Enfin, par une bulle datée du Vatican, le 22 décembre 1216, et adressée

à «Dominique, prieur de Saint-Romain de Toulouse et à ses frères,

présents et à venir, ayant fait profession de vie régulière», Honorius

III prenait à jamais sous la protection de saint Pierre la maison de

Saint-Romain, avec tous ses biens, et confirmait le choix qu’avaient

fait les Prêcheurs de la règle de saint Augustin. Rendu d’après les

formules les plus solennelles, valable à perpétuité, ce privilège fut

signé par le Pape et par tous les cardinaux résidant à Rome. «Toutefois,

remarque avec raison le R. P. Balme, dans cet important document, il

n’est question ni de l’objet pour lequel saint Dominique fonde cet

institut, ni du nom qu’il désire et qui dira ce que dans sa pensée doit

être son œuvre, un Ordre de Frères Prêcheurs... Honorius III n’approuve

explicitement que l’Ordre canonial qui s’est formé récemment, selon la

règle de saint Augustin, dans l’église saint Romain de Toulouse[90].» Et

en effet, cet acte ne diffère en rien de ceux que le Saint-Siège avait

coutume de donner aux monastères particuliers qui sollicitaient

successivement sa protection. Lacordaire, dans sa _Vie de saint

Dominique_, attribue le caractère peu explicite de cet acte à

l’opposition de plusieurs membres de la Curie. «Il nous paraît probable

qu’il existait dans la cour pontificale une opposition à l’établissement

d’un Ordre apostolique, et que ce fut la cause du silence absolu de la

bulle principale sur le but de la nouvelle religion qu’elle

autorisait[91].»

[90] Balme, _op. cit._, t. II, p. 70 et suiv.

[91] Lacordaire, _op. cit._, p. 158.

Il semble qu’il faille chercher plutôt ailleurs la raison de ce silence.

C’était la première fois peut-être qu’on sollicitait la reconnaissance

d’un Ordre et non plus d’un couvent particulier. Sans doute, avant saint

Dominique, existaient, depuis des siècles, les deux grandes règles de

saint Benoît et de saint Augustin; mais s’il y avait des monastères,

suivant l’une et l’autre de ces observances, il n’y avait pas, à vrai

dire, un Ordre bénédictin ou augustin, si l’on entend par là des

collectivités de monastères, groupés non seulement dans l’obéissance à

une même règle, mais surtout sous l’autorité d’un chef suprême unique.

Même les observances, déjà assez centralisées, de Cluny et de Cîteaux

apparaissent comme des fédérations de maisons autonomes beaucoup plus

que comme des Ordres. Le Saint-Siège avait été prié de confirmer chaque

couvent particulier; on n’avait pas même pensé à lui demander un

privilège général pour une collection de monastères formant un ensemble

indivisible.

Saint Dominique, au contraire, avait demandé la confirmation du

Saint-Siège non seulement pour sa maison de Saint-Romain, mais encore

pour tout l’Ordre dont elle était le chef-lieu. C’était là une grande

nouveauté et il est possible que la chancellerie pontificale ait été

embarrassée, ne trouvant pas dans ses formulaires la rédaction qui

convenait à un acte aussi inaccoutumé. Elle se servit donc de la formule

ancienne, qui ne visait qu’un couvent spécial, et elle l’adressa au

couvent de Saint-Romain; mais, le lendemain même, pour dissiper toute

équivoque, le Pape, par un acte personnel, rédigé sans le secours du

formulaire, assurait au Bienheureux sa protection pour tous ses

compagnons, «champions de la foi et vraies lumières de l’Église», pour

leurs biens, enfin _pour tout l’Ordre_. Loin de contredire la première,

cette seconde bulle la précisait, en montrant que le Saint-Siège

entendait prendre sous sa protection un Ordre et non plus un couvent

isolé[92].

[92] Nous présentons cette explication comme une simple hypothèse.

Deux actes pontificaux apportèrent bientôt de nouveaux encouragements à

saint Dominique et à ses frères. Le 21 janvier 1217, Honorius III

félicitait «ces invincibles athlètes du Christ, armés du bouclier de la

foi et du casque du salut», du courage avec lequel «ils brandissaient

contre l’ennemi ce glaive plus pénétrant qu’une épée à deux tranchants,

le Verbe de Dieu»; il leur faisait un devoir de persévérer dans des

œuvres aussi salutaires et de continuer toujours «à prêcher la divine

parole à temps et à contre-temps, malgré tous les obstacles et toutes

les tribulations». Le 7 février, il rappelait une clause, déjà contenue

dans la grande bulle de décembre 1216, et il défendait de sortir de

l’Ordre sans la permission du prieur, à moins que l’on ne voulût

embrasser une observance plus austère[93].

