à «Dominique, prieur de Saint-Romain de Toulouse et à ses frères,
présents et à venir, ayant fait profession de vie régulière», Honorius
III prenait à jamais sous la protection de saint Pierre la maison de
Saint-Romain, avec tous ses biens, et confirmait le choix qu’avaient
fait les Prêcheurs de la règle de saint Augustin. Rendu d’après les
formules les plus solennelles, valable à perpétuité, ce privilège fut
signé par le Pape et par tous les cardinaux résidant à Rome. «Toutefois,
remarque avec raison le R. P. Balme, dans cet important document, il
n’est question ni de l’objet pour lequel saint Dominique fonde cet
institut, ni du nom qu’il désire et qui dira ce que dans sa pensée doit
être son œuvre, un Ordre de Frères Prêcheurs... Honorius III n’approuve
explicitement que l’Ordre canonial qui s’est formé récemment, selon la
règle de saint Augustin, dans l’église saint Romain de Toulouse[90].» Et
en effet, cet acte ne diffère en rien de ceux que le Saint-Siège avait
coutume de donner aux monastères particuliers qui sollicitaient
successivement sa protection. Lacordaire, dans sa _Vie de saint
Dominique_, attribue le caractère peu explicite de cet acte à
l’opposition de plusieurs membres de la Curie. «Il nous paraît probable
qu’il existait dans la cour pontificale une opposition à l’établissement
d’un Ordre apostolique, et que ce fut la cause du silence absolu de la
bulle principale sur le but de la nouvelle religion qu’elle
autorisait[91].»
[90] Balme, _op. cit._, t. II, p. 70 et suiv.
[91] Lacordaire, _op. cit._, p. 158.
Il semble qu’il faille chercher plutôt ailleurs la raison de ce silence.
C’était la première fois peut-être qu’on sollicitait la reconnaissance
d’un Ordre et non plus d’un couvent particulier. Sans doute, avant saint
Dominique, existaient, depuis des siècles, les deux grandes règles de
saint Benoît et de saint Augustin; mais s’il y avait des monastères,
suivant l’une et l’autre de ces observances, il n’y avait pas, à vrai
dire, un Ordre bénédictin ou augustin, si l’on entend par là des
collectivités de monastères, groupés non seulement dans l’obéissance à
une même règle, mais surtout sous l’autorité d’un chef suprême unique.
Même les observances, déjà assez centralisées, de Cluny et de Cîteaux
apparaissent comme des fédérations de maisons autonomes beaucoup plus
que comme des Ordres. Le Saint-Siège avait été prié de confirmer chaque
couvent particulier; on n’avait pas même pensé à lui demander un
privilège général pour une collection de monastères formant un ensemble
indivisible.
Saint Dominique, au contraire, avait demandé la confirmation du
Saint-Siège non seulement pour sa maison de Saint-Romain, mais encore
pour tout l’Ordre dont elle était le chef-lieu. C’était là une grande
nouveauté et il est possible que la chancellerie pontificale ait été
embarrassée, ne trouvant pas dans ses formulaires la rédaction qui
convenait à un acte aussi inaccoutumé. Elle se servit donc de la formule
ancienne, qui ne visait qu’un couvent spécial, et elle l’adressa au
couvent de Saint-Romain; mais, le lendemain même, pour dissiper toute
équivoque, le Pape, par un acte personnel, rédigé sans le secours du
formulaire, assurait au Bienheureux sa protection pour tous ses
compagnons, «champions de la foi et vraies lumières de l’Église», pour
leurs biens, enfin _pour tout l’Ordre_. Loin de contredire la première,
cette seconde bulle la précisait, en montrant que le Saint-Siège
entendait prendre sous sa protection un Ordre et non plus un couvent
isolé[92].
[92] Nous présentons cette explication comme une simple hypothèse.
Deux actes pontificaux apportèrent bientôt de nouveaux encouragements à
saint Dominique et à ses frères. Le 21 janvier 1217, Honorius III
félicitait «ces invincibles athlètes du Christ, armés du bouclier de la
foi et du casque du salut», du courage avec lequel «ils brandissaient
contre l’ennemi ce glaive plus pénétrant qu’une épée à deux tranchants,
le Verbe de Dieu»; il leur faisait un devoir de persévérer dans des
œuvres aussi salutaires et de continuer toujours «à prêcher la divine
parole à temps et à contre-temps, malgré tous les obstacles et toutes
les tribulations». Le 7 février, il rappelait une clause, déjà contenue
dans la grande bulle de décembre 1216, et il défendait de sortir de
l’Ordre sans la permission du prieur, à moins que l’on ne voulût
embrasser une observance plus austère[93].
