nouvelles marques de sa confiance et de sa faveur. Les guerres féodales
qui avaient dévasté Rome sous Grégoire VII, Gélase II, Lucius Il et
Alexandre III, au temps de Robert Guiscard, de Frangipane et d’Arnaud de
Brescia, avaient particulièrement ruiné les quartiers compris entre le
Palatin et la porte Saint-Sébastien: déjà, s’étendaient là ces solitudes
qui donnent un caractère si spécial à cette région de Rome. L’antique
titre cardinalice de Saint-Sixte se dressait, triste et abandonné, à
côté des tombeaux que marquait le tracé de la Voie Appienne. Innocent
III avait déjà pensé à rendre à ce sanctuaire son ancienne gloire; il
l’avait cédé à la congrégation nouvellement fondée en Angleterre par
saint Gilbert, en lui imposant l’obligation d’y entretenir quatre
religieux pour le service de l’église et pour le soin spirituel du
couvent de femmes qu’il voulait y fonder. Or, dix ans plus tard, en
1218, les Gilbertins n’avaient pas encore pris possession de
Saint-Sixte. Honorius III révoqua l’acte de son prédécesseur, et appela
à Saint-Sixte saint Dominique et ses compagnons[110]. Leur installation
souffrit cependant quelques retards; il fallut restaurer l’église et la
maison conventuelle qui y était adjointe. Il fallut aussi se défendre
contre les démarches que firent, auprès du Saint-Siège, les moines de
saint Gilbert, pour qu’on leur maintînt le don qui leur avait été fait.
Malgré tous ces obstacles, le 3 décembre 1218, une bulle pontificale
enlevait définitivement l’église de Saint-Sixte aux religieux anglais
pour la donner aux Prêcheurs[111]. Aussitôt, saint Dominique et ses
frères quittaient leur gîte primitif, et fondaient sur la Voie Appienne,
dans la solitude et le recueillement des ruines, non loin des
Catacombes, leur premier monastère romain.
[110] Balme, _op. cit._, t. II, p. 159.
[111] _Ibidem_.
Ses débuts furent aussi modestes que ceux de Prouille et de
Saint-Romain: «Lorsque les frères étaient à Saint-Sixte, raconte
Constantin d’Orvieto[112], ils avaient souvent à souffrir de la faim,
parce que l’Ordre était encore ignoré dans la ville. Un jour même, le
procureur, Jacques de Melle, n’eut pas de pain à servir à la communauté.
Le matin, on avait envoyé plusieurs frères à la quête; mais, après avoir
en vain frappé à beaucoup de portes, ils étaient revenus au couvent, les
mains presque vides. L’heure du repas approchant, le procureur se
présente au serviteur de Dieu, et lui expose le cas. Dominique,
tressaillant de joie, bénit alors le Seigneur avec transport, et comme
si une confiance, venue d’en haut, pénétrait son âme, il ordonne de
partager entre les religieux le peu de pain que l’on apporte. Or, il y
avait dans le couvent une quarantaine de personnes. Le signal donné, les
frères viennent au réfectoire, et d’un accent joyeux, récitent les
prières de la bénédiction de la table. Pendant que chacun, assis à son
rang, rompt avec allégresse la bouchée de pain qui se trouve devant lui,
deux jeunes gens, semblables d’aspect, entrent au réfectoire; ils
portent suspendus à leur cou des linges blancs remplis de pain,
qu’envoie le Céleste Panetier, seul capable d’en confectionner de
pareils. Les deux messagers déposent en silence ces pains à l’extrémité
supérieure de la table, vis-à-vis de la place qu’occupe le Bienheureux
Dominique, et disparaissent sans que jamais on ait pu savoir d’où ils
sont venus et où ils sont allés. Dès qu’ils sont partis, Dominique
étendant la main: «Mangez maintenant, mes frères, leur dit-il.»
