C’était à l’Ordre cistercien qu’Innocent III venait de confi

“LES SAINTS”

Saint Dominique

par

JEAN GUIRAUD

PARIS

LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE

RUE BONAPARTE, 90

1899

“LES SAINTS”

Collection publiée sous la direction de M. Henri JOLY

VOLUMES PARUS:

Saint Dominique, par JEAN GUIRAUD.

Saint Henri, par M. l’abbé HENRI LESÊTRE.

Saint Étienne, roi de Hongrie, par E. HORN. _Deuxième édition._

Saint Ignace de Loyola, par H. JOLY. _Deuxième édition_

Saint Louis, par MARIUS SEPET. _Deuxième édition._

Saint Pierre Fourier, par L. PINGAUD. _Deuxième édition._

Saint Vincent de Paul, par le PRINCE EMMANUEL DE BROGLIE. _Quatrième

édition._

Saint Jérôme, par le R. P. LARGENT. _Deuxième édition._

Psychologie des Saints, par H. JOLY. _Quatrième édition._

Le Bienheureux Bernardin de Feltre, par E. FLORNOY. _Troisième édition._

Saint Augustin de Cantorbéry, par le R. P. BROU (S. J.). _Troisième

édition._

Sainte Clotilde, par G. KURTH. _Quatrième édition._

Saint Augustin, par AD. HATZFELD. _Quatrième édition._

POUR PARAITRE PROCHAINEMENT:

Saint Ambroise, par le DUC DE BROGLIE.

Saint Nicolas Ier, par M. ROY.

Sainte Odile, par HENRI WELSCHINGER.

Saint François d’Assise, par HENRI COCHIN.

Chaque volume se vend séparément. Broché... 2 fr.

Avec reliure spéciale... 8 fr.

TYPOGRAPHIE FIRMIN-DIDOT ET Cie.--MESNIL (EURE).

SAINT DOMINIQUE

CHAPITRE I

ENFANCE ET JEUNESSE DE SAINT DOMINIQUE.

1170-1203.

En commençant cette _Vie de saint Dominique_, nous ne nous dissimulons

pas les difficultés d’une pareille entreprise. Fondateur d’un ordre

religieux qui a joué un grand rôle dans l’histoire, notre saint a connu

les excès de la louange et de la critique. Ses admirateurs et ses

disciples ne se sont pas contentés des renseignements, parfois vagues ou

laconiques que nous ont laissés sur sa vie les auteurs du treizième

siècle, et en particulier son successeur Jourdain de Saxe; et dès la fin

du quatorzième siècle, la légende s’est mêlée à l’histoire. Alain de la

Roche l’a répandue à profusion dans sa biographie, et son zèle, aussi

pieux que maladroit, n’a réussi qu’à obscurcir la vie de son héros. Jean

de Réchac, au dix-septième siècle, a marché sur ses traces, dans une

biographie sans critique où déborde le merveilleux. D’autre part, les

ennemis de la foi n’ont vu trop souvent en saint Dominique que le

fondateur de l’Inquisition, et ils ont voulu imputer à sa mémoire tous

les abus de cette institution; sa pieuse figure leur est apparue à la

clarté sinistre des bûchers. Llorente nous le montre à Lagrasse, près de

Carcassonne, célébrant la messe sur un tertre aplati, «tandis qu’aux

quatre coins de la plate-forme, quatre bûchers étaient dressés, et que

les flammes y dévoraient les victimes[1]!»

[1] _Histoire de l’Inquisition_, t. II, p. 67.

L’historien doit se garder de telles exagérations. Sans nier le

merveilleux et le miracle, il a le devoir de peser les témoignages, et

de n’accorder sa créance qu’à ceux qui lui semblent autorisés, fallût-il

pour cela écarter des légendes séduisantes et poétiques. D’autre part,

il ne considère pas le personnage dont il écrit l’histoire, comme un

client qu’il faut justifier de toute manière, même aux dépens de la

vérité. Les saints eux-mêmes ont pu se tromper, et quoique surabondante

en eux, la grâce divine ne les a pas infailliblement préservés de toute

erreur et de toute faute. Si saint Dominique avait commis des actes de

cruauté, nous ne ferions aucune difficulté de le reconnaître; mais, en

plaçant le bienheureux dans son temps et dans son milieu, en considérant

surtout le caractère de ses adversaires, il nous apparaît comme un

défenseur sage et modéré, non seulement de la morale et de la foi, mais

encore de la civilisation, compromise par les doctrines subversives des

Albigeois.