[93] Balme, _op. cit._, t. II, p. 89.
Dominique passa à Rome tout le carême de 1217; il prêcha dans plusieurs
églises et, si l’on en croit une tradition assez ancienne, devant le
Pape lui-même et la cour pontificale. Un chroniqueur du quatorzième
siècle, Galvano Fiamma, le rapporte le premier en ces termes: «Saint
Dominique vint à Rome, et cette année-là, il interpréta dans le palais
apostolique les épîtres de saint Paul; d’où lui fut donné le titre de
Maître du Sacré Palais, qui passa ensuite à ses successeurs dans cette
charge; car Dominique était savant en philosophie et en théologie.»
Depuis, cette tradition s’est perpétuée dans l’Ordre; toutefois, sans
vouloir l’infirmer, nous devons faire remarquer qu’en n’en trouve nulle
trace dans les monuments les plus anciens des Frères Prêcheurs, les
écrits de Jourdain de Saxe et d’Humbert[94].
[94] Encore de nos jours, le Maître du Sacré Palais est toujours un
religieux de l’Ordre des Prêcheurs. «Il remplit le rôle de
théologien du Pape. Les sermons, les discours annuels, les oraisons
funèbres des princes catholiques, qui sont prononcés dans la
chapelle pontificale, sont soumis au préalable à son examen. Il a
une juridiction spéciale sur l’impression, l’introduction et la mise
en vente à Rome des livres et des imprimés; tout livre imprimé à
Rome, doit avoir son _imprimatur_. Il est de droit consulteur des
congrégations de l’Inquisition, de l’Index, des Rites, etc.»
(Moroni, _Dizionario di erudizione storico-ecclesiastica_, t. XLI,
p. 200.)
Une tradition plus ancienne, puisqu’elle est rapportée, dès 1240, par
Humbert et qu’on la retrouve, vers le milieu du treizième siècle, dans
les écrits de Thierry d’Apolda, Constantin d’Orvieto et Étienne de
Salagnac, place en cette année 1217 la vision symbolique qu’eut le
bienheureux dans la basilique Vaticane. «Une nuit que saint Dominique
priait en la présence du Seigneur, dans l’église de Saint-Pierre, pour
la conservation et l’extension de l’Ordre, la main du Très-Haut se posa
sur lui. Tout à coup, dans une vision, lui apparurent les glorieux
princes des apôtres, Pierre et Paul; ils se dirigèrent vers lui: Pierre
lui remit un bâton et Paul un livre et ils lui dirent: «Va, prêche,
puisque Dieu t’a choisi pour ce ministère!» et en même temps, il voyait
ses disciples se répandre, deux à deux, par le monde, pour
l’évangéliser[95].»
[95] _Acta SS._, 4 août.--Actes de Bologne.
Pendant ce séjour à Rome, saint Dominique vécut dans une grande intimité
avec le cardinal évêque d’Ostie, Hugolin, qui, devenu l’un des grands
Papes de l’Église, sous le nom de Grégoire IX, devait le canoniser. «Il
y a seize ans, déposait Frère Guillaume de Montferrat dans l’enquête de
canonisation de 1233[96], le Pape actuel, qui était alors évêque
d’Ostie, m’offrit chez lui l’hospitalité. En ces jours-là, Frère
Dominique, qui était à la Curie, visitait souvent le seigneur évêque.
Cela me donna l’occasion de le connaître, sa fréquentation me plut et je
me mis à l’aimer. Bien souvent, nous traitions ensemble des choses de
notre salut et de celui du prochain.»
[96] _Ibidem_.
Chez le cardinal, Dominique rencontra saint François, et ainsi
s’accentua l’amitié qui unissait déjà les deux Saints. L’un des
disciples de saint François, Thomas de Celano, nous a rapporté l’un des
pieux entretiens qui eurent lieu entre eux et le cardinal Hugolin: «Un
jour, raconte-t-il, les deux grands flambeaux de l’univers, Dominique et
François, étaient avec le seigneur d’Ostie et conversaient ensemble des
choses divines. Tout à coup, l’évêque émet cette réflexion: «Dans la
primitive Église, les pasteurs étaient pauvres et serviteurs dévoués des
âmes, non par cupidité, mais par charité. Pourquoi ne faisons-nous pas
de vos Frères des prélats et des pontifes? ils seraient supérieurs aux
autres par la doctrine et par l’exemple.» Là-dessus, une vraie lutte
s’engage entre les deux saints. Ils se pressent et s’exhortent
mutuellement à répondre; car chacun d’eux est pour l’autre le premier.
