Pour que l’œuvre fût durable, il fallait pourvoir à la régularité de son

fonctionnement. Des circonstances imprévues pouvaient réclamer des

règlements nouveaux, provisoires ou définitifs, des négociations ou des

mesures exceptionnelles. Réunis à Bologne, en 1220, sous la présidence

de leur Maître, les Pères décidèrent que, pour trancher les graves

questions d’intérêt général, le Chapitre de tout l’Ordre se tiendrait

désormais chaque année, dans l’un des deux grands centres dominicains,

Paris et Bologne[187]. Il fallait aussi prévoir que l’institution ne

conserverait pas toujours intactes l’austérité et la rigueur des

premiers temps et que des abus se glisseraient dans l’ensemble de

l’œuvre et dans chacune de ses parties. Le Maître général devrait y

veiller avec les visiteurs qu’il enverrait dans les provinces et les

couvents. Enfin, puisque le nombre des monastères devenait chaque année

plus grand, il fallait les rattacher les uns aux autres par les liens

étroits d’une forte hiérarchie, en établissant des intermédiaires entre

eux et le Maître. Ce fut à cette tâche que se consacra plus spécialement

le second Chapitre général, qui se tint encore à Bologne, en mai 1221,

sous la direction de saint Dominique. Les actes de cette assemblée ne

nous sont pas plus parvenus que ceux du premier Chapitre. Nous savons

toutefois qu’elle groupa les monastères dominicains en huit provinces

ayant chacune à sa tête un provincial, intermédiaire entre les

monastères de sa circonscription et le Maître général. Ce furent

l’Espagne, la Provence, la France, la Lombardie, Rome, l’Allemagne, la

Hongrie, l’Angleterre; elles reçurent pour provinciaux Suéro Gomez,

Bertrand de Garrigue, Mathieu de France, Jourdain de Saxe, Jean de

Plaisance, Conrad le Teutonique, Paul de Hongrie, Gilbert de

Frassinet[188].

[187] Plus tard, d’autres villes purent être choisies pour la tenue du

Chapitre.

[188] Échard, t. I, p. 20.--B. Gui, _Brevis historia O. P._ (_Ampl.

Coll._, t. VI, p. 350.)

L’Ordre était organisé définitivement; sans craindre d’en compromettre

la prospérité, saint Dominique aurait pu l’abandonner à lui-même, comme

il avait voulu le faire en 1220, pour courir chez ces barbares Cumans

dont il rêvait toujours de devenir l’apôtre. La Providence ne le permit

pas: saint Dominique avait achevé la tâche qui lui avait été assignée

sur terre, il ne lui restait plus qu’à aller recevoir au ciel la

récompense méritée.

CHAPITRE VIII

MORT ET CANONISATION DE SAINT DOMINIQUE.

Lorsqu’il rentra de Venise au monastère de Bologne, vers le milieu de

juillet 1221, saint Dominique était atteint du mal qui devait

l’emporter[189]. Il sentait une grande fatigue et avait de fréquents

accès de fièvre. A son arrivée, il oublia sa lassitude pour s’entretenir

avec le prieur, Frère Ventura, et le procureur, Frère Rodolphe, des

intérêts du couvent, jusqu’à une heure avancée de la nuit. Malgré leurs

instances il voulut encore assister, selon sa coutume, aux Matines et

prier jusqu’au jour. De violentes douleurs de tête le forcèrent alors à

se coucher sur le sac de laine qui lui servait de lit; il ne devait plus

se relever. La fièvre augmenta, consumant rapidement ses forces, et

bientôt, la dysenterie vint compléter son œuvre. Les médecins consultés

déclarèrent que tout espoir était perdu. Lui-même ne se faisait aucune

illusion: il annonça à plusieurs reprises qu’il ne verrait pas les fêtes

prochaines de l’Assomption.

[189] Nous nous sommes servi, pour raconter les derniers moments de

saint Dominique, des dépositions qui furent faites en 1232 dans

l’enquête de canonisation, par les religieux de Bologne, qui avaient

assisté le Maître pendant sa dernière maladie. A l’exemple de

Lacordaire, nous nous sommes borné le plus souvent à traduire leurs

récits aussi véridiques que touchants.

Il voulut profiter de ses derniers jours pour donner à ses religieux de

graves enseignements. A plusieurs reprises, il groupa les jeunes novices

auprès de lui, et conservant toujours un visage serein, il les exhorta,

«en termes très doux», à observer fidèlement la règle, dans son esprit.