Saint Dominique naquit à Calaroga, dans le royaume de Léon, vers 1170.

Son pays avait reconquis vaillamment sa liberté sur les Arabes, par une

longue croisade de plusieurs siècles; et non loin de sa ville natale, à

Burgos, l’on montrait le tombeau du Cid, la terreur des Maures. Les

institutions monastiques étaient prospères autour de Calaroga: à moins

de quatre lieues, au milieu de montagnes, se dressait l’antique

monastère bénédictin de Silos, réformé par l’abbé Dominique[2]. A la

Vigne, les Prémontrés venaient de fonder un couvent florissant. Enfin, à

Uclès, se trouvait une maison de l’un des grands ordres militaires de

l’Espagne, l’ordre de Saint-Jacques de l’Épée.

[2] Saint Dominique de Silos était devenu abbé de ce monastère vers

1040 et avait travaillé aussitôt à le réformer. Cf. Mabillon,

_Annales Ordinis S. Benedicti_, t. IV, p. 407.

Les parents du bienheureux, Félix de Guzman et Jeanne d’Aza,

appartenaient à la noblesse du pays. La critique scrupuleuse des

Bollandistes a émis à ce sujet quelques doutes, et il faut avouer que

les exagérations de certains écrivains méritaient de les provoquer:

Lopez Agurlita fait de saint Dominique le cousin de Blanche de Castille

et de saint Ferdinand, alors que, dans aucun des nombreux actes rendus

en faveur des Prêcheurs, ni saint Louis ni son frère Alphonse de

Poitiers ne revendiquent une aussi sainte parenté, et que Jourdain de

Saxe, disciple et successeur du Bienheureux, ne lui attribue nulle part

une aussi illustre origine[3].

[3] «... Les anciens Bollandistes ont révoqué en doute la _haute_

noblesse attribuée aux parents de saint Dominique. Aujourd’hui plus

que jamais, on se défie de ces généalogies dressées aux dix-septième

et dix-huitième siècles; elles furent trop souvent l’œuvre d’une

vanité peu scrupuleuse.» (_Analecta Bollandiana_, t. XII, p. 322.)

Il semble toutefois prouvé que, soit du côté des Guzman, soit du côté

des Aza, notre saint descendait de nobles chevaliers, qui, pendant

plusieurs siècles, avaient combattu pour la patrie espagnole et la foi

chrétienne. Ses parents étaient pieux: honorée comme une sainte dès le

treizième siècle, sa mère fut béatifiée par Léon XII en 1828. Il avait

deux frères aînés qui, comme lui, se consacrèrent à Dieu: après de

solides études, Antoine devint chanoine régulier de Saint-Jacques, et se

voua, en cette qualité, au service des pauvres et des malades. Mannès

suivit, lui aussi, les cours des Universités; mais, en 1217, il fit

profession religieuse entre les mains de son frère, et, devenu Prêcheur,

il contribua à répandre l’ordre naissant en Castille; Grégoire XVI

devait le béatifier.

La naissance de saint Dominique fut marquée de signes merveilleux.

Tandis que sa mère l’attendait, elle eut une étrange vision: «elle

s’imagina, dit Jourdain de Saxe, qu’elle portait dans son sein un chien,

et qu’il s’en échappait ayant à sa gueule une torche ardente dont il

embrasait le monde».--«Le jour du baptême, dit Thierry d’Apolda, la

marraine du Bienheureux eut une vision où cet enfant béni lui apparut,

marqué au front d’une étoile radieuse, dont la splendeur illuminait la

terre entière[4]»; symboles énergiques et gracieux de l’action que

devait exercer le zèle enflammé de saint Dominique et de ses fils

spirituels.

