L’Université de cette ville était aussi célèbre que celle de Paris; ses

juristes et ses canonistes jouissaient d’une réputation universelle. Du

temps de saint Dominique, Odofredo de Bénévent, Albert de Pavie, y

professaient avec éclat le droit civil, l’archidiacre Tancrède, Jean

d’Espagne, Gilbert d’Angleterre, Clair de Sesto, Jean le Teutonique et

Raymond de Pennafort, le droit canon, Roland de Crémone et Monéta, les

arts libéraux. Venus de tous les pays chrétiens, ces maîtres voyaient se

grouper autour d’eux des milliers d’étudiants de toute nation. Par ses

fortes études et son caractère européen, l’Université de Bologne devait

attirer, comme celle de Paris, l’attention de saint Dominique.

Ce fut après les fêtes de Pâques 1218, qu’il décida d’y envoyer de Rome

trois de ses frères. Toujours bienveillant pour l’Ordre, Honorius III

leur donna des lettres de recommandation[127], et ils partirent à la fin

du mois d’avril. Ils s’établirent dans un modeste hôpital, fondé dans

les faubourgs de la ville pour les pèlerins et les voyageurs, et tenu

par des chanoines réguliers de l’abbaye de Roncevaux. «En cette année

1218, dit une chronique bolonaise[128], trois Frères de l’Ordre des

Prêcheurs vinrent pour la première fois à Bologne; ils se disaient

envoyés par un certain Maître Dominique, Espagnol. Comme ils

paraissaient de saintes gens, on leur donna l’église de Sainte-Marie de

Mascarella.» Les débuts de cette fondation furent difficiles: «Les

Frères, dit Jourdain de Saxe, eurent à souffrir les angoisses de la plus

extrême pauvreté[129].» Mais tout changea à l’arrivée du bienheureux

Réginald.

[127] _Cartulaire de saint Dominique_, t. II, p. 183.

[128] Bibl. univ. de Bologne.--Chron. de Borselli.

[129] Jourdain de Saxe, _Scrip. Ord. Prædic._, t. I, p. 18.

Docteur en décret, dès 1206, Réginald[130] avait enseigné avec éclat,

pendant cinq ans, le droit canon à l’Université de Paris; en 1212, il

avait été nommé doyen de l’importante collégiale de Saint-Aignan

d’Orléans. Or, en 1218, il vint à Rome pour y prier au tombeau des

Apôtres et gagner de là les Lieux saints. «Mais, déjà, dit Humbert de

Romans[131], Dieu lui avait inspiré le désir d’abandonner toutes choses

pour la prédication de l’Évangile, et il se préparait à ce ministère,

sans savoir encore de quelle façon il le remplirait; car il ignorait

qu’un Ordre de prédicateurs eût été établi. Or, il advint que dans un

entretien avec un cardinal, il lui ouvrit son cœur à ce sujet, lui

disant qu’il songeait à tout quitter pour prêcher Jésus-Christ çà et là,

dans un état de pauvreté volontaire. Alors, le cardinal lui dit: «Voici

justement qu’un Ordre vient de s’élever qui a pour but d’unir la

pratique de la pauvreté à l’office de la prédication, et nous en avons

dans la ville le Maître, qui annonce lui-même la parole de Dieu.» Ayant

ouï cela, maître Réginald s’empressa de chercher le bienheureux

Dominique, et de lui révéler le secret de son âme. La vue du Saint et la

grâce de son discours le séduisirent, et il résolut dès lors d’entrer

dans l’Ordre[132].»--«Il fit aussitôt profession religieuse entre les

mains de saint Dominique, continue le bienheureux Jourdain; sur les

instances de son évêque, et avec la permission du saint, il alla

outre-mer, et de retour, se rendit à Bologne[133].»

[130] Voir la notice que lui consacre Échard, _Script. Ord. Prædic._,

t. I, p. 89.