[112] Nous empruntons cette traduction à Balme, _op. cit._, t. II, p.
163.
Une fois les Prêcheurs en possession de Saint-Sixte, Honorius III reprit
le projet de son prédécesseur, et songea à y fonder un couvent de
femmes. Les monastères romains de religieuses étaient tombés en
décadence, la clôture n’y était plus observée; la vie contemplative
semblait décliner; les femmes qui voulaient la pratiquer dans sa
rigueur, se faisaient emmurer dans de petites cellules construites pour
elles, et y vivaient recluses. Il devenait urgent de rendre à la vie
conventuelle sa sainteté primitive. Comme les moines de saint Gilbert
avaient soin des religieuses cloîtrées, affiliées à leur ordre, Innocent
III leur avait demandé de collaborer à son œuvre de réforme, en même
temps qu’il leur avait donné Saint-Sixte. A leur défaut, Honorius III
s’adressa à saint Dominique: le Bienheureux n’avait-il pas fondé à
Prouille un couvent de femmes, déjà célèbre par la rigueur de ses
observances? Il fut donc décidé que l’on ferait venir des religieuses de
Prouille à Saint-Sixte, qu’on leur adjoindrait celles qui voudraient
quitter les couvents romains pour adopter une vie contemplative plus
austère, et que ce couvent modèle serait sous la direction, spirituelle
et temporelle, de saint Dominique et de ses Frères. Dans la suite, on
pensait envoyer dans les différents monastères de Rome des religieuses
de Saint-Sixte, pour y faire admirer et accepter leur réforme
monastique.
Pour cette œuvre, aussi importante que délicate, saint Dominique demanda
le concours de personnages autorisés, par leur vertu et leur haute
situation à la cour pontificale; Honorius III lui adjoignit Étienne
Orsini, cardinal de Fossanova, du titre des saints Apôtres, le cardinal
évêque de Tusculum, enfin le cardinal d’Ostie, Hugolin, tous amis
dévoués de saint Dominique. «Muni de la commission apostolique, raconte
l’une des premières religieuses de Saint-Sixte[113], Dominique s’adresse
d’abord avec confiance à toutes les religieuses de Rome; mais elles
refusent d’obéir aux ordres du Bienheureux et du Pape. Cependant, au
monastère de Sainte-Marie du Transtévère[114], le plus peuplé de tous,
le saint est mieux accueilli. Cette maison a à sa tête la vénérable sœur
Eugénie; l’abbesse et ses filles se laissent gagner par les pieuses
exhortations du saint; toutes, sauf une, promettent d’entrer à
Saint-Sixte, à la condition toutefois que leur image de la Vierge
restera avec elles, et que, si elle revient à son église, au delà du
Tibre, comme elle y est revenue jadis, elles seront, par ce fait,
déliées de leur engagement[115]. Le Saint accepte volontiers cette
condition, les sœurs renouvellent leur profession entre ses mains et le
bienheureux Père leur dit qu’il ne veut plus qu’elles sortent désormais
pour visiter leurs proches. Dès qu’ils l’apprennent, ceux-ci accourent
au monastère; ils reprochent vivement à l’abbesse et à ses compagnes de
travailler à détruire une maison illustre, et de se remettre entre les
mains d’un ribaud. Dominique est surnaturellement averti de cet
obstacle; un matin, il se présente au monastère de Sainte-Marie, célèbre
la messe, prêche les Sœurs et leur dit: «Mes filles, vous regrettez déjà
votre résolution, et vous songez à retirer le pied de la voie du
Seigneur. Je veux donc que celles qui, de leur plein gré, sont décidées
à entrer, fassent de nouveau profession entre mes mains.» Quelques-unes
d’entre elles s’étaient en effet repenties de leur sacrifice, mais elles
reviennent à un meilleur dessein, et elles renouvellent toutes leurs
vœux. Lorsque c’est fait, le Bienheureux prend les clefs du monastère et
s’attribue pleine autorité sur tout; il y établit des frères convers qui
en auront la garde jour et nuit, et fourniront aux Sœurs, dans leur
clôture, ce qui leur sera nécessaire; à celles-ci, enfin, il interdit de
parler sans témoins à leurs parents ou à toute autre personne[116].»
