1206, accompagnait humblement son évêque, était devenu bientôt l’un des
personnages les plus influents de l’orthodoxie; il s’était lié d’amitié
avec Foulques, évêque de Toulouse, Garcia de l’Orte, évêque de
Comminges, Navar, évêque de Conserans, qui avaient été témoins de son
zèle et de sa science dans les controverses. L’un de ses compagnons, le
moine cistercien Gui de Vaux-Cernay était devenu évêque de Carcassonne
et recourait souvent à son aide et à ses conseils. Il le fit surtout au
commencement de 1213. L’attitude menaçante de Pierre, roi d’Aragon,
allié des comtes de Toulouse et de Foix, avait forcé Simon de Montfort à
demander aux chevaliers du Nord de nouveaux renforts; les deux évêques
de Toulouse et de Carcassonne étaient allés en France pour gagner
Philippe-Auguste et son fils Louis à la cause de la croisade et y
recruter de nouveaux soldats de la foi. A son départ, Gui confia à saint
Dominique le gouvernement spirituel de son diocèse[54] et dès les
premiers jours du carême 1213 (fin février), le Bienheureux, accompagné
d’Étienne de Metz, s’installa dans le palais épiscopal de Carcassonne.
Il n’en continua pas moins ses prédications et comme les hérétiques
étaient très nombreux dans cette ville, il leur donna des conférences
dans la cathédrale de Saint-Nazaire. Malgré ces occupations, il
multiplia ses macérations pendant ce Carême, «ne vivant que de pain et
d’eau et n’entrant jamais dans son lit[55]».
[54] Thierry d’Apolda. (Boll., _Acta SS._, 4 août.)
[55] Balme, _op. cit._, t. I, p. 355.--Lacordaire, _op. cit._, p. 232.
On voulut l’élever lui-même à l’épiscopat. Après la mort de Bertrand
d’Aigrefeuille, qui eut lieu en juillet 1212, le chapitre de Béziers le
choisit pour évêque, à l’instigation de l’archidiacre Pierre Amiel, le
futur archevêque de Narbonne. Bientôt après, l’évêque de Comminges,
Garcias de l’Orte, fut transféré au siège archiépiscopal d’Auch, et sur
sa recommandation, les chanoines de Saint-Lizier voulurent lui donner
pour successeur saint Dominique. Enfin, vers 1215, lorsque l’évêché de
Conserans devint vacant par la mort ou la démission de Navar, Garcias de
l’Orte essaya encore une fois de promouvoir le Bienheureux à l’épiscopat
en le plaçant à la tête de ce diocèse. Mais toujours Dominique refusa
avec la plus grande énergie, déclarant «qu’il s’enfuirait la nuit avec
son bâton plutôt que d’accepter l’épiscopat[56]». Ce refus réitéré
n’était pas seulement l’effet d’une extrême humilité; d’après le
témoignage de l’abbé de Boulbonne[57], le saint voulait réserver toute
sa liberté pour les deux grandes créations dont ses missions lui avaient
démontré la nécessité: «il avait, disait-il, à s’occuper de la nouvelle
plantation des Prêcheurs et des religieuses de Prouille: c’était son
œuvre et sa mission, il n’en prendrait aucune autre.»
[56] _Ibidem_, t. I, p. 479.
[57] Enquête de Toulouse.
CHAPITRE III
FONDATION DU MONASTÈRE DE PROUILLE.
Les chefs de l’hérésie faisaient grand cas du concours des femmes et ils
s’efforçaient de les engager dans leur secte. C’est par elles que la
doctrine hérétique se conservait au foyer domestique et se transmettait
aux générations suivantes. Si Aimery, seigneur de Montréal, fut l’un des
soutiens les plus énergiques de l’albigéisme, c’est que son zèle était
sans cesse entretenu par sa mère Blanche et sa sœur Mabilia; à Fanjeaux,
Véziade de Festes, femme de l’un des principaux chevaliers du pays,
avait été élevée dans ces doctrines par son aïeule et les avait mises en
pratique dès son enfance. Nous avons vu précédemment avec quelle ardeur
Esclarmonde de Foix avait pris part à la conférence de Pamiers en faveur
du catharisme. Plus tard, l’un des adversaires les plus acharnés des
croisés, Bernard-Atho de Niort, déclarait devant les inquisiteurs qu’il
devait son zèle hérétique à l’éducation que lui avait donnée sa
grand-mère, Blanche de Laurac[58].
