de mai et les premiers jours de juin; elle le laissa ressaisi plus que
jamais par la fièvre de la prédication. La Lombardie lui offrait un
champ d’action aussi vaste qu’autrefois le Languedoc. En la parcourant,
à son retour de France, il s’était effrayé des progrès qu’y avaient
faits l’hérésie et l’indifférence religieuse. La richesse de ses villes,
en développant le luxe, alimentait aussi les mauvaises mœurs; par Venise
et les autres ports de l’Adriatique, elle recevait, en même temps que
les denrées, les doctrines hétérodoxes de l’Orient. Enfin, depuis déjà
plusieurs siècles, les grandes cités du nord de l’Italie avaient
témoigné de la méfiance contre l’autorité pontificale, soit lorsque les
archevêques de Milan s’étaient élevés contre les réformes, cependant si
nécessaires, de Grégoire VII; soit lorsque de Brescia étaient parties
les protestations irritées d’Arnaud contre le pouvoir temporel des Papes
et des évêques. L’hérésie des Cathares et des Patarins s’était
développée dans ces grands centres; c’était là que les Parfaits et les
faidis du comté de Toulouse venaient prendre leurs inspirations. Les
registres de l’inquisition toulousaine de la première moitié du
treizième siècle mentionnent des relations continues entre les
Manichéens de France et ceux de Lombardie.
Après avoir employé dix ans de sa jeunesse à combattre les Albigeois,
saint Dominique voulut consacrer son âge mûr à prêcher la vérité aux
hérétiques lombards, surtout lorsque le Chapitre général lui eut donné
la conviction que son Ordre était définitivement établi et organisé. Il
dut faire part de ses projets au Pape, avant son départ pour Bologne;
car, le 12 mai 1220, Honorius III écrivait à ce sujet une lettre dont
saint Dominique était certainement l’inspirateur. Il ordonnait à
plusieurs religieux des abbayes ou prieurés de Saint-Victor, de Sillia,
de Mansu, de Flore, de Vallombreuse, et d’Aquila, de se livrer à la
prédication dans les différentes provinces de l’Italie, sous la
direction du Maître général des Prêcheurs[153]. «Puisqu’il estime, leur
écrivait-il, que vous obtiendrez d’excellents fruits, en utilisant, au
profit du prochain, la grâce de prédication que la Providence vous a
départie, nous vous mandons et vous ordonnons d’aller avec ce même
Dominique annoncer la parole de Dieu à qui il jugera expédient, afin
qu’à la lumière de la vérité, que vous leur prêcherez, les égarés en
reprennent le droit chemin... Nous vous donnons au dit Frère pour que
vous soyez, sous l’habit propre de votre Ordre, ses coopérateurs dans le
ministère de la divine parole.»
[153] Balme, _op. cit._, t. III (sous presse).
Honorius III voulait donc créer pour l’Italie, sous la direction de
saint Dominique, une grande mission analogue à celle que les abbés
cisterciens avaient organisée dans le Languedoc, en 1204.
Malheureusement, ce plan resta à l’état de projet. Du moins, le Maître
général des Prêcheurs chercha-t-il à le mettre à exécution avec le seul
concours de ses Frères. Après le Chapitre de Bologne, il partit pour la
Lombardie, emmenant plusieurs de ses religieux, et il consacra à
l’évangélisation de ces pays l’effort de la dernière année de sa vie.
Nous le trouvons à Milan, le 11 juin, fête de saint Barnabé; il y fut
retenu par des accès de fièvre. A peine guéri, il parcourut
successivement le Parmesan, Modène, où il reçut dans l’Ordre Albert
Bosquet, Mantoue, Vérone, Padoue, où il donna l’habit à Jean de Vicence,
Crémone, où il se rencontra avec son émule et ami saint François.
