fonctionnement. Des circonstances imprévues pouvaient réclamer des
règlements nouveaux, provisoires ou définitifs, des négociations ou des
mesures exceptionnelles. Réunis à Bologne, en 1220, sous la présidence
de leur Maître, les Pères décidèrent que, pour trancher les graves
questions d’intérêt général, le Chapitre de tout l’Ordre se tiendrait
désormais chaque année, dans l’un des deux grands centres dominicains,
Paris et Bologne[187]. Il fallait aussi prévoir que l’institution ne
conserverait pas toujours intactes l’austérité et la rigueur des
premiers temps et que des abus se glisseraient dans l’ensemble de
l’œuvre et dans chacune de ses parties. Le Maître général devrait y
veiller avec les visiteurs qu’il enverrait dans les provinces et les
couvents. Enfin, puisque le nombre des monastères devenait chaque année
plus grand, il fallait les rattacher les uns aux autres par les liens
étroits d’une forte hiérarchie, en établissant des intermédiaires entre
eux et le Maître. Ce fut à cette tâche que se consacra plus spécialement
le second Chapitre général, qui se tint encore à Bologne, en mai 1221,
sous la direction de saint Dominique. Les actes de cette assemblée ne
nous sont pas plus parvenus que ceux du premier Chapitre. Nous savons
toutefois qu’elle groupa les monastères dominicains en huit provinces
ayant chacune à sa tête un provincial, intermédiaire entre les
monastères de sa circonscription et le Maître général. Ce furent
l’Espagne, la Provence, la France, la Lombardie, Rome, l’Allemagne, la
Hongrie, l’Angleterre; elles reçurent pour provinciaux Suéro Gomez,
Bertrand de Garrigue, Mathieu de France, Jourdain de Saxe, Jean de
Plaisance, Conrad le Teutonique, Paul de Hongrie, Gilbert de
Frassinet[188].
[187] Plus tard, d’autres villes purent être choisies pour la tenue du
Chapitre.
[188] Échard, t. I, p. 20.--B. Gui, _Brevis historia O. P._ (_Ampl.
Coll._, t. VI, p. 350.)
L’Ordre était organisé définitivement; sans craindre d’en compromettre
la prospérité, saint Dominique aurait pu l’abandonner à lui-même, comme
il avait voulu le faire en 1220, pour courir chez ces barbares Cumans
dont il rêvait toujours de devenir l’apôtre. La Providence ne le permit
pas: saint Dominique avait achevé la tâche qui lui avait été assignée
sur terre, il ne lui restait plus qu’à aller recevoir au ciel la
récompense méritée.
CHAPITRE VIII
MORT ET CANONISATION DE SAINT DOMINIQUE.
Lorsqu’il rentra de Venise au monastère de Bologne, vers le milieu de
juillet 1221, saint Dominique était atteint du mal qui devait
l’emporter[189]. Il sentait une grande fatigue et avait de fréquents
accès de fièvre. A son arrivée, il oublia sa lassitude pour s’entretenir
avec le prieur, Frère Ventura, et le procureur, Frère Rodolphe, des
intérêts du couvent, jusqu’à une heure avancée de la nuit. Malgré leurs
instances il voulut encore assister, selon sa coutume, aux Matines et
prier jusqu’au jour. De violentes douleurs de tête le forcèrent alors à
se coucher sur le sac de laine qui lui servait de lit; il ne devait plus
se relever. La fièvre augmenta, consumant rapidement ses forces, et
bientôt, la dysenterie vint compléter son œuvre. Les médecins consultés
déclarèrent que tout espoir était perdu. Lui-même ne se faisait aucune
illusion: il annonça à plusieurs reprises qu’il ne verrait pas les fêtes
prochaines de l’Assomption.
[189] Nous nous sommes servi, pour raconter les derniers moments de
saint Dominique, des dépositions qui furent faites en 1232 dans
l’enquête de canonisation, par les religieux de Bologne, qui avaient
assisté le Maître pendant sa dernière maladie. A l’exemple de
Lacordaire, nous nous sommes borné le plus souvent à traduire leurs
récits aussi véridiques que touchants.
Il voulut profiter de ses derniers jours pour donner à ses religieux de
graves enseignements. A plusieurs reprises, il groupa les jeunes novices
auprès de lui, et conservant toujours un visage serein, il les exhorta,
«en termes très doux», à observer fidèlement la règle, dans son esprit.