[131] Humbert de Romans ap. Boll., _Acta SS._, 4 août.

[132] Les plus anciens chroniqueurs de l’Ordre rapportent que, bientôt

après, dans une de ses maladies, Réginald vit en songe la Sainte

Vierge, et qu’elle lui montra l’habit que les religieux devaient

adopter, à la place du costume de chanoine régulier qu’ils portaient

jusqu’alors. (Cf. Jourdain de Saxe, nº 34, Constantin d’Orvieto, nº

24, Humbert, nº 24, Thierry d’Apolda, livre II, chap. 1.)

[133] Jourdain de Saxe, nº 35.

Ses études juridiques, sa réputation de canoniste, le désignaient en

effet pour la direction du modeste couvent qui venait de se fonder dans

la ville du Droit. Il y arriva, le 21 décembre 1218, et aussitôt il se

mit à prêcher. «Sa parole est brûlante, dit Jourdain; son éloquence,

comme une torche ardente, embrase les cœurs de ceux qui l’entendent.

Tout Bologne est en feu. Il semble qu’un nouvel Élie est apparu[134].»

Sa réputation de science attire dans son auditoire les étudiants et les

maîtres, et bientôt, ni les uns ni les autres ne peuvent se soustraire à

son influence. Plusieurs d’entre eux quittent le monde pour l’humble

demeure de la Mascarella; l’éloquence de Réginald multipliant les

vocations, les familles et les maîtres commencent à redouter pour leurs

enfants et leurs élèves l’influence irrésistible du Prêcheur. Dans ses

Vies des Frères, Gérard de Frachet raconte un trait qui prouve combien

était puissante la parole de Réginald[135]. «Lorsque Frère Réginald, de

sainte mémoire, autrefois doyen d’Orléans, prêchait à Bologne, et

attirait dans l’Ordre des ecclésiastiques et des docteurs de renom,

Maître Monéta, enseignait les arts et était fameux dans toute la

Lombardie. Voyant la conversion d’un si grand nombre d’hommes, il

commença à craindre pour lui-même. C’est pourquoi, il évitait avec soin

Frère Réginald et détournait de lui ses étudiants. Mais, le jour de la

fête de saint Étienne, ses élèves l’entraînèrent au sermon, et comme il

ne pouvait s’empêcher de s’y rendre, soit à cause d’eux, soit pour

d’autres motifs, il leur dit: «Allons d’abord à Saint-Procule pour

entendre la messe.» Ils y allèrent en effet, et entendirent non pas une

messe, mais trois. Monéta faisait exprès de traîner le temps en

longueur, pour ne pas assister à la prédication. Cependant, ses élèves

le pressaient, et il finit par leur dire: «Allons maintenant.»

Lorsqu’ils arrivèrent à l’église, le sermon n’était pas encore achevé et

la foule était si grande que Monéta fut obligé de se tenir sur le seuil.

A peine eut-il prêté l’oreille qu’il fut vaincu. L’orateur s’écriait en

ce moment: «Je vois les cieux ouverts! Oui, les cieux sont ouverts à qui

veut voir et à qui veut entrer; les portes sont ouvertes à qui veut les

franchir. Ne fermez pas votre cœur, et votre bouche, et vos mains, de

peur que les cieux ne se ferment aussi. Que tardez-vous encore? Les

cieux sont ouverts!» Aussitôt que Réginald fut descendu de chaire,

Monéta, touché de Dieu, alla le trouver, lui exposa son état et ses

préoccupations, et fit vœu d’obéissance entre ses mains. Mais, comme

beaucoup d’engagements lui ôtaient sa liberté, il garda encore l’habit

du monde pendant une année, du consentement de Frère Réginald, et

cependant, il travailla de toutes ses forces à lui amener des auditeurs

et des disciples. Tantôt c’était l’un, tantôt l’autre, et chaque fois

qu’il avait fait une conquête, il semblait prendre l’habit avec celui

qui le prenait.»