Il appela ensuite douze des plus anciens Frères; en leur présence, il

fit tout haut à Ventura la confession générale de sa vie. Puis,

s’adressant aux religieux, il leur recommanda de garder la chasteté: «La

miséricorde de Dieu, leur dit-il, m’a conservé jusqu’à ce jour une chair

pure et une virginité sans tache. Si vous désirez la même grâce, fuyez

toute relation suspecte. C’est le soin de cette vertu qui rend le

serviteur agréable à Dieu, et lui donne crédit auprès du peuple. Servez

toujours le Seigneur dans la ferveur de l’esprit; soutenez et étendez

notre Ordre naissant, soyez fermes dans la sainteté et l’observance de

la règle; croissez en vertu!» Craignant sans doute de s’être glorifié,

en parlant publiquement de sa chasteté, il reprit: «Quoique la bonté

divine m’ait préservé jusqu’à cette heure de toute souillure, je vous

avoue cependant que je n’ai pu échapper à cette imperfection de trouver

plus de plaisir à la conversation des jeunes femmes qu’à celle des

vieilles.» Craignant toujours d’en avoir trop dit, il se tourna vers son

confesseur, et lui dit tout bas: «Frère, je crois que j’ai péché en

parlant tout haut de ma virginité: j’aurais dû m’en taire.» Enfin,

devenant plus grave et donnant à ses paroles toute la solennité d’un

testament, il ajouta: «Voici, ô mes frères et mes fils, le patrimoine

que je vous laisse: ayez la charité, gardez l’humilité, conservez la

pauvreté volontaire.» Il insista alors tout particulièrement sur le vœu

de pauvreté, expliquant à ses Frères l’importance qu’il avait pour la

vie religieuse et la prospérité de l’Ordre; s’échauffant de plus en

plus, «il lança sa malédiction et appela celle du Dieu tout-puissant sur

ceux qui donneraient aux Prêcheurs des biens temporels et terniraient

d’une poussière terrestre un Ordre destiné à briller à jamais par sa

pauvreté.»

Quoiqu’il souffrît beaucoup, il gardait sa sérénité et son enjouement

habituels; il ne poussait aucune plainte, aucun gémissement. Cependant,

pour calmer ses douleurs, on le transporta hors de la ville, sur les

hauteurs de Sainte-Marie du Mont, où l’air était plus pur et plus frais.

Il voulut parler au prieur; à son appel, celui-ci monta auprès de lui

accompagné de vingt religieux qui voulaient, une fois encore, entendre

les conseils de leur Père; il les leur donna en termes beaux et

émouvants. Comme le curé de Sainte-Marie du Mont annonçait l’intention

de présider aux funérailles du Saint et de l’ensevelir dans son église,

saint Dominique déclara humblement que son tombeau devait être sous les

pieds de ses Frères; pour assurer l’exécution de ce vœu, sans qu’elle

pût soulever de contestation, il se fit reporter au couvent.

On le plaça dans la cellule de Frère Monéta. Le procureur, Frère

Rodolphe, ne le quitta plus, soutenant sa tête et essuyant, sans cesse,

les gouttes de sueur qui perlaient sur son visage. Autour de lui se

tenaient les religieux, contemplant, les yeux en pleurs, cette sainte

agonie. Saint Dominique les vit et voulut les consoler: «Ne pleurez pas,

fils bien-aimés; que la disparition de mon corps ne vous trouble pas; je

vais en un lieu où je vous serai plus utile qu’ici.» L’un des Frères lui

demanda où il voulait que fût sa sépulture, il répondit encore: «Sous

les pieds de mes Frères.»

Le moment suprême approchait: le Saint appela une dernière fois le

prieur et les moines: «Père, lui dit le prieur, vous savez dans quelle

tristesse et dans quelle désolation vous nous laissez; souvenez-vous de

nous devant le Seigneur.» Et Dominique, tout absorbé en Dieu, leva les

mains au ciel et dit: «O Père saint, j’ai accompli avec bonheur ta

volonté et j’ai soigneusement gardé ceux que tu m’as confiés; à mon

tour, je te les recommande, garde-les; voici que je vais à toi, ô Père

céleste.» Et s’adressant aux Frères: «Commencez», leur dit-il: Aussitôt,

les religieux récitèrent les prières de la recommandation de l’âme, en

les entrecoupant de pleurs et de sanglots, tandis que, remuant

faiblement les lèvres et absorbé dans sa contemplation, le Bienheureux

les répétait. Lorsqu’à la fin de la prière, on en fut à ces mots: «Venez

à son aide, saints de Dieu, venez au-devant de lui, anges du Seigneur,

prenez son âme et portez-la en présence du Très-Haut», il éleva les

mains au ciel et mourut. C’était le vendredi 6 août 1221; il était à

peine âgé de cinquante et un ans[190].

