Ses sermons y obtinrent un tel succès que, bientôt, les chanoines et les

magistrats de la ville s’entendirent avec le nouvel évêque pour donner

aux Prêcheurs l’église de la Trinité et les moyens de construire à côté

d’elle un grand monastère. Dès lors, le couvent de Cracovie devint le

centre des missions dominicaines dans les pays slaves. Du vivant même de

saint Dominique, Ceslas le quitta, pour aller établir un couvent à

Prague, et d’autres colonies monastiques furent envoyées de la Trinité à

Sandomir, dans la petite Pologne, à Plocko, sur la Vistule, et même en

Danemark et en Russie. «Hyacinthe, avant de mourir, planta jusque dans

Kiew les tentes dominicaines, sous les yeux des schismatiques grecs, et

au bruit des invasions tartares[143].»

[143] Lacordaire, _op. cit._, p. 197.

Enfin, dans le second chapitre général qu’il tint, quelques mois avant

sa mort, le 30 mai 1221, saint Dominique envoya plusieurs de ses Frères

en Hongrie et en Grande-Bretagne. C’est dans les steppes du Danube et du

Dniéper, que vivaient ces Cumans païens, qu’il avait désiré convertir,

quand il accompagnait à Rome son évêque, Didace. A Bologne, il trouva

l’homme que sa naissance désignait pour une pareille œuvre. Il y avait,

parmi les maîtres de l’Université, un Hongrois nommé Paul. Sa réputation

était déjà solidement établie, lorsque, touché par les prédications de

saint Dominique, il quitta le monde et demanda l’habit de Prêcheur. Il

fut envoyé aussitôt en Hongrie avec le Frère Sadoc et trois autres

religieux. Ses prédications portèrent beaucoup de fruits, et bientôt il

put élever deux monastères, l’un à Vesprim pour des religieuses, qui

suivirent la règle de Prouille et de Saint-Sixte; l’autre à Albe Royale

pour des Frères. En peu de temps, le nombre des professions fut tel que

le couvent d’Albe devint un centre de missions, et qu’il remplit pour

les peuples païens ou schismatiques du sud-est de l’Europe, le même rôle

que celui de Cracovie pour ceux du nord-est. De là, partirent, dès 1222,

des missionnaires qui allèrent prêcher l’Évangile en Transylvanie,

Serbie, Valachie, et jusque chez les Cumans qui vivaient, à l’état

nomade, sur les rives du Dniéper.

Nous avons moins de détails sur l’établissement de l’Ordre en

Angleterre. Au second chapitre de Bologne, saint Dominique décida

d’envoyer à Cantorbéry douze de ses religieux, sous la conduite de

Gilbert de Frassinet. L’archevêque de cette ville les reçut avec

bienveillance; sur ses conseils, ils s’établirent à Oxford, auprès de

l’Université, et y fondèrent leurs écoles de saint Édouard. La légende a

voulu aller plus loin que l’histoire; d’après elle, Frère Laurent

d’Angleterre, l’un des premiers compagnons de saint Dominique, aurait,

en 1220, emmené en Grande-Bretagne, plusieurs Frères de Saint-Jacques de

Paris; mais nous savons d’autre part d’une manière certaine que Laurent

passa cette année-là à Rome. Une autre tradition raconte que, pendant

son séjour à Paris, en 1219, saint Dominique se rencontra avec le roi

d’Écosse, Alexandre II, et que celui-ci lui demanda des religieux pour

son royaume; malheureusement, elle n’est rapportée par aucun écrivain

contemporain, tandis qu’une chronique ancienne, ne mentionne, au

contraire, qu’en 1230, l’établissement de l’Ordre en Écosse.

«Par ces deux missions d’Angleterre et de Hongrie, dit Lacordaire,

Dominique avait achevé de prendre possession de l’Europe.» Il pouvait

contempler son œuvre avec complaisance et croire qu’elle était bénie de

Dieu. Née péniblement, semblant tout d’abord près d’échouer, la sainte

Prédication s’était brusquement développée. Les quarante religieux

dispersés à travers le monde après l’assemblée de Prouille avaient

fondé, en moins de quatre ans, plus de soixante couvents. Chef d’un

petit troupeau, en 1217, Dominique était, en 1221, le Maître général

d’un Ordre qui comptait plus de cinq cents religieux, une centaine au

moins de religieuses, et qui exerçait son action des plateaux de

l’Espagne aux steppes de Russie, sous les brumes de la Grande-Bretagne

comme sous le ciel radieux de l’Orient. C’était vraiment un grain de

sénevé qui avait germé dans le Toulousain: il avait donné naissance à un

arbre, dont les ramifications couvraient déjà l’Église catholique tout

entière!