[134] Jourdain de Saxe: «Cœpit autem prædicationi totus insistere et

ignitum erat ejus eloquium vehementer, sermoque ipsius, quasi facula

ardens, corda cunctorum audientium inflammabat... Tota tunc fervebat

Bononia, quia novus insurrexisse videbatur Elias.»

[135] Gérard de Frachet, _Vie des Frères_, liv. IV, chap. X.

Plusieurs de ces Bolonais qui entrèrent dans l’Ordre, sous l’action du

bienheureux Réginald, nous sont connus. Parmi eux, citons Clair de

Sesto, qui enseignait à l’Université les arts libéraux et le droit canon

et devint, plus tard, provincial de Rome et pénitencier du Pape; Paul de

Venise, qui d’après son propre témoignage, «fit profession entre les

mains de Maître Réginald et reçut l’habit de l’Ordre, le dimanche de la

Chananéenne (3 mars) 1219»; Frère Guala, le plus illustre des maîtres ès

arts de l’Université; Roland de Crémone, qui fit profession dans des

circonstances toutes particulières.

Le couvent de Bologne se laissait aller au découragement; deux de ses

religieux se préparaient à le déserter et Réginald s’efforçait de rendre

la confiance aux Frères réunis en chapitre. «Il n’a pas terminé, raconte

Gérard de Frachet, qu’on voit entrer maître Roland de Crémone, docteur

renommé de l’Université, philosophe éminent, le premier de l’Ordre qui

ait professé publiquement la théologie à Paris. Poussé par l’Esprit

divin, il était venu, seul et de lui-même, frapper à la porte du

couvent. On l’introduit dans le Chapitre, et comme enivré de

l’Esprit-Saint, sans autre préambule, il demande à être reçu.

Précédemment, en un jour de fête, revêtu d’un habit précieux d’écarlate,

il avait, avec ses amis, passé tout son temps en festins, jeux et

plaisirs. Le soir, rentré en lui-même, et intérieurement touché de la

grâce, il s’était dit: «Où est maintenant cette fête que nous venons de

célébrer? où s’en est allée toute cette folle joie?» et considérant que

toute joie du monde passe vite et se change en douleur, il entrait dans

l’Ordre, où il a servi le Seigneur nombre d’années dans la science et la

sainteté.»

A la suite de ces nombreuses professions, le couvent se trouva bientôt à

l’étroit dans l’humble maison de la Mascarella; et, dès 1219, Réginald

lui chercha une nouvelle demeure. Ce fut l’église de Saint-Nicolas des

Vignes. Du consentement de l’évêque, elle lui fut cédée par son recteur,

le docteur en droit Rodolphe, qui prit l’habit des Prêcheurs; et,

bientôt après, Pierre Lovello et sa femme, Otta, sur les instances de

leur fille Diane, abandonnèrent aux Frères le terrain et les maisons qui

avoisinaient l’église. Dès lors, était définitivement fondé ce grand

couvent de Bologne qui devait posséder et conserver jusqu’à nos jours

les précieuses reliques de saint Dominique.

Un an à peine après son établissement, il était si prospère qu’il

pouvait envoyer autour de lui des colonies monastiques, en Lombardie, en

Toscane et jusqu’aux environs de Rome.