[190] Bernard Gui fait remarquer que la mort de saint Dominique fut

une dernière leçon de pauvreté. «Il mourut, dit-il, dans le lit de

Frère Monéta, parce qu’il n’avait pas lui-même de lit; il mourut

dans la tunique de Frère Monéta, parce qu’il n’avait pas une seconde

tunique pour remplacer celle qu’il portait depuis longtemps.»

(Martène, _op. cit._, t. VI, p. 339.)

Le même jour, étant en voyage, Frère Raon disait la messe. Au mémoire

des vivants, il allait prier pour le rétablissement de saint Dominique,

lorsqu’il tomba en extase et le vit, la tête ceinte d’une couronne d’or

et éclatant de splendeur. Il était midi; c’était l’heure où le Saint

mourait à Bologne. Frère Rodolphe procéda à son ensevelissement tandis

que les moines psalmodiaient des cantiques; mais bientôt, dit

Lacordaire[191], «un chant de triomphe succéda aux lamentations

funèbres, une joie immense descendit du ciel dans les esprits.» Le culte

du saint commençait avant sa sépulture!

[191] _Vie de saint Dominique_, p. 301.

A cette nouvelle, le cardinal Hugolin accourut à Bologne et voulut

présider lui-même aux funérailles de celui dont il avait été l’ami.

Après avoir été exposé aux yeux de la foule, le corps du Bienheureux fut

déposé dans un cercueil de bois soigneusement fermé, et, en présence du

cardinal, du patriarche d’Aquilée, d’évêques, d’abbés et de tout un

peuple, il fut inhumé dans l’église de Saint-Nicolas. Le tombeau fut

fortement scellé, on le couvrit d’un bloc pesant «pour prévenir

l’enlèvement sacrilège qu’aurait pu inspirer une fausse dévotion.»

Bientôt, des miracles se produisirent sur cette sainte sépulture.

Douze ans après, en 1233, le Siège Apostolique était occupé par Grégoire

IX, le grand Pape centenaire, l’ancien cardinal Hugolin. Les merveilles

de plus en plus nombreuses qui s’opéraient à Saint-Nicolas, attiraient à

Bologne des foules de pèlerins; l’église ne suffisait plus à contenir

les religieux qui s’y pressaient, et il fallut la reconstruire. A cette

occasion, le Maître général, Jourdain de Saxe, décida de transférer dans

un tombeau magnifique les restes de son prédécesseur. Il présida

lui-même à cette cérémonie, le 24 mai 1233, en présence des nombreux

Frères qui étaient venus à Bologne pour le Chapitre général, de

l’archevêque de Ravenne, des évêques de Bologne, de Brescia, de Modène

et de Tournai[192], de nombreux seigneurs et d’une grande foule.

«Cependant, raconte-t-il lui-même, les Frères sont dans l’angoisse; ils

prient, palissent et tremblent. Longtemps exposé à la pluie et à la

chaleur dans une vile sépulture[193], le corps de saint Dominique

n’apparaîtra-t-il pas rongé de vers et exhalant une odeur fétide?» O

merveille! «Lorsque la pierre du tombeau eut été soulevée, il se dégagea

une odeur suave et délectable, qui semblait sortir d’un coffre de

parfums plutôt que d’un sépulcre. Remplis d’étonnement et de joie,

l’archevêque, les évêques et tous les assistants tombèrent à genoux,

pleurant d’émotion et louant le Seigneur qui avait glorifié d’une

manière aussi éclatante son élu.» Le cercueil fut ouvert et Jourdain en

retira les ossements qu’il déposa dans un coffre de mélèze et dans un

monument de marbre. Huit jours après, sur les instances du podestat et

de la foule, on ouvrit encore une fois le tombeau et tour à tour, le

Maître général et trois cents religieux vinrent déposer un dernier

baiser sur le front desséché de leur Père, gardant longtemps sur eux le

parfum qui se dégageait de ces précieuses reliques.