Il alla passer à son couvent de Bologne les fêtes de l’Assomption, et il
trouva l’occasion de donner à ses religieux une nouvelle leçon sur
l’esprit de pauvreté. En son absence, le procureur, Frère Raoul, avait
voulu agrandir les cellules qu’il trouvait, d’ailleurs avec raison,
incommodes et insuffisantes; il les avait fait élever d’une coudée.
Lorsque, à son retour, Dominique vit ce changement, il en fut
scandalisé; il reprit sévèrement le procureur et les autres religieux,
et leur dit en pleurant: «Hélas! êtes-vous si pressés de quitter la
pauvreté et d’édifier de magnifiques palais!» Sur son ordre, les travaux
furent arrêtés, et ils restèrent inachevés jusqu’à sa mort[154].
[154] _Actes de Bologne_.
Vers la fin du mois d’août, il reprit ses prédications dans les Romagnes
et en Lombardie. Il visita tour à tour Forli, Faenza, Brescia, Bergame,
et il fit un nouveau séjour à Florence, où ses sermons dans l’église
Saint-Gal produisirent de nombreux fruits. Nous avons peu de détails
authentiques sur ces missions. Le confesseur de sainte Catherine de
Sienne, Raymond de Capoue, écrivait, à la fin du quatorzième siècle, que
plus de cent mille hérétiques furent convertis par les enseignements et
les miracles du saint, et que ce fut démontré dans le procès de
canonisation. Ce témoignage, d’un âge postérieur, est le seul qui nous
rapporte des résultats aussi merveilleux.
De Florence, saint Dominique retourna à Rome. Il y arriva au
commencement de décembre 1220 et y resta jusqu’aux premiers jours de mai
1221. Comme toujours, il profita de la faveur pontificale pour
consolider encore l’Ordre des Prêcheurs, en lui obtenant de nouveaux
privilèges, et pour assurer la perpétuité des couvents romains. Trois
bulles consécutives, datées du 18 janvier, du 4 février et du 29 mars,
recommandèrent de nouveau les Dominicains aux prélats de l’Église
universelle. La dernière mérite une mention spéciale, parce qu’elle nous
prouve la faveur croissante dont jouissaient les Prêcheurs auprès des
peuples. Le Pape était obligé de dénoncer les personnes qui, pour capter
la confiance des fidèles, feignaient d’appartenir à l’Ordre: «parce que
le vice prend quelquefois les dehors de la vertu, et que l’ange des
ténèbres se transfigure souvent en ange de lumière, nous vous
avertissons et vous ordonnons par ces présentes, que, si des inconnus,
se disant faussement de l’Ordre des Frères Prêcheurs, sous prétexte de
vous annoncer la parole de Dieu, viennent faire parmi vous des quêtes,
qui tournent au préjudice ou au déshonneur des vrais apôtres de la
pauvreté, vous ayez soin de les faire arrêter et sévèrement punir comme
imposteurs[155].»
[155] _Cartulaire de saint Dominique_, t. III (sous presse).
A Rome, saint Dominique rencontra l’ami des premiers temps, l’évêque de
Toulouse, Foulques. «Combien dut être douce la conversation de ces deux
hommes! dit à ce sujet Lacordaire. Dieu avait couronné par un succès
inouï tant de vœux saints qu’ils avaient formés ensemble; ils voyaient
l’office de la prédication relevé dans l’Église par un Ordre religieux,
déjà répandu d’un bout de l’Europe à l’autre, eux qui avaient parlé tant
de fois de la nécessité de rétablir l’apostolat! La part qu’ils avaient
eue à ce grand ouvrage ne les tentait point d’orgueil, mais ils
sentaient avec plus de joie la gloire de l’Église, parce qu’ils avaient
senti ses maux avec plus de douleur[156].» Ils profitèrent du hasard qui
les avait réunis, pour terminer à l’amiable le désaccord qui s’était
élevé entre eux au sujet des dîmes; saint Dominique renonça à celles que
Foulques lui avait jadis données, et, en échange, Foulques céda à
l’Ordre l’église de Notre-Dame de Fanjeaux, qui dans la suite fut
assignée au monastère de Prouille (17 avril 1221).