[4] Quétif et Échard, _Scriptores ordinis Prædicatorum_, t. I, p.

2.--Bollandistes, _Acta Sanctorum_, 4 août.

Jeanne d’Aza éleva elle-même son fils pendant les sept premières années

de sa vie; mais lorsqu’il fallut commencer son instruction, elle comprit

la nécessité de se séparer de lui. Son frère était archiprêtre de Gumiel

d’Izan, non loin de Calaroga; elle lui confia Dominique, qui demeura

sept ans auprès de lui. Nous n’avons pas de détails sur ses études;

elles furent sans doute ce qu’étaient celles de tout enfant de bonne

famille: le latin classique, celui des Pères de l’Église, les exercices

de rhétorique en firent probablement le fond.

Lorsque le jeune élève eut quatorze ans, l’archiprêtre dut remettre sa

direction à plus savant que lui, et saint Dominique fut envoyé à

Palencia (1184). Cette ville était l’une des plus importantes du royaume

de Léon. Son université ne devait être définitivement fondée qu’en 1209,

par Alphonse IX, mais elle possédait déjà ces écoles qui se

développaient, au moyen âge, à l’ombre des abbayes ou des maisons

épiscopales[5]. Nous savons que saint Dominique y passa dix années; les

six premières furent consacrées aux arts libéraux, et par là on

entendait les exercices du trivium et du quadrivium, qui préparaient à

la maîtrise ès arts, c’est-à-dire la grammaire, la poétique et la

logique; l’arithmétique, l’algèbre, la musique et l’astronomie.

[5] Les écoles de Palencia étaient très anciennes; on les faisait

remonter jusqu’aux temps des Goths. Lucas de Tuy, diacre de Léon,

qui écrivit sa chronique vers 1239, dit qu’à Palencia, il y eut de

tout temps des écoles, _semper ibi viguit scholastica sapientia_.

(Cf. Denifle, _Les Universités au Moyen âge_ (en allemand), t. I, p.

472.)

Après ce double cycle d’études générales, il put choisir la science

particulière qu’il voulait cultiver; ce fut la théologie, à laquelle il

se consacra pendant quatre ans, de 1191 à 1194. Il s’y adonna avec

ardeur; nous en avons pour garants ses biographes, qui mentionnent ses

veilles prolongées, et surtout ses livres, tout couverts d’annotations,

qu’il dut vendre pour subvenir à ses aumônes: «vendidit libros suos manu

sua glossatos[6].» Étudiant, mêlé à la jeunesse, parfois turbulente et

dissipée, des écoles, saint Dominique conserva cette gravité et cette

pureté qu’il avait montrées dès son jeune âge. Il se faisait déjà

remarquer par la délicatesse de ses mœurs, la prudence de son caractère:

«sa conduite n’avait rien du jeune homme, et sous une apparence tendre,

se cachait la sagesse d’un vieillard». C’est que, dès cette époque, il

connaissait tout ce que la vie spirituelle a d’austère et d’élevé; il

s’adonnait à ces macérations qu’il pratiqua jusqu’à la fin de sa vie;

pendant plus de dix ans, il s’abstint de vin[7], et le plus souvent,

c’était sur la terre nue qu’il s’endormait, après les longues veilles

consacrées à l’étude ou à la pénitence.

[6] Témoignage de Frère Étienne au procès de canonisation. (Cf.

Bollandistes, _A. S._, 4 août, p. 389.)

[7] Ce trait est rapporté par la plupart de ses biographes et en

particulier par Eudes de Châteauroux, dans un de ses sermons:

«veniens Palenciam, ubi tunc florebat studium, a vino abstinuit per

illos quatuor annos, quibus studuit et etiam per sex alios

sequenter.» (Cf. Denifle, _op. cit._, p. 473.)

En même temps, il pratiquait largement la charité, donnant aux pauvres,

avec ses consolations, tout ce qu’il prenait sur ses besoins. Ses

biographes nous rapportent plusieurs traits de son dévouement. Pendant

qu’il étudiait la théologie, une disette s’abattit sur la ville et sur

toute l’Espagne, et l’on sait l’étendue des ravages que causait ce fléau

au moyen âge; beaucoup de pauvres mouraient de faim dans l’abandon.