[192] D’après Bernard Gui. (_Ampl. Coll._, t. VI, p. 352.) Ces évêques

furent envoyés à Bologne par le pape Grégoire IX: «ad quam

translationem convenerunt mandato domini papae Gregorii».

[193] Pendant les travaux de reconstruction de l’église, le tombeau de

saint Dominique était resté en plein air.

Aussitôt, Grégoire IX décida d’ouvrir le procès de canonisation de ce

serviteur de Dieu. Par une lettre du 11 juillet 1233, il nomma

commissaires enquêteurs Tancrède, archidiacre de Bologne, Thomas, prieur

de Sainte-Marie du Reno, et Palmiri, chanoine de la Trinité. Pendant

plus de vingt jours, du 6 au 30 août, ils reçurent, sur la vie et les

miracles du Saint, les dépositions des religieux qui l’avaient approché,

en particulier de Frère Ventura, qui l’avait assisté à ses derniers

moments, de Guillaume de Montferrat, Jean de Navarre, Rodolphe de

Faenza, Étienne d’Espagne, Paul de Venise, et plusieurs autres qui

l’avaient accompagné dans ses voyages ou avaient vécu dans son intimité.

Une seconde commission d’enquête fonctionna à Toulouse, sous la

direction de l’abbé de Saint-Serrin et des archidiacres de Saint-Sernin

et de Saint-Étienne; devant elle, un grand nombre de témoins vinrent

raconter la vie que le Saint avait menée en Languedoc, pendant ses dix

ans de prédication contre l’hérésie. Le procès terminé, Grégoire IX

proclama la sainteté de Dominique et, par une bulle solennelle, datée de

Spolète, le 13 juillet 1234[194], il rendit son culte obligatoire dans

l’Église universelle et fixa sa fête au 5 août[195].

[194] Potthast, _Reg. pont. Rom._, nº 989, où sont indiquées les

nombreuses éditions de cette bulle de canonisation.

[195] On ne put pas la placer le 6 août, anniversaire de la mort du

saint, parce que ce jour-là était déjà occupé par la fête de la

Transfiguration. Plus tard, pour rendre sa solennité à la fête de

sainte Marie aux Neiges (dédicace de sainte Marie-Majeure), Clément

VIII avança encore d’un jour celle de saint Dominique, et la fixa

définitivement au 4 août.

Après avoir évoqué en un style mystique le souvenir des grands

fondateurs d’Ordres, le Pape rappela à grands traits la vie de saint

Dominique, faisant un éloge magnifique de sa sainteté. «Tout jeune

encore, dit-il, il portait dans sa poitrine d’enfant un cœur de

vieillard; adoptant à jamais une vie de mortification, il rechercha

l’Auteur de la Vie; voué à Dieu, consacré Nazaréen sous la règle de

saint Augustin, imitant le zèle de Samuel pour les choses sacrées, il

rappela, par le soin qu’il mit à châtier ses désirs, la sainteté de

Daniel. Ferme comme un athlète dans les sentiers de la justice et la

voie des saints, ne s’écartant jamais ni des enseignements, ni du

service de l’Église militante, soumettant la chair à l’esprit, les sens

à la raison, s’unissant à Dieu en esprit, il s’efforça de marcher à lui

en restant attaché au prochain par les liens d’une sage compassion.

Devant cet homme qui foulait aux pieds les plaisirs charnels et

foudroyait les cœurs de pierre des impies, la secte des hérétiques

trembla tout entière, tout entière l’assemblée des fidèles tressaillit

d’allégresse. Il crût en même temps en âge et en grâce; goûtant un

plaisir ineffable au salut des âmes, il voua son cœur aux paroles du

Seigneur et fit naître à la vie, des foules par l’Évangile du Christ...

élevé à la dignité de pasteur et de guide parmi le peuple de Dieu, il

institua par ses mérites un nouvel Ordre de Prêcheurs et il ne cessa de

le conformer par des merveilles évidentes et certaines; car, outre les

œuvres de sainteté et les miracles de vertu qui donnèrent tant d’éclat à

sa vie mortelle, il rendit, après sa mort, la santé aux malades, la

parole aux muets, la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, le mouvement

aux paralytiques, montrant ainsi quelle âme avait animé son corps.