[58] Tous ces renseignements sont empruntés aux procès-verbaux
inquisitoriaux de 1242-1245.
C’étaient aussi les femmes qui procuraient le plus souvent aux évêques
et aux diacres cathares leurs lieux de réunion. La mère du sire de
Montréal, l’aïeule de Bernard de Niort, Blanche de Laurac, mit sa maison
à leur disposition de 1203 à 1208. Des assemblées hérétiques se tinrent
aussi à Fanjeaux, chez Guillelmine de Tonneins, à Montréal, chez
Fabrissa de Mazeroles, Ferranda, Serrona, Pagana; à Villeneuve, chez une
autre noble dame, Alazaïs de Cuguro, qui prêchait elle-même l’hérésie.
Les femmes du peuple les plus pauvres pouvaient rendre des services d’un
autre genre: elles faisaient les commissions et portaient les messages
secrets avec d’autant plus de succès que leur obscurité les faisait
passer inaperçues. Mendiante, vivant de pain et de quelques noix,
Guillelma Marty leur était ainsi de la plus grande utilité; elle portait
aux tisserands hérétiques les commandes de leurs coreligionnaires.
Or, il y avait dans ces pays du Languedoc des nobles qui, par pauvreté,
«confiaient aux hérétiques l’entretien et l’éducation de leurs
filles[59]». Ce fut sans doute ainsi qu’à deux ans et demi, Na Garsen
Richols fut revêtue, à Bram, en 1195, de l’habit des Parfaites, et Saura
à Villeneuve-la-Comtal, à l’âge de sept ans. Ayant à peine atteint sa
onzième année, P. Covinens fut livrée aux hérétiques par son frère
Pierre Coloma. A Castelnaudary, Guirauda fut initiée «étant encore toute
petite». Arnalde de Frémiac le fut «étant dans l’enfance», et Florence
de Villesiscle, à l’âge de cinq ans.
[59] Jourdain de Saxe et Humbert de Romans. (Échard, I, p. 6.)
Pour recueillir ces enfants, on avait organisé de vrais couvents
hérétiques. Les femmes qui les composaient, avaient reçu l’initiation
complète, se distinguaient par un costume spécial et pratiquaient, dans
toute leur rigueur, les observances de la secte. Il y avait un de ces
noviciats à Cabaret; à peine âgée de sept ans, Maurina de Villesiscle y
fut amenée auprès de sa tante, «qui y vivait avec ses compagnes».
Blanche de Montréal dirigeait une communauté de ce genre à Laurac. Vers
1200, Saura fut élevée à Villeneuve, dans les mêmes conditions, par
Alazaïs de Cuguro _et ses compagnes_, et dans la même bourgade[60],
Bernarde de Ricord présidait à une semblable réunion: Audiarde Ebrarda
fut initiée par elle _et ses compagnes_. Ces communautés correspondaient
les unes avec les autres et se prêtaient un mutuel appui, comme des
maisons d’un même ordre religieux. En 1206, Dolcia quitta son mari,
Pierre Fabre, pour entrer dans l’hérésie; elle vint à Villeneuve, chez
Gaillarde et ses compagnes; ne s’y trouvant pas sans doute assez en
sûreté, elle fut envoyée à Castelnaudary, «chez Blanche et ses
compagnes», où elle resta un an, loin de sa famille; elle quitta ensuite
cet asile et vint à Laurac «chez Brunissende et ses compagnes»; au bout
d’un an, elle fut admise comme novice «_stetit in probatione_».
[60] «Saura... testis jurata, dixit quod, dum esset septem annorum,
fecit se hereticam et stetit heretica induta per tres annos et
stabat apud Villam novam cum Alazaicia de Cuguro et sociis suis
hereticabus.» (Biblioth. de Toulouse, ms. 609, fº 143.)
Ainsi se formaient ces Parfaites, dont l’apostolat était si fécond chez
les femmes. Dans les réunions de la secte, l’élément féminin était
toujours très nombreux. A Fanjeaux, la plupart des dames de
l’aristocratie étaient de ferventes adeptes de l’hérésie; la châtelaine
elle-même, Cavaers, était affiliée à la secte. Plusieurs d’entre elles
ne se contentaient pas de la qualité de Croyantes; elles demandaient
l’initiation complète du _Consolamentum_, pour devenir des Parfaites. En
1204, dans une réunion solennelle entre toutes, Guilabert de Castres
conféra le _Consolamentum_ à trois femmes de l’illustre famille des
Durfort et à la suzeraine même du pays, Esclarmonde de Foix[61].
