Dominique l’avait recommandée d’une manière toute particulière aux
religieuses de Madrid; il l’imposa à tous les couvents de l’Ordre; en
dehors de certaines heures prévues, le silence le plus absolu devait
être gardé par les Frères.
Le jeûne et les abstinences, dès les temps du pape Pelage, étaient, avec
la prière et la paix, l’essence de la vie monacale. Saint Dominique fit
prendre à ce sujet des décisions rigoureuses par le Chapitre général de
Bologne. Il fut ordonné que l’on jeûnerait de «la fête de l’Exaltation
de la Sainte Croix (14 septembre) jusqu’à Pâques et aussi tous les
vendredis[169].» L’abstinence était perpétuelle. «Jamais, dit Frère
Ventura, même en voyage, le Saint ne mangeait ni viande ni mets
assaisonnés au gras, et il l’a fait observer à ses Frères.» Une seule
exception était faite en faveur des malades et des vieillards, qui
pouvaient se nourrir de viandes ou rompre le jeûne, à l’infirmerie. Les
religieux qui les servaient devaient eux-mêmes observer rigoureusement
la règle, comme le prouve cette histoire racontée par Gérard de Frachet.
«Un jour, dit-il, il y avait à Bologne un Frère infirmier qui parfois,
et sans permission, mangeait les restes des viandes servies aux malades;
or, saisi par le démon, il se met à pousser des cris lamentables. Le
Bienheureux Père accourt, et, plein de compassion pour celui qui est si
horriblement tourmenté, il reproche au démon d’avoir ainsi envahi le
corps de l’un de ses fils. Le diable s’excuse et dit: «Il l’a mérité,
car il mangeait en cachette des viandes destinées aux infirmes,
contrairement à ce que prescrivent tes constitutions[170].» Hors des
repas, il était absolument interdit de rien prendre sans permission,
fût-ce un verre d’eau[171].
[169] Borselli: «Item, jejunium a festo S. Crucis usque ad Pascham et
jejunium feria sexta tenendum statuerunt.»
[170] C’est à dessein que nous rapportons plusieurs de ces histoires
diaboliques, que l’on trouve en si grand nombre dans l’histoire des
Ordres religieux; elles nous permettent souvent de nous rendre un
compte exact de l’idéal monastique, en nous signalant les
manquements que subissait parfois la règle.
[171] Borselli: «interdixerunt omnem potum extra prandium».
Tous les manquements à la règle devaient être avoués par le coupable,
devant tous ses frères, réunis au Chapitre de la coulpe; ils étaient
punis aussitôt par le prieur. Un récit, qui semble un apologue, nous
montre combien saint Dominique tenait à cette pratique, imitée
d’ailleurs de plusieurs autres Ordres monastiques antérieurs. «Un jour,
raconte Thierry d’Apolda, le Saint, comme une sentinelle vigilante,
faisait le tour de la cité de Dieu; il rencontra le démon qui rôdait
dans le couvent comme une bête dévorante, il l’arrêta et lui dit:
«Pourquoi rôdes-tu de la sorte?--A cause du bénéfice que j’y trouve»,
répondit le démon. Le Saint lui dit: «Que gagnes-tu au dortoir?»--«J’ôte
aux Frères le sommeil, répondit le démon, je leur persuade de ne point
se lever pour l’office, et quand cela m’est permis, je leur envoie de
mauvais songes et des illusions.» Le Saint le conduisit au chœur et lui
dit: «Que gagnes-tu dans ce saint lieu?» Il répondit «Je les fais venir
tard, sortir tôt et s’oublier eux-mêmes.» Interrogé à propos du
réfectoire, il demanda de son côté: «Qui ne mange plus ou moins qu’il ne
faut?» et au parloir, il dit en riant: «Voici mon domaine: c’est le lieu
des rires, des vains bruits, des paroles inutiles.» Mais quand il fut au
Chapitre, il voulut s’enfuir en disant: «Ce lieu m’est en exécration,
j’y perds tout ce que je gagne ailleurs; c’est ici que les Frères sont
avertis de leurs fautes, qu’ils s’accusent, qu’ils font pénitence et
sont absous.»