Il appela ensuite douze des plus anciens Frères; en leur présence, il
fit tout haut à Ventura la confession générale de sa vie. Puis,
s’adressant aux religieux, il leur recommanda de garder la chasteté: «La
miséricorde de Dieu, leur dit-il, m’a conservé jusqu’à ce jour une chair
pure et une virginité sans tache. Si vous désirez la même grâce, fuyez
toute relation suspecte. C’est le soin de cette vertu qui rend le
serviteur agréable à Dieu, et lui donne crédit auprès du peuple. Servez
toujours le Seigneur dans la ferveur de l’esprit; soutenez et étendez
notre Ordre naissant, soyez fermes dans la sainteté et l’observance de
la règle; croissez en vertu!» Craignant sans doute de s’être glorifié,
en parlant publiquement de sa chasteté, il reprit: «Quoique la bonté
divine m’ait préservé jusqu’à cette heure de toute souillure, je vous
avoue cependant que je n’ai pu échapper à cette imperfection de trouver
plus de plaisir à la conversation des jeunes femmes qu’à celle des
vieilles.» Craignant toujours d’en avoir trop dit, il se tourna vers son
confesseur, et lui dit tout bas: «Frère, je crois que j’ai péché en
parlant tout haut de ma virginité: j’aurais dû m’en taire.» Enfin,
devenant plus grave et donnant à ses paroles toute la solennité d’un
testament, il ajouta: «Voici, ô mes frères et mes fils, le patrimoine
que je vous laisse: ayez la charité, gardez l’humilité, conservez la
pauvreté volontaire.» Il insista alors tout particulièrement sur le vœu
de pauvreté, expliquant à ses Frères l’importance qu’il avait pour la
vie religieuse et la prospérité de l’Ordre; s’échauffant de plus en
plus, «il lança sa malédiction et appela celle du Dieu tout-puissant sur
ceux qui donneraient aux Prêcheurs des biens temporels et terniraient
d’une poussière terrestre un Ordre destiné à briller à jamais par sa
pauvreté.»
Quoiqu’il souffrît beaucoup, il gardait sa sérénité et son enjouement
habituels; il ne poussait aucune plainte, aucun gémissement. Cependant,
pour calmer ses douleurs, on le transporta hors de la ville, sur les
hauteurs de Sainte-Marie du Mont, où l’air était plus pur et plus frais.
Il voulut parler au prieur; à son appel, celui-ci monta auprès de lui
accompagné de vingt religieux qui voulaient, une fois encore, entendre
les conseils de leur Père; il les leur donna en termes beaux et
émouvants. Comme le curé de Sainte-Marie du Mont annonçait l’intention
de présider aux funérailles du Saint et de l’ensevelir dans son église,
saint Dominique déclara humblement que son tombeau devait être sous les
pieds de ses Frères; pour assurer l’exécution de ce vœu, sans qu’elle
pût soulever de contestation, il se fit reporter au couvent.
On le plaça dans la cellule de Frère Monéta. Le procureur, Frère
Rodolphe, ne le quitta plus, soutenant sa tête et essuyant, sans cesse,
les gouttes de sueur qui perlaient sur son visage. Autour de lui se
tenaient les religieux, contemplant, les yeux en pleurs, cette sainte
agonie. Saint Dominique les vit et voulut les consoler: «Ne pleurez pas,
fils bien-aimés; que la disparition de mon corps ne vous trouble pas; je
vais en un lieu où je vous serai plus utile qu’ici.» L’un des Frères lui
demanda où il voulait que fût sa sépulture, il répondit encore: «Sous
les pieds de mes Frères.»
Le moment suprême approchait: le Saint appela une dernière fois le
prieur et les moines: «Père, lui dit le prieur, vous savez dans quelle
tristesse et dans quelle désolation vous nous laissez; souvenez-vous de
nous devant le Seigneur.» Et Dominique, tout absorbé en Dieu, leva les
mains au ciel et dit: «O Père saint, j’ai accompli avec bonheur ta
volonté et j’ai soigneusement gardé ceux que tu m’as confiés; à mon
tour, je te les recommande, garde-les; voici que je vais à toi, ô Père
céleste.» Et s’adressant aux Frères: «Commencez», leur dit-il: Aussitôt,
les religieux récitèrent les prières de la recommandation de l’âme, en
les entrecoupant de pleurs et de sanglots, tandis que, remuant
faiblement les lèvres et absorbé dans sa contemplation, le Bienheureux
les répétait. Lorsqu’à la fin de la prière, on en fut à ces mots: «Venez
à son aide, saints de Dieu, venez au-devant de lui, anges du Seigneur,
prenez son âme et portez-la en présence du Très-Haut», il éleva les
mains au ciel et mourut. C’était le vendredi 6 août 1221; il était à
peine âgé de cinquante et un ans[190].