CHAPITRE VI

VOYAGES ET PRÉDICATIONS DE SAINT DOMINIQUE.

En fixant à Rome sa demeure, saint Dominique n’avait pas renoncé à ses

courses apostoliques; il ne cessa jamais de prêcher de ville en ville,

de bourgade en bourgade. «Ce grand zélateur des âmes avait soin du salut

de tous; le jour, la nuit, dans les églises, dans les maisons, sur les

chemins, partout, il voulait annoncer la parole de Dieu, et il exhortait

ses Frères à ne rien faire autre chose.»--«Par les chemins, à presque

tous ceux qu’il rencontrait, il proposait de parler de Dieu[144].»

L’administration de son Ordre rendit d’ailleurs ces voyages encore plus

nécessaires. Ne fallait-il pas, en effet, coordonner les efforts des

Frères dispersés, donner aux nouveaux couvents l’esprit des premiers, et

veiller partout à la formation des novices? Avec le sens pratique qui le

caractérisait, le saint comprenait ces obligations de sa charge, et pour

les remplir, il n’hésita pas à parcourir, de 1217 à sa mort, une grande

partie de l’Europe occidentale.

[144] _Actes de Bologne_.

Vénéré de ses religieux, conseiller écouté du Pape, respecté par les

princes et les prélats, saint Dominique observa toujours dans ses

voyages la plus grande simplicité; il ne changea rien aux habitudes

modestes qu’il tenait de son évêque Didace. «Lorsqu’il n’était point

dans les villes, dit Thierry d’Apolda, il avait coutume de marcher pieds

nus, quelquefois parmi les pierres et les cailloux, souvent à travers

les ronces et les épines; parfois ses pieds en étaient tout

ensanglantés, et alors il disait avec une sainte joie: «Voilà une partie

de notre pénitence!» Toujours prêt à se charger du fardeau de ses

frères, s’ils eussent voulu le souffrir, il ne permettait jamais qu’ils

portassent eux-mêmes son manteau et ses livres. Les débordements et les

inondations ne pouvaient l’arrêter. Il descendait de préférence dans les

couvents, se soumettant à la règle de chacun d’eux, lorsqu’ils n’étaient

pas de son Ordre. S’il n’en trouvait pas sur sa route, il choisissait de

modestes auberges, et il avait soin que personne ne se doutât de sa

qualité. Il était toujours accompagné d’un de ses Frères qu’il édifiait

par ses austérités et sa piété. «Il se réjouissait dans les

tribulations, raconte Guillaume de Montferrat; tant qu’elles duraient,

il bénissait Dieu et chantait l’_Ave Maris stella_ ou le _Veni

Creator_.» Un autre de ses compagnons, Paul de Venise, déclarait ne

l’avoir jamais vu se départir de sa sérénité, ni dans les contrariétés,

ni dans les contradictions; «parfois, ajoutait-il, il allait, par

humilité, demander l’aumône de porte en porte, comme un pauvre. A

Duliolum, tandis qu’il mendiait, on lui donna un pain entier, il le

reçut à genoux; il jeûnait tous les jours, mais avait soin que ses

Frères fussent bien servis à cause des fatigues de la route.»--«Il

passait souvent la nuit en prières, déposa Frère Frugère, dans le procès

de canonisation, et ses oraisons étaient entrecoupées de

gémissements[145].»--«Son habitude d’être avec Dieu était si puissante,

dit Lacordaire d’après les _Actes de Bologne_, qu’il ne levait presque

pas les yeux de terre. Jamais il n’entrait dans la maison où

l’hospitalité lui était accordée, sans avoir été prier à l’église, s’il

y en avait une en ce lieu-là. Après le repas, il se retirait dans une

chambre pour lire l’Évangile de saint Mathieu ou les Épîtres de saint

Paul, qu’il portait toujours avec lui. Il s’asseyait, ouvrait le livre,

faisait le signe de la croix et lisait attentivement. Mais bientôt, la

parole divine le mettait hors de lui. Il faisait des gestes comme s’il

