Non moins dévoué que Foulques aux œuvres de saint Dominique, Simon de

Montfort fit de son côté un don important à «la Sainte Prédication»,

vers le mois de septembre 1214. Depuis le 28 juin, l’armée des croisés

assiégeait l’une des citadelles de l’hérésie, le château fort de

Casseneuil en Agenais; elle le prit et presque aussitôt Monfort en fit

don à saint Dominique. Cette acquisition dut accroître d’une manière

sensible les revenus de la mission, car, parlant des origines de son

Ordre, Jourdain de Saxe mentionne au premier rang de ses ressources, les

revenus de Casseneuil et de Fanjeaux.

Fort des encouragements que lui prodiguaient les évêques et les

chevaliers, à l’exemple de Foulques et de Simon, saint Dominique conçut

peu à peu le projet de donner plus de cohésion à son œuvre. Il y fut

aidé d’une manière toute particulière par l’évêque de Toulouse. Par un

acte de juillet 1215, Foulques institua canoniquement l’Ordre naissant

dans son diocèse, lui assignant pour mission de combattre

perpétuellement pour l’extension de l’orthodoxie et de la morale,

l’extirpation de l’hérésie et des mauvaises mœurs. «Comme l’ouvrier

mérite un salaire, et que le prédicateur de l’Évangile doit vivre de

l’Évangile», il lui assignait en même temps d’importants revenus, lui

cédant à jamais le sixième de toutes les dîmes paroissiales. La

concession était si importante que l’évêque eut soin de mentionner

l’approbation qu’avaient donnée à cet acte son chapitre et son clergé;

peut-être même ne se rendit-il pas un compte exact de l’étendue de sa

libéralité; car plus tard, il en négocia l’annulation avec saint

Dominique.

Jusqu’alors, la Sainte Prédication n’avait pas de demeure fixe. Comme le

Sauveur, Dominique envoyait ses disciples, deux à deux, de bourgade en

bourgade, et lui-même, hors de son presbytère, ne s’arrêtait que dans

les hôtelleries, quand ce n’était pas au bord des fontaines ou dans les

fossés des chemins[75]. Or, en 1219, survint un événement qui fixa les

destinées, jusqu’alors errantes, de la Prédication. A Toulouse, saint

Dominique s’était attaché un jeune homme, Pierre Seila, qui appartenait

à une famille de riches bourgeois, et dont le père avait rempli les

fonctions de viguier. Bientôt, cet ami se plaça plus étroitement sous sa

direction et décida d’entrer dans l’Ordre naissant; il partagea avec ses

frères le patrimoine, jusqu’alors indivis, et il abandonna à saint

Dominique tout ce qui lui revenait; c’était une propriété et plusieurs

immeubles[76]. Saint Dominique garda pour sa résidence une maison, sise

près du Château-Narbonnais, et, dès le mois d’avril, il y établit ses

frères. Ainsi fut fondé le premier couvent fixe des Frères Prêcheurs (25

avril 1219). «Tout aussitôt, dit Jourdain de Saxe, ils se mirent à vivre

en commun, à descendre de plus en plus dans l’humilité et à se conformer

aux pratiques de la vie religieuse.» C’est ce qui faisait dire plus tard

à Pierre Seila, devenu prieur du couvent de Limoges, «qu’il avait eu

l’honneur de recevoir l’Ordre chez lui avant qu’il eût été reçu lui-même

dans l’Ordre». Les Prêcheurs ne firent que passer dans la maison du

Château-Narbonnais; car l’année suivante, ils furent établis par

Foulques dans l’église de Saint-Romain.

[75] Enquêtes de Toulouse et de Bologne, _pass._ (_Acta SS._)

[76] Balme, _op cit._, t. I, p. 500. On savait, depuis longtemps, que

le couvent dominicain de Toulouse, le premier des Prêcheurs, avait

été fondé vers 1216. Mais le P. Balme a pu préciser la date de cet

acte, important pour l’histoire de l’Ordre et de son fondateur, en

trouvant aux Archives Nationales l’instrument original de la

donation de Pierre Seila (cf. Arch. Nat. J, 321, nº 60). Il l’a

reproduite en _fac-similé_ dans son _Cartulaire_.