Enfin, l’humilité triomphe chez François, en l’empêchant de commencer,
elle triomphe également chez Dominique, qui obéit par modestie et dit à
l’évêque: «Seigneur, s’ils comprennent, mes Frères doivent s’estimer en
bonne place. Jamais, autant que je le pourrai, je ne souffrirai qu’ils
acceptent la moindre dignité ecclésiastique.» A son tour, le bienheureux
François s’inclinant devant l’évêque, lui dit: «Seigneur, mes Frères
sont appelés Mineurs pour qu’ils n’aient pas la prétention de devenir
plus grands (Majeurs); car leur vocation leur enseigne à se tenir _in
plano_ et à suivre les traces de l’humilité du Christ, de telle sorte
qu’ensuite, dans l’assemblée des Saints, ils soient exaltés plus que
personne. Si vous voulez qu’ils produisent des fruits abondants dans
l’Église de Dieu, gardez-les dans leur vocation, et s’il le faut,
ramenez-les à l’humilité, même malgré eux. Père, je vous en prie: de
peur qu’ils ne deviennent d’autant plus orgueilleux qu’ils sont pauvres,
ne permettez pas qu’ils s’élèvent à aucune prélature.» Ces réponses
données, le seigneur d’Ostie, tout édifié de les avoir entendues, rendit
à Dieu de grandes actions de grâce.» Nous avons donné en entier le récit
de cet entretien, parce qu’il nous découvre la vertu, la simplicité et
le zèle de ces trois grands chrétiens qui, liés d’une sainte amitié, ont
si bien travaillé, chacun à sa manière, à l’exaltation de Dieu et de
l’Église, dans la première moitié du treizième siècle, saint Dominique,
saint François et Grégoire IX!
Dominique quitta Rome après les fêtes de Pâques 1217; un mois après,
nous le trouvons en effet, en Languedoc, apposant sa signature à un acte
d’arbitrage en faveur de Prouille. Après avoir passé les Alpes, au col
du mont Genèvre, et le Rhône au Pont-Saint-Esprit, avoir vu, à Agde,
l’évêque Thedisius, à Narbonne, l’archevêque Arnaud Amalric, auquel il
apportait une lettre pontificale, et à Carcassonne, Simon de Montfort,
saint Dominique convoqua de nouveau ses religieux à Prouille. Ce fut le
15 août 1217 que se tint cette nouvelle assemblée; elle fut encore plus
importante que celle de l’année précédente. Il ne s’agissait plus de
savoir sous quelle règle on vivrait; on allait choisir l’orientation qui
serait donnée à l’Ordre définitivement fondé.
En dépit du zèle qu’il avait montré, pendant ses dix ans de mission,
saint Dominique n’avait pas obtenu dans le comté de Toulouse les
résultats qu’il avait espérés. Malgré les prédications, la croisade, les
mesures de rigueur, l’hérésie était toujours redoutable; bien plus,
écrasée un moment, en 1213, à la bataille de Muret, elle reprenait
l’offensive depuis 1215. Le concile du Latran avait excepté de la
confiscation les biens personnels de la comtesse, femme de Raymond VI et
sœur du roi d’Aragon, parce que «l’opinion publique rendait bon
témoignage de sa vertu et de la pureté de sa foi[97]». Tout en
confirmant aux croisés la possession des terres qui étaient en leur
pouvoir, le concile leur interdisait d’en conquérir de nouvelles et
plaçait sous séquestre une partie du comté de Toulouse, pour le remettre
plus tard au fils de Raymond VI, s’il renonçait aux errements de son
père.
[97] Labbe, _Concilia_, t. XI, pars I, p. 233, citant Pierre de Vaux
de Cernay, _op. cit._, 83.
