Carcassonne fut la troisième étape de la mission. Pendant huit jours

consécutifs les controverses publiques se succédèrent sans entamer les

forces de l’hérésie[31]. On arriva enfin dans les campagnes du

Lauraguais et du Toulousain, qui devaient être en quelque sorte le

quartier général des prédications de saint Dominique. Dès lors, Fanjeaux

fut sa résidence préférée et celle de ses compagnons; c’est de là qu’il

partait en tous sens, pour offrir la discussion aux ministres albigeois.

A Verfeil, il eut aussi peu de succès que saint Bernard lui-même, et

l’évêque d’Osma fut tellement irrité de l’obstination des habitants

qu’il les maudit comme avait fait l’abbé de Clairvaux: «Maudits

soyez-vous, grossiers hérétiques, je vous aurais cru quelque bon

sens[32]!»

[31] Nous empruntons ces détails au _Cartulaire de saint Dominique_ du

R. P. Balme.

[32] Guillaume de Puylaurens, _Chronique_, 8.

La conférence qui eut lieu à Pamiers, l’année suivante (1207), fut l’une

des plus importantes; elle fut provoquée par le comte de Foix lui-même

et se tint dans son château. Comme la plupart des seigneurs du Midi,

Raymond Roger était gagné aux nouvelles doctrines; sa sœur, Esclarmonde,

était l’une des plus ferventes adeptes de l’albigéisme, dont elle

faisait profession publique. Toutefois, il se piquait de tolérance et

d’impartialité et il convoqua chez lui les représentants les plus

autorisés des deux partis rivaux. Saint Dominique et Didace s’y

rencontrèrent avec Foulques et Navar, ardents défenseurs de

l’orthodoxie, qui venaient de remplacer des hérétiques sur les sièges de

Toulouse et de Conserans[33]. La discussion fut très vive; Esclarmonde y

intervint en faveur de l’hérésie et s’attira de Frère Étienne cette

hardie apostrophe: «Allez filer votre quenouille; il ne vous sied pas de

paraître en pareille affaire!» La journée fut favorable à la cause

catholique; le ministre vaudois, Durand de Huesca, se convertit et fonda

bientôt l’Ordre des Pauvres catholiques; et son exemple fut suivi par

Durand de Najac, Guillaume de Saint-Antoine, Jean de Narbonne, Ermengaud

et Bernard de Béziers; l’arbitre même de la réunion, Arnaud de

Campragna, qui inclinait auparavant vers les doctrines vaudoises,

s’offrit, lui et ses biens, à l’évêque d’Osma, et dans la suite, il fut

l’ami fidèle et zélé de saint Dominique[34].

[33] Foulques était évêque depuis 1205; il avait alors remplacé

Raymond de Rabasteins, déposé comme coupable de connivence avec

l’hérésie. Navar était évêque depuis quelques mois à peine.

[34] Pierre de Vaux-Cernay, _Histoire de la guerre des Albigeois_, ch.

VI.

Jourdain de Saxe mentionne de fréquentes réunions de ce genre à Montréal

et à Fanjeaux: «_frequenter ibi disputationes fiebant_». L’une d’elles

fut marquée par un fait miraculeux. «Il arriva qu’une grande conférence

fut tenue à Fanjeaux, en présence d’une multitude de fidèles et

d’infidèles, qui y avaient été convoqués. Les catholiques avaient

préparé plusieurs mémoires qui contenaient des raisons et des autorités

à l’appui de leur foi. Mais, après les avoir comparés ensemble, ils

préférèrent celui que le bienheureux serviteur de Dieu, Dominique, avait

écrit, et résolurent de l’opposer à celui des hérétiques. Trois arbitres

furent choisis d’un commun accord pour juger quel était le parti dont

les raisons étaient les meilleures et la foi la plus solide. Or, après

beaucoup de discours, ces arbitres ne pouvant s’entendre, la pensée leur

vint de jeter les deux mémoires au feu afin que, si l’un des deux était

épargné par les flammes, il fût certain qu’il contenait la vraie

doctrine de la foi. On allume donc un grand feu, on y jette les deux

volumes; celui des hérétiques est consumé, l’autre, celui qu’avait écrit

le bienheureux serviteur de Dieu, Dominique, non seulement demeure

intact, mais encore est repoussé au loin par les flammes, en présence de

toute l’assemblée. On le jette au feu une seconde et une troisième fois,

une seconde et une troisième fois l’événement se reproduit et manifeste

clairement où est la vérité et quelle est la sainteté de celui qui a

écrit le livre[35]. Pierre de Vaux-Cernay et après lui le chroniqueur

Mathieu de Feurs, placent ce miracle à Montréal et le racontent d’une

manière quelque peu différente.