Saint Dominique vint passer quatre mois à Saint-Nicolas des Vignes, de

juillet à novembre 1219, et il prit soin de former lui-même, comme des

novices, les religieux qu’il allait disperser. Pour leur apprendre à

aimer et à conserver l’esprit de pauvreté, il déchira devant eux un acte

qui assurait au monastère d’importants revenus. Afin de leur donner

l’exemple de la régularité, «il suivait la vie commune et pratiquait

rigoureusement les jeûnes et autres observances. S’il s’apercevait de

quelque infraction, il punissait le délinquant avec mansuétude, et,

quelque grave que fût la pénitence, il l’infligeait avec tant de calme

et de bonté que personne ne se troublait. Il donnait volontiers des

dispenses aux autres, jamais à lui-même. Aux heures accoutumées dans

l’Ordre, il gardait inviolablement le silence, et en dehors du temps

prescrit, s’il parlait, ce n’était que rarement, et encore était-ce à

Dieu ou de Dieu; il faisait du silence l’objet d’exhortations pressantes

à ses Frères. Au réfectoire, auquel il se rendait régulièrement, alors

que les Frères avaient deux mets cuits, il n’en avait qu’un seul, et

bien que fatigué par ses veilles excessives, il ne prenait que peu de

nourriture et de boisson. Il était assidu aux offices du chœur, et

s’abîmait si entièrement dans l’oraison, qu’aucun bruit ne pouvait l’en

distraire[136].»

[136] _Actes de Bologne_.

Quand il eut ainsi façonné ses disciples, Dominique les envoya dans

toutes les directions. Guala fonda le couvent de Bergame; la tradition

dominicaine rapportée, vers 1300, par Bernard Gui, attribuait à ce

monastère le second rang, par ordre d’ancienneté, dans la province de

Lombardie, le plaçant immédiatement après celui de Bologne[137].

[137] Quétif et Échard, _op. cit._, t. I, p. 20.

Peu de temps après, fut fondé le couvent de Milan. Lorsque, revenant

d’outre-monts, saint Dominique s’était arrêté dans cette ville, il avait

été prié d’y envoyer plusieurs Frères. Elle était infestée d’hérétiques

vaudois et patarins et semblait avoir un besoin tout spécial du zèle des

Prêcheurs. Cela suffit à décider saint Dominique: à peine de retour à

Bologne, il choisissait deux religieux d’élite, Jacques d’Aribaldi et

Roboald de Monza, et les envoyait à Milan. Ils y arrivèrent dans les

premiers jours de 1220 et ils reçurent l’hospitalité chez le Chapitre de

Saint-Nazaire, qui avait accueilli leur maître à chacun de ses voyages.

L’occasion semblait favorable pour l’établissement, dans cette ville,

d’un couvent dominicain. L’ami et le protecteur de l’Ordre, le cardinal

évêque d’Ostie, Hugolin, avait été envoyé à Milan par le pape Honorius

III, pour négocier la paix entre cette puissante cité et la commune

voisine de Crémone. D’autre part, Hugues de Setara, cimiliarque et

vicaire de l’archevêque, et la majeure partie du chapitre furent tout à

fait gagnés aux nouveaux venus dès qu’ils furent témoins de leurs

prédications et des merveilleux résultats de leur zèle apostolique. Le

cardinal d’Ostie mit tout en œuvre pour fixer les Dominicains à Milan et

leur y procurer un asile définitif. Il choisit pour cela l’église de

Saint-Eustorge. Les prêtres qui la desservaient, résignèrent leurs

dignités et emportant leurs vases sacrés, leurs ornements et leurs

revenus, ils se retirèrent dans l’église Saint-Laurent. Hugolin les

remplaça par les Frères Prêcheurs, qui trouvèrent Saint-Eustorge dans le

plus grand dénuement. Les soixante livres de revenus qui lui étaient

restées, suffisaient à peine aux réparations les plus urgentes; la

pauvreté présidait une fois de plus à l’établissement des Prêcheurs. Ce

fut le 15 mars 1220 que l’Ordre reçut des représentants du Pape et de

l’archevêque de Milan, l’église de Saint-Eustorge[138].

[138] Quétif et Échard.