[61] Balme, _op. cit._, t. I, p. 108.
Au cours de ses missions, saint Dominique ne pouvait pas se
désintéresser d’une pareille propagande. D’autre part, les femmes
assistaient aux conférences publiques où le Bienheureux discutait avec
les hérétiques, et plusieurs furent ainsi ramenées à l’orthodoxie par
les arguments de saint Dominique et de Didace. Or, un soir de l’année
1206, raconte Humbert de Romans, saint Dominique, après une de ses
prédications en plein air, était rentré dans l’église de Fanjeaux et s’y
était mis en prière; plusieurs élèves des Parfaites se présentèrent à
lui et, tombant à ses pieds, se déclarèrent converties par les discours
qu’il venait de prononcer: «Serviteur de Dieu, lui dirent-elles, si ce
que vous avez prêché aujourd’hui est vrai, voilà longtemps que l’esprit
d’erreur nous tient aveuglées; car ceux que vous appelez hérétiques ont
été jusqu’à présent nos maîtres; nous les appelons _Bonshommes_, nous
avons adhéré de tout cœur à leurs doctrines et maintenant nous sommes
dans une cruelle incertitude. Serviteur de Dieu, nous vous en conjurons,
priez le Seigneur qu’il nous révèle la foi dans laquelle nous vivrons,
nous mourrons et nous serons sauvées.»--«Soyez courageuses, répondit le
saint, le Seigneur Dieu, qui ne veut la perte de personne, va vous
montrer le maître que vous avez servi jusqu’à maintenant.» Et aussitôt,
raconta l’une d’entre elles plus tard, le démon leur apparut sous la
forme d’un chat hideux[62].
[62] Humbert de Romans, ch. XII.--Enquête de Toulouse.
Il ne suffisait pas de convertir les Croyantes et les Parfaites; il
fallait encore préserver leur foi naissante contre toutes sortes
d’influences contraires. Appartenant souvent à des familles hérétiques,
elles avaient à subir les objurgations ou les supplications de leurs
proches; rebutées d’avance par ces difficultés, certaines âmes timides
pouvaient reculer devant l’abjuration, qui devait leur susciter d’aussi
graves ennuis. Pour y remédier, il fallait créer des lieux de refuge où,
après leur conversion, elles viendraient chercher un asile sûr contre
tout ce qui pourrait compromettre leur retour à l’Église; il fallait, en
un mot, organiser une _œuvre des Nouvelles Converties_. Saint Dominique
en eut-il seul l’idée, comme le dit Humbert, ou lui fut-elle commune
avec Didace, comme le dit Jourdain, c’est ce qu’il est impossible de
distinguer. Il faut toutefois remarquer que, lorsque Jourdain écrivait,
saint Dominique n’était pas encore canonisé et qu’il l’était du temps
d’Humbert; il est possible qu’après l’acte solennel de canonisation, les
historiens dominicains aient eu la tentation toute naturelle de tout
rapporter au Bienheureux, et que les religieuses de Prouille aient
revendiqué le Saint comme l’unique fondateur de leur communauté.
Des signes merveilleux indiquèrent à saint Dominique l’emplacement que
devrait occuper le nouveau monastère. Le soir de la Sainte-Madeleine (22
juillet 1206), il se reposait des fatigues du jour et, assis devant la
porte septentrionale de Fanjeaux, il contemplait de cette hauteur la
vaste plaine qui s’étendait à ses pieds jusqu’aux pentes de la
Montagne-Noire, embrasées par le soleil couchant. Sa vue se portait sur
les campagnes du Lauraguais, entre Castelnaudary et Carcassonne, et plus
près de lui, sur la place de Montréal solidement assise sur sa colline,
sur les villages de Villeneuve, Villasavary, Villesiscle, Bram et
Alzonne semés dans la plaine, et sur les «forces»[63] qui marquaient, de
leurs tours, les limites du Razès. Et dans son esprit se déroulait le
souvenir de ses travaux apostoliques, dont cette région était le
théâtre; il pensait de nouveau à ce couvent qu’il rêvait de fonder pour
les nouvelles converties, et il suppliait Notre-Dame de l’inspirer et de
l’aider, si telle était la volonté divine. Tout à coup, un globe
lumineux descend du ciel, se balance dans l’espace et, après y avoir
décrit des sinuosités de feu, se pose au-dessus de la plaine, sur
l’église abandonnée de Prouille. Les deux jours suivants, la même
merveille se reproduit; dès lors, plus de doutes, plus d’hésitations: la
fondation du monastère de Notre-Dame de Prouille était décidée.