[35] Jourdain de Saxe, ap. Quétif, _op. cit._, p. 6. La tradition de

ce miracle s’est perpétuée à Fanjeaux. Vers 1325, les consuls de la

ville achetèrent à Raymond de Durfort, la maison de ses ancêtres

hérétiques où ce prodige avait eu lieu, et en firent une chapelle

qu’ils dédièrent au saint et qui fut l’église du couvent des Frères

Prêcheurs de Fanjeaux jusqu’à la Révolution.

L’un des hérétiques aurait dérobé le mémoire que le saint avait préparé

pour la conférence: «aussitôt li compagnon dirent que il jetât la cedule

au feu, et si elle ardait, leur foi fût vraie, et si elle ne pouvait

ardoir, que la foi de la Romaine Église fût vraie; pour laquelle chose

elle fut jetée au feu. Laquelle, comme elle eut un peu demeurée sans

nulle arsure, elle saillit du feu tout maintenant, dont ils furent tous

ébahis. Lors, dit un d’eux, plus dur que tous les autres, soit jetée

derechef et ainsi approuverons plus pleinement la vérité; laquelle s’en

issit derechef. Et encor cil dit soit jetée la tierce fois et lors

saurons, sans doutance, la vérité, et derechef jetée au feu, s’en issit

toute saine[36].»

[36] Cité par le P. Balme, _op. cit._, t. I, p. 124.

Malgré ces prodiges et ce zèle apostolique, les prédications de saint

Dominique n’eurent pas tout le succès qu’on en espérait. Mais les

événements qui se précipitèrent de 1208 à 1219, la croisade qui

s’abattit sur le Midi, l’amitié de Simon de Montfort apportèrent une

nouvelle force à l’action du Bienheureux.

Le 15 janvier 1208, l’un des légats cisterciens, Pierre de Castelnau,

tombait à Saint-Gilles sous le poignard des hérétiques, pour avoir sommé

Raymond VI d’obéir à l’Église; et dès le 10 mars suivant, par des

lettres enflammées, Innocent III dénonçait ce crime à l’indignation des

fidèles, excommuniait le comte de Toulouse et décrétait la croisade. Au

printemps de l’année suivante, la chevalerie du Nord fondait sur le Midi

par la vallée du Rhône et les cols de l’Auvergne, et malgré une vive

résistance, elle s’emparait coup sur coup de Béziers, de Narbonne, de

Carcassonne; en 1210, le bas Languedoc était entre les mains des

croisés, qui lui donnaient pour seigneur leur chef, Simon de

Montfort[37].

[37] _Histoire du Languedoc_, t. VI, p. 325 et suiv.

Or, le comte de Montfort ne tarda pas à se lier d’une solide amitié avec

saint Dominique: «il conçut pour lui une grande affection; il avait pour

le saint, dit Jourdain, une dévotion spéciale». «Ils devinrent si

intimes, ajoute Humbert[38], que le comte choisit le Bienheureux pour

donner la bénédiction nuptiale à son fils Amaury et baptiser celle de

ses filles qui fut prieure de Saint-Antoine, à Paris.» A plusieurs

reprises, ces deux amis se rencontrèrent au cours de leurs travaux qui,

par des moyens différents, poursuivaient le même but. Le 1er septembre

1209, à la tête de son armée, Simon passa au pied de la colline de

Fanjeaux, et il est possible qu’une première entrevue ait eu lieu entre

eux, à cette occasion. En 1211, au siège de Lavaur, Dominique était aux

côtés de Simon, et il en fut de même, en juillet 1212, à la prise de la

Penne d’Agen. Quelques mois plus tard, le chef de la croisade convoqua

«les évêques et les nobles de sa terre à Pamiers, pour purifier le pays

de l’immonde hérésie, y établir de bonnes mœurs et des coutumes

favorisant la religion, la paix et la sécurité». Dominique se rendit à

ce nouvel appel. A quelques mois de là, en mai 1213, d’importants

renforts militaires arrivèrent de France, Simon vint les recevoir au

pied de Fanjeaux: chapelain de Fanjeaux, prieur de Prouille, saint

Dominique dut une fois de plus le rejoindre. Le 24 juin suivant, eut

lieu, à Castelnaudary, une imposante cérémonie: en présence d’une

nombreuse assistance, dans une vaste plaine couverte de tentes, Simon

arma chevalier son fils Amaury; là encore, Dominique était à ses côtés,

comme ami du jeune homme, dont il devait plus tard bénir le mariage, et

comme représentant de l’évêque de Carcassonne[39].