Dominique ne put pas soutenir un pareil spectacle, il vendit tout ce

qu’il possédait, jusqu’à ses livres et ses notes; son exemple fut suivi

par plusieurs de ses condisciples, et la misère fut soulagée par les

aumônes des étudiants et des maîtres que l’exemple du Bienheureux avait

émus. Devançant saint Vincent de Paul, il essaya plusieurs fois de se

vendre pour son prochain: il tenta d’abord de se substituer à un

prisonnier des Maures que sa sœur réclamait avec instances, et plus

tard, il voulut de même arracher à des hérétiques quelques femmes que la

misère tenait sous leur dépendance. Un biographe, son contemporain,

Barthélemy de Trente, nous dit qu’il renouvela à plusieurs reprises ses

héroïques résolutions.

Saint Dominique était déjà engagé dans les ordres sacrés, sans que nous

puissions préciser à quelle date il les reçut; car les historiens ne

nous ont conservé que des détails épars et laconiques sur la première

partie de sa vie. Quelques biographes ont essayé de suppléer par des

suppositions à ces incertitudes. Un écrivain prémontré du dernier

siècle, Joseph-Étienne de Noriega, a voulu démontrer que, lorsqu’il

étudiait à Palencia, le Bienheureux avait déjà revêtu l’habit de saint

Norbert, à Notre-Dame de la Vigne[8], et qu’il le garda jusqu’en 1203;

mais quelque habiles que soient ses raisonnements, on ne saurait s’y

arrêter, car cette même année, Dominique était déjà prieur du chapitre

d’Osma, et signait en cette qualité un diplôme de 1203; d’autre part,

dans sa déposition au procès de canonisation, le prieur provincial des

Dominicains de Lombardie, frère Étienne, déclarait qu’étant étudiant en

théologie à Palencia, c’est-à-dire avant 1194, son maître était déjà

chanoine d’Osma.

[8] Il s’appuie sur les relations suivies qu’entretenaient avec les

Prémontrés de Notre-Dame des Vignes le premier maître de saint

Dominique, son oncle, l’archiprêtre de Gumiel. Il est certain

cependant que le saint a connu de près l’Ordre de saint Norbert,

puisque, comme on le verra dans la suite, il lui a fait de nombreux

emprunts pour les constitutions des Prêcheurs.

Pour faciliter les études à des clercs d’élite, l’Église avait coutume

de leur conférer des canonicats avec dispense de résidence; les revenus

de la prébende servaient à l’entretien de l’étudiant. Tel fut sans doute

le cas de saint Dominique puisque, vivant à Palencia, il était déjà

inscrit au chapitre d’Osma. Ses études une fois terminées, en 1194, il

alla prendre possession de sa stalle et de ses fonctions. «Aussitôt, dit

Jourdain de Saxe, il commença à paraître entre les chanoines ses frères,

comme un flambeau qui brûle, le premier par la sainteté, le dernier de

tous par l’humilité, répandant autour de lui une odeur de vie vivifiante

et un parfum semblable à l’encens, les jours d’été... Comme un olivier

qui pousse des rejetons, comme un cyprès qui grandit, il demeurait jour

et nuit dans l’église, vaquant sans relâche à la prière et se montrant à

peine hors du cloître, de peur d’ôter du loisir à sa contemplation. Dieu

lui avait donné la grâce de pleurer pour les pécheurs, les malheureux et

les affligés; et cet amour douloureux, lui pressant le cœur, s’échappait

au dehors par des larmes. C’était sa coutume, rarement interrompue, de

passer la nuit en prières, et de s’entretenir avec Dieu, sa porte

fermée. Quelquefois alors, on entendait des voix et comme des

rugissements qu’il ne pouvait contenir, sortir de ses entrailles émues.

