accusée d'avoir mis le

feu à Rome. «Tant il est vrai, disait l'historien, qu'une personne

qui trahit la pudeur est capable de tous les crimes.» A ce souvenir,

il sourit intérieurement et pensa que les moralistes avaient tout de

même de drôles d'idées sur la vie.

La mèche, qui charbonnait, éclairait mal. Il ne parvenait pas à la

moucher et elle répandait une infecte odeur de pétrole. Songeant à

l'auteur de la phrase sur la dame romaine, il se disait:

«Vrai! Celui-là, il en avait une couche!...»

Il était rassuré sur son innocence. Ses légers remords s'étaient

entièrement dissipés, et il ne concevait pas qu'il eût pu se croire

un moment responsable de la mort de Chevalier. Toutefois cette affaire

l'ennuyait...

Subitement il pensa:

--S'il vivait encore!

Tout à l'heure, l'espace d'une seconde, à la lueur d'une allumette

soufflée aussitôt qu'éprise, il avait vu le crâne troué du

comédien. Mais s'il avait mal vu? S'il avait pris pour un ravage

de la cervelle et du crâne une déchirure de la peau? Garde-t-on

le jugement dans ces premiers moments de surprise et d'horreur? Une

blessure peut être hideuse sans être mortelle, ni même très grave.

Il lui avait bien paru que cet homme était mort. Mais était-il

médecin pour en juger sûrement?

Il s'impatienta après la mèche qui charbonnait encore et murmura:

--Cette lampe empoisonne.

Puis se rappelant une manière de dire habituelle au docteur Socrate

et dont il ignorait l'origine, il la répéta mentalement:

--Cette lampe pue comme trente-six mille charretées de diables.

Les exemples lui revinrent à l'esprit de plusieurs suicides manqués.

Il se rappela avoir lu dans un journal qu'un mari, après avoir tué

sa femme, s'était tiré, comme Chevalier, un coup de revolver dans

la bouche et n'avait réussi qu'à se fracasser la mâchoire; il se

rappela qu'à son cercle, après un scandale de jeu, un sportsman

connu, ayant voulu se brûler la cervelle, s'était fait sauter

l'oreille. Ces exemples s'appliquaient au cas de Chevalier avec une

exactitude frappante.

--S'il n'était pas mort?...

Il désirait, espérait contre toute évidence, que ce malheureux

respirât encore et pût être sauvé. Il songeait à chercher des

linges et à faire les premiers pansements. Pour examiner de nouveau

l'homme étendu dans l'antichambre, il souleva trop brusquement la

lampe encore mal allumée et l'éteignit.

Alors, surpris par les ténèbres subites, il perdit patience et

s'écria:

--La rosse!

En la rallumant, il se flattait de l'idée que Chevalier, porté à

l'hôpital, reprendrait connaissance, vivrait. Et le voyant déjà

debout, juché sur ses longues jambes, criant, toussant, ricanant, il

désirait moins ardemment cette guérison, il commençait même à ne

plus la souhaiter, à la trouver importune et désobligeante. Il se

demandait avec inquiétude, dans un véritable malaise:

--Que reviendrait-il faire en ce monde, le sombre cabot? Rentrerait-il

à l'Odéon? Promènerait-il dans les couloirs sa grande cicatrice?

Faudrait-il le voir rôder encore autour de Félicie?

Il approcha du corps la lampe allumée et reconnut la plaie livide et

sanguinolente dont les contours irréguliers lui rappelaient l'Afrique

de ses cartes d'écolier.

Visiblement la mort avait été instantanée, et il ne comprenait pas

comment il avait pu en douter un moment.

Il sortit de la maison et se mit à marcher à grands pas dans

le jardin. L'image de la blessure flottait devant ses yeux comme

l'impression d'une lumière trop vive. Elle allait et grandissait;

elle formait dans la nuit sur le ciel noir un continent pâle d'où il

voyait jaillir éperdus des négrillons armés de flèches.

Il jugea que la première chose à faire était d'appeler madame

Simonneau, qui demeurait tout près, sur le boulevard Bineau, dans la

maison du café. Il ferma soigneusement la porte de la grille et alla

chercher la femme de ménage. Sur le boulevard il retrouva le calme de

l'esprit et des sens. Il s'accommoda de l'événement. Il acceptait le

fait accompli, mais il chicanait la destinée sur les circonstances.

Puisqu'il fallait un mort, il consentait à ce qu'il y en eût un,

mais il en aurait préféré un autre. Il éprouvait à l'égard

de celui-ci un sentiment de dégoût et de répulsion. Il se disait

vaguement:

--J'admets un suicide. Mais à quoi bon un suicide ridicule

et déclamatoire? Cet homme ne pouvait-il se tuer chez lui? Ne

pouvait-il, si sa résolution était inébranlable, l'exécuter avec

une vraie fierté, d'une façon discrète? C'est ainsi qu'à sa place

eût agi un galant homme. On aurait plaint et respecté sa mémoire.