Mais cela ne suffisait pas au Bienheureux; il n’avait encore groupé

autour de lui qu’une douzaine de missionnaires, et déjà, il trouvait

trop étroites les limites d’un diocèse: il rêvait de fonder un Ordre qui

étendrait son action et ses ramifications sur l’Église universelle.

L’occasion semblait favorable: par une bulle du 19 avril 1213, le pape

Innocent III avait convoqué au Latran, pour le 1er novembre 1215, un

concile œcuménique qui délibérerait «sur la réforme de l’Église

universelle, la correction des mœurs, l’extinction de l’hérésie,

l’affermissement de la foi[77]». L’œuvre de saint Dominique ne

répondait-elle pas aux questions que le concile devait résoudre?

N’avait-elle pas cherché à défendre les bonnes mœurs et la foi contre

l’hérésie? et à ce propos, ne méritait-elle pas l’approbation

pontificale? Saint Dominique se prépara donc à faire avec son évêque le

voyage de Rome. Il confia la direction de son nouveau couvent de

Toulouse au plus austère de ses frères, Bertrand de Garrigue, «homme de

grande sainteté, d’une rigueur inexorable pour lui-même, mortifiant sa

chair avec dureté et portant gravée en toute sa personne l’image du

bienheureux Père, dont il avait partagé les travaux, les veillées, les

pénitences et les nombreux actes de vertu[78].» Il dut arriver à Rome

avant l’ouverture du concile; car l’assemblée ne tint sa première

session publique que le 11 novembre et, dès le 8 octobre, Innocent III

prenait sous sa protection le monastère de Prouille, par une bulle

évidemment sollicitée par le Saint.

[77] Potthast, _Regesta pontificum Romanorum_, nº 4706.--Mansi

_Concilia_, XXII, 960.

[78] Thierry d’Apolda. (_Acta SS._, 4 août.)

Dès l’ouverture du concile, Innocent III sembla partager les idées de

saint Dominique; non content d’accorder la sauvegarde apostolique au

couvent de Prouille, il montra à l’assemblée du Latran la nécessité de

donner une attention toute particulière à la prédication et à la

controverse contre l’hérésie: «Nous devons être la lumière du monde; si

la lumière qui est en nous se change en ténèbres, combien épaisse sera

la nuit!» et par l’ignorance et la corruption du clergé, il montrait aux

évêques «la religion avilie, la justice foulée aux pieds, l’hérésie

triomphante, le schisme insolent». De son côté, adoptant entièrement les

vues du Pape, le concile rendit un décret fort important sur la

prédication et le besoin urgent de la rendre plus active, plus savante

et partant plus efficace. «Parmi tout ce qui peut procurer le salut du

peuple chrétien, disent les Pères du concile, on sait que le pain de la

divine parole est surtout nécessaire. Or, en raison de leurs multiples

occupations, d’indispositions physiques, d’agressions hostiles, pour ne

pas dire du manque de science, défaut si fâcheux en un évêque et tout à

fait intolérable, il arrive fréquemment que les prélats ne suffisent pas

à annoncer la parole de Dieu, principalement dans des diocèses étendus.

C’est pourquoi, par cette constitution générale, nous leur ordonnons de

choisir des hommes aptes à remplir fructueusement l’office de la

prédication, lesquels, puissants en paroles et en œuvres, visiteront

avec sollicitude, à leur place, lorsque eux-mêmes en seront empêchés,

les peuples confiés à leurs soins, et les édifieront par la parole et

l’exemple. A ces hommes, on fournira largement ce dont ils auront

besoin, de peur que, faute de l’indispensable, ils ne soient contraints

d’abandonner leur mission à peine commencée[79].» On pourrait croire ce

décret inspiré directement par l’évêque de Toulouse: en instituant les

compagnons de saint Dominique, missionnaires dans son diocèse,

n’avait-il pas fait à l’avance ce que le concile ordonnait dans son

dixième canon?

[79] Labbe, _Concilia_, t. XI, pars I, p. 131.