«Lié d’une étroite amitié avec nous, lorsque nous étions dans une

condition plus humble, il nous a donné par le témoignage de sa vie des

preuves certaines de sainteté; elles ont été confirmées ensuite par la

vérité de ses miracles que nous ont rapportés de fidèles témoins. C’est

pourquoi, partageant, avec les peuples qui nous sont confiés,

l’assurance que, par ses suffrages, la miséricorde de Dieu pourra être

aidée, et que nous nous réjouirons d’avoir dans le ciel le patronage de

celui qui aura été notre ami sur la terre, de l’avis de nos frères et de

tous les prélats présents auprès du Siège Apostolique, nous avons décidé

de l’inscrire au nombre des saints, statuant et vous[196] ordonnant

qu’aux nones d’août, la veille du jour où, déposant la charge de son

corps, il est entré, riche en mérites, dans la gloire céleste, devenant

semblable aux saints, vous célébriez sa fête et la fassiez célébrer avec

solennité; ainsi, fléchi par les prières de celui qui, vivant, l’a

servi, Dieu nous donnera la grâce en cette vie et la gloire dans

l’autre. Voulant honorer par l’affluence des pieux chrétiens la

sépulture de ce grand confesseur, qui illustre l’Église universelle par

l’éclat de ses miracles, à tous ceux qui, contrits et confessés, la

visiteront chaque année, au jour de la fête, avec dévotion et respect,

nous accordons, par la miséricorde de Dieu et l’autorité de ses apôtres,

Pierre et Paul, un an d’indulgence[197].»

[196] Il s’adresse aux archevêques, aux abbés et aux prélats de

l’Église universelle.

[197] Labbe, _Concilia_, t. XI, pars I, p. 329.

Après l’Église, les arts et les lettres ont exalté saint Dominique; une

école de peintres et de sculpteurs s’est développée au sein de son

Ordre, si bien que l’on a pu écrire des livres sur «les artistes de

l’Ordre des Prêcheurs». Ils ont consacré leur génie à la gloire de leur

Père.

On ne tarda pas à trouver indigne d’un si grand Saint le tombeau que

Jourdain de Saxe lui avait érigé en 1233; le couvent et la commune de

Bologne confièrent à l’illustre Nicolas Pisano et à un Dominicain

bolonais, Fra Guglielmo, le soin de de lui élever une _Arca_ magnifique

en marbre sculpté. Les artistes y travaillèrent longtemps; enfin, le 5

juin 1267, fête de la Pentecôte, en présence d’un grand concours de

peuple, ils firent placer dans l’église Saint-Dominique de Bologne le

tombeau que l’on y admire encore. Très simple, le sarcophage qui

contenait les précieuses reliques reposait sur des rangées de colonnes.

Les deux grandes faces ont été décorées chacune de deux bas-reliefs,

séparés par des statues, celle du Christ sur l’une, celle de la Vierge

sur l’autre, les faces étroites n’ayant chacune qu’un bas-relief.

L’artiste a représenté les principales scènes de la vie du Bienheureux:

le miracle de Fanjeaux, la vision d’Innocent III, l’apparition des

Apôtres Pierre et Paul, la vision et la vocation dans l’Ordre du

bienheureux Réginald, la résurrection de Napoléon Orsini, le neveu du

cardinal de Fossanova. Le tout formait un ensemble de quatre-vingts

figures. «Dans cette représentation tout unie d’événements contemporains

et surtout dans les reliefs du devant, le maître (Nicolas Pisano) s’est

surpassé lui-même par une meilleure proportion des figures, par la vie,

le mouvement, par la mesure du style, l’élégance de l’exécution[198].»

Artiste moins puissant, Fra Guglielmo s’est élevé aussi au-dessus de

lui-même, en travaillant pour le fondateur de son Ordre.

[198] Burkhardt, _Le Cicérone, Art moderne_ (trad. franc.), p. 319.