Chanoines réguliers, moines mendiants, les Dominicains étaient avant
tout des Prêcheurs, et par la prédication, des apôtres. «Notre Ordre a
été spécialement fondé pour la prédication et le salut du prochain, dit
Humbert de Romans, dans son commentaire de la règle; notre étude doit
tendre principalement, ardemment et souverainement, à ce que nous
puissions être utiles aux âmes.» Voilà pourquoi les dispenses viennent
corriger les défenses canoniales où monastiques, lorsqu’elles pourraient
entraver le but suprême que l’Ordre doit poursuivre. «Dans son couvent,
disent les Constitutions, le supérieur aura le pouvoir de donner aux
Frères des dispenses, quand il le jugera expédient, surtout en ce qui
semblera devoir empêcher ou l’étude, ou la prédication, ou le bien des
âmes, car, ajoute Humbert, de toutes les œuvres qui s’accomplissent dans
l’Ordre, la plus fructueuse et la meilleure est celle de la prédication.
Si plusieurs personnes sont sauvées par les oraisons et les autres
pratiques de l’Ordre, combien sont-elles en face de celles qui doivent
leur salut à la prédication! C’est en effet par la prédication que
l’univers tout entier est mis sous le joug du Christ.»
L’étude est indispensable au Prêcheur: «Sans doute, dit Humbert, elle
n’est pas la fin de l’Ordre, mais elle est éminemment nécessaire pour
prêcher et opérer le salut; sans elle, nous ne pouvons ni l’un ni
l’autre.» Aussi les Constitutions prévoyaient-elles le cas où il
fallait, pour la favoriser, restreindre les observances canoniales et
monastiques: «On récitera brièvement et couramment les Heures de
l’office, de peur que les études des Frères n’en soient entravées... Les
Frères aptes à l’office de la Prédication, le plus important de tous
dans l’Ordre, ou plutôt dans l’Église de Dieu, ne seront pas employés à
d’autres occupations; qu’ils se consacrent aux livres et à l’étude
plutôt qu’au chant des répons et des antiennes[172]».
[172] Borselli, _Analecta O. P._, t. III, p. 609.
Saint Dominique recommandait l’étude des sciences, des lettres et
surtout de la théologie et de l’Écriture sainte: «Je puis le certifier,
déclarait Jean de Navarre, dans le procès de canonisation; car je le lui
ai entendu dire souvent[173].» Lui-même en donnait l’exemple: il portait
constamment sur lui l’Évangile de saint Mathieu et les Épîtres de saint
Paul; il les possédait au point de les savoir par cœur[174]. D’anciennes
traditions lui attribuent même plusieurs traités sur les Écritures;
outre le Commentaire des Épîtres de saint Paul, qu’il aurait professé à
Rome, dans le palais apostolique, il aurait fait à ses Frères de Bologne
des conférences sur les psaumes et les épîtres canoniques; il aurait
même écrit le commentaire de certains passages de l’Évangile de saint
Mathieu[175].
[173] _Actes de Bologne_.
[174] _Ibidem_.
[175] Échard, _op. cit._, I, p. 88.
Les couvents eux-mêmes étaient de vraies maisons d’étude. Les plus
importants étaient établis dans les grands centres universitaires de
l’époque, à Paris, Bologne, Palencia, Oxford, et leurs religieux ne
tardèrent pas à se mêler à la jeunesse des écoles. Dans l’intérieur même
des monastères, étaient institués des cours réguliers de théologie ou
d’Écriture sainte, qui avaient lieu chaque matin, et auxquels toute la
maison devait se rendre, même le prieur. Le protecteur du couvent de
Saint-Jacques, Jean de Barastre, doyen de Saint-Quentin, ne se contenta
pas de donner aux Frères une demeure; il vint faire chez eux et pour eux
des leçons de théologie. En 1220, c’était Roland de Crémone qui y
professait; le Chapitre de Bologne le releva de ses fonctions et le
remplaça par Jourdain de Saxe, «qui expliquait avec agrément
l’Évangile[176]», et dès lors, les Chapitres généraux et provinciaux
eurent l’habitude de nommer les lecteurs, qui devaient diriger les
études de chaque couvent.
[176] Borselli: «In isto capitulo, absolutus fuit a lectura Parisiis
frater Rolandus Cremonensis et substitutus est ei frater Jordanis
Theutonicus, qui legit Evangelium gratiose.» (_Analecta O. P._, t.