[156] _Vie de saint Dominique_, p. 287.
En même temps, le Bienheureux veillait aux intérêts de ses chères
religieuses romaines. A sa requête, Honorius III, par une bulle du 25
avril 1221, réunit au monastère de Saint-Sixte les biens de Sainte-Marie
au delà du Tibre, de Sainte-Bibiane et de tous les couvents dont les
sœurs avaient été transférées à Saint-Sixte. D’autre part, Dominique
recueillit pour elles d’importantes aumônes; un riche Romain, maître
Cencius Rampazoli, leur abandonna, par son intermédiaire une somme de
mille quatre-vingt-dix livres[157].
[157] Bollandistes, _Acta SS._, 4 août.
Cependant, le second chapitre général de l’Ordre devait se réunir, comme
l’année précédente, à Bologne, pendant les fêtes de la Pentecôte (30 mai
1221). Saint Dominique s’y rendit pour présider aux travaux de
l’assemblée. Il fit encore un voyage, en juin 1221, pour aller retrouver
à Venise le cardinal Hugolin. Ce fut le dernier; de retour à Bologne, il
sentit les atteintes de la maladie qui devait mettre fin à la fois à son
activité et à sa vie.
CHAPITRE VII
ORGANISATION DE L’ORDRE DOMINICAIN.
Il serait difficile d’imaginer un temps plus rempli que les quatre
dernières années de saint Dominique (1218-1221). Voyages, fondations et
visites de monastères, prédications, négociations avec le Pape, les
prélats et les princes, envois de missionnaires dans les régions les
plus lointaines, occupaient successivement, et souvent à la fois, son
zèle infatigable. On se demande comment un seul homme pouvait faire face
à des soucis si nombreux et si variés; et cependant, à ces multiples
occupations, il faut ajouter celles que donnèrent au Saint l’événement
capital de chacune de ses deux dernières années, la tenue des Chapitres
généraux de 1220 et de 1221.
En se dispersant après l’assemblée de Prouille, en août 1217, les
religieux n’avaient d’autre règle que celle de saint Augustin, à
laquelle étaient venues se joindre les ordonnances particulières
édictées par saint Dominique selon les circonstances. Mais, à mesure que
l’Ordre grandissait, se faisait sentir le besoin de lui donner une
constitution générale, en coordonnant tous ces règlements épars. Sur
plusieurs points, de graves divergences s’élevaient entre les Frères; il
était urgent, pour éviter toute division, de faire trancher ces
difficultés par une assemblée souveraine. Malgré les pleins pouvoirs
qu’il avait reçus du Saint-Siège, le Bienheureux ne voulut pas légiférer
sans ses frères; et ce fut afin de prendre leurs conseils qu’il les
convoqua en assemblée générale, à Bologne, pour le jour de la Pentecôte
1220. Aucun texte ne nous donne le nom des Pères qui prirent part à ces
premières grandes assises de l’Ordre; il est probable que chaque couvent
envoya le prieur, assisté de l’un de ses religieux. Revêtu depuis peu de
temps de l’habit dominicain, Jourdain de Saxe y représenta avec Mathieu
de France, sans doute, la maison de Paris.
La première séance fut marquée par une scène des plus émouvantes. «Les
Frères étaient à peine réunis, raconte Thierry d’Apolda[158], que le
serviteur du Christ, Dominique, leur dit: «Je suis un religieux relâché
et inutile, je mérite d’être déposé.» Et ainsi s’humilia devant tous
celui qui les dépassait tous par sa sainteté et son autorité. Comme ils
ne voulurent pas accepter cette abdication, il décida, avec leur
consentement, que désormais on choisirait des _définiteurs_, qui
seraient revêtus de pleins pouvoirs sur l’Ordre, pendant la durée du
Chapitre.» Dès qu’ils furent nommés, le Maître général s’effaça devant
eux: «tant que dura l’assemblée, il fut comme l’un de ses frères, ne
restant le premier que pour l’abstinence, les veilles, les jeûnes, les
macérations, ne s’élevant au-dessus de tous que par la sainteté et
l’humilité.»