Il se rappela mot pour mot les paroles que, dans la chambre à

coucher, une heure avant le drame, il avait échangées avec Félicie.

Il lui avait demandé si elle n'avait pas été un peu avec Chevalier.

Il le lui avait demandé, non pour le savoir, car il n'en doutait

guère, mais pour montrer qu'il le savait. Et elle lui avait répondu,

indignée: «Lui! Ah! non, par exemple... Tu ne voudrais pas!...»

Il ne la blâmait pas d'avoir menti. Toutes les femmes mentent. Il

goûtait plutôt la jolie désinvolture avec laquelle elle avait

jeté ce garçon hors de son passé. Mais il lui en voulait de s'être

donnée à un bas cabot. Sa délicatesse en était blessée. Chevalier

lui gâtait Félicie. Pourquoi prenait-elle des amants de cette

espèce? Elle manquait donc de goût? Elle ne choisissait donc pas?

Elle faisait donc comme les filles? Elle n'avait donc pas le sens

d'une certaine propreté qui avertit les femmes de ce qu'elles peuvent

faire et de ce qu'elles ne peuvent pas faire? Elle ne savait donc pas

se tenir? Eh bien! voilà ce qui arrive quand on n'a pas de tenue! Il

la chargea du malheur advenu et fut soulagé d'un grand poids.

Madame Simonneau n'était pas chez elle. Il la demanda aux garçons du

café, aux garçons de l'épicier, aux filles de la blanchisseuse,

aux gardiens de la paix, au facteur. Enfin, sur l'indication d'une

voisine, il la trouva qui mettait des cataplasmes à une vieille dame,

car elle était garde-malade. Son visage était pourpre et elle puait

l'eau-de-vie. Il l'envoya veiller le mort. Il lui recommanda de le

recouvrir d'un drap et de se tenir à la disposition du commissaire et

du médecin qui viendraient pour les constatations. Elle répondit, un

peu blessée, qu'elle savait, Dieu merci, ce qu'elle avait à faire.

Elle le savait, en effet. Madame Simonneau était née dans une

société soumise aux autorités constituées et qui respecte les

morts. Mais lorsque ayant interrogé M. de Ligny, elle apprit qu'il

avait traîné le corps dans l'antichambre, elle ne put lui cacher

que cette façon d'agir était imprudente et l'exposait à des

désagréments.

--Vous ne deviez pas, lui dit-elle. Quand une personne s'est

détruite, il ne faut jamais y toucher avant que la police arrive.

Ligny alla ensuite avertir le commissaire. La première émotion

passée, il n'éprouvait aucune surprise, sans doute parce que les

événements qui, de loin, eussent semblé étranges, quand ils sont

accomplis près de nous, paraissent naturels, comme ils le sont en

effet, se développent d'une façon commune, se décomposent en

une succession de petits faits et vont se perdre dans la banalité

courante de la vie. Il était distrait de la mort violente d'un

malheureux par les circonstances mêmes de cette mort, par la part

qu'il y avait et l'occupation qu'elle lui donnait. En se rendant chez

le commissaire, il se sentait aussi tranquille et libre d'esprit que

lorsqu'il allait au ministère pour y déchiffrer des dépêches.

A neuf heures du soir, le commissaire de police pénétra dans le

jardin avec son secrétaire et un agent de police. Le médecin de la

ville, M. Hibry, arriva au même moment. Déjà, par l'industrie de

madame Simonneau, toujours intéressée aux fournitures, la maison

exhalait une violente odeur de phénol et brillait de bougies

allumées. Et madame Simonneau s'agitait dans un pressant désir de

procurer au mort un crucifix et un rameau de buis bénit. A la clarté

d'une bougie, le médecin examina le cadavre.

C'était un gros homme, au teint rouge et à la respiration forte, qui

venait de dîner.

--La balle, de gros calibre, dit-il, a pénétré par la voûte

palatine, elle a traversé le cerveau, et elle est venue briser le

pariétal gauche, emportant une partie de la substance cérébrale et

faisant sauter un morceau du crâne. La mort a été instantanée.

Il remit la bougie à madame Simonneau, et poursuivit:

--Des éclats du crâne ont été projetés à une certaine distance.

On pourra les retrouver dans le jardin. Je conjecture que la balle

était ronde. Une balle conique aurait causé moins de ravages.

Cependant le commissaire, M. Josse-Arbrissel, grand et maigre, à

longue moustache grise, ne semblait ni voir ni entendre. Un chien

hurlait devant la grille.

--La direction de la blessure, dit le médecin, ainsi que les doigts

de la main droite encore repliés, prouvent surabondamment le suicide.

Il alluma un cigare.

--Nous sommes suffisamment édifiés, dit le commissaire.

--Je regrette, messieurs, de vous avoir dérangés, dit Robert de

Ligny, et je vous remercie de la bonne grâce avec laquelle vous avez

rempli votre office.

Le secrétaire du commissariat et l'agent de police, conduits par

madame Simonneau, montèrent le corps au premier étage.

Histoire comique · 第 12 / 26 题