III, p. 609.)
C’était parce que, dans leur pensée, l’Ordre dominicain devait être un
Ordre savant, que saint Dominique et ses premiers compagnons cherchaient
à faire des recrues dans le monde des professeurs et des étudiants. Nous
avons vu déjà les coups de filet que lancèrent Mathieu de France, à
Paris, et Réginald, à Bologne, dans les milieux universitaires.
Saint-Dominique en fit autant à Padoue; en 1220, il s’y rendit, «attiré
par l’Université qui s’était développée dans cette ville[177]», et il y
fit d’importantes recrues parmi les maîtres de l’École de droit.
[177] Borselli: «Anno eodem, B. Dominicus de Bononia ivit Paduam,
_propter studium quod ibi erat_.» (_Analecta O. P._, t. III, p.
611.)
Grâce à ces soins, il imprima à son Ordre une impulsion scientifique qui
se perpétua pendant les siècles suivants. C’est de son sein que sont
sortis, au moyen âge, les docteurs les plus illustres de l’Église, les
professeurs les plus renommés des écoles de théologie et de droit. Il
suffit de rappeler, dès le treizième siècle, les grands noms de saint
Raymond de Pennafort, de Humbert de Romans, d’Albert le Grand, du
cardinal Hugues de Saint-Cher, de Pierre de Tarentaise, et surtout de
l’Ange de l’École, saint Thomas d’Aquin.
Lorsque les religieux étaient suffisamment préparés, on les envoyait
prêcher. A l’exemple des Apôtres, ils partaient deux à deux,
«n’emportant que la nourriture, les vêtements et les livres
nécessaires[178]». Saint Dominique n’avait pas oublié les préventions
qu’au concile du Latran, beaucoup d’évêques avaient nourries contre
l’Ordre projeté; aussi recommandait-il à ses religieux de témoigner la
plus respectueuse obéissance aux ordinaires des lieux qu’ils
évangéliseraient. «Lorsque nos Frères entreront dans un diocèse pour
prêcher, ils commenceront, s’ils le peuvent, par visiter l’évêque. Ils
suivront ses conseils dans leur ministère auprès de son peuple, et tant
qu’il seront sur ses terres, ils lui obéiront pieusement en tout ce qui
ne sera pas contraire aux règles de l’Ordre[179].»
[178] «Euntes ad praedicationis officium exercendum vel alias
itinerantes, aurum et argentum, pecuniam aut munera, exceptis victu
et necessariis indumentis et libris, nec accipient nec portabunt.»
(_Analecta O. P._, t. III, p. 610.)
[179] Balme, _op. cit._, t. III (sous presse).
Bien qu’aucun texte ne nous l’affirme, il est probable que le Chapitre
général de 1220 s’occupa aussi des couvents de femmes. Plusieurs, nous
l’avons vu, s’étaient successivement fondés à Prouille, à Rome, à
Madrid, à Bologne; et déjà, quelques mois auparavant, saint Dominique
avait senti la nécessité de rédiger pour eux des règles définitives.
Elles étaient sans doute adressées aux Sœurs de Saint-Sixte; mais elles
durent être adoptées par les Dominicaines des autres monastères. Saint
Dominique prit soin d’en expliquer les articles aux religieuses
romaines. Si nous en croyons le témoignage de saint Antonin de Florence,
«après avoir consacré tout le jour à gagner des âmes à Dieu, par la
prédication, le ministère de la confession ou des œuvres de miséricorde,
le bienheureux Dominique avait coutume de venir, sur le soir, à
Saint-Sixte, et d’y faire, en présence des Frères, une conférence ou un
sermon, pour enseigner aux Sœurs les pratiques de l’Ordre; car pour
s’instruire, elles n’ont eu d’autre maître que lui.»