[158] Bolland., _Acta SS._, 4 août.
Nous ne savons presque rien sur les délibérations de ce Chapitre. Nous
ne possédons pas même les constitutions qui y furent votées. Les plus
anciennes que nous ayons, sont celles qui furent promulguées, en 1228,
par Jourdain de Saxe, et revisées, plus tard, par saint Raymond de
Pennafort. Cependant, si nous en croyons l’historien dominicain Bernard
Gui, la plupart des observances de l’Ordre furent réglées dès 1220[159].
[159] «Multa etiam fuerunt statuta ibidem, quae usque hodie in Ordine
observantur.» (Martène, _Amplissima collectio_, t. VI, p. 403.)
Elles n’étaient pas nouvelles de tous points. Outre qu’elles étaient
inspirées par la règle de saint Augustin, elles rappelaient aussi celles
de plusieurs grands Ordres religieux, que les circonstances avaient fait
connaître à saint Dominique. Déjà Humbert de Romans signalait, vers
1240, les emprunts faits par les Prêcheurs aux constitutions des
Prémontrés: «Rien n’est plus juste, ajoutait-il, et plus opportun que
cette préférence; car les Prémontrés ont réformé et perfectionné la
règle de saint Augustin, comme les Cisterciens celle de saint Benoît.
Ils sont dans cet Ordre au premier rang, par l’austérité de leur vie, la
beauté des observances, le gouvernement d’une multitude de Frères au
moyen de Chapitres généraux et de visites canoniques. De là vient que le
Bienheureux Père Dominique et les siens, n’ayant pu obtenir du Souverain
Pontife la règle stricte et nouvelle qu’ils avaient désirée dans leur
ferveur, se décidèrent à emprunter aux institutions de saint Norbert
tout ce qu’ils y découvrirent d’austère, de beau, de discret, tout ce
qu’ils estimèrent conforme à leur but[160].» Les _Us et coutumes_ de
Cluny et les institutions cisterciennes fournirent aussi quelques traits
à la règle dominicaine.
[160] Cf. dans le _Cartulaire de saint Dominique_, t. II, p. 23, la
comparaison intéressante qu’établit le R. P. Balme entre les
Constitutions des Prémontrés et celle des Dominicains.
Avant de procéder à sa rédaction, saint Dominique voulut préserver les
religieux contre une observance judaïque de ses prescriptions, faisant
ainsi preuve d’une réelle largeur d’esprit. «Le Bienheureux Dominique,
dans le Chapitre de Bologne, pour la consolation des Frères faibles et
pusillanimes, déclara que même les règles n’obligent pas toujours
jusqu’au péché, et que s’il croyait qu’il en fût ainsi, il voudrait
aller par tous les cloîtres les lacérer toutes avec son couteau»; et
Maître Humbert ajoutait: «C’est le Frère qui l’a entendu de la bouche du
Saint, qui me l’a répété[161].» Cependant, nous savons combien saint
Dominique aimait la régularité, et avec quels scrupules il observait
lui-même les constitutions de son Ordre!
[161] _Ibidem_, t. II, p. 20.
Un texte liturgique de l’Office de saint Dominique résume à merveille
l’esprit de sa règle: «_Virum canonicum auget in apostolum_: il a voulu
élever le chanoine à la dignité et aux fonctions d’apôtre.» Cherchant de
son côté à définir son Ordre, Étienne de Salagnac arrivait à cette
conclusion que le vrai Dominicain est «chanoine par sa profession, moine
par l’austérité de sa vie, apôtre par l’office de la prédication».