[38] _Acta SS._, 4 août.

[39] Cf. Balme, _op. cit._, t. I, p. 224 et 237, citant Thierry

d’Apolda, Humbert, Jourdain.

Enfin, à la bataille si décisive de Muret, le 12 septembre 1213, le

saint était au milieu des religieux et des prélats qui assistaient le

chef de la croisade de leurs conseils et de leurs prières. «Pendant la

mêlée, les six évêques qui se trouvaient là, Foulques de Toulouse, Gui

de Béziers, Thedisius d’Agde, ceux de Nîmes, de Comminges et de Lodève,

les trois abbés de Clairac, Villemagne, saint Tibéry, plusieurs

religieux, _parmi lesquels était l’ami de Dieu, Dominique, chanoine

d’Osma_, se retirèrent dans l’église, et, à l’exemple de Moïse, levant

les mains au ciel pendant les combats de Josué, ils imploraient le

Seigneur pour ses serviteurs... Ils poussaient vers le ciel le cri de

leur prière avec une telle ardeur qu’ils semblaient hurler plutôt que

prier: «_orantes vero et clamantes in cœlum, tantum mugitum pro

imminenti angustia emittebant, quod ululantes videbantur potius quam

orantes[40]._»

[40] Bernard Gui, _Catalogus Romanorum pontificum_ (Duchesne, _Hist.

Franc._, t. V, p. 768).

Neuf mois après, de tout autres circonstances rapprochaient encore les

deux amis. A Carcassonne, dans l’église cathédrale de Saint-Nazaire, en

présence de l’évêque de Toulouse et des barons français de toute la

région, saint Dominique bénissait solennellement le mariage d’Amaury de

Montfort, avec la fille du Dauphin du Viennois[41]. Ainsi, toutes les

circonstances graves réunissaient le croisé et le Prêcheur; leurs vies

se pénétraient l’une l’autre dans la plus grande intimité.

[41] Mamachi _Annales Ordinis Prædicatorum_, App. p. 229.

Cette illustre amitié allait accroître chaque jour l’ascendant de saint

Dominique, et donner de «l’efficace» à ses paroles. Le saint lui a-t-il

demandé encore davantage; et les rigueurs du bras séculier sont-elles

venues renforcer l’argumentation du missionnaire? grave question,

souvent débattue entre ceux qui voient en saint Dominique le précurseur

de Torquemada, et ceux qui, par une exagération contraire, finiraient

par le confondre avec le doux mystique d’Assise.

L’historien dominicain Malvenda n’hésitait pas encore au dix-septième

siècle à revendiquer pour le fondateur de son Ordre la gloire d’avoir

établi l’Inquisition, et d’avoir livré les hérétiques au feu du

bûcher[42]. Mais, au dix-huitième siècle, alors que les idées de

tolérance avaient fait des progrès, le P. Échard ne pouvait pas croire à

une pareille rigueur, de la part du Bienheureux, et il le représentait

«réduisant les hérétiques par la force de ses arguments et de ses

exemples sans avoir recours ni au glaive, ni au fer, ni au feu, ce qui

n’était pas son affaire.» Le Bollandiste Guillaume Caper a vu dans cette

thèse une concession faite, aux dépens de la vérité historique, à

l’esprit du siècle; et après avoir proclamé, d’après saint Thomas, que

l’Église peut exclure ses ennemis de la société des vivants, comme de la

communion des saints, il s’efforce de démontrer que saint Dominique a

usé de ce droit. «Libéral impénitent», écrivant sa _Vie de saint

Dominique_ pour rétablir dans la France du dix-neuvième siècle l’Ordre

des Prêcheurs, Lacordaire a repris la thèse du P. Échard; et dans son

œuvre, l’ami de Simon de Montfort nous apparaît pour ainsi dire sous les

traits d’un rédacteur de l’_Avenir_, de Lacordaire lui-même: «Telles

étaient, dit-il, les armes auxquelles Dominique avait recours contre

l’hérésie et contre les maux de la guerre: la prédication au milieu des

injures, la controverse, la patience, la pauvreté volontaire, une vie

dure pour lui-même, une charité sans bornes pour les autres, le don des

miracles, et enfin la promotion du culte de la Sainte Vierge, par

l’institution du Rosaire. La lumière de l’histoire manque, parce que

l’homme de Dieu s’est retiré du bruit et du sang, parce que, fidèle à sa

mission, il n’a ouvert la bouche que pour bénir, son cœur que pour

prier, sa main que pour un office d’amour, et que la vertu, quand elle

est toute seule, n’a son soleil qu’en Dieu[43].»