Les constitutions des religieuses rappellent le plus possible celles des
religieux; car, dans la pensée de saint Dominique, les couvents d’hommes
et ceux de femmes ne devaient former qu’un seul Ordre. La règle de saint
Augustin, les vœux d’obéissance, de pauvreté et de chasteté, les jeûnes
et les abstinences, l’office du chœur, les exercices spirituels, la loi
du silence, les Chapitres de la coulpe étaient imposés aux unes comme
aux autres. Toutefois, le but poursuivi par les religieuses, différant
beaucoup de celui que saint Dominique avait assigné aux Prêcheurs, leurs
constitutions devaient subir, sur plus d’un point, de graves
modifications. Les Frères unissaient la vie contemplative et la vie
active, en donnant à celle-ci la prépondérance; les Sœurs, au contraire,
se vouaient entièrement à la contemplation. Tandis que les religieux
devaient aller par tous les chemins porter la parole de Dieu, elles
restaient perpétuellement cloîtrées. Un acte de 1425, conservé aux
Archives de l’Aude dans les fonds de Prouille, dit qu’elles sont
recluses et comme emprisonnées (_muratæ, incœrceratæ_) dans leurs
couvents: «elles ne sortent jamais au dehors du cloître, du réfectoire,
du dortoir, de l’église et de l’enceinte de leur monastère et elles n’en
sortiront jamais, jusqu’à ce qu’au jugement dernier, se fasse entendre
cet appel divin: «Venez, les bien-aimées de mon Père, recevez la
couronne qui vous a été préparée dès le commencement du monde!» «Aucune
Sœur, disent les Constitutions, ne devra sortir de la maison où elle
aura fait profession, que si elle est transférée, pour une cause
nécessaire, dans un autre couvent du même Ordre.» La clôture était
inviolable; elle ne pouvait être levée que devant les cardinaux, les
légats apostoliques ou les dignitaires de l’Ordre, lorsqu’ils
procédaient à la visite canonique du monastère. Les Sœurs ne pouvaient
communiquer avec les personnes étrangères, même avec leurs confesseurs,
qu’à travers une grille; c’était derrière ces barreaux qu’elles
entendaient les prédications qui leur étaient faites. La règle des
Carmélites peut seule donner l’idée d’une clôture aussi rigoureuse[180].
[180] A Rome, les religieuses des saints Dominique et Sixte, près du
Quirinal, possèdent encore la grille que saint Dominique fit placer
au couvent de Saint-Sixte, sur la voie Appienne.
Recluses à jamais, les Sœurs ne pouvaient pas mendier, comme les Frères;
elles ne recevaient d’autres aumônes que celles qu’on leur portait; et
comme cette ressource était incertaine, leurs couvents devinrent
forcément des propriétaires fonciers. Cependant, tout en permettant aux
Sœurs la possession de biens-fonds, saint Dominique leur en enleva la
gestion, afin qu’elles ne fussent pas détournées par des soucis
matériels de la contemplation des choses divines; et il la confia à des
Frères. A côté de tout couvent de religieuses, il établit un couvent de
religieux qu’il chargea de veiller aux intérêts spirituels et temporels
des Sœurs, les uns célébrant pour elles les offices, écoutant leurs
confessions et leur adressant de pieuses exhortations; les autres, en
général simples convers, gérant leurs biens et s’occupant de leur
entretien matériel.
Vouées à la contemplation, elles ne pouvaient prétendre à la vie active
des religieux. Saint Dominique tint néanmoins à les préserver de
l’oisiveté, «parce qu’elle est, disait-il, l’ennemie mortelle de l’âme,
la mère et la nourrice de tous les vices».--«Aucune Sœur ne restera
inactive dans le cloître; toujours, si elle le peut, elle fera quelque
ouvrage; car la tentation ne triomphe pas facilement de quiconque
s’occupe d’une manière utile. Le Seigneur a dit à l’homme qu’il doit se
nourrir d’un pain gagné à la sueur de son front; et l’Apôtre, que celui
qui ne veut point travailler ne doit pas manger. Enfin le Prophète a
dit: «parce que tu mangeras le fruit de tes mains, tu seras heureux et
tu t’en trouveras bien.» C’est pourquoi, hormis les heures consacrées à
la préparation du service divin, au chant et à l’étude des lettres,
toutes les Sœurs s’appliqueront avec soin aux travaux manuels, comme la
prieure le déterminera.» Un document de 1340, conservé aux Archives de
l’Aude[181], nous prouve qu’à Prouille, au quatorzième siècle, on
veillait soigneusement à l’observation de cette règle. «Chaque année,
dit le procureur du couvent au provincial qui le visite, on distribue
aux Sœurs quinze quintaux de laine, bien propre et soigneusement
choisie; elles la filent et la tissent aux heures qui ne sont pas prises
par l’office divin, et elles le font selon l’antique coutume et l’ordre
formel de notre Père saint Dominique, qui l’a voulu pour chasser
l’oisiveté, la mère de tous les vices.» Le jour de fête, où le travail
manuel n’était pas permis, il devait être remplacé par la lecture.