Chanoines réguliers, les Prêcheurs l’étaient par leurs observances
religieuses. Saint Dominique tenait à leur présence au chœur; Étienne
d’Espagne, dans sa déposition, nous le montre «assistant à l’office avec
eux, et allant de chaque côté du chœur, pour les exciter à chanter à
pleine voix et dévotement[162]». «Aussitôt éveillés, les Frères, en se
levant, se mettront à réciter ensemble les Matines de la Très Sainte
Vierge, selon le temps, et ensuite, ils iront au chœur.» C’est également
au chœur que devaient se dire publiquement les différentes Heures
canoniales, depuis les Matines, qui étaient chantées la nuit, jusqu’aux
Complies, qui étaient immédiatement suivies du coucher; au chœur, que
devait se célébrer la messe conventuelle, distincte des messes privées,
dites par chacun des religieux prêtres. D’ailleurs, ces prières communes
ne dispensaient pas des «saintes méditations et des prières intimes
qu’il convient de propager, et dont on ne doit jamais se relâcher; car
une telle dévotion est le signe manifeste de la sainteté.» Pour les
provoquer, dit Galvano Fiamma[163], «il y avait dans chaque cellule les
images de la bienheureuse Vierge et du Crucifix, afin que, priant,
occupés à l’étude ou se reposant, les religieux pussent les contempler
et en être vus d’un regard miséricordieux; car l’image du divin Crucifié
est le livre de vie ouvert, sur lequel il nous faut souvent lever les
yeux et d’où nous viendra le secours d’en haut.»
[162] _Actes de Bologne_.
[163] Balme, _op. cit._, t. II, p. 23 et suiv.
Moines, les Prêcheurs l’étaient par leurs trois vœux de chasteté,
d’obéissance et de pauvreté. Saint Dominique tenait beaucoup à la
pratique du premier; il était sévère pour les religieux dont la pureté
pouvait être menacée par l’ombre d’une tentation; par de rudes
disciplines, il chassait victorieusement de leur corps le démon
impudique. Il veilla, avec le même zèle, à maintenir dans l’Ordre
l’habitude de l’obéissance, et il y réussit facilement, grâce à
l’ascendant irrésistible que lui donnaient son caractère et sa sainteté.
Mais par-dessus tout, il tenait à l’esprit de pauvreté, ressemblant en
cela aux grands fondateurs d’Ordres qui l’avaient précédé. Pour saint
Benoît, le crime irrémissible du moine est le crime de propriété; et son
disciple, saint Grégoire le Grand, montre, dans ses _Dialogues_, par des
exemples terribles, combien la violation de la pauvreté monastique est
détestée de Dieu. Saint Dominique poursuivit, de son côté, d’une haine
toute particulière, le «vice de propriété». Le religieux qui acceptait
un don personnel, quelque minime qu’il fût, était soumis aux peines les
plus sévères. «Un Frère de Bologne, raconte Gérard de Frachet[164],
avait reçu sans permission une pièce d’étoffe, d’ailleurs sans prix; dès
qu’il le sut, Réginald ordonna de le discipliner en chapitre, puis de
brûler l’étoffe dans le cloître, en présence de tout le couvent. Comme,
loin de reconnaître sa faute et de s’humilier, le coupable murmurait,
l’homme de Dieu ordonna aux religieux de le préparer de force à la
discipline. Puis, levant au ciel des yeux pleins de larmes, il dit:
«Seigneur Jésus, qui avez donné à votre serviteur Benoît de chasser, par
la discipline, du cœur d’un de ses moines, l’action du démon, faites que
par la vertu de cette discipline, l’âme de ce Frère soit délivrée de la
tentation diabolique.» Il administra ensuite au coupable une discipline
tellement forte que les autres religieux ne pouvaient s’empêcher de
pleurer. Mais le moine, les yeux en larmes, lui dit: «Merci, mon Père,
parce qu’en vérité, vous avez chassé de mon corps le démon!» puis il
devint un Frère humble et bon.
