Demeuré seul dans la maison silencieuse, Robert de Ligny ralluma la
lampe. Il commençait à entendre des voix graves, et même un peu
solennelles, qui parlaient au dedans de lui. Formé dès l'enfance
aux règles de la responsabilité morale, il éprouvait un regret
douloureux, qui ressemblait à un remords. Songeant qu'il avait causé
la mort de cet homme, bien que c'eût été sans le vouloir et sans
le savoir, il ne se sentait pas tout à fait innocent. Des lambeaux
d'enseignement philosophique et religieux revenaient troubler sa
conscience. Des phrases de moralistes et de sermonnaires, apprises
au collège et tombées tout au fond de sa mémoire, lui remontaient
subitement à la pensée. Ses voix intérieures les lui récitaient.
Elles disaient, d'après quelque vieil orateur sacré: «En se
livrant aux désordres les moins coupables dans l'opinion du monde, on
s'expose à commettre les actes les plus condamnables... Nous voyons
par d'effroyables exemples que la volupté conduit au crime.» Ces
maximes, sur lesquelles il n'avait jamais réfléchi, prenaient
pour lui, tout à coup, un sens précis et rigoureux. Il y songea
sérieusement. Mais, parce qu'il n'avait pas l'esprit profondément
religieux et qu'il n'était pas capable de nourrir des scrupules
exagérés, il n'en conçut qu'une édification médiocre, et sans
cesse décroissante. Bientôt, il les jugea importunes et sans
application possible à sa situation. «En se livrant aux désordres
les moins coupables dans l'opinion du monde... Nous voyons par
d'effroyables exemples...» Ces phrases, qui tout à l'heure
retentissaient dans son âme comme un grondement de tonnerre, il les
percevait maintenant dans les nasillements et les grasseyements des
professeurs et des prêtres qui les lui avaient apprises et il les
trouvait un peu ridicules. Par une naturelle association d'idées il
se rappela un passage d'une vieille histoire romaine, qu'il avait
lu, en seconde, pendant une étude, et qui l'avait frappé, quelques
lignes sur une dame convaincue d'adultère et accusée d'avoir mis le
feu à Rome. «Tant il est vrai, disait l'historien, qu'une personne
qui trahit la pudeur est capable de tous les crimes.» A ce souvenir,
il sourit intérieurement et pensa que les moralistes avaient tout de
même de drôles d'idées sur la vie.
La mèche, qui charbonnait, éclairait mal. Il ne parvenait pas à la
moucher et elle répandait une infecte odeur de pétrole. Songeant à
l'auteur de la phrase sur la dame romaine, il se disait:
«Vrai! Celui-là, il en avait une couche!...»
Il était rassuré sur son innocence. Ses légers remords s'étaient
entièrement dissipés, et il ne concevait pas qu'il eût pu se croire
un moment responsable de la mort de Chevalier. Toutefois cette affaire
l'ennuyait...
Subitement il pensa:
--S'il vivait encore!
Tout à l'heure, l'espace d'une seconde, à la lueur d'une allumette
soufflée aussitôt qu'éprise, il avait vu le crâne troué du
comédien. Mais s'il avait mal vu? S'il avait pris pour un ravage
de la cervelle et du crâne une déchirure de la peau? Garde-t-on
le jugement dans ces premiers moments de surprise et d'horreur? Une
blessure peut être hideuse sans être mortelle, ni même très grave.
Il lui avait bien paru que cet homme était mort. Mais était-il
médecin pour en juger sûrement?
Il s'impatienta après la mèche qui charbonnait encore et murmura:
--Cette lampe empoisonne.
Puis se rappelant une manière de dire habituelle au docteur Socrate
et dont il ignorait l'origine, il la répéta mentalement:
--Cette lampe pue comme trente-six mille charretées de diables.
Les exemples lui revinrent à l'esprit de plusieurs suicides manqués.