[190] Bernard Gui fait remarquer que la mort de saint Dominique fut
une dernière leçon de pauvreté. «Il mourut, dit-il, dans le lit de
Frère Monéta, parce qu’il n’avait pas lui-même de lit; il mourut
dans la tunique de Frère Monéta, parce qu’il n’avait pas une seconde
tunique pour remplacer celle qu’il portait depuis longtemps.»
(Martène, _op. cit._, t. VI, p. 339.)
Le même jour, étant en voyage, Frère Raon disait la messe. Au mémoire
des vivants, il allait prier pour le rétablissement de saint Dominique,
lorsqu’il tomba en extase et le vit, la tête ceinte d’une couronne d’or
et éclatant de splendeur. Il était midi; c’était l’heure où le Saint
mourait à Bologne. Frère Rodolphe procéda à son ensevelissement tandis
que les moines psalmodiaient des cantiques; mais bientôt, dit
Lacordaire[191], «un chant de triomphe succéda aux lamentations
funèbres, une joie immense descendit du ciel dans les esprits.» Le culte
du saint commençait avant sa sépulture!
[191] _Vie de saint Dominique_, p. 301.
A cette nouvelle, le cardinal Hugolin accourut à Bologne et voulut
présider lui-même aux funérailles de celui dont il avait été l’ami.
Après avoir été exposé aux yeux de la foule, le corps du Bienheureux fut
déposé dans un cercueil de bois soigneusement fermé, et, en présence du
cardinal, du patriarche d’Aquilée, d’évêques, d’abbés et de tout un
peuple, il fut inhumé dans l’église de Saint-Nicolas. Le tombeau fut
fortement scellé, on le couvrit d’un bloc pesant «pour prévenir
l’enlèvement sacrilège qu’aurait pu inspirer une fausse dévotion.»
Bientôt, des miracles se produisirent sur cette sainte sépulture.
Douze ans après, en 1233, le Siège Apostolique était occupé par Grégoire
IX, le grand Pape centenaire, l’ancien cardinal Hugolin. Les merveilles
de plus en plus nombreuses qui s’opéraient à Saint-Nicolas, attiraient à
Bologne des foules de pèlerins; l’église ne suffisait plus à contenir
les religieux qui s’y pressaient, et il fallut la reconstruire. A cette
occasion, le Maître général, Jourdain de Saxe, décida de transférer dans
un tombeau magnifique les restes de son prédécesseur. Il présida
lui-même à cette cérémonie, le 24 mai 1233, en présence des nombreux
Frères qui étaient venus à Bologne pour le Chapitre général, de
l’archevêque de Ravenne, des évêques de Bologne, de Brescia, de Modène
et de Tournai[192], de nombreux seigneurs et d’une grande foule.
«Cependant, raconte-t-il lui-même, les Frères sont dans l’angoisse; ils
prient, palissent et tremblent. Longtemps exposé à la pluie et à la
chaleur dans une vile sépulture[193], le corps de saint Dominique
n’apparaîtra-t-il pas rongé de vers et exhalant une odeur fétide?» O
merveille! «Lorsque la pierre du tombeau eut été soulevée, il se dégagea
une odeur suave et délectable, qui semblait sortir d’un coffre de
parfums plutôt que d’un sépulcre. Remplis d’étonnement et de joie,
l’archevêque, les évêques et tous les assistants tombèrent à genoux,
pleurant d’émotion et louant le Seigneur qui avait glorifié d’une
manière aussi éclatante son élu.» Le cercueil fut ouvert et Jourdain en
retira les ossements qu’il déposa dans un coffre de mélèze et dans un
monument de marbre. Huit jours après, sur les instances du podestat et
de la foule, on ouvrit encore une fois le tombeau et tour à tour, le
Maître général et trois cents religieux vinrent déposer un dernier
baiser sur le front desséché de leur Père, gardant longtemps sur eux le
parfum qui se dégageait de ces précieuses reliques.