eût parlé avec quelqu’un; il paraissait écouter, disputer, lutter; il

souriait et pleurait tour à tour; il regardait fixement, puis baissait

les yeux, puis se parlait bas, puis se frappait la poitrine. Il passait

incessamment de la lecture à la prière, de la méditation à la

contemplation; de temps en temps, il baisait le livre avec amour, comme

pour le remercier du bonheur qu’il lui donnait, et s’enfonçant de plus

en plus dans ces saintes délices, il se couvrait le visage de ses mains

ou de son capuce.»

[145] Tous ces traits sont empruntés aux _Actes de Bologne_ qu’ont

publiés les Bollandistes.

Dans la plupart des villes qu’il traversait, il prêchait au peuple, soit

dans les églises, soit sur les places publiques et les carrefours, et

son éloquence était si pathétique qu’elle tirait des larmes aux

auditeurs. Il apportait un soin vigilant à l’inspection des couvents de

son Ordre; il avait, avec les prieurs de chacun d’eux de longues

conférences où il se faisait exactement renseigner sur l’état de la

maison. Aux religieux, il prêchait, par son exemple, l’amour et

l’observation stricte de la règle, et il la leur expliquait dans des

entretiens familiers. «A son arrivée dans un monastère, rapporte Frère

Ventura, il ne prenait pas de repos, comme font tant d’autres; il

convoquait les religieux, leur parlait de Dieu, et leur donnait de

grands encouragements.» (_Actes de Bologne_.) Il ne négligeait pas les

affaires temporelles; quoiqu’il aimât la pauvreté volontaire et voulût

la faire aimer à ses Frères, il ne laissait pas de s’intéresser à toutes

les questions matérielles qui pouvaient promouvoir le bien spirituel

d’un couvent ou de l’Ordre tout entier. Il profitait de son passage dans

chacune de ses maisons pour apaiser les conflits, régler les

difficultés, confirmer les transactions et les contrats négociés avec

les prélats, les princes ou même les simples particuliers. Et après

avoir ainsi rempli ses devoirs de religieux et de Maître de l’Ordre, il

se retirait dans sa cellule pour y recevoir la discipline; «il se la

faisait donner avec une triple chaîne de fer, dit Frère Ventura; je le

tiens des religieux auxquels il demandait ce service.»

Huit mois à peine après son installation à Rome, saint Dominique sentit

la nécessité de visiter les couvents qui venaient de se fonder. Il

partit de Saint-Sixte, vers la fin d’octobre 1218, pour passer les fêtes

de la Toussaint auprès de ses Frères de Bologne. Datant de quelques mois

à peine, ce couvent avait besoin des conseils et des instructions du

Maître; saint Dominique les lui prodigua dans le court séjour qu’il y

fit. Il en repartit avec Frère Dominique de Ségovie et arriva bientôt à

Prouille, à Fanjeaux et dans les lieux qui avaient eu les prémices de

son apostolat.

Le monastère de Prouille traversait des épreuves qui réclamaient la

présence de son fondateur. Le prieur qui lui avait été donné, en

septembre 1217, venait de mourir, noyé dans les eaux du torrent le Blau.

Simon de Montfort, le protecteur dévoué des religieuses, avait été tué

quelques mois auparavant, sous les murs de Toulouse, et les hérétiques

faisaient chaque jour des progrès menaçants. Enfin, Alboin, abbé de

saint Hilaire, contestait au couvent la donation de l’église de

Saint-Martin de Limoux, que lui avait faite, en 1209, l’archevêque de

Narbonne, Bérenger, et par la violence, il venait d’en expulser les

représentants des Sœurs. Saint Dominique ne se troubla pas: il conféra à

Guillaume Claret la dignité de prieur et le chargea de demander à

l’archevêque de Narbonne la confirmation de la donation de Saint-Martin.