Il y avait une demande qu’il adressait souvent et spécialement à Dieu,

c’était de lui donner une vraie charité, un amour à qui rien ne coûtât

pour le salut des hommes... Il lisait un livre qui a pour titre

_Conférences des Pères_, et qui traite à la fois des vices et de la

perfection spirituelle, et il s’efforçait en le lisant de connaître et

de suivre tous les sentiers du bien. Ce livre, avec le secours de la

grâce, l’éleva à une difficile pureté de conscience, à une abondante

lumière dans la contemplation et à un degré éminent de perfection[9].»

[9] Jourdain de Saxe (Quétif et Échard, _op. cit._, t. I, p. 4). Pour

cette citation, comme pour plusieurs autres que nous ferons dans la

suite, nous empruntons la traduction de Lacordaire (_Vie de saint

Dominique_, p. 33).

La vertu et le zèle du jeune chanoine s’accordaient à merveille avec les

projets de l’évêque d’Osma, Martin de Bazan, et de son ami Didace

d’Azevédo.

Malgré la réforme de Grégoire VII, les chapitres cathédraux se

laissaient aller au relâchement; titulaires parfois de fiefs

seigneuriaux, rebelles à l’autorité épiscopale, certains chanoines

étaient des princes temporels plutôt que des religieux; et les

hérétiques, déjà si nombreux en Espagne, en Italie et dans le midi de la

France, ne manquaient pas de dénoncer leurs abus. Plusieurs réformateurs

avaient essayé de rétablir la régularité de l’office canonial, et de

rappeler aux chanoines les observances religieuses; c’est le but

qu’avaient poursuivi en 1106, Guillaume de Champeaux, le créateur des

chanoines réguliers de Saint-Victor, et en 1120, saint Norbert, le

fondateur de l’Ordre des Prémontrés. Après eux, plusieurs évêques

avaient réussi à faire adopter à leurs chapitres la règle de saint

Augustin, comme le fit, à Osma, Martin de Bazan, vers 1195. Malgré

quelques oppositions, les chanoines firent profession de vie régulière,

et en 1199, Innocent III confirma les nouveaux statuts, plus étroits,

qu’ils avaient reçus de leur évêque. Didace d’Azevédo et Dominique

furent probablement les auxiliaires du prélat dans cette réforme, car

aussitôt après, ils furent nommés, l’un prieur, l’autre sous-prieur; et

lorsque, vers 1201, Didace recueillit l’héritage de l’évêque Martin,

saint Dominique devint, avec le titre de prieur, le chef du

chapitre[10].

[10] Cf. Balme, _Cartulaire de saint Dominique_, t. I, _passim_.

Il s’appliqua à maintenir dans toute leur rigueur les nouvelles

observances, en donnant lui-même l’exemple de la régularité, pratiquant

la vie commune avec ses confrères, ne quittant la cellule et le cloître

que pour chanter l’office divin à la cathédrale ou passer de longues

heures de méditation dans son oratoire. Il vécut ainsi dans la retraite

pendant neuf ans; ce fut sa vie cachée. Soit qu’elle n’ait présenté rien

de particulier aux yeux des hommes, ressemblant extérieurement à celle

des autres chanoines, soit que ses biographes n’aient pu se procurer que

de rares détails sur cette période de son existence, nous la connaissons

très peu.

Alain de la Roche, et après lui Jean de Réchac et Baillet, ne se sont

pas résignés à cette obscurité: réunissant des légendes sans valeur, ils

ont construit une Vie fabuleuse de saint Dominique. D’après eux, il

aurait déjà consacré ces neuf ans à des missions; il aurait parcouru

plusieurs provinces d’Espagne, prêchant contre les Sarrasins et les

hérétiques, et même, non loin de Saint-Jacques de Compostelle, il serait

tombé entre les mains des pirates. Emmené en captivité sur mer, il

aurait calmé une violente tempête, et converti l’équipage par la vertu

du Rosaire, qui venait de lui être révélé. Rendu à la liberté, il aurait

poussé encore plus loin ses pérégrinations, et tour à tour, il aurait

prêché la dévotion à la Vierge par le Rosaire[11], en Armorique,

particulièrement dans les diocèses de Vannes et de Dol, et serait

retourné en Espagne pour éviter les charges de l’épiscopat qu’aurait

voulu lui imposer le comte de Bretagne. Soutenu par la grâce divine, il

aurait, au cours de ces voyages apostoliques, opéré des conversions

aussi nombreuses qu’importantes, celle en particulier de l’hérésiarque

lombard Rainier, transformé, dès lors, en un prédicateur zélé de

l’orthodoxie.