Quelque beau qu’il fût, ce tombeau ne satisfit pas encore la piété des

Bolonais pour saint Dominique. En 1469, la commune vota 700 écus d’or

pour faire exécuter le couvercle de son tombeau. On en confia le travail

à l’un des disciples de Giacomo della Quercia, Nicolas de Bari, qui fut

dès lors connu sous le nom de Nicolas dell’ Arca. Il consacra à cette

œuvre quatre ans, de 1469 à 1473, et la laissa inachevée. Vasari la

trouvait divine. Une série de statues ornent le couronnement pyramidal

du tombeau, représentant un ange en prières, saint François d’Assise et

saint Dominique, les deux saints que l’on se plaisait à unir en un

commun hommage, saint Florian, saint Agricol, saint Vital, une

déposition de croix entre deux anges, les quatre Évangélistes; au sommet

de la pyramide, présidant cette assemblée de saints, se dresse la statue

grave et majestueuse du Père Éternel. Nicolas dell’ Arca eut pour

continuateur Michel-Ange lui-même. Frère d’un Dominicain, ami de

l’illustre moine de Saint-Marc, Savonarole, le grand sculpteur florentin

apporta à saint Dominique l’hommage de son génie. En 1492, il fit pour

son tombeau un ange à genoux, la statuette de saint Procule et celle de

saint Pétrone, le protecteur de Bologne. Enfin, l’ami et le

collaborateur de Michel-Ange, Alfonso Lombardi, acheva cette œuvre

merveilleuse en sculptant le soubassement sur lequel le sarcophage fut

posé. En 1532, il y représenta en bas-reliefs la naissance de saint

Dominique, l’adoration des Mages, le triomphe de saint Dominique[199].

[199] Sur le tombeau de saint Dominique, on pourra consulter: Davia,

_Memorie intorno all’ Arca di S. Domenico_;--R. P. Berthier, _Le

tombeau de saint Dominique_;--la _Revue de l’Art chrétien_, «_Le

Tombeau de saint Dominique à Bologne_», 1895, p. 456;--Burkhardt,

_le Cicerone, Art moderne_, p. 319, 320, 404, 438 et suiv., et les

histoires générales de l’art italien.

De leur côté, les peintres primitifs ont consacré au fondateur de

l’Ordre des Prêcheurs d’admirables fresques sur les murs des cloîtres

dominicains et des tableaux pleins de grâce et de piété. A sainte

Catherine de Pise, Trains peignait, au quatorzième siècle, sur une table

à champ d’or, un saint Dominique debout et il l’encadrait de huit

histoires tirées de sa vie. A Sainte-Marie Nouvelle de Florence, Simone

Memmi exécutait, dans la chapelle des Espagnols, cette belle fresque où

il nous a montré la lutte acharnée de la théologie dominicaine contre

l’erreur, des chiens du Seigneur (_Domini Canes_) contre les loups de

l’hérésie. Mais c’est le grand peintre dominicain, Fra Angelico, qui a

rendu à son Maître l’hommage le plus chrétien. Saint Dominique imposant

la règle du silence, tel qu’il l’a peint sur la porte du couvent de

Saint-Marc, est une image saisissante de l’austérité monacale. Et

comment oublier les gracieuses scènes de la vie du Saint qu’il a peintes

à Cortone sur la prédelle d’autel du Gesù, et la Crucifixion de

Saint-Marc où saint Dominique assiste, avec les autres fondateurs

d’Ordres, au mystère du Calvaire? Pisano, Lombardi, Michel-Ange, Memmi,

Fra Angelico, quels rayons éclatants dans la gloire de saint Dominique!

Comme les arts, les lettres ont glorifié le fondateur de l’Ordre des

Prêcheurs; innombrables sont les panégyriques qui ont proclamé sa

sainteté, depuis la bulle de Grégoire IX jusqu’à nos jours. Retenons

entre tous celui que Dante a inséré dans son Paradis. Après que, devant

l’assemblée des saints, saint Thomas d’Aquin a chanté la pauvreté de

saint François, le grand docteur franciscain, saint Bonaventure célèbre

la science et le zèle apostolique de saint Dominique. «Dans cette partie

du monde où se lève le zéphyr, ramenant les feuilles nouvelles dont se

revêt l’Europe, non loin du fracas de ces ondes, derrière lesquelles le

soleil, dans sa longue fuite, se cache quelquefois à tous les hommes,

est placée la fortunée Calahorra... C’est là que naquit l’amant

passionné de la foi chrétienne, le saint athlète si bon aux siens, si

formidable aux ennemis. Quand il fut conçu, Dieu remplit son esprit

d’une telle vertu, que sa mère devint prophète.

«Après qu’il eut contracté sur les fonts sacrés une sainte alliance avec

la foi, alliance dans laquelle ils se dotèrent d’une délivrance

réciproque, la femme qui donna pour lui l’assentiment, vit en songe le

fruit admirable qui devait sortir de lui et de ses héritiers.

Saint Dominique · 第 11 / 12 段