Ce fut à Prouille qu’il décida la création du couvent des Prêcheurs de

Lyon. Dans les premiers jours de décembre 1218, il envoya dans cette

ville deux Frères, Arnaud de Toulouse dont la confiance en Dieu était

aussi inépuisable que le zèle, et Romée de Llivia, «religieux simple

dans ses habitudes, humble dans son maintien, d’un abord gracieux, d’une

douceur de miel dans ses discours, bon et affable pour le

prochain[146]». Bien accueilli par l’archevêque Réginald de Forez et le

doyen du Chapitre, ils fondèrent à Fourvières l’un des plus importants

monastères de l’Ordre.

[146] Échard, t. I, p. 160.

Peu de jours après, saint Dominique partit pour l’Espagne; il allait

revoir sa patrie, après une absence de près de quinze ans. Dans chaque

ville qu’il traversait, il prêchait, et sa parole était souvent

confirmée par des miracles. A Ségovie[147], où il se trouvait aux

environs de Noël 1218, ses prières attirèrent sur la campagne aride une

pluie ardemment désirée. Une autre fois, sa tunique sauva d’un incendie

le petit trésor de son hôtesse. «Comme il n’y avait pas encore de

couvent de l’Ordre dans cette ville, raconte Gérard de Frachet, le

serviteur de Dieu avait, pendant quelque temps, pris logement chez une

pauvre femme. Un jour, le Saint ayant trouvé un cilice très rude et

piquant, tout à fait à son goût, quitte aussitôt la tunique d’étoffe

grossière dont il s’était momentanément servi. Son hôtesse la recueille

aussitôt avec dévotion, la dépose dans un coffre avec ce qu’elle a de

plus précieux, et la garde plus soigneusement que si c’eût été la

pourpre d’un roi. Or il advint qu’un jour, pendant qu’elle était sortie,

le feu qu’elle avait omis d’éteindre, gagna sa chambre et en consuma

tous les meubles, hormis le coffre de bois où était la tunique du Saint.

Le coffre ne brûla pas, il ne fut pas même noirci par la fumée. A son

retour, stupéfaite d’un si grand miracle, la femme rendit grâce d’abord

à Dieu, puis à son hôte, le bienheureux Dominique, dont la tunique avait

préservé de l’incendie tout son petit avoir enfermé dans cette

cassette.» Avant de quitter définitivement sa patrie, Dominique alla

visiter les lieux où il avait passé les premières années de sa vie:

Gumiel d’Izan, où il avait été élevé par son oncle l’archiprêtre; Osma,

où il avait été chanoine, et où la tradition rapporte qu’il fonda un

monastère de femmes[148].

[147] Ce fut pendant ce séjour qu’il fonda les couvents de Madrid et

de Ségovie, et prépara la création de celui de Palencia.

[148] Malgré la sécheresse d’un développement de ce genre, nous avons

tenu à dresser l’itinéraire de saint Dominique de 1218 à 1221, car

on ne saurait mieux faire pour donner une idée de l’activité qu’il

montra, pendant les dernières années de sa vie. Nous l’avons dressé

surtout d’après les actes publiés par le R. P. Balme dans son

_Cartulaire de saint Dominique_.

Il traversa de nouveau les Pyrénées, vers la fin de mars 1219; car, aux

environs des fêtes de Pâques, il était à Toulouse, où il retrouvait son

fidèle ami, l’un des premiers protecteurs de son œuvre, l’évêque

Foulques. Il passa quelque temps auprès de ses religieux de Saint-Romain

prêchant dans leur église; mais il s’y fit un tel concours de peuple

qu’elle devint tout à fait insuffisante, et qu’il fallut transférer la

prédication dans le plus vaste édifice de la ville, la cathédrale

Saint-Étienne. Il est probable que de Toulouse, le Bienheureux alla

visiter encore une fois «les filles aînées de l’Ordre», les Sœurs de

Prouille; car, avec son retour dans le Toulousain coïncide le règlement

de l’affaire de Saint-Martin: jugeant au nom de son métropolitain

l’archevêque de Narbonne, Bernard de Rochefort, évêque de Carcassonne,

fit restituer aux Sœurs l’église de Limoux, le 13 avril 1219[149].

[149] Balme, _op. cit._, t. II, p. 275.