La sainte Prédication, telle qu’elle fonctionnait dans le Toulousain,

répondait si bien aux vues du Pape et du concile, qu’elle semblait

devoir être approuvée sans difficulté et même encouragée. Mais, soit que

Dieu ait voulu éprouver son serviteur, soit qu’en ces circonstances,

l’Église n’ait pas voulu se départir de sa circonspection habituelle, il

n’en fut pas ainsi: «Le Pape, dit Bernard Gui, se montra difficile,

parce que l’office de la prédication appartenait aux hauts dignitaires

de l’Église de Dieu[80].» La conception de saint Dominique était en

effet trop hardie et trop nouvelle pour ne pas effrayer tout d’abord.

Une association de religieux, dont plusieurs ne seraient pas prêtres,

dégagés de tout ministère paroissial, exemptés de l’autorité de

l’ordinaire, et se consacrant uniquement à la prédication dans l’Église

universelle, pouvait inspirer les plus graves préventions. Le clergé

séculier était-il tombé si bas qu’on dût lui enlever ainsi le devoir le

plus important peut-être de sa charge, l’évangélisation des âmes? Et les

évêques eux-mêmes ne seraient-ils pas dépouillés de leur prérogative

essentielle de docteurs et de gardiens de la foi, le jour où des

missionnaires étrangers viendraient prêcher chez eux l’Évangile et

exercer à leur place l’apostolat? Pouvait-on enfin séparer le ministère

des âmes de la prédication et distinguer le docteur du pasteur?

[80] Bernard Gui, _Libellus de magistris Ordinis Prædicatorum_ (ap.

Martène et Durand, _Veterum scriptorum et monumentorum amplissima

collectio_, t. VI, p. 400).

D’ailleurs, en ces temps d’hérésie, bien loin de relâcher les liens de

la hiérarchie, il fallait les resserrer. Les Vaudois, les Patarins, les

Cathares, avaient développé l’esprit d’examen et, sous prétexte

d’inspiration personnelle, reconnu le droit de prêcher aux simples

laïques; aussi, le concile du Latran crut-il nécessaire de rendre un

décret contre les prédicateurs sans mandat: «parce que, dit-il, sous les

apparences de la piété, mais reniant la vertu, il en est qui s’arrogent

le droit de prêcher, bien que l’Apôtre ait écrit: «Comment

prêcheront-ils, s’ils ne sont envoyés?» Tout homme à qui cette fonction

aura été interdite, ou qui n’en aura pas reçu mission de l’autorité

épiscopale ou pontificale, s’il l’exerce en particulier ou en public,

sera frappé d’excommunication et d’autres peines compétentes, s’il ne

s’amende pas au plus tôt[81].»

[81] Labbe, _Concilia_, t. XI, pars I, p. 133 et suiv.

Enfin saint Dominique, rencontra un autre obstacle. Depuis Grégoire VII,

le clergé régulier avait pris dans l’Église une grande extension; une

multitude de couvents s’étaient formés. C’est alors que l’on vit

successivement apparaître les Gilbertins en Angleterre, les Chartreux en

Dauphiné, les Cisterciens, les Prémontrés, les Trinitaires en

France[82]. Cette efflorescence monastique avait l’inconvénient de

briser la cohésion du clergé régulier. Bientôt, dans la solitude de

leurs cellules, plusieurs religieux rêvèrent de quitter leur règle pour

en créer une nouvelle; c’était l’anarchie et l’indiscipline dans les

monastères. Le mal était déjà grave sous Innocent III, et cependant, ce

Pape confirma la création de deux nouveaux Ordres, les Trinitaires de

saint Jean de Matha, en 1198, et les Hospitaliers du Saint-Esprit, en

1208.

[82] Saint Jean Gualbert fonde l’Ordre de Vallombreuse en 1063, saint

Étienne l’Ordre de Grandmont en 1073, saint Bruno l’ordre des

Chartreux en 1084, Robert de Molesme l’Ordre cistercien en 1099,

Robert d’Arbrissel l’Ordre de Fontevrault en 1106; Guillaume de

Champeaux établit, vers la même époque, la congrégation des

chanoines réguliers de saint-Victor, saint Norbert l’Ordre des

Prémontés en 1120, saint Gilbert celui de Sempringham, en

Angleterre, en 1140, Viard, moine de la chartreuse de Loavigny,

celui du Val des Choux en 1180, saint Jean de Matha et saint Félix

de Valois, celui de la Trinité pour la Rédemption des captifs, en

1198. Enfin, Innocent III réorganisa, en 1208, l’Ordre des

Hospitaliers du Saint-Esprit, et confirma, en 1209, la règle donnée

aux Carmes par le patriarche de Jérusalem, Albert de Verceil.