[164] _Vitæ Fratrum_ (éd. cit.), p. 152.
Ce n’était pas seulement aux individus que saint Dominique voulait
imposer la pauvreté; c’était aussi aux couvents. Quoi qu’on en ait dit,
le fondateur des Prêcheurs partageait sur ce point la manière de voir de
saint François. C’était un Ordre de Mendiants qu’il voulait fonder, lui
aussi, un Ordre qui posséderait tout au plus de modestes abris pour ses
religieux, s’abandonnant pour tout le reste à la Providence de Dieu et à
la charité des hommes.
Mais de tous les vœux monastiques, celui qui semble le plus difficile à
tenir est le vœu de pauvreté. Rares sont les Ordres qui ont conservé, au
cours de toute leur histoire, la pauvreté de leurs origines, la
pratiquant en particulier et en commun; nombreux, au contraire, sont
ceux pour lesquels la richesse a été une cause irrémédiable de décadence
et de mort. Les Franciscains eux-mêmes n’ont pas échappé toujours à la
contagion de l’or, malgré le mariage mystique de leur Père avec la
Pauvreté. Aussi, n’est-il pas étonnant que, sur ce point, saint
Dominique ait rencontré, au sein même de son Ordre, les plus vives
oppositions. D’après un chroniqueur bolonais du quinzième siècle, le
Dominicain Borselli[165], ce fut précisément pour les réduire, qu’il
convoqua le chapitre général de 1220. «En ces temps-là, les Frères qui
étaient dans les pays de Toulouse et d’Albi, méprisant l’habit qu’avait
révélé la Bienheureuse Vierge Marie, adoptèrent l’usage du surplis; ils
faisaient de grandes dépenses, voyageaient à cheval, se souciant peu des
actes et des paroles du bienheureux Dominique. Lorsque Honorius III
l’apprit, il donna au Saint pleins pouvoirs sur tout l’Ordre. Alors
saint Dominique donna une attention toute particulière à la pratique de
la pauvreté, et ce fut pour la répandre, qu’il convoqua à Bologne, en
Chapitre général, tous ses frères.»
[165] On pourra objecter que le témoignage de Borselli est postérieur
de plus de deux cents ans aux faits qu’il rapporte. Il est cependant
précieux parce qu’il s’accorde, en les précisant, avec certains
témoignages plus anciens, tels que ceux de Gérard de Frachet,
Bernard Gui, les _Actes de Bologne_, qui mentionnent tous le goût
tout particulier qu’avait Dominique pour la pauvreté, et laissent
deviner facilement les oppositions qu’il rencontra chez les siens
pour la réalisation de cet idéal. D’ailleurs, il ne faut pas oublier
que Borselli était religieux du couvent même de Bologne, et qu’il a
soin d’avertir le lecteur qu’il écrit d’après des documents anciens,
tirés des archives du monastère.
Il leur avait, en même temps, formellement défendu de recevoir des
biens-fonds, leur faisant un devoir d’aliéner ou de donner aux
monastères de femmes ceux qu’ils avaient déjà. Plusieurs religieux du
midi de la France vinrent à Bologne et, si nous en croyons Borselli, ils
avaient l’intention d’y protester contre les ordonnances draconiennes de
leur Maître, et même, s’il le fallait, d’interjeter appel contre elles
devant la Curie romaine. Ils arrivèrent avec des bourses bien garnies et
sur de riches montures, qu’ils eurent soin de dissimuler dans les
hôtelleries de la ville, avant de paraître devant saint Dominique. Mais
dès que celui-ci l’apprit, il leur enleva tout l’argent qu’ils avaient
apporté, fit faire des recherches minutieuses dans toutes les auberges
de Bologne pour y retrouver et confisquer les montures, qu’il mit à
l’encan sur la place publique; le prix qu’on en retira servit à la tenue
du Chapitre général.