[11] C’est à dessein que dans cette Vie nous omettrons de parler de

l’origine du Rosaire et des efforts que le saint aurait faits pour

propager cette dévotion. C’est une question de plus en plus

contestée, depuis les doutes assez graves qui ont été émis, dès le

siècle dernier, par les Bollandistes (Cf. _Acta Sanctorum_, 4 août);

or une biographie comme celle-ci doit s’attacher uniquement aux

résultats acquis de la science.

Un examen, même superficiel, de ces récits suffit pour en dégager

le caractère fabuleux; ils fourmillent d’anachronismes et

d’invraisemblances. «Tout cela, dit un Dominicain, le Père Touron, ne

peut s’accorder ni avec la suite de l’histoire de notre saint, ni avec

les témoignages des plus anciens auteurs.» Après lui, les Bollandistes

n’ont pas hésité à déclarer ces légendes sans valeur, et Lacordaire les

a dédaigneusement passées sous silence. Loin de parcourir le monde

chrétien, et de prêcher le Rosaire aux populations émerveillées de

l’Espagne et de la Bretagne, pendant ces neuf ans, saint Dominique, nous

dit le bienheureux Jourdain[12], «ne sortit que rarement de l’enceinte

de son monastère».

[12] Jourdain, _op. cit._, p. 3: «vix extra septa monasterii

comparebat».

Une circonstance fortuite vint l’en tirer. En 1203, le roi de Castille,

Alphonse IX, chargea l’évêque d’Osma d’aller demander au seigneur de la

Marche la main de sa fille pour son fils, le prince Ferdinand; dans

cette ambassade extraordinaire Dominique accompagna Didace. Les

historiens se sont demandé quelle était cette Marche dont les

chroniqueurs du treizième siècle parlent en termes si laconiques. Pour

les uns, en particulier pour Bernard Gui, ce serait le Danemark: ils ont

remarqué avec quelle insistance Jourdain de Saxe à mentionné la longueur

et la fatigue d’un pareil voyage; d’ailleurs, puisque quelques années

auparavant, Philippe-Auguste avait épousé Ingeburge de Danemark, et

qu’en 1254, un autre roi de Castille, Alphonse X, devait demander la

main d’une princesse norvégienne, il n’y a aucune invraisemblance à

supposer que l’évêque d’Osma et saint Dominique aient dû accomplir une

aussi lointaine mission. D’après d’autres auteurs, il s’agirait tout

simplement du comté de la Marche, en France, et de la fille du comte

Hugues de Lusignan, prince assez puissant pour que son alliance fût

recherchée par des maisons royales. Enfin, se rappelant que de la

Marche, les deux envoyés se rendirent à Rome, auprès d’Innocent III,

avant de retourner en Castille, certains historiens ont émis une

nouvelle hypothèse, non moins possible, et pensé qu’il était question de

l’une des Marches italiennes. Ce qui est certain, c’est que dès ce

premier voyage, Didace et Dominique traversèrent le comté de Toulouse,

et qu’ils furent effrayés des progrès qu’y faisait l’hérésie cathare et

vaudoise.

On leur dit qu’en che païs,

Li bougres si estoient mis;

Tout environ chèle contrée

Toute la terre estoit semée

De la gent ki Dieu ont guerpi,

Por faire honeur à l’ennemi[13].

[13] _Li Romans saint Dominike_ (Bibl. Nat., ms. fr. 19531), cité par

le R. P. Balme.