Inspirées par une sage modération, ces décisions avaient été
interprétées par les Albigeois, soit comme un désaveu infligé par
l’Église universelle à la croisade et à Simon de Montfort, soit comme un
acte de faiblesse; et aussitôt une grande partie du midi de la France
s’était soulevée. Avignon, Saint-Gilles, Beaucaire, Tarascon avaient
chassé les envahisseurs, Marseille s’était révoltée contre son évêque,
et au milieu d’une procession solennelle ses habitants avaient foulé aux
pieds le crucifix et même le Saint Sacrement. De la Provence,
l’insurrection gagnait les Cévennes, et laissant la ville de Toulouse
toute frémissante, Simon avait dû aller guerroyer aux environs de
Viviers[98]. Le Saint-Siège s’était ému à ces nouvelles et, dès le mois
de janvier 1217, Honorius III avait pris une série de mesures pour
ranimer la foi en Languedoc; ce fut alors qu’il envoya aux Prêcheurs ses
exhortations et ses félicitations, par sa bulle du 21 janvier 1217.
D’autre part, il faisait appel à de nouveaux missionnaires et, le 19
janvier, il engageait l’Université de Paris à envoyer plusieurs de ses
docteurs dans le comté de Toulouse, pour y soutenir des controverses
contre les hérétiques. Enfin, par une bulle datée du même jour, il
envoyait le cardinal des Saints Jean et Paul en légation dans les
provinces d’Embrun, Aix, Arles, Vienne, Narbonne, Auch, et dans les
diocèses de Mende, Clermont, Limoges, Rodez, Alby, Cahors, Périgueux et
Agen, en le chargeant de pacifier ces pays, de nouveau ravagés par les
hérétiques[99].
[98] Pour tous ces faits, cf. _Histoire du Languedoc_, t. VI, _pass._
[99] Potthast, _op. cit._, nºs 5424 et 5437.
Le légat eut sa première entrevue avec Simon de Montfort sur les bords
du Rhône, près de Viviers; les hérétiques serraient de si près les
croisés que, reconnaissant le cardinal, dans l’armée de Simon, ils
lancèrent sur lui plusieurs traits d’arbalète et tuèrent l’un de ses
hommes. Pendant que Montfort était ainsi retenu sur les bords du Rhône,
les Toulousains se révoltaient et, le 1er septembre 1217, Raymond VI
rentrait dans la capitale de ses États; l’évêque Foulques était obligé
d’en sortir et, le 1er octobre, Simon de Montfort en commençait le
siège. Ce fut pendant cette recrudescence des forces hérétiques, au
moment où tout semblait compromis du côté des croisés, que Dominique
présida la seconde assemblée de Prouille; elle s’ouvrit le 15 août,
quinze jours à peine avant la restauration de Raymond VI.
On s’explique que dans de pareilles circonstances, saint Dominique se
soit laissé aller à un mouvement de découragement, qui devait,
d’ailleurs, tourner à la plus grande gloire de son Ordre. Il lui sembla
que l’œuvre de la Prédication avait échoué en Languedoc, puisque, au
bout de dix ans, elle assistait à un nouveau triomphe de l’albigéisme,
et que depuis son arrivée, il n’avait pu réunir autour de lui que
dix-sept hommes de bonne volonté. Comme saint Bernard il désespéra de ce
pays et le maudit. Il adressa un discours attristé à l’assistance qui
remplissait l’église de Prouille, et le termina par ces paroles sévères:
«Depuis bien des années, je vous exhorte inutilement, avec douceur, en
vous prêchant, en priant et pleurant. Mais, selon le proverbe de mon
pays, «là où la bénédiction ne peut rien, le bâton peut quelque chose».
Voilà que nous exciterons contre vous les princes et les prélats, qui,
hélas! armeront contre cette terre les nations et les royaumes, et
beaucoup périront par le glaive, les terres seront ravagées, les murs
renversés, et vous, ô douleur! vous serez réduits en servitude; et ainsi
pourra le bâton là où n’ont rien pu la bénédiction et la douceur[100].»
Après avoir fait ces adieux au Languedoc, il reçut de nouveau
l’obédience des frères et leur exposa les grands projets qu’il avait
conçus pour l’extension de l’Ordre. Puisque le comté de Toulouse les
repousse, ils auront le monde entier comme champ d’action. Se servant
des paroles mêmes du Sauveur: «Allez, leur dit-il, dans le monde entier,
prêchez l’Évangile à toute créature! Vous n’êtes encore qu’une petite
troupe, mais j’ai déjà formé dans mon cœur le projet de vous disperser;
vous n’habiterez plus longtemps ensemble dans cette maison.» «Il savait,
ajoute Humbert de Romans, que toute semence dispersée, fructifie,
entassée, se corrompt.»
[100] Lacordaire, _op. cit._, p. 171.