Il se rappela avoir lu dans un journal qu'un mari, après avoir tué
sa femme, s'était tiré, comme Chevalier, un coup de revolver dans
la bouche et n'avait réussi qu'à se fracasser la mâchoire; il se
rappela qu'à son cercle, après un scandale de jeu, un sportsman
connu, ayant voulu se brûler la cervelle, s'était fait sauter
l'oreille. Ces exemples s'appliquaient au cas de Chevalier avec une
exactitude frappante.
--S'il n'était pas mort?...
Il désirait, espérait contre toute évidence, que ce malheureux
respirât encore et pût être sauvé. Il songeait à chercher des
linges et à faire les premiers pansements. Pour examiner de nouveau
l'homme étendu dans l'antichambre, il souleva trop brusquement la
lampe encore mal allumée et l'éteignit.
Alors, surpris par les ténèbres subites, il perdit patience et
s'écria:
--La rosse!
En la rallumant, il se flattait de l'idée que Chevalier, porté à
l'hôpital, reprendrait connaissance, vivrait. Et le voyant déjà
debout, juché sur ses longues jambes, criant, toussant, ricanant, il
désirait moins ardemment cette guérison, il commençait même à ne
plus la souhaiter, à la trouver importune et désobligeante. Il se
demandait avec inquiétude, dans un véritable malaise:
--Que reviendrait-il faire en ce monde, le sombre cabot? Rentrerait-il
à l'Odéon? Promènerait-il dans les couloirs sa grande cicatrice?
Faudrait-il le voir rôder encore autour de Félicie?
Il approcha du corps la lampe allumée et reconnut la plaie livide et
sanguinolente dont les contours irréguliers lui rappelaient l'Afrique
de ses cartes d'écolier.
Visiblement la mort avait été instantanée, et il ne comprenait pas
comment il avait pu en douter un moment.
Il sortit de la maison et se mit à marcher à grands pas dans
le jardin. L'image de la blessure flottait devant ses yeux comme
l'impression d'une lumière trop vive. Elle allait et grandissait;
elle formait dans la nuit sur le ciel noir un continent pâle d'où il
voyait jaillir éperdus des négrillons armés de flèches.
Il jugea que la première chose à faire était d'appeler madame
Simonneau, qui demeurait tout près, sur le boulevard Bineau, dans la
maison du café. Il ferma soigneusement la porte de la grille et alla
chercher la femme de ménage. Sur le boulevard il retrouva le calme de
l'esprit et des sens. Il s'accommoda de l'événement. Il acceptait le
fait accompli, mais il chicanait la destinée sur les circonstances.
Puisqu'il fallait un mort, il consentait à ce qu'il y en eût un,
mais il en aurait préféré un autre. Il éprouvait à l'égard
de celui-ci un sentiment de dégoût et de répulsion. Il se disait
vaguement:
--J'admets un suicide. Mais à quoi bon un suicide ridicule
et déclamatoire? Cet homme ne pouvait-il se tuer chez lui? Ne
pouvait-il, si sa résolution était inébranlable, l'exécuter avec
une vraie fierté, d'une façon discrète? C'est ainsi qu'à sa place
eût agi un galant homme. On aurait plaint et respecté sa mémoire.
Il se rappela mot pour mot les paroles que, dans la chambre à
coucher, une heure avant le drame, il avait échangées avec Félicie.
Il lui avait demandé si elle n'avait pas été un peu avec Chevalier.
Il le lui avait demandé, non pour le savoir, car il n'en doutait
guère, mais pour montrer qu'il le savait. Et elle lui avait répondu,
indignée: «Lui! Ah! non, par exemple... Tu ne voudrais pas!...»
Il ne la blâmait pas d'avoir menti. Toutes les femmes mentent. Il
goûtait plutôt la jolie désinvolture avec laquelle elle avait
jeté ce garçon hors de son passé. Mais il lui en voulait de s'être
donnée à un bas cabot. Sa délicatesse en était blessée. Chevalier
lui gâtait Félicie. Pourquoi prenait-elle des amants de cette
espèce? Elle manquait donc de goût? Elle ne choisissait donc pas?