Le Saint avait hâte de visiter la maison de Saint-Jacques de Paris, qui

se développait si rapidement, et sur laquelle il comptait tant pour

l’extension de l’Ordre. Il prit pour compagnon de route Bertrand de

Garrigue, «l’émule de sa sainteté et de sa dévotion», et il partit après

les fêtes de Pâques. Dans ses voyages, raconte Étienne de Salagnac[150],

«le bienheureux Père visitait fréquemment et volontiers les lieux de

prière et les reliques des saints; il n’y passait pas comme un nuage

sans pluie, mais souvent, pour prolonger ses oraisons, au jour il

ajoutait la nuit. Sur la route de Toulouse à Paris, il rencontra un

centre de pèlerinage alors universellement fréquenté, le sanctuaire de

Notre-Dame de Rocamadour; il s’y arrêta, y passa une nuit en prières, et

se remit en route le lendemain, récitant par le chemin, avec son

compagnon, les psaumes et les litanies... Toujours à pied, il se dirigea

de là sur Orléans, en compagnie de pèlerins allemands, qui revenaient,

eux aussi, de Rocamadour. «En un certain endroit[151], raconte Gérard de

Frachet, ces étrangers les invitent généreusement à partager leur

nourriture, et il en est de même pendant quatre jours consécutifs. Sur

la route, le Bienheureux dit à son compagnon: «Frère Bertrand, j’ai sur

la conscience de voir que nous moissonnions le temporel de ces pèlerins,

sans pouvoir semer en eux le spirituel. Si donc vous le voulez,

mettons-nous à genoux, et demandons à Dieu la grace d’entendre et de

parler leur langue, afin que nous leur prêchions le Seigneur Jésus.»

Aussitôt, ils le font, et à la grande surprise de tous, ils se mettent à

parler distinctement allemand, de telle sorte que, pendant quatre autres

jours, marchant ensemble, ils s’entretinrent du Seigneur Jésus. A

Orléans, les pèlerins suivirent la route de Chartres et laissèrent

Dominique et Bertrand sur celle de Paris, après avoir pris congé d’eux

et s’être recommandés à leurs prières. Le lendemain, le bienheureux Père

dit à son compagnon: «Voici que nous arrivons à Paris; si les Frères

apprennent le miracle que le Seigneur a fait, ils nous regarderont comme

des saints, tandis que nous ne sommes que des pécheurs; et s’il vient

aux oreilles des gens du monde, notre humilité courra de grands risques;

c’est pourquoi, je vous défends d’en parler à personne avant ma mort.»

Frère Bertrand lui obéit; mais, après sa mort, il en fit la confidence à

de pieux Frères.

[150] Balme, _op. cit._, t. II, p. 286.

[151] Gérard de Frachet, _Vitæ fratrum_ (éd. Cormier), p. 59; cité par

le P. Balme et Lacordaire.

Arrivé au couvent de Saint-Jacques, en juin 1219, Dominique y trouva

plus de trente religieux, réunis sous la direction de Mathieu de France

et de Michel de Fabra. Il présida à de nouvelles professions. Il reçut

Guillaume de Montferrat, qu’il avait précédemment rencontré à Rome chez

le cardinal Hugolin, et qui, après avoir étudié à l’Université de Paris,

venait lui demander l’habit des Prêcheurs; Henri le Teutonique, qui,

poussé dans l’Ordre par une vision surnaturelle, devait plus tard se

consacrer à la controverse contre les Juifs et aux missions d’outre-mer.

A Saint-Jacques, comme dans tous les couvents où il s’arrêtait,

Dominique donna des conférences aux religieux et aux novices; les

étudiants étaient admis à celles du soir ou de l’après-midi. Dans l’une

d’elles, il leur raconta l’entrée dans l’Ordre de leur ancien

professeur, le bienheureux Réginald. Parmi les jeunes gens qui les

suivirent, il faut mentionner Jourdain de Saxe. Maître ès arts,

bachelier en théologie, sous-diacre, il poursuivait ses études à

l’Université. Il ne tarda pas à subir l’ascendant de saint Dominique et

à se placer sous sa direction spirituelle; il voulut, raconta-t-il plus

tard, se confesser à lui, et, sur ses conseils, il reçut le diaconat. Il

devait, au carême suivant (mars 1220), recevoir l’habit des Prêcheurs,

et succéder, bientôt après, au Bienheureux, dans la charge de Maître

général.