[42] Cf. sur cette question l’excellente dissertation des Bollandistes

dans leurs _Acta SS._, 4 août.

[43] Lacordaire, _Vie de saint Dominique_, p. 117. Il est difficile

d’imaginer un passage à la fois plus beau au point de vue

littéraire, et aussi dénué de critique historique.

Avide de vérité, et étranger à toute autre considération, l’historien ne

doit demander qu’aux documents le moyen de sortir de toutes ces

contradictions. Or, nous possédons sur la question deux actes de saint

Dominique lui-même[44]: dans l’un, il _réconcilie_ l’hérétique converti,

Pons Roger, «en vertu de l’autorité qui lui a été confiée par le

seigneur abbé de Cîteaux, légat du Siège Apostolique»; il lui impose une

pénitence canonique qu’il devra accomplir sous peine d’être traité

«comme parjure et hérétique, d’être excommunié et retranché du commun

des fidèles.» Dans l’autre, il confie à un bourgeois de Toulouse la

surveillance d’un hérétique converti, en attendant la décision du

cardinal-légat. Enfin un texte de Thierry d’Apolda, cité par Lacordaire

lui-même, nous le montre dans l’exercice des fonctions que lui avaient

confiées les représentants du Saint-Siège: «Quelques hérétiques ayant

été pris et _convaincus_ dans le pays de Toulouse, furent remis au

jugement séculier parce qu’ils refusaient de retourner à la foi, et

condamnés au feu. Dominique regarda l’un d’eux avec un cœur initié aux

secrets de Dieu, et il dit aux officiers de la cour: «Mettez à part

celui-ci, et gardez-vous de le brûler.» Puis se tournant vers

l’hérétique, avec une grande douceur: «Je sais, mon fils, lui dit-il,

qu’il vous faudra du temps, mais qu’enfin vous deviendrez bon et saint.»

Chose aimable autant que merveilleuse! Cet homme demeura encore vingt

ans dans l’aveuglement de l’hérésie, après quoi, touché de la grâce, il

demanda l’habit de Frère Prêcheur, sous lequel il vécut et mourut dans

la fidélité.» D’après Constantin d’Orvieto, qui rapporte le même fait, à

peu près dans les mêmes termes, il s’appelait Raymond Gros. Si l’on

rapproche de tous ces documents le canon du concile de Vérone,

renouvelé, en 1208, par le concile d’Avignon[45], et ordonnant de livrer

au bras séculier les apostats qui, après avoir été _convaincus_

d’hérésie par leurs évêques ou leurs représentants, persisteraient

opiniatrément dans leurs erreurs, on arrive, semble-t-il, à cette

conclusion, qu’en vertu d’une délégation des moines cisterciens, saint

Dominique devait _convaincre_ les hérétiques, et qu’en les convainquant,

il les livrait, indirectement mais sûrement, au supplice, à moins que,

par un acte de sa clémence, il ne suspendît l’action du bras séculier,

instrument docile de l’Église. Sans doute, il ne prononçait pas lui-même

contre eux la sentence fatale; mais dans leurs procès, il remplissait le

rôle d’un expert en matière d’orthodoxie ou même d’un juré transmettant

à la cour un verdict de culpabilité, et pouvant signer aussitôt des

recours en grâce.

[44] Ils ont été publiés par les Bollandistes (_Acta SS._, 4 août) et

par Échard (_Script. Ord. Prædic._).

[45] Labbe, _Concilia_, t. XI, p. 42.