Dès les premières séances, saint Dominique fit renouveler par
l’assemblée l’interdiction des biens-fonds: «les Frères décidèrent de ne
point avoir de possessions immobilières, de peur que l’office de la
prédication ne fût entravé par le soin de biens terrestres; il leur plut
de n’avoir désormais que des revenus.» Ils ne conservèrent que leurs
maisons conventuelles et leurs églises. Un citoyen de Bologne, Odéric
Gallitiani, avait donné un domaine au couvent de cette ville; on le lui
rendit et l’acte de donation fut déchiré par le Maître, devant le
chapitre.
Saint Dominique, d’après Borselli, aurait voulu faire plus encore. Du
moment qu’il lui était impossible d’amener les religieux à vivre non de
revenus, mais d’aumônes, au jour le jour, il aurait au moins voulu
interdire aux clercs l’administration temporelle des couvents, pour les
vouer uniquement à l’étude, à la méditation, et à la prédication. Il
proposa formellement d’abandonner aux convers la gestion financière des
monastères. Les autres religieux s’y opposèrent, alléguant, non sans
raison, que pour avoir agi ainsi, les profès de l’Ordre de Grammont
étaient opprimés par les frères lais, qui ne voulaient leur rendre
compte ni de leurs recettes ni de leurs dépenses, n’acceptaient pas
d’être repris et prétendaient même les enseigner et les corriger. On
décida que les Frères auraient la haute main même sur les questions
matérielles, et que, s’ils en confiaient la gestion à des convers,
ceux-ci seraient tenus d’en rendre compte[166]. Sur ce point encore,
saint Dominique dut faire des concessions au chapitre et sacrifier, en
partie, son idéal de pauvreté absolue.
[166] «Ordinatum est ut conversi singulis suis majoribus rationem
reddant _et agantur potius quam agant_.»
Du moins fit-il rendre des ordonnances précises pour que la vie
conventuelle fût modeste. «On décida, dit Borselli, que les Frères
auraient des maisons d’humble apparence, des vêtements sans prix, des
cellules étroites, sans portes de bois.»--«Nos Frères, disent les
constitutions primitives, auront des demeures humbles et modestes, de
telle sorte que les murs n’aient pas plus de douze pieds d’élévation,
vingt avec l’étage supérieur[167].»
[167] Nous empruntons ces citations de la Chronique, en grande partie
inédite, de Borselli, conservée à la bibliothèque universitaire de
Bologne, aux _Analecta Ordinis Prædicatorum_, publiés par le R. P.
Mothon, vol. III, p. 608.
Le lieu saint, lui aussi, devait présenter le même caractère de
pauvreté; et à ce sujet, saint Dominique reprit, pour son Ordre, les
austères règlements que saint Bernard avait donnés aux Cisterciens.
L’église devait être d’une hauteur modeste, ne pouvant jamais dépasser
trente pieds; le toit n’était point supporté par une voûte de pierre,
mais par une simple charpente; les marbres et les mosaïques en étaient
sévèrement exclus. «Il mit tous ses soins, déclara Frère Amizo[168], à
ce qu’il ne s’y trouvât ni étoffes de soie ou de pourpre, même sur
l’autel, ni vases d’or ou d’argent, sauf les calices.»
[168] _Actes de Bologne_.
Hors du couvent, la pauvreté des religieux devenait encore plus
rigoureuse. Il leur était interdit d’aller à cheval, ils partaient sans
argent, et devaient vivre d’aumônes. Lorsque le prieur recevait un
novice, il l’instruisait tout spécialement de cette coutume austère.
«Saint Dominique ne manquait jamais de rappeler à ses Frères qu’ils
appartenaient à un Ordre mendiant et que, de la charité publique, devait
provenir non seulement leurs ressources générales mais encore leur pain
quotidien.»