[93] Balme, _op. cit._, t. II, p. 89.

Dominique passa à Rome tout le carême de 1217; il prêcha dans plusieurs

églises et, si l’on en croit une tradition assez ancienne, devant le

Pape lui-même et la cour pontificale. Un chroniqueur du quatorzième

siècle, Galvano Fiamma, le rapporte le premier en ces termes: «Saint

Dominique vint à Rome, et cette année-là, il interpréta dans le palais

apostolique les épîtres de saint Paul; d’où lui fut donné le titre de

Maître du Sacré Palais, qui passa ensuite à ses successeurs dans cette

charge; car Dominique était savant en philosophie et en théologie.»

Depuis, cette tradition s’est perpétuée dans l’Ordre; toutefois, sans

vouloir l’infirmer, nous devons faire remarquer qu’en n’en trouve nulle

trace dans les monuments les plus anciens des Frères Prêcheurs, les

écrits de Jourdain de Saxe et d’Humbert[94].

[94] Encore de nos jours, le Maître du Sacré Palais est toujours un

religieux de l’Ordre des Prêcheurs. «Il remplit le rôle de

théologien du Pape. Les sermons, les discours annuels, les oraisons

funèbres des princes catholiques, qui sont prononcés dans la

chapelle pontificale, sont soumis au préalable à son examen. Il a

une juridiction spéciale sur l’impression, l’introduction et la mise

en vente à Rome des livres et des imprimés; tout livre imprimé à

Rome, doit avoir son _imprimatur_. Il est de droit consulteur des

congrégations de l’Inquisition, de l’Index, des Rites, etc.»

(Moroni, _Dizionario di erudizione storico-ecclesiastica_, t. XLI,

p. 200.)

Une tradition plus ancienne, puisqu’elle est rapportée, dès 1240, par

Humbert et qu’on la retrouve, vers le milieu du treizième siècle, dans

les écrits de Thierry d’Apolda, Constantin d’Orvieto et Étienne de

Salagnac, place en cette année 1217 la vision symbolique qu’eut le

bienheureux dans la basilique Vaticane. «Une nuit que saint Dominique

priait en la présence du Seigneur, dans l’église de Saint-Pierre, pour

la conservation et l’extension de l’Ordre, la main du Très-Haut se posa

sur lui. Tout à coup, dans une vision, lui apparurent les glorieux

princes des apôtres, Pierre et Paul; ils se dirigèrent vers lui: Pierre

lui remit un bâton et Paul un livre et ils lui dirent: «Va, prêche,

puisque Dieu t’a choisi pour ce ministère!» et en même temps, il voyait

ses disciples se répandre, deux à deux, par le monde, pour

l’évangéliser[95].»

[95] _Acta SS._, 4 août.--Actes de Bologne.

Pendant ce séjour à Rome, saint Dominique vécut dans une grande intimité

avec le cardinal évêque d’Ostie, Hugolin, qui, devenu l’un des grands

Papes de l’Église, sous le nom de Grégoire IX, devait le canoniser. «Il

y a seize ans, déposait Frère Guillaume de Montferrat dans l’enquête de

canonisation de 1233[96], le Pape actuel, qui était alors évêque

d’Ostie, m’offrit chez lui l’hospitalité. En ces jours-là, Frère

Dominique, qui était à la Curie, visitait souvent le seigneur évêque.

Cela me donna l’occasion de le connaître, sa fréquentation me plut et je

me mis à l’aimer. Bien souvent, nous traitions ensemble des choses de

notre salut et de celui du prochain.»

[96] _Ibidem_.

Chez le cardinal, Dominique rencontra saint François, et ainsi

s’accentua l’amitié qui unissait déjà les deux Saints. L’un des

disciples de saint François, Thomas de Celano, nous a rapporté l’un des

pieux entretiens qui eurent lieu entre eux et le cardinal Hugolin: «Un

jour, raconte-t-il, les deux grands flambeaux de l’univers, Dominique et

François, étaient avec le seigneur d’Ostie et conversaient ensemble des

choses divines. Tout à coup, l’évêque émet cette réflexion: «Dans la

primitive Église, les pasteurs étaient pauvres et serviteurs dévoués des

âmes, non par cupidité, mais par charité. Pourquoi ne faisons-nous pas

de vos Frères des prélats et des pontifes? ils seraient supérieurs aux

autres par la doctrine et par l’exemple.» Là-dessus, une vraie lutte

s’engage entre les deux saints. Ils se pressent et s’exhortent

mutuellement à répondre; car chacun d’eux est pour l’autre le premier.