Elle faisait donc comme les filles? Elle n'avait donc pas le sens
d'une certaine propreté qui avertit les femmes de ce qu'elles peuvent
faire et de ce qu'elles ne peuvent pas faire? Elle ne savait donc pas
se tenir? Eh bien! voilà ce qui arrive quand on n'a pas de tenue! Il
la chargea du malheur advenu et fut soulagé d'un grand poids.
Madame Simonneau n'était pas chez elle. Il la demanda aux garçons du
café, aux garçons de l'épicier, aux filles de la blanchisseuse,
aux gardiens de la paix, au facteur. Enfin, sur l'indication d'une
voisine, il la trouva qui mettait des cataplasmes à une vieille dame,
car elle était garde-malade. Son visage était pourpre et elle puait
l'eau-de-vie. Il l'envoya veiller le mort. Il lui recommanda de le
recouvrir d'un drap et de se tenir à la disposition du commissaire et
du médecin qui viendraient pour les constatations. Elle répondit, un
peu blessée, qu'elle savait, Dieu merci, ce qu'elle avait à faire.
Elle le savait, en effet. Madame Simonneau était née dans une
société soumise aux autorités constituées et qui respecte les
morts. Mais lorsque ayant interrogé M. de Ligny, elle apprit qu'il
avait traîné le corps dans l'antichambre, elle ne put lui cacher
que cette façon d'agir était imprudente et l'exposait à des
désagréments.
--Vous ne deviez pas, lui dit-elle. Quand une personne s'est
détruite, il ne faut jamais y toucher avant que la police arrive.
Ligny alla ensuite avertir le commissaire. La première émotion
passée, il n'éprouvait aucune surprise, sans doute parce que les
événements qui, de loin, eussent semblé étranges, quand ils sont
accomplis près de nous, paraissent naturels, comme ils le sont en
effet, se développent d'une façon commune, se décomposent en
une succession de petits faits et vont se perdre dans la banalité
courante de la vie. Il était distrait de la mort violente d'un
malheureux par les circonstances mêmes de cette mort, par la part
qu'il y avait et l'occupation qu'elle lui donnait. En se rendant chez
le commissaire, il se sentait aussi tranquille et libre d'esprit que
lorsqu'il allait au ministère pour y déchiffrer des dépêches.
A neuf heures du soir, le commissaire de police pénétra dans le
jardin avec son secrétaire et un agent de police. Le médecin de la
ville, M. Hibry, arriva au même moment. Déjà, par l'industrie de
madame Simonneau, toujours intéressée aux fournitures, la maison
exhalait une violente odeur de phénol et brillait de bougies
allumées. Et madame Simonneau s'agitait dans un pressant désir de
procurer au mort un crucifix et un rameau de buis bénit. A la clarté
d'une bougie, le médecin examina le cadavre.
C'était un gros homme, au teint rouge et à la respiration forte, qui
venait de dîner.
--La balle, de gros calibre, dit-il, a pénétré par la voûte
palatine, elle a traversé le cerveau, et elle est venue briser le
pariétal gauche, emportant une partie de la substance cérébrale et
faisant sauter un morceau du crâne. La mort a été instantanée.
Il remit la bougie à madame Simonneau, et poursuivit:
--Des éclats du crâne ont été projetés à une certaine distance.
On pourra les retrouver dans le jardin. Je conjecture que la balle
était ronde. Une balle conique aurait causé moins de ravages.
Cependant le commissaire, M. Josse-Arbrissel, grand et maigre, à
longue moustache grise, ne semblait ni voir ni entendre. Un chien
hurlait devant la grille.
--La direction de la blessure, dit le médecin, ainsi que les doigts
de la main droite encore repliés, prouvent surabondamment le suicide.
Il alluma un cigare.
--Nous sommes suffisamment édifiés, dit le commissaire.
--Je regrette, messieurs, de vous avoir dérangés, dit Robert de
Ligny, et je vous remercie de la bonne grâce avec laquelle vous avez
rempli votre office.
Le secrétaire du commissariat et l'agent de police, conduits par
madame Simonneau, montèrent le corps au premier étage.