[63] C’étaient des forts, des agglomérations rurales fortifiées. Du
Cange traduit le mot _forcia_ par _munitio_.
Aussitôt, par un acte non daté, mais qui doit se placer entre les mois
d’août et de décembre 1206, l’évêque de Toulouse, Foulques, donna «à
Dominique d’Osma l’église de Sainte-Marie de Prouille et le terrain
adjacent, sur une longueur de 30 pieds», pour les femmes converties ou à
convertir[64]. Dans ses _Monumenta conventus Tolosani_, Percin dit qu’il
fallut aussi obtenir le consentement d’une noble dame de Fanjeaux,
Cavaers, qui avait des droits sur le territoire de Prouille.
[64] Percin, _Monumenta conventus Tolosani_, p. 5. Nous ne possédons
pas l’authentique de cette donation, mais Percin nous en a transmis
une copie qu’il avait trouvée, dit-il, dans an vieux manuscrit du
monastère.
Après ces premières démarches, saint Dominique travailla à la
constitution du couvent. Humbles en furent les débuts; les bâtiments ne
comprenaient qu’une maison modeste, élevée à la hâte à côté de l’église;
les religieuses n’étaient que neuf et elles purent à peine trouver place
dans l’étroit monastère. C’étaient Adalaïs, Raymonde Passarine,
Berengère, Richarde de Barbaira, Jordane, Guillelmine de Belpech,
Curtolane, Clarette, Gentiane: leur nombre se compléta bientôt par
l’arrivée de Manenta et de Guillelmine de Fanjeaux. Elles appartenaient
toutes à la noblesse des environs: Jourdain les appelle «nobiles
matronae Fanijovis». Le 21 novembre, elles étaient réunies à Prouille et
en établissant, le 27 décembre, la clôture monastique, saint Dominique
les séparait définitivement du monde. Elles vécurent dès lors derrière
leurs grilles, sous la direction de leur saint fondateur, consacrant
leurs journées et la plus grande partie de leurs nuits au travail des
mains, à la prière et à la contemplation religieuse. Elles n’eurent pas
de règle fixe tant que Dominique fut près d’elles; mais plus tard,
lorsque le développement de l’Ordre des Prêcheurs eut réclamé sa
présence à Rome, il donna aux sœurs cloîtrées de Prouille et de
Saint-Sixte des constitutions, qui devinrent la règle des religieuses
dominicaines du grand Ordre[65].
[65] Nous les étudions au chapitre VII.
Né dans le dénuement, le couvent ne tarda pas à recevoir des dons; dès
1207, l’archevêque de Narbonne, Bérenger, lui assignait l’église
paroissiale de Saint-Martin de Limoux[66]. Nous ne suivrons pas un à un
les progrès matériels que fit le monastère du vivant du Bienheureux.
Qu’il nous suffise de rappeler que Simon de Montfort fut son principal
bienfaiteur et qu’à sa suite, les chevaliers de la croisade voulurent
marquer, par des donations à Prouille, leur admiration pour saint
Dominique; et ainsi, le plus souvent avec les dépouilles des faidis, se
constituèrent les domaines de Bram et Sauzens, de Fanjeaux, d’Acassens
et de Fenouillet. Esprit pratique autant qu’âme mystique, Dominique
administra avec habileté le petit patrimoine de ses religieuses; aidé de
son ami Guillaume Claret, le procureur du monastère, il sut, en
plusieurs circonstances, faire d’habiles achats pour réunir les
possessions dispersées et constituer des domaines homogènes et faciles à
gérer.
[66] Sur les raisons probables de cet acte et sur les autres donations
qui furent faites à saint Dominique, pour son couvent de Prouille,
cf. notre article sur _Saint Dominique et la fondation du monastère
de Prouille_. (_Revue historique_, t. LXIV, p. 225.)