Enfin, l’humilité triomphe chez François, en l’empêchant de commencer,

elle triomphe également chez Dominique, qui obéit par modestie et dit à

l’évêque: «Seigneur, s’ils comprennent, mes Frères doivent s’estimer en

bonne place. Jamais, autant que je le pourrai, je ne souffrirai qu’ils

acceptent la moindre dignité ecclésiastique.» A son tour, le bienheureux

François s’inclinant devant l’évêque, lui dit: «Seigneur, mes Frères

sont appelés Mineurs pour qu’ils n’aient pas la prétention de devenir

plus grands (Majeurs); car leur vocation leur enseigne à se tenir _in

plano_ et à suivre les traces de l’humilité du Christ, de telle sorte

qu’ensuite, dans l’assemblée des Saints, ils soient exaltés plus que

personne. Si vous voulez qu’ils produisent des fruits abondants dans

l’Église de Dieu, gardez-les dans leur vocation, et s’il le faut,

ramenez-les à l’humilité, même malgré eux. Père, je vous en prie: de

peur qu’ils ne deviennent d’autant plus orgueilleux qu’ils sont pauvres,

ne permettez pas qu’ils s’élèvent à aucune prélature.» Ces réponses

données, le seigneur d’Ostie, tout édifié de les avoir entendues, rendit

à Dieu de grandes actions de grâce.» Nous avons donné en entier le récit

de cet entretien, parce qu’il nous découvre la vertu, la simplicité et

le zèle de ces trois grands chrétiens qui, liés d’une sainte amitié, ont

si bien travaillé, chacun à sa manière, à l’exaltation de Dieu et de

l’Église, dans la première moitié du treizième siècle, saint Dominique,

saint François et Grégoire IX!

Dominique quitta Rome après les fêtes de Pâques 1217; un mois après,

nous le trouvons en effet, en Languedoc, apposant sa signature à un acte

d’arbitrage en faveur de Prouille. Après avoir passé les Alpes, au col

du mont Genèvre, et le Rhône au Pont-Saint-Esprit, avoir vu, à Agde,

l’évêque Thedisius, à Narbonne, l’archevêque Arnaud Amalric, auquel il

apportait une lettre pontificale, et à Carcassonne, Simon de Montfort,

saint Dominique convoqua de nouveau ses religieux à Prouille. Ce fut le

15 août 1217 que se tint cette nouvelle assemblée; elle fut encore plus

importante que celle de l’année précédente. Il ne s’agissait plus de

savoir sous quelle règle on vivrait; on allait choisir l’orientation qui

serait donnée à l’Ordre définitivement fondé.

En dépit du zèle qu’il avait montré, pendant ses dix ans de mission,

saint Dominique n’avait pas obtenu dans le comté de Toulouse les

résultats qu’il avait espérés. Malgré les prédications, la croisade, les

mesures de rigueur, l’hérésie était toujours redoutable; bien plus,

écrasée un moment, en 1213, à la bataille de Muret, elle reprenait

l’offensive depuis 1215. Le concile du Latran avait excepté de la

confiscation les biens personnels de la comtesse, femme de Raymond VI et

sœur du roi d’Aragon, parce que «l’opinion publique rendait bon

témoignage de sa vertu et de la pureté de sa foi[97]». Tout en

confirmant aux croisés la possession des terres qui étaient en leur

pouvoir, le concile leur interdisait d’en conquérir de nouvelles et

plaçait sous séquestre une partie du comté de Toulouse, pour le remettre

plus tard au fils de Raymond VI, s’il renonçait aux errements de son

père.

[97] Labbe, _Concilia_, t. XI, pars I, p. 233, citant Pierre de Vaux

de Cernay, _op. cit._, 83.