A Toulouse, saint Dominique s’aperçut que leur hôte était l’un de ces

«bougres», et immédiatement, il entreprit sa conversion. Les

raisonnements, les controverses et les exhortations semblaient n’aboutir

à rien, lorsqu’une nuit la grâce divine opéra le changement si ardemment

souhaité par le saint. «Dès lors, dit Bernard Gui, il nourrit dans son

cœur le projet de se dépenser au salut des mécréants, d’instituer à

cette fin un Ordre de prédicateurs, et de le consacrer à

l’évangélisation des peuples.»

Didace et son compagnon firent à deux reprises le voyage d’Espagne à la

Marche; d’abord, pour présenter la demande en mariage; puis, pour aller

chercher la princesse avec une brillante escorte. Mais la seconde fois,

leur mission fut terminée par un événement tragique: ils n’arrivèrent

que pour assister aux funérailles de la jeune fiancée. Didace envoya la

triste nouvelle à son roi; et, rien ne le retenant plus dans la Marche,

il se rendit avec saint Dominique à Rome, vers la fin de 1204. Il

voulait abdiquer l’épiscopat entre les mains du Pape, et consacrer le

reste de sa vie à l’évangélisation des Cumans et autres infidèles qui

erraient dans les steppes du Dniéper et du Volga. Mais l’attention

d’Innocent III se concentrait alors sur d’autres pays: il se préoccupait

beaucoup plus de l’hérésie albigeoise et des dangers qu’elle faisait

courir à l’Église, au cœur même de sa puissance. Il refusa de relever

Didace de ses fonctions épiscopales, mais l’envoya prêcher en Languedoc.

Nous savons peu de chose, du reste, sur le séjour de l’évêque d’Osma et

de son compagnon à Rome; d’après Bernard Gui, ils se seraient concilié

la faveur du Pape et de son entourage, et, dès lors, se seraient

établies entre saint Dominique et les cardinaux Savelli et Hugolin, plus

tard Papes sous les noms d’Honorius III et de Grégoire IX, ces relations

d’amitié, qui devaient être si utiles à la fondation des Prêcheurs.

C’était à l’Ordre cistercien qu’Innocent III venait de confier la

réduction des Albigeois. Amalric, abbé de Cîteaux, et les religieux de

Fontfroide, Pierre de Castelnau et Raoul, devaient conduire cette

croisade de prédications contre l’hérésie; ils avaient reçu pour cela

pleins pouvoirs et entière délégation du Saint-Siège. Désireux de leur

offrir leur concours, l’évêque d’Osma et son chanoine allèrent de Rome à

Cîteaux. Didace, admirant les observances monastiques de cet illustre

couvent, conçut le projet d’emmener avec lui plusieurs religieux pour

implanter l’Ordre dans son diocèse. Il aurait pris lui-même l’habit

cistercien, si nous en croyons Humbert de Romans, non pour embrasser

dans toute sa rigueur l’état monastique (en le maintenant dans son

diocèse, Innocent III l’en empêchait), mais pour participer comme oblat

aux mérites de l’Ordre.

Ces voyages de Didace et de saint Dominique ont donné prétexte à de

nouvelles légendes, qui ont été, comme les autres, propagées par Alain

de la Roche et Jean de Réchac. Se rendant en Danemark, les deux envoyés

d’Alphonse IX se seraient arrêtés à la cour de Philippe-Auguste et y

auraient été accueillis avec honneur, par la bru du roi, Blanche de

Castille; cette princesse n’était-elle pas la cousine de Dominique

Guzman, d’après la généalogie fabuleuse qui a été composée après coup à

notre saint? Jusqu’alors stérile, le mariage de Louis de France et de

Blanche aurait dû sa fécondité merveilleuse aux prières de saint

Dominique, qui lui aurait prédit, cinq ans à l’avance, la naissance d’un

fils[14]. D’autre part, dans leur désir bien naturel de faire participer

leur Ordre à la gloire de saint Dominique, certains écrivains

monastiques ont fait séjourner le bienheureux dans leur couvent, et même

lui ont fait faire profession religieuse chez eux. Selon Denys le

Chartreux, saint Dominique, se dirigeant vers Cîteaux, se serait arrêté

au monastère de la Grande Chartreuse, pour s’y faire moine; mais, animé

de l’esprit prophétique, le prieur aurait refusé sa profession, en lui

disant: «Allez, vous êtes réservé pour de plus grandes choses»; et il

lui aurait donné la mission de prêcher contre les Albigeois. D’après

d’autres écrivains, ce fut l’habit de saint Bernard, que saint Dominique

reçut en même temps que son évêque, et après avoir été Prémontré et

Chartreux, il serait devenu Cistercien, sans cesser d’ailleurs d’être

chanoine régulier de Saint-Augustin!