La ville de Viterbe reçut, en même temps, les disciples de saint

Dominique. Elle tendait à devenir l’une des principales résidences du

Saint-Siège. Plusieurs Papes du douzième siècle y avaient séjourné;

Innocent III y avait passé une partie des années 1207 et 1209; enfin,

Honorius III venait de s’y établir en octobre 1219, quand saint

Dominique partit de Bologne pour la Curie. Ce fut ce qui le décida à

fonder dans cette cité un couvent de son Ordre; il en confia le soin à

cinq religieux qu’il emmena de Bologne avec lui, en novembre 1219,

Bonvisi, Paul de Venise, Guillaume de Montferrat, Frugère et Tancrède.

Le nouveau couvent trouva la meilleure des protections dans la personne

de l’illustre Rainerio Capocci, cardinal de Sainte-Marie-in-Cosmedin.

Animé d’une dévotion toute spéciale pour la Vierge, Capocci vit en songe

une noble dame, d’une beauté incomparable, qui tenait un cierge allumé;

elle prit le cardinal par la main et le mena dans une forêt voisine

qu’elle incendia avec son cierge, sur une vaste étendue. Éveillé en

sursaut, Capocci voulut savoir le sens de cette étrange vision et il

alla consulter un saint vieillard, nommé Albus, qui vivait dans la

solitude non loin de Viterbe et dont il avait déjà suivi plusieurs fois

les sages conseils. Or, la même nuit, Albus avait vu, de son côté, la

Mère de Dieu sur son trône royal et elle lui avait manifesté ses

desseins sur le cardinal Capocci; elle voulait qu’il lui construisît une

église dans la forêt où elle l’avait conduit en songe. Instruit par

Albus, Capocci obéit aux ordres de la Vierge et non loin de

Monte-San-Martino, au milieu des bois, il entreprit la construction

d’une église magnifique. Il l’avait à peine commencée, qu’il se lia

d’amitié avec saint Dominique, il la lui offrit pour ses religieux, avec

le couvent qu’il avait fait élever. Telle fut l’origine merveilleuse de

ce monastère de Sainte-Marie a Gradi, qui ne tarda pas à devenir

célèbre, grâce à sa riche bibliothèque qu’il tint de la libéralité de

Capocci, et aux richesses artistiques de son église (1220)[139].

[139] Nous empruntons ce récit à Ciaconius, _Historia pontificum

Romanorum et S. R. E. cardinalium_, t. II, p. 34.

Comme s’il voulait marquer une préférence pour l’Espagne, sa patrie,

saint Dominique apporta un soin tout particulier à la diffusion de

l’Ordre dans les royaumes d’Aragon, de Castille et de Portugal. Après

l’assemblée de Prouille, d’août 1217, il avait envoyé au delà des

Pyrénées, d’un côté, Suéro Gomez et Pierre de Madrid, de l’autre, Michel

de Uzéro et Dominique de Ségovie. Les deux premiers prêchèrent en

Portugal avec succès, les deux autres réussirent moins bien, et «parce

qu’ils ne purent pas fructifier, comme ils l’avaient désiré, au bout de

quelques mois d’un labeur pénible et inutile, ils rejoignirent leur

Bienheureux Père en Italie.» Saint Dominique sentit la nécessité de

fortifier lui-même l’œuvre encore incertaine de ses religieux. Emmenant

avec lui Dominique de Ségovie, il partit pour l’Espagne dans les

derniers jours de 1218; il traversa les Pyrénées au col de Roncevaux,

passa par Pampelune et vint sans doute à Burgos, présenter au roi de

Castille les bulles pontificales qui mettaient l’Ordre sous la

protection apostolique. Prêchant à chacune de ces stations, il se rendit

ensuite à Ségovie, où il fonda le premier couvent espagnol de l’Ordre

(février 1219). Après avoir placé à la tête de ce monastère naissant

Frère Corbolan, il continua sa route vers le sud, et vint rejoindre, à

Madrid, Pierre de Medina. Ce dernier exerçait depuis plus d’un an son

apostolat dans cette ville, groupant autour de lui de nouveaux Frères et

inspirant à des femmes pieuses le désir d’embrasser la vie religieuse.