[113] Relation de sœur Cécile, l’une des religieuses qui furent
transférées de Sainte-Marie-du-Transtévère, à Saint-Sixte.
[114] Il ne faut pas confondre cette église et ce couvent avec
l’antique titre cardinalice de Sainte-Marie-du-Transtévère et la
belle basilique de ce nom. Il s’agit ici d’une église appelée
Sainte-Marie _in Torre in Trastevere_, qui existe encore
aujourd’hui, non loin de la rive du Tibre, près du titre de
Sainte-Cécile.
[115] C’était l’une de ces antiques madones byzantines que la légende
attribue à saint Luc, et qui, encore de nos jours, sont grandement
vénérées par les Romains. Elle fut transportée à Saint-Sixte, en
procession, mais la nuit, par crainte des habitants du Transtévère
qui n’auraient pas permis cette translation. Elle resta à
Saint-Sixte jusqu’au jour où, sous le pontificat de Pie V, elle fut
transférée avec le couvent des religieuses dans l’église des Saints
Dominique et Sixte, près de la colonne Trajane, où on la vénère
encore actuellement. (Armellini, _Le Chiese di Roma_, p. 617.)
[116] Balme, _op. cit._, p. 410; Lacordaire, _op. cit._, p. 190.
L’exemple des sœurs du Transtévère se propagea, et bientôt, il y eut
dans chaque monastère romain un parti réformiste, décidé à suivre
jusqu’au bout les conseils des Prêcheurs. Lorsque les travaux
d’aménagement furent terminés à Saint-Sixte[117], les religieuses du
Transtévère, plusieurs religieuses de Sainte-Bibiane, et de divers
autres couvents, quelques femmes du monde, y entrèrent, au nombre de
quarante-quatre, le premier dimanche du carême 1220. Saint Dominique les
plaça sous la direction d’un de ses frères, et leur donna comme prieure
une Sœur de Prouille. La réforme souhaitée par Innocent III et Honorius
III, était accomplie, et l’Ordre dominicain avait son second couvent.
[117] Ce fut pendant ces travaux que saint Dominique ressuscita
Napoléon Orsini, neveu du cardinal de Fossanova.
Cependant, la sainteté de Dominique provoquait des vocations religieuses
de plus en plus nombreuses. Des jeunes gens de toute condition
demandaient à entrer dans l’Ordre nouveau des Prêcheurs et même, dit
Thierry d’Apolda, plusieurs familles s’effrayèrent du puissant attrait
qu’exerçait la maison de Saint-Sixte sur l’âme de leurs enfants. «Un
jour, raconte-t-il[118], le serviteur du Christ, Dominique avait admis
auprès de lui un jeune Romain fort beau, nommé Henri, noble de naissance
et plus encore de mœurs et de conduite. Ses parents irrités, cherchaient
le moyen de le ravir à l’Ordre. Le bienheureux Père en est instruit; par
prudence, il donne au jeune homme des compagnons pour le conduire en un
autre lieu. Déjà, Frère Henri a traversé le Tibre, près de la voie
Nomentane, quand, sur la rive opposée du fleuve, ses proches accourent à
sa poursuite. Le novice, alors, se recommande à Dieu, et voici que le
Tibre grossit à tel point que ses parents ne peuvent pas même le passer
à cheval. Stupéfaits à cette vue, ils s’en retournent et laissent le
jeune homme confirmé dans sa vocation. De leur côté, les Frères les
voyant partis, reviennent à Saint-Sixte, et lorsqu’ils sont près du
fleuve, les eaux reprennent leur niveau ordinaire et laissent le passage
libre.» En quelques mois, le Saint vit croître, dans de grandes
proportions, le nombre de ses disciples romains. En 1218, il n’avait
avec lui que cinq Frères qui l’avaient accompagné à Rome: vers la fin de
1219, les religieux de Saint-Sixte étaient plus de quarante, et même de
cent, si nous en croyons les récits, quelquefois merveilleux, de sœur
Cécile. Aussi, bien qu’agrandie par les soins de saint Dominique, la
maison de Saint-Sixte devenait chaque jour plus étroite; elle le fut
tout à fait quand le couvent des femmes y eut été établi; il fallut
chercher un nouvel asile pour les Frères Prêcheurs. Ce fut encore le
pape Honorius III qui le leur donna.