Ce fut pendant le séjour de saint Dominique à Paris, et sans doute

d’après ses ordres, que les religieux de Saint-Jacques essaimèrent pour

aller à Limoges, Reims, Metz, Poitiers, Orléans, fonder de nouveaux

couvents. Pierre Seila reçut formellement de lui la mission de propager

l’Ordre à Limoges: «Il allègue son ignorance, la pénurie de livres où il

se trouve, puisqu’il ne possède qu’un cahier des Homélies de saint

Grégoire: «Va, mon fils, va avec confiance, lui répond le Maître. Deux

fois par jour, tu me seras présent devant Dieu. N’hésite pas, tu

gagneras au Seigneur bien des âmes, et tu produiras beaucoup de fruits.»

C’est avec la même confiance que, deux ans plus tôt, le Saint avait

procédé, à Prouille, à la dispersion de ses religieux.

Après un séjour de plusieurs semaines à Paris, il prit pour compagnon de

route Guillaume de Montferrat et le convers Frère Jean, et repartit pour

l’Italie. Il est assez difficile de préciser l’itinéraire que suivirent

à pied les voyageurs; d’après certaines traditions, ils se seraient

arrêtés à Châtillon-sur-Seine et à Avignon, longeant ainsi les vallées

de la Seine, de la Saône et du Rhône, pour passer dans celle du Pô par

le mont Genèvre. Un récit de Gérard de Frachet mentionne, au contraire,

la traversée des Alpes lombardes, ce qui suppose un trajet par Genève,

l’abbaye de Saint-Maurice, le Simplon et la vallée du Tessin. Des

traditions locales rapportent à ce voyage de saint Dominique la

fondation de plusieurs couvents piémontais ou lombards; en particulier

de ceux d’Asti et de Bergame. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il passa

quelques jours à Milan, où il reçut, encore une fois, l’hospitalité des

chanoines de Saint-Nazaire. Selon son habitude, il profita de ce court

séjour pour prêcher, et il gagna à son Ordre trois jurisconsultes de

grand mérite, Amizo de Solaro, Guy de Sesto et Roger de Merato.

De Milan, saint Dominique se rendit à Bologne, où il parvint, en juillet

1219[152], huit mois après l’avoir quittée pour la France et l’Espagne.

Il y resta assez longtemps pour former les religieux qu’il destinait à

de nouvelles fondations, et après les avoir dispersés en Lombardie, à

Milan, Bergame, Asti, Vérone, Florence, et Plaisance, il se rendit à

Viterbe, à la cour pontificale. Après un court séjour à Florence, dont

il visita le couvent, de date récente, et où il reçut de nouvelles

professions, il arriva auprès du Pape, au mois de novembre 1219.

Honorius III lui témoigna sa bienveillance accoutumée, lui donnant, le

15 novembre, de nouvelles bulles pour l’extension de l’Ordre en Espagne,

tranchant au profit des Prêcheurs le conflit qui s’était élevé à Paris

entre le chapitre de Notre-Dame et le couvent de Saint-Jacques (1er

décembre-11 décembre 1219); leur confirmant, à Rome, la possession de

l’église Saint-Sixte (17 décembre), et félicitant par des lettres

chaleureuses tous ceux qui, à Bologne, à Paris, en Espagne, favorisaient

les fondations dominicaines (février-mars 1220). De Viterbe, saint

Dominique alla à Rome, aux approches des fêtes de Noël 1219, pour

préparer le transfert des religieux à Sainte-Sabine; il revint, au

commencement de mai 1220, à Viterbe, où le Pape lui donna des lettres de

recommandation pour l’archevêque de Tarragone, et, vers le 12 mai, se

dirigea sur Bologne, où il allait présider le chapitre général, convoqué

pour les fêtes de la Pentecôte.

[152] Ce fait, absolument certain, démontre la fausseté de la

tradition rapportée par Wadding (_Annales Fratrum Minorum_, an.

1219) d’après laquelle saint Dominique se serait rencontré, encore

une fois, avec saint François, au Chapitre franciscain des Nattes,

tenu à la Portioncule, près d’Assise, pendant les fêtes de la

Pentecôte 1219.

Saint Dominique · 第 8 / 12 段