[192] D’après Bernard Gui. (_Ampl. Coll._, t. VI, p. 352.) Ces évêques
furent envoyés à Bologne par le pape Grégoire IX: «ad quam
translationem convenerunt mandato domini papae Gregorii».
[193] Pendant les travaux de reconstruction de l’église, le tombeau de
saint Dominique était resté en plein air.
Aussitôt, Grégoire IX décida d’ouvrir le procès de canonisation de ce
serviteur de Dieu. Par une lettre du 11 juillet 1233, il nomma
commissaires enquêteurs Tancrède, archidiacre de Bologne, Thomas, prieur
de Sainte-Marie du Reno, et Palmiri, chanoine de la Trinité. Pendant
plus de vingt jours, du 6 au 30 août, ils reçurent, sur la vie et les
miracles du Saint, les dépositions des religieux qui l’avaient approché,
en particulier de Frère Ventura, qui l’avait assisté à ses derniers
moments, de Guillaume de Montferrat, Jean de Navarre, Rodolphe de
Faenza, Étienne d’Espagne, Paul de Venise, et plusieurs autres qui
l’avaient accompagné dans ses voyages ou avaient vécu dans son intimité.
Une seconde commission d’enquête fonctionna à Toulouse, sous la
direction de l’abbé de Saint-Serrin et des archidiacres de Saint-Sernin
et de Saint-Étienne; devant elle, un grand nombre de témoins vinrent
raconter la vie que le Saint avait menée en Languedoc, pendant ses dix
ans de prédication contre l’hérésie. Le procès terminé, Grégoire IX
proclama la sainteté de Dominique et, par une bulle solennelle, datée de
Spolète, le 13 juillet 1234[194], il rendit son culte obligatoire dans
l’Église universelle et fixa sa fête au 5 août[195].
[194] Potthast, _Reg. pont. Rom._, nº 989, où sont indiquées les
nombreuses éditions de cette bulle de canonisation.
[195] On ne put pas la placer le 6 août, anniversaire de la mort du
saint, parce que ce jour-là était déjà occupé par la fête de la
Transfiguration. Plus tard, pour rendre sa solennité à la fête de
sainte Marie aux Neiges (dédicace de sainte Marie-Majeure), Clément
VIII avança encore d’un jour celle de saint Dominique, et la fixa
définitivement au 4 août.
Après avoir évoqué en un style mystique le souvenir des grands
fondateurs d’Ordres, le Pape rappela à grands traits la vie de saint
Dominique, faisant un éloge magnifique de sa sainteté. «Tout jeune
encore, dit-il, il portait dans sa poitrine d’enfant un cœur de
vieillard; adoptant à jamais une vie de mortification, il rechercha
l’Auteur de la Vie; voué à Dieu, consacré Nazaréen sous la règle de
saint Augustin, imitant le zèle de Samuel pour les choses sacrées, il
rappela, par le soin qu’il mit à châtier ses désirs, la sainteté de
Daniel. Ferme comme un athlète dans les sentiers de la justice et la
voie des saints, ne s’écartant jamais ni des enseignements, ni du
service de l’Église militante, soumettant la chair à l’esprit, les sens
à la raison, s’unissant à Dieu en esprit, il s’efforça de marcher à lui
en restant attaché au prochain par les liens d’une sage compassion.
Devant cet homme qui foulait aux pieds les plaisirs charnels et
foudroyait les cœurs de pierre des impies, la secte des hérétiques
trembla tout entière, tout entière l’assemblée des fidèles tressaillit
d’allégresse. Il crût en même temps en âge et en grâce; goûtant un
plaisir ineffable au salut des âmes, il voua son cœur aux paroles du
Seigneur et fit naître à la vie, des foules par l’Évangile du Christ...
élevé à la dignité de pasteur et de guide parmi le peuple de Dieu, il
institua par ses mérites un nouvel Ordre de Prêcheurs et il ne cessa de
le conformer par des merveilles évidentes et certaines; car, outre les
œuvres de sainteté et les miracles de vertu qui donnèrent tant d’éclat à
sa vie mortelle, il rendit, après sa mort, la santé aux malades, la
parole aux muets, la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, le mouvement
aux paralytiques, montrant ainsi quelle âme avait animé son corps.