Au lieu de dépenser leur talent à des raisonnements subtils qui sentent

le plaidoyer, Échard et Lacordaire auraient mieux fait d’expliquer la

conduite tenue par le Saint-Siège et saint Dominique en ces

circonstances. Sans aller jusqu’à la doctrine radicale de saint Thomas,

tout en nous rappelant les préceptes évangéliques: _Aimez-vous les uns

les autres... Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on

vous fît... Quiconque se sert de l’épée, périra par l’épée_, qui, mieux

que l’indifférence sceptique, sont les principes de la tolérance; ne

croyant pas même, que la pure raison d’État, si souvent alléguée contre

l’Église, puisse légitimer la persécution, il nous semble toutefois que

de graves intérêts sociaux exigeaient la répression de l’hérésie

albigeoise. Il ne s’agissait pas seulement de ramener à l’orthodoxie des

populations égarées, ni même de faire rentrer dans l’ordre des rebelles

politiques; il s’agissait de défendre la société contre des doctrines

subversives et _anarchistes_. Au treizième siècle, comme dans tous les

temps, l’Église combattait à la fois pour elle et pour l’ordre social

tout entier. «Il faut avouer, dit l’auteur des _Additions à l’Histoire

du Languedoc_, que les principes du manichéisme et ceux des hérétiques

du douzième et du treizième siècle attaquant les bases mêmes de la

société, devaient produire les plus étranges, les plus dangereuses

perturbations, et ébranler pour toujours les lois et la société

politique.» Et le savant archiviste de la Gironde, M. Brutails, arrive à

une conclusion semblable: «Les désordres et les maux incalculables,

causés par les Albigeois et autres sectes, avaient amené la papauté et

les souverains de l’Europe occidentale à prendre contre les hérétiques

des mesures sévères. Une telle proscription ne fut pas l’effet de cette

haine féroce contre le mécréant que l’on prête aux princes de ce temps.

Elle était dictée par une considération qu’un écrivain a fort

heureusement résumée en disant que l’hérésie était alors un crime social

autant que religieux[46].»

[46] Brutails, _Les populations rurales du Roussillon au moyen âge_,

p. 296.

Il serait difficile en effet de trouver dans les ouvrages de

Schopenhauer, de Nietzche et des autres pessimistes et nihilistes

contemporains, des doctrines plus décevantes et plus décourageantes que

celles des Albigeois. D’après leurs ministres, le monde était l’œuvre du

diable, créateur de toutes les choses visibles, et si Dieu était

intervenu dans cette formation des êtres, il l’avait fait pour affaiblir

encore l’homme, sorti trop fort des mains du démon. Tout être vivant

était immonde; la vie était le suprême malheur; la communiquer, c’était

participer à l’œuvre diabolique de la création; tout le devoir

consistait à la détruire[47]. Voilà pourquoi les hérétiques avaient une

horreur toute particulière pour le mariage et la famille. «Le mariage

n’est rien», disent les uns. «Dans l’état de mariage, on ne saurait se

sauver», déclare Pons Grimoard de Castelsarrasin. Non seulement il ne

pouvait conduire au salut, mais c’était le péché mortel par excellence:

«on pèche autant avec son épouse qu’avec toute autre femme». Et allant

jusqu’au bout de leur pensée, ils finissaient par dire comme nos

anarchistes modernes: «Le mariage est un concubinage légal[48]». Aussi

les Parfaits se vouaient-ils à un célibat perpétuel, non par amour de la

virginité, mais par dégoût et haine de l’existence.

[47] Cf. abbé Douais, _Les hérétiques du comté de Toulouse au XIIIe

siècle_.

[48] Enquête de Bernard de Caux en 1245 (Bibl. de Toulouse, ms. 609).

Plusieurs d’entre eux allaient plus loin et prêchaient la nécessité pour

chaque individu de s’anéantir. S’abîmer dans le néant comme les

mystiques s’abîment en Dieu, s’abstraire de la vie au point d’en perdre

la conscience, pour tomber dans ce que les fakirs de l’Inde appellent le

nirvana, tel était l’exercice de leurs saints. Berbeguera, femme de

Lobent, chevalier de Puylaurens, alla voir par curiosité l’un de ces

hérétiques: il lui apparut, dit-elle, comme la merveille la plus

étrange; depuis longtemps, il restait assis sur sa chaise, immobile

comme un tronc d’arbre[49]. Négations radicales de l’activité humaine et

de la famille, de pareilles doctrines ne devaient pas respecter

davantage le lien social. Sans doute, comme Luther et tous les

hérétiques qui furent pendant quelque temps appuyés par des princes, les

Albigeois n’insistèrent pas toujours sur des théories qui leur auraient

aliéné d’utiles protecteurs. Cependant les moins politiques d’entre eux

n’hésitaient pas à proclamer la vanité des lois, l’illégitimité des

sanctions sociales et à nommer assassin le juge qui prononçait une

sentence capitale.

[49] _Ibidem_.