Il s’efforça surtout d’assurer à son humble fondation les garanties si
nécessaires en ces temps troublés et dans un pays sans cesse agité par
des guerres. Il ne se contenta pas d’obtenir de Simon de Montfort la
confirmation particulière de chaque donation; il lui demanda encore des
privilèges généraux et, le 13 décembre 1217, quelques semaines avant sa
mort, le chef de la croisade mandait à ses sénéchaux de Carcassonne et
d’Agen, de prendre sous leur sauvegarde spéciale les biens de «son cher
frère Dominique», comme si c’étaient les siens propres[67]. Quelques
années plus tard, lorsque, après la mort de Simon de Montfort, la
noblesse méridionale sembla ressaisir le terrain perdu, il était à
craindre que le monastère dût restituer les biens qu’on lui avait
assignés sur les dépouilles des vaincus. Saint Dominique et ses délégués
trouvèrent moyen de faire confirmer les possessions du couvent par les
seigneurs indigènes eux-mêmes, en particulier par Raymond VII, comte de
Toulouse, et Raymond Roger, comte de Foix[68].
[67] Balme, _op. cit._, t. II, p. 55.
[68] _Ibid._, t. II, p. 56.
Quelque puissante que fût la protection des princes, il ne la jugea pas
suffisante: ayant recours à la seule autorité qui lui parût souveraine
dans le monde, celle du Saint-Siège, il sollicita la sauvegarde
apostolique. Il l’obtint une première fois d’Innocent III, le 8 octobre
1215, une seconde fois d’Honorius III, le 30 mars 1218[69]. Ces deux
actes pontificaux réglaient pour l’avenir les conditions d’existence du
monastère. Ils le plaçaient tout d’abord sous la protection de saint
Pierre. «Or, dit M. Paul Fabre, le but de la protection apostolique est
d’assurer l’intégrité de l’objet sur lequel elle s’exerce. Deux sortes
de dangers sont à craindre pour l’être organisé, les atteintes du monde
extérieur et la diminution de l’énergie vitale. Les monastères protégés
par l’Apôtre sont assurés contre ce double péril: d’une part, il est
interdit à toute puissance humaine d’inquiéter les moines ou de mettre
la main sur leurs biens; de l’autre, il est établi que les moines auront
le pouvoir de choisir librement leur chef, c’est-à-dire la possibilité
d’échapper à ce qu’on pourrait appeler la sécularisation par le
dedans[70].» Tels furent les avantages que saint Dominique demanda à la
protection apostolique pour son monastère. Les religieuses étaient
placées sous la règle de saint Augustin, la prieure devait être
librement élue par ses sœurs; le monastère pouvait recevoir quiconque y
voudrait faire profession et conserver l’exercice du culte, même en
temps d’interdit; il avait le droit de sépulture. Il était mis à l’abri
de toute tyrannie séculière; car il était défendu à toute puissance de
lui réclamer des dîmes et des redevances, et quiconque voulait attenter
à ses libertés, était menacé de l’excommunication et de l’indignation
divine. Il était même préservé de l’arbitraire épiscopal; car personne,
sauf le pape, ne pouvait lancer contre lui les sentences ecclésiastiques
et si le saint chrême, la consécration des autels et des églises
devaient être sollicitées de l’ordinaire, le couvent pouvait recourir à
tout autre évêque, dans le cas où le sien voudrait abuser de ses
prérogatives pour l’asservir. Il faut remarquer toutefois que, soustrait
à l’arbitraire de l’autorité épiscopale, le monastère n’était pas
exempté de sa juridiction normale. Honorius III stipule au contraire que
le pouvoir de l’évêque de Toulouse, ordinaire du lieu, restera dans son
intégrité[71]. Enfin, par ces deux bulles, Innocent III et Honorius III
garantissaient au couvent la libre possession de ses biens, présents et
à venir, et menaçaient des peines les plus graves ceux qui tenteraient
de les usurper. Lorsqu’il eut obtenu ces deux bulles, saint Dominique
put considérer comme atteint l’un des deux objets qu’il poursuivait
lorsqu’il refusa l’épiscopat. Le monastère allait désormais se
développer librement dans ses pieuses pratiques, atteindre le nombre de
cent quarante religieuses, un siècle plus tard, et étendre ses
possessions dans les plaines du Lauraguais et les collines du Razès.
[69] Balme, _op. cit._, t. II, p. 2 et 3.
[70] P. Fabre, _Étude sur le _Liber censuum_ de l’Église Romaine_, p.
73.
[71] «Salva Sedis apostolicæ auctoritate et diocesani episcopi
canonica justitia.»
CHAPITRE IV
FONDATION DE L’ORDRE DES PRÊCHEURS.
1206-1216.