[181] C’est le procès-verbal de la visite canonique qui fut faite, en
1340, à Prouille et dans ses dépendances, par le prieur provincial
de Toulouse, Fr. Pierre Guy. Nous en préparons l’édition avec la
collaboration du R. P. Balme. Elle suivra l’impression de notre
_Cartulaire de N.-D. de Prouille, de 1206 à 1340_.
Toutes ces observances se complétaient pour le bien spirituel des Sœurs,
qui, dégagées de tout soin matériel, ne vivaient que pour la prière, la
méditation des choses saintes, l’étude et le travail. Placées «sous la
tutelle et la garde des Frères Prêcheurs», elles obéissaient à des
prieures librement élues, qui dépendaient elles-mêmes du prieur des
religieux et des grands dignitaires de l’Ordre; et ainsi se réunissaient
les deux grandes branches de la famille dominicaine.
Saint Dominique en créa-t-il lui-même une troisième, en instituant un
Tiers Ordre? Grave question qui, après avoir été examinée par les
Bollandistes, avec leur sagacité accoutumée, provoque toujours les
recherches des érudits[182]. Il s’agit, en effet, de déterminer dans
quelle mesure le fondateur de l’Ordre des Prêcheurs a voulu associer les
laïques à son œuvre. Il semble de plus en plus vraisemblable que l’on
doive attribuer au Bienheureux le mérite de cette fondation, mais il est
bien difficile d’en préciser la date. Raymond de Capoue écrivait, vers
1380, que Dominique avait fondé le Tiers Ordre en Lombardie, au cours
des prédications qu’il y fit pendant les dernières années de sa vie.
«Dans ces pays, dit-il, l’hérésie avait tellement corrompu les âmes de
ses enseignements empoisonnés, que, dans un grand nombre de lieux, les
laïques s’étaient emparés des biens des églises, et les transmettaient
par héritage, comme des patrimoines privés. Réduits à mendier, les
pontifes n’avaient le moyen ni de résister à l’erreur, ni d’assurer la
subsistance de leurs clercs; le bienheureux Père ne put soutenir un
pareil spectacle, et lui qui avait choisi pour ses disciples la
pauvreté, combattit pour conserver à l’Église ses richesses. Il appela à
lui des laïques craignant Dieu, qu’il connaissait, et s’entendit avec
eux pour créer une milice sainte qui travaillerait à faire rendre à
l’Église ses droits, et pour les défendre, résisterait vaillamment à
l’hérésie; après avoir obtenu le serment de ceux qu’il recruta pour cet
objet, il craignit que leurs femmes ne les empêchassent de travailler à
une œuvre aussi sainte, et il exigea d’elles la promesse que, loin de
détourner leurs maris d’une pareille entreprise, elles les y aideraient.
A ceux qui prirent ces engagements, le saint promit la vie éternelle, et
il les appela les Frères de la Milice de Jésus-Christ[183].»
[182] Nous n’avons pas la prétention de trancher ici une question
aussi délicate et aussi complexe, qui mériterait, à elle seule, une
étude des plus approfondies. Nous nous contentons de fournir deux
éléments du problème, sans essayer de le résoudre.
[183] Raymond de Capoue, cité par les Bollandistes.
Il est certain que cette association se développa spécialement en
Lombardie, surtout lorsque, quelques années plus tard, les prédications
de saint Pierre Martyr en ce pays lui eurent imprimé un nouvel essor;
mais ne pourrait-on pas en faire remonter plus haut la création, et
faut-il croire qu’ayant combattu toute sa vie les hérétiques, saint
Dominique ne l’ait imaginée que dans ses dernières années? C’est
d’autant moins vraisemblable qu’un écrivain contemporain de saint
Dominique, Guillaume de Puylaurens, mentionne à Toulouse l’existence
d’une association analogue, dès le commencement de la croisade contre
les Albigeois[184]: «Dans sa sollicitude épiscopale, Foulques, dit-il,
voulut faire participer les Toulousains orthodoxes à l’indulgence qui
était accordée aux croisés étrangers, en les resserrant d’une manière
plus étroite autour de l’Église, et les lançant à l’assaut de l’hérésie.