[118] _Acta Sanctorum_, 4 août.
Sur les hauteurs de l’Aventin, dont les pentes brusques dominent le
Tibre et la Ville Éternelle tout entière, se dresse encore aujourd’hui
le titre presbytéral de Sainte-Sabine. Fondée au commencement du
cinquième siècle, sous le pontificat de Célestin Ier, elle a conservé
jusqu’à nos jours un caractère de vénérable antiquité, avec ses rangées
de colonnes, sa charpente apparente, sa mosaïque et ses belles portes de
bois sculpté, vestiges aussi beaux qu’authentiques de l’art romain[119].
Au treizième siècle, cette basilique et la maison qui abritait ses
prêtres étaient sous le patronage de l’illustre famille des Savelli à
laquelle appartenait Honorius III. Le Pape lui-même aimait à habiter le
palais féodal qui, après avoir été, au dixième siècle, la résidence de
la dynastie impériale d’Othon, était devenue la propriété de sa
famille[120]; plusieurs de ses bulles, et en particulier celles qui
encourageaient l’Ordre des Prêcheurs, furent datés du palais de
Sainte-Sabine. Cherchant un nouvel asile pour saint Dominique et ses
frères, il pensa naturellement à cette basilique: il la leur donna en
1219, et leur en confirma solennellement la possession le 5 juin 1222.
«Nous avons jugé bon, leur disait-il, dans l’intérêt d’un grand nombre,
du consentement de nos frères les cardinaux, et spécialement du cardinal
titulaire, de vous concéder l’église de Sainte-Sabine, pour y célébrer
l’office divin, et les maisons voisines, jusque-là habitées par des
clercs, pour y établir votre demeure, réservant toutefois la partie où
est le baptistère, avec le jardin qui y est contigu, et un local pour
deux clercs qui auront soin de la paroisse et des biens de cette
église.» Les travaux d’aménagement une fois terminés, vers la fin de
janvier 1220, «on y transporta les ustensiles, les livres et autres
objets nécessaires à l’usage des frères»; et bientôt, ne laissant à
Saint-Sixte que les religieux consacrés aux soins spirituels et
temporels des sœurs, saint Dominique s’établit avec ses compagnons à
Sainte-Sabine. Ainsi se fonda cette maison qui fut le premier noviciat
régulier de l’Ordre, resta jusqu’en 1273[121] la résidence du Maître
Général, et vit se reconstituer de nos jours, sous l’action généreuse de
Lacordaire, la province dominicaine de France.
[119] Armellini, _Le chiese di Roma_, p. 582, et le R. P. Berthier,
_La porte de Sainte-Sabine à Rome_.
[120] En 1216, Honorius III restaura le vieux palais impérial, et le
fortifia en l’entourant de hautes tours et de murailles formidables,
dont les ruines se voient encore de nos jours sur l’Aventin.
[121] A cette date, la résidence du Maître Général de l’Ordre fut
transférée au centre de la ville à Sainte-Marie de la Minerve, dont
le couvent est resté, jusqu’à nos jours, la maison généralice de
l’Ordre jusqu’à la spoliation des Ordres religieux par l’Italie
nouvelle.