Dominique acheva ce qui avait été commencé, et il institua à Madrid un

couvent sur le modèle de celui de Prouille, où des religieuses cloîtrées

étaient confiées à la garde et aux soins des Frères Prêcheurs[140].

[140] Échard, _op cit._, t. I, p. 18.

Il leur témoigna la même sollicitude qu’à leurs sœurs de Prouille. Il

prit soin lui-même de leur tracer leur règle de vie dans une lettre que

nous a conservée le cardinal d’Aragon[141]. «Nous nous réjouissons, leur

disait-il, et nous remercions Dieu de ce qu’il vous a favorisées de

cette sainte vocation et vous a délivrées de la corruption du monde.

Combattez, mes filles, l’antique ennemi du genre humain, en vous

appliquant au jeûne; car sachez que nul ne sera couronné s’il n’a pas

combattu. Je veux que dans les lieux claustraux, c’est-à-dire au

réfectoire, au dortoir, à l’oratoire, vous gardiez le silence, et qu’en

toute chose vous observiez la règle. Que personne ne sorte de son

couvent, que personne n’y entre, si ce n’est l’évêque et les supérieurs

qui y viendraient pour prêcher ou faire la visite canonique. Ne soyez

avares ni de veilles ni de disciplines; obéissez à la prieure; ne perdez

pas votre temps en bavardages. Comme nous ne pouvons pas vous envoyer

des secours temporels, nous nous garderons de vous imposer la charge de

recevoir des frères ou d’autres personnes... Notre frère très cher, Fr.

Mannès, qui n’a pas mesuré sa peine pour vous conduire à ce saint état,

prendra toutes les dispositions qui lui paraîtront convenir à votre vie

sainte et religieuse. Nous lui donnons pouvoir de visiter et de corriger

le couvent, et même, s’il le fallait, de changer la prieure, avec le

consentement de la majorité d’entre vous.»

[141] _Arch. de l’Ordre_, ms. Ll.

Comme en France et en Italie, les Dominicains avaient besoin en Espagne

d’une maison d’études. Ce fut la raison d’être du couvent qui fut fondé,

en 1219, auprès de l’Université de Palencia. Rien ne prouve formellement

que saint Dominique ait présidé à cette création; mais si l’on se

rappelle qu’il avait fait lui-même ses études dans les écoles de cette

ville, et si l’on rapproche cette fondation de celles des couvents de

Bologne et de Paris, il est impossible d’y méconnaître l’action du

bienheureux. «Si saint Dominique, dit avec raison le R. P. Balme, n’a

pas été le fondateur immédiat de ce couvent, il est permis de présumer

que, lors de son voyage dans sa patrie, quelques mois auparavant, il a

été l’inspirateur et le conseiller de ce projet, pour l’heure où le

Seigneur en rendrait l’exécution possible.»

De retour à Rome, saint Dominique continua à travailler à la propagation

de l’Ordre en Espagne; il y fut aidé par un illustre canoniste de

l’Université de Bologne, le Catalan Raymond de Pennafort, qui devait

plus tard revêtir l’habit des Prêcheurs, gouverner l’Ordre comme Maître

général et en être l’un des premiers saints. A Bologne, Raymond avait

été témoin des merveilles qu’opérait Réginald; comme les professeurs de

droit, ses collègues, il avait subi son ascendant, et sa sympathie était

acquise aux Dominicains. Lorsque en 1219, l’évêque de Barcelone,

Bérenger de Palou, passa par Bologne pour se rendre à la cour

pontificale, Raymond lui vanta les mérites de l’Ordre nouveau, et lui

inspira le désir de l’établir dans sa ville épiscopale. Arrivé à

Viterbe, Bérenger obtint de saint Dominique qu’il lui cédât quelques

frères de Bologne pour la fondation qu’il méditait, et, les emmenant

avec lui et avec Raymond de Pennafort, il les installa à Barcelone, en

décembre 1219. Un des principaux citoyens de la ville, Pierre de Gruny,

les reçut chez lui et les garda trois ans, jusqu’à la fondation

définitive du couvent, en 1222.