Pour cela, avec la grâce de Dieu et l’aide du légat, il institua à
Toulouse une grande confrérie dont les membres furent marqués de la
croix; presque toute la cité y entra, sauf de rares exceptions; quelques
adhésions vinrent du faubourg; il les unit au service de l’Église par un
serment commun, leur donna pour bailes Aymeric de Castelnau dit Cofa, et
son frère Arnaud, tous deux chevaliers, Pierre de Saint-Romain et Arnaud
Bernard, dit Endura, tous hommes énergiques, discrets et influents.»
Sans doute, le nom de saint Dominique n’est pas mentionné dans ce texte;
mais si l’on se rappelle que, dans toutes les œuvres d’apostolat,
Dominique et Foulques ont été tellement unis que les historiens ont
souvent attribué à l’un les créations de l’autre[185]; si, d’autre part,
on considère que les Dominicains ont répandu en Lombardie et dans
l’Église universelle, quelques années à peine plus tard, une institution
de tous points analogue, on pourra supposer que le fondateur des
Prêcheurs n’a pas été étranger à la création de la confrérie
toulousaine.
[184] Guillaume de Puylaurens, cité par les Bollandistes.
[185] La fondation de Prouille a été attribuée à Foulques.
La Milice se développa rapidement, rattachant à l’Ordre des milliers de
personnes de tout sexe, de toute condition, de tout âge, et rendant
l’action de saint Dominique plus vaste et plus profonde. Désormais, les
laïques devinrent ses coopérateurs, et le mot d’ordre qu’il leur donna
fut rapidement transmis au sein des familles et dans tous les milieux.
Le tertiaire, en effet, portait les insignes de l’Ordre, se soumettait à
des pratiques religieuses particulières, et adoptait un genre de vie
plus austère, mais il restait dans le monde: le mari gardait sa femme,
la femme son mari, l’artisan son métier, le professeur sa chaire, le
fonctionnaire son emploi. Des souverains purent dissimuler l’habit de
tertiaire sous le manteau royal, et des cardinaux sous la pourpre. Mais,
à quelque condition qu’il appartînt et quelle que fût sa dignité, le
tertiaire devait recevoir les instructions des Frères et les exécuter
dans sa sphère d’action, avec ses moyens propres. Comme le disait son
nom, cette association était vraiment une Milice dont les religieux
étaient les chefs invisibles, mais toujours actifs. «Par la création des
Frères Prêcheurs, dit Lacordaire[186], Dominique avait tiré du désert
une phalange monastique; il les avait armés du glaive de l’apostolat.
Par la création du Tiers Ordre, il introduisit la vie religieuse
jusqu’au sein du foyer domestique et au chevet du lit nuptial. Le monde
se peupla de jeunes filles, de veuves, de gens mariés, d’hommes de tout
âge qui portaient publiquement les insignes d’un Ordre religieux, et
s’astreignaient à ses pratiques, dans le secret de leurs maisons... On
ne croyait plus qu’il fallait fuir du monde pour s’élever à l’imitation
des saints: toute chambre pouvait devenir une cellule, toute maison une
thébaïde. L’histoire de cette institution est une des plus belles choses
que l’on puisse lire; elle a produit des saints sur tous les degrés de
la vie humaine, depuis le trône jusqu’à l’escabeau, avec une telle
abondance que le désert et le cloître pouvaient s’en montrer jaloux.»
[186] _Vie de saint Dominique_, p. 282.
Tel était l’Ordre avec ses trois grands corps, rattachés l’un à l’autre
par une étroite hiérarchie, avec ses observances et ses règlements, dont
la rigueur variait pour favoriser chez les uns la vie active, chez les
autres la vie contemplative; système vaste, mais harmonieux, où la
mysticité la plus ardente s’alliait à l’esprit pratique le plus positif,
où l’on travaillait, en même temps et avec autant de zèle, à sa propre
sanctification et à celle du prochain, reproduction parfaite en des
milliers de personnes, d’un modèle unique qui était le fondateur même de
l’Ordre, saint Dominique.