Toutefois, avant de disperser ses Frères, Dominique voulut resserrer les
liens qui les unissaient; il les pria de se choisir un chef et ils
nommèrent pour abbé l’un d’eux, Mathieu de France. On peut se demander
pourquoi il fit procéder à cette élection, alors que lui-même restait le
maître incontesté de l’Ordre qu’il venait de fonder. Était-ce pour se
donner comme un coadjuteur et faciliter, après sa mort, la transmission
de l’autorité, si nécessaire aux débuts de toute institution? Constantin
d’Orvieto attribue cette décision à une autre raison: «Son intention,
dit-il, était d’assurer en temps opportun la réalisation d’un projet
qu’il ne cessait de nourrir en son cœur, l’évangélisation des peuples
infidèles[101].» Comme saint François allant prêcher le soudan d’Égypte,
saint Dominique voulait depuis longtemps aller chez les barbares, il le
déclarait à Guillaume de Montferrat, chez le cardinal Hugolin[102], et
d’ailleurs, en quittant Osma, n’avait-il pas désiré accompagner son
évêque Didace chez les Cumans? En attendant, il n’abdiquait pas la
suprématie, puisqu’il se réservait le droit de correction, même sur la
personne de l’abbé général que les Prêcheurs venaient d’élire; en
réalité, il restait le vrai, le seul chef de l’Ordre.
[101] _Acta SS._, 4 août.
[102] _Ibidem_.--_Actes de Bologne_.
Il procéda ensuite à la dispersion de ses religieux. Ce n’est pas sans
une réelle émotion qu’on lit, dans les chroniques dominicaines, le récit
de cette scène. Dominique n’a autour de lui que dix-sept compagnons,
recrutés péniblement après dix ans de travaux apostoliques; tout autre
aurait pu désespérer en mesurant à la grandeur de l’effort la médiocrité
des résultats, à l’immensité du but nouveau à poursuivre, la faiblesse
des moyens; mais lui n’hésite pas et solennellement, il partage le monde
entre ses compagnons! Quatre d’entre eux, Pierre de Madrid, Michel de
Uzéro, Dominique de Ségovie, Suéro de Gomez retourneront en Espagne; un
groupe plus important, composé de Mannès, le propre frère du
Bienheureux, Michel de Fabra, Bertrand de Garrigue, Laurent
d’Angleterre, Jean de Navarre, le convers Odéric, ira à Paris, sous la
conduite de l’abbé Mathieu de France; Pierre Seila et Thomas resteront à
Saint-Romain de Toulouse; Noël et Guillaume Claret garderont la
direction des sœurs de Prouille; enfin, lui-même choisit pour résidence
et pour capitale de l’Ordre le centre même de l’unité catholique, Rome,
et il y emmène avec lui Étienne de Metz.
Le plan une fois élaboré, il fallait le mettre à exécution; le Saint y
fut aidé tout d’abord par l’arrivée de plusieurs recrues. Peu de temps
après l’assemblée de Prouille, dans l’automne de 1217, il reçut quatre
nouvelles professions, celles d’Arnaud de Toulouse, de Romée de Llivia
qui devait atteindre à la sainteté, de Pons de Samatan, enfin de Raymond
du Fauga, de l’illustre maison des comtes de Miramont, qui, treize ans
plus tard, devait succéder à Foulques sur le siège épiscopal de
Toulouse. Ce fut peut-être pour former ces novices que saint Dominique
resta encore quelques mois en Languedoc.
Il en profita pour prendre ses dernières mesures. Le 13 décembre, tandis
que Simon de Montfort assiégeait Toulouse, il obtint de lui une nouvelle
sauvegarde pour tous les biens dominicains des sénéchaussées de
Carcassonne et d’Agen. Il régla à l’amiable avec Foulques le différend
qui s’était élevé entre eux, au sujet des dîmes paroissiales que
l’évêque voulait retirer aux Prêcheurs (13 septembre 1217). Enfin, il
sollicita du Saint-Siège de nouvelles marques de sa protection. En se
répandant en Espagne, en France et en Italie, les religieux allaient se
trouver bien isolés; pour la création de leurs couvents, ils auraient à
compter avec les ordinaires et dignitaires ecclésiastiques, à craindre
parfois leur malveillance. Saint Dominique obtint pour eux des lettres
pontificales de recommandation. Le 11 février 1218[103], Hononius III
adressa à tous les archevêques, évêques, abbés et prieurs, une bulle
pour demander leur bienveillance «en faveur de l’Ordre des Frères
Prêcheurs», et les prier «de les aider dans leurs besoins», de seconder
de toute manière «le ministère si utile» qu’ils allaient remplir. Enfin,
le Pape assura à saint Dominique et aux siens une demeure stable à Rome,
en leur assignant, sur la voie Appienne, l’antique église de Saint-Sixte
avec le couvent qui y était annexé.