Il ne suffisait pas à saint Dominique d’établir solidement son Ordre au
centre même de la catholicité. Il n’oubliait pas que l’œuvre de la
prédication exigerait de la part de ceux qui l’exerceraient des études
approfondies; lui-même avait longuement étudié, à Palencia, et commenté
les saintes Écritures, avant d’engager contre les hérétiques de savantes
controverses. Sans doute, il avait une confiance absolue dans l’esprit
de Dieu, qui éclaire même les ignorants, il était profondément convaincu
que l’éloquence humaine ne saurait porter de fruits sans la grâce
divine; mais il était loin de penser que l’homme doive attendre du Ciel,
dans une quiétude paresseuse, ses moyens d’action. A son exemple, le
Frère Prêcheur devait unir la science à la piété, pour réduire par le
raisonnement, autant que par les bons exemples, l’obstination de
l’hérésie. L’étude devait être l’une des principales occupations du
novice, la science, l’une des forces les plus redoutables du Dominicain.
A cette fin, l’Ordre nouveau devait rechercher ces villes savantes,
telles que Bologne et Paris, dont l’action intellectuelle s’étendait sur
le monde chrétien tout entier, et qui attiraient dans leurs murs, autour
des chaires de leurs docteurs, des étudiants de toute langue et de toute
nation. Établis dans ces centres, les couvents dominicains devaient être
à la fois des maisons d’étude et de prière; après y avoir formé leur
pensée et leur cœur, les religieux pourraient se répandre dans tout le
monde civilisé, grâce aux relations internationales qu’ils auraient
nouées dans les Universités, et au prestige que leur auraient procuré
leurs études. Saint Dominique eut la conception nette de ce plan,
lorsqu’il fonda les maisons de Paris et de Bologne, car il leur assigna
pour chefs les plus savants de ses religieux: maître Mathieu, «homme
docte et prêt à toute doctrine», et le bienheureux Réginald, docteur en
décret et ancien professeur de droit.
Lorsque, après l’assemblée générale de Prouille, les religieux eurent
été dispersés par saint Dominique, Mathieu de France partit pour Paris
avec les trois compagnons que le Maître lui confia: Bertrand de
Garrigue, Laurent d’Angleterre et Jean de Navarre. Ce dernier devait
parfaire à l’Université des études de théologie déjà commencées.
Originaire de l’Ile-de-France, ami de Simon de Montfort, Frère Mathieu
pouvait compter sur d’utiles protections; d’ailleurs, il emportait avec
lui les bulles que le Pape venait de signer «pour l’établissement et
l’extension de l’Ordre». Bientôt, il fut rejoint par trois autres
religieux, Mannès, le propre frère de saint Dominique, Michel de Fabra,
et le convers Oderic. Cette petite colonie monastique arriva à Paris au
commencement d’octobre 1217; elle loua une maison modeste à côté de
Notre-Dame, entre l’Hôtel-Dieu et l’évêché. Mathieu de France en fut le
supérieur, Michel de Fabra le directeur d’études, avec le titre de
lecteur.
Grâce à la protection que Philippe-Auguste leur avait accordée pendant
tout son règne, les écoles de Paris étaient alors les plus florissantes
d’Europe; Innocent III venait de leur conférer d’importants privilèges
que ses prédécesseurs devaient confirmer et accroître. Les Facultés
diverses s’étaient solidement rattachées les unes aux autres et on avait
fini par les désigner toutes sous le nom commun d’Université. Attirés
par les immunités que les rois et les Papes leur accordaient, les
étudiants affluaient à Paris de toutes les provinces de France, et ils
prenaient l’habitude de se grouper selon leurs pays d’origine et leur
nationalité. On distinguait déjà parmi eux les quatre _nations_ des
Français, des Picards, des Normands et des Anglais. Mais en dehors de
ces cadres, l’Université comptait des étudiants de tous pays qui lui
donnaient un caractère œcuménique. Un chroniqueur danois de ce temps,
Arnold de Lubeck, ne raconte-t-il pas que ses compatriotes, à l’exemple
des Allemands, envoyaient leurs sujets d’élite à Paris suivre les cours
de théologie, d’arts libéraux, de droit civil et canonique? Il en était
de même de l’Espagne, de l’Italie, de l’Écosse, de la Hongrie, de la
Bohême, de la Pologne et même de la péninsule Scandinave[122].