Inspirées par une sage modération, ces décisions avaient été

interprétées par les Albigeois, soit comme un désaveu infligé par

l’Église universelle à la croisade et à Simon de Montfort, soit comme un

acte de faiblesse; et aussitôt une grande partie du midi de la France

s’était soulevée. Avignon, Saint-Gilles, Beaucaire, Tarascon avaient

chassé les envahisseurs, Marseille s’était révoltée contre son évêque,

et au milieu d’une procession solennelle ses habitants avaient foulé aux

pieds le crucifix et même le Saint Sacrement. De la Provence,

l’insurrection gagnait les Cévennes, et laissant la ville de Toulouse

toute frémissante, Simon avait dû aller guerroyer aux environs de

Viviers[98]. Le Saint-Siège s’était ému à ces nouvelles et, dès le mois

de janvier 1217, Honorius III avait pris une série de mesures pour

ranimer la foi en Languedoc; ce fut alors qu’il envoya aux Prêcheurs ses

exhortations et ses félicitations, par sa bulle du 21 janvier 1217.

D’autre part, il faisait appel à de nouveaux missionnaires et, le 19

janvier, il engageait l’Université de Paris à envoyer plusieurs de ses

docteurs dans le comté de Toulouse, pour y soutenir des controverses

contre les hérétiques. Enfin, par une bulle datée du même jour, il

envoyait le cardinal des Saints Jean et Paul en légation dans les

provinces d’Embrun, Aix, Arles, Vienne, Narbonne, Auch, et dans les

diocèses de Mende, Clermont, Limoges, Rodez, Alby, Cahors, Périgueux et

Agen, en le chargeant de pacifier ces pays, de nouveau ravagés par les

hérétiques[99].

[98] Pour tous ces faits, cf. _Histoire du Languedoc_, t. VI, _pass._

[99] Potthast, _op. cit._, nºs 5424 et 5437.

Le légat eut sa première entrevue avec Simon de Montfort sur les bords

du Rhône, près de Viviers; les hérétiques serraient de si près les

croisés que, reconnaissant le cardinal, dans l’armée de Simon, ils

lancèrent sur lui plusieurs traits d’arbalète et tuèrent l’un de ses

hommes. Pendant que Montfort était ainsi retenu sur les bords du Rhône,

les Toulousains se révoltaient et, le 1er septembre 1217, Raymond VI

rentrait dans la capitale de ses États; l’évêque Foulques était obligé

d’en sortir et, le 1er octobre, Simon de Montfort en commençait le

siège. Ce fut pendant cette recrudescence des forces hérétiques, au

moment où tout semblait compromis du côté des croisés, que Dominique

présida la seconde assemblée de Prouille; elle s’ouvrit le 15 août,

quinze jours à peine avant la restauration de Raymond VI.

On s’explique que dans de pareilles circonstances, saint Dominique se

soit laissé aller à un mouvement de découragement, qui devait,

d’ailleurs, tourner à la plus grande gloire de son Ordre. Il lui sembla

que l’œuvre de la Prédication avait échoué en Languedoc, puisque, au

bout de dix ans, elle assistait à un nouveau triomphe de l’albigéisme,

et que depuis son arrivée, il n’avait pu réunir autour de lui que

dix-sept hommes de bonne volonté. Comme saint Bernard il désespéra de ce

pays et le maudit. Il adressa un discours attristé à l’assistance qui

remplissait l’église de Prouille, et le termina par ces paroles sévères:

«Depuis bien des années, je vous exhorte inutilement, avec douceur, en

vous prêchant, en priant et pleurant. Mais, selon le proverbe de mon

pays, «là où la bénédiction ne peut rien, le bâton peut quelque chose».

Voilà que nous exciterons contre vous les princes et les prélats, qui,

hélas! armeront contre cette terre les nations et les royaumes, et

beaucoup périront par le glaive, les terres seront ravagées, les murs

renversés, et vous, ô douleur! vous serez réduits en servitude; et ainsi

pourra le bâton là où n’ont rien pu la bénédiction et la douceur[100].»

Après avoir fait ces adieux au Languedoc, il reçut de nouveau

l’obédience des frères et leur exposa les grands projets qu’il avait

conçus pour l’extension de l’Ordre. Puisque le comté de Toulouse les

repousse, ils auront le monde entier comme champ d’action. Se servant

des paroles mêmes du Sauveur: «Allez, leur dit-il, dans le monde entier,

prêchez l’Évangile à toute créature! Vous n’êtes encore qu’une petite

troupe, mais j’ai déjà formé dans mon cœur le projet de vous disperser;

vous n’habiterez plus longtemps ensemble dans cette maison.» «Il savait,

ajoute Humbert de Romans, que toute semence dispersée, fructifie,

entassée, se corrompt.»

[100] Lacordaire, _op. cit._, p. 171.