Le concile universel du Latran voulut remédier à cet abus et il rendit

un décret énergique contre la multiplicité excessive des familles

religieuses: «De peur qu’une diversité exagérée de règles religieuses ne

produise la plus fâcheuse confusion dans l’Église, nous défendons que

qui que ce soit en introduise désormais de nouvelles. Celui qui voudra

embrasser la vie religieuse devra adopter une des règles déjà

approuvées. Pareillement, quiconque voudra fonder à nouveau une maison

conventuelle, devra prendre la règle et les institutions d’un des Ordres

déjà reconnus[83].»

[83] Sage décret, où l’inspiration du Saint-Esprit est évidente, et

qui pourrait s’appliquer à notre époque autant qu’au treizième

siècle!

Et lorsque le concile essayait ainsi d’arrêter la création d’Ordres

nouveaux, saint Dominique venait en proposer un au Pape et aux évêques!

Malgré ses instances réitérées et celles de Foulques, sa demande ne fut

pas accueillie. Plus tard, dans l’Ordre, se répandirent de pieuses

légendes d’après lesquelles des avertissements célestes auraient ramené

Innocent III à des dispositions plus favorables. «Une nuit, pendant son

sommeil, dit Constantin d’Orvieto, le Souverain Pontife aperçoit, dans

une vision toute divine, l’église du Latran comme disjointe et ébranlée.

Tremblant et attristé a ce spectacle, Innocent voit accourir Dominique

qui s’efforce, en s’y adossant, de soutenir l’édifice et de l’empêcher

de crouler. Cette merveille étonne tout d’abord le prudent et sage

pontife, mais il en saisit vite la signification et, sans plus tarder,

il loue le dessein de l’homme de Dieu et accueille gracieusement sa

demande. Il l’exhorte à retourner vers ses frères et après en avoir

délibéré ensemble, à choisir une règle déjà approuvée. Sur cette base,

ils pourront établir l’Ordre qu’ils veulent promouvoir, et saint

Dominique reviendra ensuite vers le Pape, dont il obtiendra certainement

la confirmation désirée[84].» Un demi-siècle après, l’historien

dominicain Bernard Gui se faisait encore l’écho de cette pieuse

tradition[85].

[84] _Acta SS._, 4 août.

[85] Bernard Gui, _op. cit._, _loco cit._ La légende de saint François

rapporte le même fait à propos de l’établissement de l’Ordre des

Mineurs.

Quoi qu’il en soit de ce récit, le concile du Latran se sépara dans les

derniers jours de 1215 et Innocent III mourut, le 17 juillet 1216, sans

que l’Ordre des Prêcheurs eût été confirmé. Saint Dominique revint de

Rome dans les premiers jours de 1216, n’apportant que le privilège du 8

octobre en faveur de Prouille. Or cet acte n’avait qu’un intérêt

secondaire: il ne s’adressait ni à l’Ordre tout entier, ni aux

Prédicateurs établis comme missionnaires diocésains à Toulouse, mais «au

prieur, aux Frères et aux religieuses du monastère de Prouille»; il ne

concernait que ce couvent et ses biens et ne pouvait être interprété

comme une reconnaissance, encore moins comme une confirmation de l’Ordre

nouveau.