Tandis que saint Dominique était ainsi occupé à l’extension de l’Ordre

en France, en Italie, en Espagne, son attention était attirée jusque sur

les régions les plus lointaines et les moins connues de l’Europe. Il

avait toujours désiré se consacrer à l’évangélisation des païens et des

barbares, et la Providence semblait lui fournir les moyens de consacrer

à cette œuvre une part de l’activité de ses fils spirituels. Transféré

par le Saint-Siège à l’archevêché de Gnesen, l’évêque de Cracovie, Yves

Odrowantz, vint à la cour pontificale, dans les premiers jours de 1220,

pour les affaires de sa promotion. Il était accompagné de ses deux

neveux, Hyacinthe et Ceslas, chanoines de Cracovie, et de deux

gentilshommes, Hermann le Teutonique et Henri de Moravie. Après avoir

pris congé du Pape à Viterbe, il se rendit à Rome pour accomplir, avec

les siens, son pèlerinage au tombeau des Apôtres. C’est alors qu’il fit

la connaissance de saint Dominique et de son Ordre, pendant que

s’opérait la réforme des religieuses romaines et que se fondaient les

couvents de Saint-Sixte et de Sainte-Sabine.

Or, mieux que personne, Yves Odrowantz pouvait comprendre l’utilité des

Prêcheurs. La Pologne, dont l’évêque de Cracovie devenait le

métropolitain, était déjà le boulevard du catholicisme contre les païens

et les schismatiques; les vastes plaines de Russie se trouvaient sans

cesse menacées par les Tartares idolâtres, et les Finnois, encore à peu

près barbares, peuplaient les rives de la Baltique. Les chevaliers

Teutoniques et les Porte-glaives guerroyaient contre eux, mais il était

chaque jour plus nécessaire de leur envoyer des missionnaires

catholiques. Yves avait déjà fait appel au zèle des Prémontrés; témoin à

Rome de la sainteté de saint Dominique et de ses compagnons, il voulut

s’assurer aussi le concours des Prêcheurs. Il va trouver le Bienheureux

et lui demande des Frères pour son pays de Pologne. Mais les fondations

de couvents qui s’étaient succédé à de si rares intervalles depuis deux

ans, avaient appauvri les grands centres de l’Ordre; quoique nombreux,

les religieux suffisaient à peine aux maisons déjà établies; saint

Dominique dut l’avouer à l’évêque polonais! «Toutefois, ajouta-t-il, si

vous avez quelques hommes de bonne volonté, agréables à Dieu et aptes à

être admis dans l’Ordre, je les y recevrai.» Yves lui en offrit trois

qui faisaient partie de sa maison, Hyacinthe, Ceslas et Hermann le

Teutonique[142]. Dominique les admit, leur donna l’habit de l’Ordre, et

lorsqu’ils furent formés à l’humilité, à la charité et aux saintes

observances, il les reçut à la profession. Hyacinthe et ses compagnons

quittèrent Rome, vers le mois d’avril 1220, et retournant en Pologne,

ils prêchèrent, pendant plusieurs mois, en Carinthie où leur parole

suscita de nouvelles vocations. Ils fondèrent à Friesach un couvent qui

fut placé sous la direction d’Hermann; Hyacinthe traversa l’Autriche, la

Moravie et la Silésie, et rentra à Cracovie à la fin de 1220.

[142] Stanislas de Cracovie, chroniqueur du quatorzième siècle, auquel

nous empruntons ce récit, oublie Henri de Cracovie, qui entra dans

l’Ordre avec les trois autres.

Cf. sur Stanislas de Cracovie (mort en 1350), Quétif et Échard, _op.

cit._, t. I., p. 632.

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