Toutefois, avant de disperser ses Frères, Dominique voulut resserrer les

liens qui les unissaient; il les pria de se choisir un chef et ils

nommèrent pour abbé l’un d’eux, Mathieu de France. On peut se demander

pourquoi il fit procéder à cette élection, alors que lui-même restait le

maître incontesté de l’Ordre qu’il venait de fonder. Était-ce pour se

donner comme un coadjuteur et faciliter, après sa mort, la transmission

de l’autorité, si nécessaire aux débuts de toute institution? Constantin

d’Orvieto attribue cette décision à une autre raison: «Son intention,

dit-il, était d’assurer en temps opportun la réalisation d’un projet

qu’il ne cessait de nourrir en son cœur, l’évangélisation des peuples

infidèles[101].» Comme saint François allant prêcher le soudan d’Égypte,

saint Dominique voulait depuis longtemps aller chez les barbares, il le

déclarait à Guillaume de Montferrat, chez le cardinal Hugolin[102], et

d’ailleurs, en quittant Osma, n’avait-il pas désiré accompagner son

évêque Didace chez les Cumans? En attendant, il n’abdiquait pas la

suprématie, puisqu’il se réservait le droit de correction, même sur la

personne de l’abbé général que les Prêcheurs venaient d’élire; en

réalité, il restait le vrai, le seul chef de l’Ordre.

[101] _Acta SS._, 4 août.

[102] _Ibidem_.--_Actes de Bologne_.

Il procéda ensuite à la dispersion de ses religieux. Ce n’est pas sans

une réelle émotion qu’on lit, dans les chroniques dominicaines, le récit

de cette scène. Dominique n’a autour de lui que dix-sept compagnons,

recrutés péniblement après dix ans de travaux apostoliques; tout autre

aurait pu désespérer en mesurant à la grandeur de l’effort la médiocrité

des résultats, à l’immensité du but nouveau à poursuivre, la faiblesse

des moyens; mais lui n’hésite pas et solennellement, il partage le monde

entre ses compagnons! Quatre d’entre eux, Pierre de Madrid, Michel de

Uzéro, Dominique de Ségovie, Suéro de Gomez retourneront en Espagne; un

groupe plus important, composé de Mannès, le propre frère du

Bienheureux, Michel de Fabra, Bertrand de Garrigue, Laurent

d’Angleterre, Jean de Navarre, le convers Odéric, ira à Paris, sous la

conduite de l’abbé Mathieu de France; Pierre Seila et Thomas resteront à

Saint-Romain de Toulouse; Noël et Guillaume Claret garderont la

direction des sœurs de Prouille; enfin, lui-même choisit pour résidence

et pour capitale de l’Ordre le centre même de l’unité catholique, Rome,

et il y emmène avec lui Étienne de Metz.

Le plan une fois élaboré, il fallait le mettre à exécution; le Saint y

fut aidé tout d’abord par l’arrivée de plusieurs recrues. Peu de temps

après l’assemblée de Prouille, dans l’automne de 1217, il reçut quatre

nouvelles professions, celles d’Arnaud de Toulouse, de Romée de Llivia

qui devait atteindre à la sainteté, de Pons de Samatan, enfin de Raymond

du Fauga, de l’illustre maison des comtes de Miramont, qui, treize ans

plus tard, devait succéder à Foulques sur le siège épiscopal de

Toulouse. Ce fut peut-être pour former ces novices que saint Dominique

resta encore quelques mois en Languedoc.

Il en profita pour prendre ses dernières mesures. Le 13 décembre, tandis

que Simon de Montfort assiégeait Toulouse, il obtint de lui une nouvelle

sauvegarde pour tous les biens dominicains des sénéchaussées de

Carcassonne et d’Agen. Il régla à l’amiable avec Foulques le différend

qui s’était élevé entre eux, au sujet des dîmes paroissiales que

l’évêque voulait retirer aux Prêcheurs (13 septembre 1217). Enfin, il

sollicita du Saint-Siège de nouvelles marques de sa protection. En se

répandant en Espagne, en France et en Italie, les religieux allaient se

trouver bien isolés; pour la création de leurs couvents, ils auraient à

compter avec les ordinaires et dignitaires ecclésiastiques, à craindre

parfois leur malveillance. Saint Dominique obtint pour eux des lettres

pontificales de recommandation. Le 11 février 1218[103], Hononius III

adressa à tous les archevêques, évêques, abbés et prieurs, une bulle

pour demander leur bienveillance «en faveur de l’Ordre des Frères

Prêcheurs», et les prier «de les aider dans leurs besoins», de seconder

de toute manière «le ministère si utile» qu’ils allaient remplir. Enfin,

le Pape assura à saint Dominique et aux siens une demeure stable à Rome,

en leur assignant, sur la voie Appienne, l’antique église de Saint-Sixte

avec le couvent qui y était annexé.