Ce fut dans ce second séjour à Rome, pendant le concile du Latran, que

saint Dominique se lia d’amitié avec saint François. Tandis que le

chanoine d’Osma sollicitait l’approbation apostolique pour ses Prêcheurs

aussi savants qu’intrépides, pour «ces chiens du Seigneur[86]» qu’il

voulait lancer contre les loups de l’hérésie, le séraphique d’Assise en

faisait autant pour ses mystiques compagnons, pour ces contemplatifs qui

embrassaient dans un même amour la création tout entière et devaient

faire, par leurs naïves et touchantes effusions, tant de conversions

chez les simples. Une nuit, tandis qu’il priait à son ordinaire dans la

basilique de Saint-Pierre, saint Dominique eut une vision que Gérard de

Frachet nous rapporte en ces termes: «Il lui sembla apercevoir dans les

airs le Seigneur Jésus brandissant trois lances contre le monde. Tout

aussitôt la Vierge Marie se jette à ses genoux; elle le conjure de se

montrer miséricordieux pour ceux qu’il a rachetés, et de tempérer ainsi

la justice par la pitié. Son Fils lui répond: «Ne voyez-vous pas quels

outrages ils me prodiguent? ma justice ne peut laisser impunie d’aussi

grands maux!» Et sa Mère de répliquer: «Vous ne l’ignorez pas, mon Fils,

vous qui connaissez tout; voici un moyen de les ramener à vous: j’ai un

serviteur fidèle, envoyez-le vers eux leur annoncer votre parole, ils se

convertiront et vous chercheront, vous, le Sauveur de tous. Pour

l’aider, je lui donnerai un autre de mes serviteurs qui travaillera

comme lui.» Le Fils dit à sa Mère: «J’ai agréé votre face, montrez-moi

ceux que vous avez destinés à un tel office.» Et elle présente aussitôt

le bienheureux Dominique. «Il fera bien, dit le Seigneur, et avec zèle

ce que vous m’avez exposé.» Marie lui offre ensuite le bienheureux

François et le Sauveur le recommande de la même manière. A ce moment,

Dominique considère attentivement son compagnon que jusque-là il ne

connaissait pas; et le lendemain, trouvant dans une église celui qu’il a

vu la nuit, il se précipite vers lui et le serrant dans ses bras: «Tu

seras mon compagnon, tu seras avec moi, tenons-nous ensemble et nul

ennemi ne prévaudra contre nous.» Puis il lui confie la vision qu’il a

eue, et dès lors ils ne furent qu’un cœur et qu’une âme dans le Christ;

ce qu’ils prescrivirent à leurs enfants d’observer à jamais.» Touchant

récit, qui symbolise à merveille les destinées parallèles de ces deux

grands Ordres et leur dévotion commune pour la Mère de Dieu!

[86] C’est ainsi que l’on ne tarda pas à appeler les Prêcheurs, en

jouant sur les mots _Dominicani_ (dominicains) et _Domini canes_

(chiens du Seigneur).

«Le baiser de saint Dominique et de saint François s’est transmis de

génération en génération sur les lèvres de leur postérité, dit

Lacordaire dans une de ses belles pages. Une jeune amitié unit encore

aujourd’hui les Frères Prêcheurs aux Frères Mineurs... ils sont allés à

Dieu par les mêmes chemins, comme deux parfums précieux montent à l’aise

au même point du ciel. Chaque année, lorsque le temps ramène à Rome la

fête de saint Dominique, des voitures partent du couvent de

Sainte-Marie-sur-Minerve, où réside le général des Dominicains, et vont

chercher au couvent de l’Ara-Cœli, le général des Franciscains. Il

arrive, accompagné d’un grand nombre de ses frères. Les Dominicains et

les Franciscains, réunis sur deux lignes parallèles, se rendent au

maître-autel de la Minerve et, après s’être salués réciproquement, les

premiers vont au chœur, les seconds restent à l’autel, pour y célébrer

l’office de l’ami de leur père. Assis ensuite à la même table, ils

rompent ensemble le pain qui ne leur a jamais manqué depuis six siècles;

et le repas terminé, le chantre des Frères Mineurs et celui des Frères

Prêcheurs chantent de concert, au milieu du réfectoire, cette antienne:

«Le séraphique François et l’apostolique Dominique nous ont enseigné

votre loi, ô Seigneur.» L’échange de cette cérémonie se fait au couvent

de l’Ara-Cœli pour la fête de saint François; et quelque chose de pareil

a lieu par toute la terre, là où un couvent de Dominicains et un couvent

de Franciscains s’élèvent assez proches l’un de l’autre pour permettre à

leurs habitants de se donner un signe visible du pieux et héréditaire

amour qui les unit[87].»

[87] Lacordaire, _Vie de saint Dominique_, p. 133.

On trouverait bien, dans l’histoire ecclésiastique, des cas où

l’émulation de ces deux grands Ordres jumeaux est allée jusqu’à une

vraie rivalité; toutefois, l’ensemble de leur histoire vérifie la

belle description que fait Lacordaire de leur union fraternelle.