[122] Pour l’histoire de l’Université de Paris, au commencement du
treizième siècle, cf. Denifle O. P., _Les Universités au moyen âge_
(all.), t. I, pp. 67 et suiv., 84 et suiv.
Au milieu de ces milliers d’étudiants, les sept disciples de saint
Dominique durent d’abord passer inaperçus, mais leur assiduité ne tarda
pas à attirer sur leur modestie l’attention des docteurs de
l’Université.
Ils gagnèrent la bienveillance de l’un des maîtres les plus renommés de
l’Université, qui leur donna une résidence à Paris. L’illustre
professeur de théologie, Jean de Barastre, doyen de Saint-Quentin, avait
construit, en 1209, en face de l’église Saint-Étienne des Grès, non loin
de la porte d’Orléans, un petit hôtel-Dieu, qu’il avait dédié à saint
Jacques. Le 6 août 1218, il le céda à Mathieu de France et à ses six
compagnons; ils eurent dès lors une demeure fixe. «Les Frères, racontait
plus tard Jean de Navarre, s’y établirent et y fondèrent un couvent où
ils réunirent beaucoup de bons clercs, qui entrèrent ensuite dans
l’Ordre des Prêcheurs. Nombre de possessions et de revenus leur furent
alors donnés, et tout leur réussit, comme Frère Dominique le leur avait
prédit[123].»
[123] _Actes de Bologne_.
Cette prospérité naissante porta ombrage au chapitre de Notre-Dame
lui-même. L’église Saint-Jacques était établie sur le territoire de la
paroisse de Saint-Benoît, qui relevait de son côté du chapitre[124].
Craignant que les offices de la chapelle des religieux ne portassent
atteinte aux droits paroissiaux de Saint-Benoît, les chanoines firent
défense aux Dominicains de célébrer publiquement le culte à
Saint-Jacques. A son voyage à Paris, saint Dominique fut saisi de
l’affaire par Mathieu de France, et il la déféra au Saint-Siège. Il
obtint gain de cause: le 1er décembre 1219, Honorius III écrivait au
couvent de Saint-Jacques, que «touché de ses prières, il lui accordait
de pouvoir célébrer les divins offices dans l’église que les maîtres de
l’Université lui avaient donnée à Paris», et, le 11 décembre, il
chargeait les prieurs de Saint-Denis et de Saint-Germain des Prés, ainsi
que le chancelier de l’église de Milan, alors présent à Paris, de
veiller à l’observation de ce privilège[125]. Le chancelier de
Notre-Dame, Philippe de Grève, ne pardonna jamais leur victoire aux
Prêcheurs: jusqu’à sa mort, survenue en 1237, «il aboya sans cesse
contre eux, en toute occasion, dans tous ses sermons». Mais saint
Dominique veillait tout particulièrement sur son couvent de Paris; à sa
prière, Honorius III félicitait les maîtres de l’Université de la faveur
qu’ils lui prodiguaient, et les engageait à la lui continuer: «Pour que
vous connaissiez davantage l’attachement profond que nous portons à ces
frères, nous vous prions par ces présentes, vous conseillons et
enjoignons de poursuivre l’œuvre que vous avez si bien commencée. Par
égard pour le Siège apostolique et pour nous, regardez-les comme vous
étant particulièrement recommandés, et tendez-leur une main secourable.