A l’origine de leur carrière apostolique, Didace et Dominique n’étaient
que les auxiliaires de la mission cistercienne et tiraient d’elles leurs
pouvoirs. Pierre de Castelnau, religieux de Fontfroide, et Arnaud, abbé
de Cîteaux, avaient seuls le droit d’agir au nom du Saint-Siège. Cela
est si vrai que dans les lettres testimoniales que saint Dominique
délivrait aux nouveaux convertis, il déclarait les avoir réconciliés
«par l’autorité de l’abbé de Cîteaux». Dans les circonstances les plus
solennelles, les missionnaires espagnols s’effaçaient au second rang,
les cisterciens paraissaient au premier. Ainsi, lorsqu’on voulut forcer
le roi d’Aragon à se déclarer contre l’hérésie, ce furent deux moines de
Fontfroide, Pierre de Castelnau et Frère Raoul, qui allèrent le trouver;
et quand Raymond VI fut excommunié pour sa connivence avec l’hérésie, il
le fut par Pierre de Castelnau.
Toutefois, si Didace et Dominique n’avaient aucune autorité officielle,
nous avons vu plus haut combien grande était l’influence que leur
donnaient leur austérité et leur zèle. Ils virent bientôt se grouper
autour d’eux quelques hommes zélés, désireux de prêcher sous leurs
ordres. Jourdain de Saxe nous dit que lorsque, en 1206, Didace retourna
en Espagne, il confia à la direction spirituelle de Dominique et aux
soins matériels de Guillaume Claret ceux de ses compagnons qu’il
laissait en Languedoc. Cette association de missionnaires était des plus
humbles; elle ne se composait que de peu de personnes, «_pauci_»; après
le départ de Didace, Dominique resta presque seul, «_quasi solus_». Ses
ressources étaient si faibles que, lorsque l’évêque d’Osma revint en
Espagne, c’était pour y recueillir des aumônes de plus en plus
nécessaires[72].
[72] Jourdain de Saxe (Échard, _op. cit._, p. 6).
Devenu, par la mort de son évêque, le chef du petit troupeau, Dominique
chercha à l’accroître et à l’organiser. Dans cette entreprise, le
Bienheureux fut puissamment aidé par Foulques, évêque de Toulouse.
Né à Gênes, ancien religieux de l’abbaye cistercienne de Toronet,
Foulques avait remplacé Pierre de Rabasteins, déposé du siège de
Toulouse à cause de sa complaisance pour l’hérésie. Dès les premiers
jours de son épiscopat, il montra le zèle le plus ardent pour la foi
catholique. Chassé par les hérétiques de sa cathédrale et de Toulouse,
on le trouve dans l’armée des croisés, où il assiste Simon de Montfort
de ses conseils et de son expérience; dans les conciles, où il inspire
des mesures, aussi sévères qu’efficaces, pour la répression de
l’hérésie; dans les différentes paroisses de son diocèse, où il se
prodigue pour la défense de la vérité, la prêchant lui-même, discutant
avec les ministres vaudois dans des conférences publiques, réformant son
clergé et multipliant les œuvres de propagande. Il rencontra saint
Dominique dans plusieurs réunions publiques; les deux apôtres se
comprirent et dès lors une sainte amitié les unit. Saint Dominique mit
tout son zèle au service de Foulques, son évêque; et Foulques appuya de
toute son influence les généreuses entreprises de Dominique; l’Église et
l’histoire ne saurait séparer leurs mémoires.
En donnant au Bienheureux l’église de Notre-Dame de Prouille, Foulques
avait contribué à la fondation du monastère des femmes; en nommant saint
Dominique curé de Fanjeaux, il assura les premières ressources à l’Ordre
des hommes. Il nous est difficile de préciser la date de cet acte; il
est sûrement antérieur au 25 mai 1214; car, à cette date, Foulques
abandonnait aux religieuses de Prouille certaines rentes, «du
consentement de Frère Dominique, chapelain de Fanjeaux[73]». Assez
considérables, les revenus de cette paroisse servirent à l’entretien du
saint et de ses compagnons.
[73] _Gallia christiana_, t. XIII, _Inst._, p. 243: «de assensu et
voluntate fratris Dominici, _cappellani de Fanojovis_.»
Saint Dominiks se tenoit
Le bénéfice d’une église
Qui au Faniat était assise
Por ses compaignons et por li[74].
[74] _Li Romans saint Dominike_.--Balme, _op. cit._, t. I, p. 451.