«Lié d’une étroite amitié avec nous, lorsque nous étions dans une
condition plus humble, il nous a donné par le témoignage de sa vie des
preuves certaines de sainteté; elles ont été confirmées ensuite par la
vérité de ses miracles que nous ont rapportés de fidèles témoins. C’est
pourquoi, partageant, avec les peuples qui nous sont confiés,
l’assurance que, par ses suffrages, la miséricorde de Dieu pourra être
aidée, et que nous nous réjouirons d’avoir dans le ciel le patronage de
celui qui aura été notre ami sur la terre, de l’avis de nos frères et de
tous les prélats présents auprès du Siège Apostolique, nous avons décidé
de l’inscrire au nombre des saints, statuant et vous[196] ordonnant
qu’aux nones d’août, la veille du jour où, déposant la charge de son
corps, il est entré, riche en mérites, dans la gloire céleste, devenant
semblable aux saints, vous célébriez sa fête et la fassiez célébrer avec
solennité; ainsi, fléchi par les prières de celui qui, vivant, l’a
servi, Dieu nous donnera la grâce en cette vie et la gloire dans
l’autre. Voulant honorer par l’affluence des pieux chrétiens la
sépulture de ce grand confesseur, qui illustre l’Église universelle par
l’éclat de ses miracles, à tous ceux qui, contrits et confessés, la
visiteront chaque année, au jour de la fête, avec dévotion et respect,
nous accordons, par la miséricorde de Dieu et l’autorité de ses apôtres,
Pierre et Paul, un an d’indulgence[197].»
[196] Il s’adresse aux archevêques, aux abbés et aux prélats de
l’Église universelle.
[197] Labbe, _Concilia_, t. XI, pars I, p. 329.
Après l’Église, les arts et les lettres ont exalté saint Dominique; une
école de peintres et de sculpteurs s’est développée au sein de son
Ordre, si bien que l’on a pu écrire des livres sur «les artistes de
l’Ordre des Prêcheurs». Ils ont consacré leur génie à la gloire de leur
Père.
On ne tarda pas à trouver indigne d’un si grand Saint le tombeau que
Jourdain de Saxe lui avait érigé en 1233; le couvent et la commune de
Bologne confièrent à l’illustre Nicolas Pisano et à un Dominicain
bolonais, Fra Guglielmo, le soin de de lui élever une _Arca_ magnifique
en marbre sculpté. Les artistes y travaillèrent longtemps; enfin, le 5
juin 1267, fête de la Pentecôte, en présence d’un grand concours de
peuple, ils firent placer dans l’église Saint-Dominique de Bologne le
tombeau que l’on y admire encore. Très simple, le sarcophage qui
contenait les précieuses reliques reposait sur des rangées de colonnes.
Les deux grandes faces ont été décorées chacune de deux bas-reliefs,
séparés par des statues, celle du Christ sur l’une, celle de la Vierge
sur l’autre, les faces étroites n’ayant chacune qu’un bas-relief.
L’artiste a représenté les principales scènes de la vie du Bienheureux:
le miracle de Fanjeaux, la vision d’Innocent III, l’apparition des
Apôtres Pierre et Paul, la vision et la vocation dans l’Ordre du
bienheureux Réginald, la résurrection de Napoléon Orsini, le neveu du
cardinal de Fossanova. Le tout formait un ensemble de quatre-vingts
figures. «Dans cette représentation tout unie d’événements contemporains
et surtout dans les reliefs du devant, le maître (Nicolas Pisano) s’est
surpassé lui-même par une meilleure proportion des figures, par la vie,
le mouvement, par la mesure du style, l’élégance de l’exécution[198].»
Artiste moins puissant, Fra Guglielmo s’est élevé aussi au-dessus de
lui-même, en travaillant pour le fondateur de son Ordre.
[198] Burkhardt, _Le Cicérone, Art moderne_ (trad. franc.), p. 319.