Par là, vous vous rendrez Dieu propice, et vous mériterez de plus en
plus notre faveur et nos bonnes grâces[126].»
[124] «L’église de Saint-Benoît le Bestourné, nommée auparavant de
Saint-Bacche ou Bacque, fut donnée aux chanoines de la cathédrale
par le roi Henri Ier, avec celles de Saint-Étienne, de Saint-Julien
et de Saint-Séverin. Elle est appelée membre de l’Église N.-D. dans
un acte de l’an 1171, passé entre elle et les Hospitaliers de
Saint-Jean de Jérusalem, pour le règlement de leurs droits
respectifs. Elle avait des chanoines qui étaient institués par le
chapitre de Notre-Dame, auquel ils prêtaient serment de fidélité.»
(Guérard, _Cartulaire de l’Église Notre-Dame de Paris_, p. 134.)
[125] Ces deux bulles sont publiées dans le _Cartulaire de saint
Dominique_, t. II, p. 387 et 388.
[126] _Cartulaire de saint Dominique_, t. III (sous presse).
A Paris, comme à Rome, de nombreuses vocations religieuses ne tardèrent
pas à peupler la maison dominicaine. Les Frères étaient au nombre de
sept, quand ils vinrent de Prouille, en octobre 1217; ils étaient
trente, quinze mois plus tard, quand saint Dominique vint les visiter,
au commencement de 1219. Les nouvelles recrues étaient surtout de jeunes
étudiants, attirés à Saint-Jacques par la sainteté de leurs condisciples
dominicains, comme le Père Guerric de Metz, dont Étienne de Bourbon nous
raconte en ces termes charmants la vocation religieuse: A Paris, en
1218, par une paisible soirée d’automne, «un clerc veillait à sa fenêtre
d’étudiant, lorsque, tout à coup, il entend dans la rue chanter en
français une chanson qui disait:
Le temps s’en vait
Et rien n’ai fait;
Le temps s’en vient
Et ne fais rien.
Tout d’abord, il se prend à songer à la douceur de ce chant, puis au
sens des paroles, et réfléchissant qu’elles lui conviennent, il les
reçoit comme un message du ciel. Dès le lendemain, ce clerc qui était
riche, abandonnait ses biens et entrait dans l’Ordre des Prêcheurs. Son
nom était Guerric, et il fut le premier prieur des Frères de Metz, dont
il fonda le couvent.»
Dès lors, la maison de Paris devint pour l’Ordre un centre d’expansion,
et de même qu’en 1217, les religieux de Prouille et de Saint-Romain
avaient été distribués par saint Dominique entre les différentes
nations, Mathieu de France dispersa les siens dans les diverses
provinces françaises. Venu de Toulouse à Paris, après la mort de Simon
de Montfort, Pierre Seila en repartait en février 1220, avec plusieurs
frères de Saint-Jacques, pour fonder le couvent de Limoges, «où il
vieillit comme un prophète des anciens jours, honoré et respecté du
clergé et du peuple». La même année, l’archevêque de Reims, Albéric de
Humbert, et son successeur, Guillaume de Joinville, appelaient dans leur
ville les Prêcheurs de Paris; bientôt après, Frère Guerric quittait
Paris pour établir un couvent de son Ordre à Metz, dans sa maison
paternelle. L’année suivante, frère Guillaume conduisait à Poitiers un
nouvel essaim de religieux; et aussitôt, l’évêque et le chapitre de
cette ville leur donnaient et concédaient l’église de Saint-Christophe,
avec une treille, la place et le terrain qui en dépendaient. De son
côté, l’évêque d’Orléans, Manassès, un ancien ami de saint Dominique,
les appelait dans sa ville épiscocale et leur assignait l’église de
Saint-Germain, près des fortifications. Ainsi, la maison de
Saint-Jacques était devenue le noviciat dominicain de la France entière.
Le couvent de Bologne remplit le même rôle en Italie.