[103] Balme, _op. cit._, t. II, p. 156.
Dès lors, l’Ordre était organisé avec son centre à Rome et ses divisions
provinciales; il ne lui restait plus qu’à multiplier ses monastères et à
s’étendre. Il cessait vraiment d’être une congrégation particulière du
diocèse de Toulouse, pour devenir un Ordre universel. Aussi, dès le mois
de décembre 1217, Dominique quitta ces plaines du Lauraguais, théâtre de
son apostolat, la colline de Fanjeaux où il avait si longtemps exercé le
ministère, le couvent de Prouille, où il avait réuni sa première
communauté, le cloître de Saint-Romain, berceau de son Ordre, et il alla
à Rome prendre la direction générale des Prêcheurs répandus dans le
monde.
CHAPITRE V
SAINT DOMINIQUE, MAÎTRE GÉNÉRAL DE L’ORDRE.
La légende s’est donné libre carrière au sujet de ce nouveau voyage de
saint Dominique à Rome. Plusieurs couvents dominicains ont revendiqué
l’honneur d’avoir été fondés par le Saint lui-même, et lui ont fait
accomplir, pour en arriver là, des voyages aussi fantastiques
qu’imaginaires. D’après Malvenda, il aurait établi un couvent à Venise,
et y aurait dédié une chapelle à Notre-Dame du Rosaire; il serait allé
ensuite à Padoue et même à Spalato, en Dalmatie. D’après Jean de Réchac,
c’est par la Suisse et le Tyrol qu’il se serait rendu du Toulousain à
Rome. Les Bollandistes n’ont pas eu de peine à démontrer le caractère
légendaire de ces récits[104]. En réalité, après avoir passé les Alpes,
saint Dominique s’arrêta à Milan, où il fut reçu par les chanoines
réguliers de Saint-Nazaire; de là, il se rendit à Bologne, dont
l’Université l’attirait; enfin, dans les derniers jours de janvier 1218,
il arriva à Rome, accompagné de cinq religieux, Étienne de Metz, son
ancien compagnon, et quatre nouvelles recrues, les Frères Othon, Henri,
Albert et Grégoire.
[104] _Acta SS._, 4 août.
Venant établir l’Ordre des Prêcheurs dans la Ville Éternelle, il se
livra plus que jamais à la prédication. «Il exerça avec ferveur,
dévotion et humilité, cet office pour lequel il avait été choisi de Dieu
et institué par le Saint-Siège; et cela, sur le principal théâtre de
l’autorité apostolique. La grâce divine était sur ses lèvres et le
Seigneur parlait par sa bouche. On était avide de l’entendre[105].»
Thierry d’Apolda mentionne les sermons qu’il donna dans l’église
Saint-Marc, au pied du Capitole[106].
[105] _Acta SS._, t. I Aug. p. 574.
[106] _Ibidem_.
Il accomplissait en même temps les plus pénibles œuvres de miséricorde;
les prisonniers surtout l’attiraient, comme ils devaient, dans la suite,
attirer saint Vincent de Paul: «Presque chaque jour, il faisait le tour
de la ville, pour visiter les emmurés[107], et il leur prodiguait les
paroles de salut.» Bientôt le peuple fut touché par son zèle apostolique
et sa charité; on le vénérait comme un saint; on faisait des reliques de
ce qui lui avait appartenu; «on coupait subrepticement des morceaux de
son manteau, si bien qu’il tombait à peine jusqu’à ses genoux[108].» Les
cardinaux le comblaient des témoignages de leur respect, et le Pape
lui-même voulut, un jour, porter à la connaissance de tous par une
lettre solennelle, un miracle que la voix publique attribuait au
Saint[109].
[107] D’après certains manuscrits, il s’agirait plutôt d’emmurées ou
recluses, C’est la leçon qu’a adoptée Lacordaire, dans sa _Vie de
saint Dominique_, p. 191.
[108] Lacordaire, _op. cit._, p. 186.
[109] Il dut y renoncer sur l’humble opposition que lui fit saint
Dominique.