Quelque beau qu’il fût, ce tombeau ne satisfit pas encore la piété des
Bolonais pour saint Dominique. En 1469, la commune vota 700 écus d’or
pour faire exécuter le couvercle de son tombeau. On en confia le travail
à l’un des disciples de Giacomo della Quercia, Nicolas de Bari, qui fut
dès lors connu sous le nom de Nicolas dell’ Arca. Il consacra à cette
œuvre quatre ans, de 1469 à 1473, et la laissa inachevée. Vasari la
trouvait divine. Une série de statues ornent le couronnement pyramidal
du tombeau, représentant un ange en prières, saint François d’Assise et
saint Dominique, les deux saints que l’on se plaisait à unir en un
commun hommage, saint Florian, saint Agricol, saint Vital, une
déposition de croix entre deux anges, les quatre Évangélistes; au sommet
de la pyramide, présidant cette assemblée de saints, se dresse la statue
grave et majestueuse du Père Éternel. Nicolas dell’ Arca eut pour
continuateur Michel-Ange lui-même. Frère d’un Dominicain, ami de
l’illustre moine de Saint-Marc, Savonarole, le grand sculpteur florentin
apporta à saint Dominique l’hommage de son génie. En 1492, il fit pour
son tombeau un ange à genoux, la statuette de saint Procule et celle de
saint Pétrone, le protecteur de Bologne. Enfin, l’ami et le
collaborateur de Michel-Ange, Alfonso Lombardi, acheva cette œuvre
merveilleuse en sculptant le soubassement sur lequel le sarcophage fut
posé. En 1532, il y représenta en bas-reliefs la naissance de saint
Dominique, l’adoration des Mages, le triomphe de saint Dominique[199].
[199] Sur le tombeau de saint Dominique, on pourra consulter: Davia,
_Memorie intorno all’ Arca di S. Domenico_;--R. P. Berthier, _Le
tombeau de saint Dominique_;--la _Revue de l’Art chrétien_, «_Le
Tombeau de saint Dominique à Bologne_», 1895, p. 456;--Burkhardt,
_le Cicerone, Art moderne_, p. 319, 320, 404, 438 et suiv., et les
histoires générales de l’art italien.
De leur côté, les peintres primitifs ont consacré au fondateur de
l’Ordre des Prêcheurs d’admirables fresques sur les murs des cloîtres
dominicains et des tableaux pleins de grâce et de piété. A sainte
Catherine de Pise, Trains peignait, au quatorzième siècle, sur une table
à champ d’or, un saint Dominique debout et il l’encadrait de huit
histoires tirées de sa vie. A Sainte-Marie Nouvelle de Florence, Simone
Memmi exécutait, dans la chapelle des Espagnols, cette belle fresque où
il nous a montré la lutte acharnée de la théologie dominicaine contre
l’erreur, des chiens du Seigneur (_Domini Canes_) contre les loups de
l’hérésie. Mais c’est le grand peintre dominicain, Fra Angelico, qui a
rendu à son Maître l’hommage le plus chrétien. Saint Dominique imposant
la règle du silence, tel qu’il l’a peint sur la porte du couvent de
Saint-Marc, est une image saisissante de l’austérité monacale. Et
comment oublier les gracieuses scènes de la vie du Saint qu’il a peintes
à Cortone sur la prédelle d’autel du Gesù, et la Crucifixion de
Saint-Marc où saint Dominique assiste, avec les autres fondateurs
d’Ordres, au mystère du Calvaire? Pisano, Lombardi, Michel-Ange, Memmi,
Fra Angelico, quels rayons éclatants dans la gloire de saint Dominique!
Comme les arts, les lettres ont glorifié le fondateur de l’Ordre des
Prêcheurs; innombrables sont les panégyriques qui ont proclamé sa
sainteté, depuis la bulle de Grégoire IX jusqu’à nos jours. Retenons
entre tous celui que Dante a inséré dans son Paradis. Après que, devant
l’assemblée des saints, saint Thomas d’Aquin a chanté la pauvreté de
saint François, le grand docteur franciscain, saint Bonaventure célèbre
la science et le zèle apostolique de saint Dominique. «Dans cette partie
du monde où se lève le zéphyr, ramenant les feuilles nouvelles dont se
revêt l’Europe, non loin du fracas de ces ondes, derrière lesquelles le
soleil, dans sa longue fuite, se cache quelquefois à tous les hommes,
est placée la fortunée Calahorra... C’est là que naquit l’amant
passionné de la foi chrétienne, le saint athlète si bon aux siens, si
formidable aux ennemis. Quand il fut conçu, Dieu remplit son esprit
d’une telle vertu, que sa mère devint prophète.
«Après qu’il eut contracté sur les fonts sacrés une sainte alliance avec
la foi, alliance dans laquelle ils se dotèrent d’une délivrance
réciproque, la femme qui donna pour lui l’assentiment, vit en songe le
fruit admirable qui devait sortir de lui et de ses héritiers.