De retour en Languedoc, saint Dominique, loin de s’abandonner au

découragement, se mit à l’œuvre pour solliciter de nouveau l’approbation

qui venait de lui être refusée. Soit que le pape Innocent III lui en ait

lui-même donné le conseil, selon le pieux récit de Constantin d’Orvieto,

soit que lui-même ait compris la nécessité de faire disparaître le

principal obstacle qu’il eût rencontré, il s’efforça de mettre ses

projets en harmonie avec les vœux du concile. A peine arrivé à Toulouse,

il convoqua à Prouille tous ses compagnons. Seize Frères, d’après

Humbert, répondirent à cet appel, et, plus explicite que lui, Bernard

Gui nous donne leurs noms. C’étaient les Toulousains Pierre Seila et

Thomas, Mathieu de France, le Provençal Bertrand de Garrigue, Jean de

Navarre, Laurent d’Angleterre, Étienne de Metz, Oderic de Normandie,

convers, Guillaume Claret de Pamiers; enfin six Espagnols, Michel de

Fabra, Mannès, frère utérin de saint Dominique, Dominique le Petit,

Pierre de Madrid, Gomez et Michel de Uzéro. A cette liste, le R. P.

Balme ajoute avec raison les noms de Noël, prieur de Prouille, et de

Guillaume Raymond de Toulouse. Ainsi, ces premières assises de l’Ordre

ne comptaient que dix-sept religieux; c’était encore un petit troupeau,

mais, plein de confiance en sa mission et en son chef, il allait

prendre, dès lors, un développement aussi grand que rapide.

Pour se mettre d’accord avec les décisions du concile du Latran, et se

placer sous le couvert d’un Ordre ancien, l’assemblée adopta la règle de

saint Augustin[88]. Quelle fut la raison de ce choix? Il faut d’abord

remarquer que Dominique lui-même appartenait à l’Ordre augustin, en sa

qualité de chanoine régulier d’Osma; il est naturel que les Prêcheurs se

soient placés sous la discipline religieuse à laquelle appartenait déjà

leur maître. Mais ce qui la recommandait surtout, c’est qu’elle était

fort élastique, donnant une direction générale beaucoup plus qu’une

étroite réglementation. «Il fallait choisir une règle, dit Humbert de

Romans, qui n’offrît rien de contraire à ce qu’on voulait établir; or

c’est le propre de la règle de saint Augustin de ne contenir que des

préceptes spirituels.»--«Augustin, dit Étienne de Salagnac, a mis dans

sa règle un tel tempérament qu’elle ne va jamais à l’extrême. Ses

prescriptions ne sont ni multipliées, ni insuffisantes, ni obscures. Il

n’y a jamais lieu de recourir au Souverain Pontife pour qu’il les

modifie[89].» Les prescriptions de cette règle étaient si générales

qu’elles pouvaient s’adapter aux instituts monastiques les plus variés,

aux chanoines réguliers, aux Prémontrés, aux ermites. On pouvait y

insérer tous les règlements particuliers jugés nécessaires. «Le nouvel

Ordre exigeait des statuts spéciaux, touchant l’étude, la prédication,

la pauvreté»; or, avec la règle augustinienne, il était facile de les

ajouter. Ainsi, l’affiliation à l’Ordre de saint Augustin n’était en

réalité qu’un moyen détourné de fonder un Ordre nouveau, tout en

observant les prescriptions du concile; et, dans ces circonstances, nous

reconnaissons l’esprit éminemment pratique du saint.

[88] Balme, _op. cit._, t. II, p. 23.

[89] Humbert de Romans et Étienne de Salagnac, cités par Balme, _loc.

cit._

Après l’assemblée de Prouille, on pouvait recommencer les instances en

cour de Rome. Dominique se rendit une troisième fois auprès du Pape, en

août 1216. Comme la bulle de confirmation se fit attendre plusieurs

mois, il est à croire que l’affaire souffrit quelques lenteurs, soit que

la Curie examinât, avec sa prudence accoutumée, les constitutions, soit

même qu’elle fît des observations dont il fallait tenir compte.

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