Or ces doctrines ne restaient pas enfermées dans un cercle étroit

d’esprits aventureux; les prédications des Parfaits les faisaient

pénétrer jusque dans les classes infimes de la société: à Gaja[50] les

truands ne discutèrent-ils pas, un jour, sur l’Eucharistie? Le peuple

acceptait d’autant plus ces croyances qu’incapable de les apprécier, il

était séduit par le mystère dont on les entourait. Que de

libres-penseurs modernes ne sont-ils pas gagnés à la maçonnerie par le

caractère ténébreux de cette association beaucoup plus que par la

liberté de leur esprit souvent borné? Or, avec les rites du

_Consolamentum_ célébrés devant des initiés, avec ses signes de

ralliement et sa discipline du secret, l’albigéisme était, au treizième

siècle, la franc-maçonnerie du midi de la France. Quoi qu’il en soit,

ses théories, le nombre de ses adhérents et son organisation, faisaient

de cette secte un danger public, et à ce point de vue, elle devait être

réprimée. Ceux qui de nos jours, sans le moindre parti pris

philosophique ou religieux, ont fait des lois et édicté des pénalités

nécessaires contre «les associations de malfaiteurs», ne sauraient

blâmer l’Église et saint Dominique d’avoir défendu de même la société

contre de semblables fanatiques, qui menaçaient, au treizième siècle,

son existence. Sans doute, les moyens ont été violents et même parfois

cruels; personne de nos jours ne penserait à allumer des bûchers pour la

défense de l’ordre social; mais il faut remarquer que le code pénal du

moyen âge était beaucoup plus rigoureux que le nôtre et que ces

sévérités, qui parfois nous étonnent, ne choquaient alors personne, pas

même le bon saint Louis qui les inscrivait dans ses ordonnances.

D’ailleurs, on a fait observer depuis longtemps que la procédure

inquisitoriale offrait à la défense beaucoup plus de garanties que la

procédure civile[51], et d’autre part, les canons des conciles

d’Avignon, de Béziers et de Narbonne, édictés précisément contre

l’hérésie albigeoise, tempéraient la rigueur de la justice séculière

contre les emmurés[52].

[50] Village situé entre Fanjeaux et Castelnaudary, dans le

département de l’Aude.

[51] Cf. Douais, _La formule _Communicato bonorum virorum consilio_,

des sentences inquisitoriales_. (_Le Moyen âge_, t. XI, p. 157 et

suiv.)

[52] Labbe, _Concilia_, t. XI, pars I, _pass._

Sans répugner à des mesures que tout le monde admettait alors, saint

Dominique comptait cependant surtout sur la force des exemples. L’un de

ceux qui le connurent alors le mieux, l’abbé de Saint-Paul de Narbonne,

le dépeignait ainsi dans le procès de canonisation: «le bienheureux

Dominique avait une soif ardente du salut des âmes et un zèle sans

bornes à leur égard. Il était si fervent prédicateur, que le jour, la

nuit, dans les églises, dans les maisons, aux champs, sur les routes, il

ne cessait d’annoncer la parole de Dieu, recommandant à ses frères

d’agir de même et de ne jamais parler que de Dieu... Il était d’une

frugalité si austère qu’il ne mangeait qu’un pain et qu’un potage, sauf

en de rares circonstances, par égard pour les frères et les personnes

qui étaient à table. J’ai ouï dire à beaucoup qu’il était vierge... Je

n’ai pas vu d’homme aussi humble qui méprisât davantage la gloire du

monde et ce qui s’y rapporte. Il recevait les injures, les malédictions,

les opprobres avec patience et joie, comme des dons d’un grand prix...

Il se méprisait grandement et se comptait pour rien. Il consolait avec

une tendre bonté les Pères malades, supportant d’une manière admirable

leurs infirmités. Je n’ai jamais vu un homme en qui la prière fût plus

habituelle. Il passait les nuits sans sommeil, pleurant et gémissant

pour les péchés des autres. Il était généreux, hospitalier, donnait

volontiers aux pauvres tout ce qu’il avait. Je n’ai pas ouï dire ni su

qu’il eût un autre lit que l’église, quand il trouvait une église à sa

portée; si l’église lui manquait, il se couchait sur un banc ou par

terre, ou bien encore, il s’étendait sur les sangles du lit qu’on lui

avait préparé, après en avoir ôté le linge et les couches. Il aima la

foi et la paix et, autant qu’il le put, il fut le fidèle promoteur de

l’une et de l’autre[53].»

[53] Enquête de Toulouse. (Boll., _Acta SS._, 4 août.)

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