[103] Balme, _op. cit._, t. II, p. 156.

Dès lors, l’Ordre était organisé avec son centre à Rome et ses divisions

provinciales; il ne lui restait plus qu’à multiplier ses monastères et à

s’étendre. Il cessait vraiment d’être une congrégation particulière du

diocèse de Toulouse, pour devenir un Ordre universel. Aussi, dès le mois

de décembre 1217, Dominique quitta ces plaines du Lauraguais, théâtre de

son apostolat, la colline de Fanjeaux où il avait si longtemps exercé le

ministère, le couvent de Prouille, où il avait réuni sa première

communauté, le cloître de Saint-Romain, berceau de son Ordre, et il alla

à Rome prendre la direction générale des Prêcheurs répandus dans le

monde.

CHAPITRE V

SAINT DOMINIQUE, MAÎTRE GÉNÉRAL DE L’ORDRE.

La légende s’est donné libre carrière au sujet de ce nouveau voyage de

saint Dominique à Rome. Plusieurs couvents dominicains ont revendiqué

l’honneur d’avoir été fondés par le Saint lui-même, et lui ont fait

accomplir, pour en arriver là, des voyages aussi fantastiques

qu’imaginaires. D’après Malvenda, il aurait établi un couvent à Venise,

et y aurait dédié une chapelle à Notre-Dame du Rosaire; il serait allé

ensuite à Padoue et même à Spalato, en Dalmatie. D’après Jean de Réchac,

c’est par la Suisse et le Tyrol qu’il se serait rendu du Toulousain à

Rome. Les Bollandistes n’ont pas eu de peine à démontrer le caractère

légendaire de ces récits[104]. En réalité, après avoir passé les Alpes,

saint Dominique s’arrêta à Milan, où il fut reçu par les chanoines

réguliers de Saint-Nazaire; de là, il se rendit à Bologne, dont

l’Université l’attirait; enfin, dans les derniers jours de janvier 1218,

il arriva à Rome, accompagné de cinq religieux, Étienne de Metz, son

ancien compagnon, et quatre nouvelles recrues, les Frères Othon, Henri,

Albert et Grégoire.

[104] _Acta SS._, 4 août.

Venant établir l’Ordre des Prêcheurs dans la Ville Éternelle, il se

livra plus que jamais à la prédication. «Il exerça avec ferveur,

dévotion et humilité, cet office pour lequel il avait été choisi de Dieu

et institué par le Saint-Siège; et cela, sur le principal théâtre de

l’autorité apostolique. La grâce divine était sur ses lèvres et le

Seigneur parlait par sa bouche. On était avide de l’entendre[105].»

Thierry d’Apolda mentionne les sermons qu’il donna dans l’église

Saint-Marc, au pied du Capitole[106].

[105] _Acta SS._, t. I Aug. p. 574.

[106] _Ibidem_.

Il accomplissait en même temps les plus pénibles œuvres de miséricorde;

les prisonniers surtout l’attiraient, comme ils devaient, dans la suite,

attirer saint Vincent de Paul: «Presque chaque jour, il faisait le tour

de la ville, pour visiter les emmurés[107], et il leur prodiguait les

paroles de salut.» Bientôt le peuple fut touché par son zèle apostolique

et sa charité; on le vénérait comme un saint; on faisait des reliques de

ce qui lui avait appartenu; «on coupait subrepticement des morceaux de

son manteau, si bien qu’il tombait à peine jusqu’à ses genoux[108].» Les

cardinaux le comblaient des témoignages de leur respect, et le Pape

lui-même voulut, un jour, porter à la connaissance de tous par une

lettre solennelle, un miracle que la voix publique attribuait au

Saint[109].

[107] D’après certains manuscrits, il s’agirait plutôt d’emmurées ou

recluses, C’est la leçon qu’a adoptée Lacordaire, dans sa _Vie de

saint Dominique_, p. 191.

[108] Lacordaire, _op. cit._, p. 186.

[109] Il dut y renoncer sur l’humble opposition que lui fit saint

Dominique.

Saint Dominique · 第 5 / 12 段