[14] Mariés le 23 mai 1200, Louis et Blanche de Castille n’eurent leur

premier enfant, Philippe, qu’en 1209. (Cf. Sepet, _saint Louis_, p.

1.)

Il est inutile d’insister longuement sur ces légendes; outre qu’elles ne

sont rapportées ni par Jourdain, ni par Humbert, ni par Thierry

d’Apolda, ni par aucun chroniqueur du treizième siècle, elles

fourmillent tellement d’invraisemblances et d’anachronismes, elles

contredisent d’une manière si évidente ce que l’on sait de positif sur

la vie du Saint, qu’elles ne sauraient arrêter l’attention de

l’historien.

De Cîteaux, Dominique et Didace se rendirent dans le midi de la France,

et dès lors commença leur apostolat. Celui de Didace devait durer moins

de deux ans, jusqu’à sa mort, en 1206; celui de saint Dominique devait

être plus long et plus fécond, puisque ses prédications aux Albigeois se

poursuivirent jusqu’en 1215, et que, de ces missions, sortit la création

de l’Ordre des Prêcheurs.

CHAPITRE II

SAINT DOMINIQUE ET LES ALBIGEOIS.

Depuis la première moitié du douzième siècle, les prédications

hérétiques avaient été très actives et le néo-manichéisme avait fait les

plus grands progrès en Aquitaine et en Languedoc. En 1139, Pierre le

Vénérable avait dénoncé au clergé provençal les menées de Pierre de

Bruys et de son principal disciple, Henri[15]. Les Vaudois, les Patarins

et les Cathares étaient venus d’Italie prêcher leurs doctrines dans le

midi de la France et tous y avaient reçu un accueil favorable. La

noblesse avait été gagnée par des enseignements qui livraient les biens

d’Église à ses convoitises et légitimaient d’avance toutes ses

usurpations; les artisans et les paysans avaient applaudi aux violentes

attaques dirigées par les sectaires contre la puissance temporelle du

clergé, les dîmes et les droits de toute sorte qu’il prélevait sur les

fidèles; enfin, cette religion individuelle pouvait, dès l’abord,

séduire de nombreuses âmes, même parmi les plus délicates. L’autorité

civile fermait les yeux avec complaisance sur les progrès de l’hérésie,

quitte à envoyer au bûcher les sectaires exaltés qui excitaient trop

ouvertement les populations à la destruction des églises ou au pillage

des biens ecclésiastiques. Dès 1145, saint Bernard jetait un cri

éloquent de détresse: «Qu’avons-nous appris et qu’apprenons-nous chaque

jour? Quels maux a faits et fait encore à l’Église de Dieu l’hérétique

Henri! Les basiliques sont sans fidèles, les prêtres sans honneur. On

regarde les églises comme des synagogues, les sacrements sont méprisés,

les fêtes ne sont plus solennisées. Les hommes meurent dans leurs

péchés, les âmes paraissent devant le tribunal terrible sans avoir été

réconciliées par la pénitence ni fortifiées par la sainte Communion. On

va jusqu’à priver les enfants des chrétiens de la vie du Christ, en leur

refusant la grâce du baptême[16].» Saint Bernard ne se contenta pas de

dénoncer le mal: à la demande du Saint-Siège, il voulut le combattre

lui-même, mais ce fut en vain. En 1145, il parcourut le midi de la

France; on le trouva successivement à Bordeaux, Bergerac, Périgueux,

Sarlat, Cahors, Belleperche, Toulouse. Malgré son éloquence, il n’obtint

que de rares succès; à Verfeil même, on refusa de l’écouter et il fut si

indigné de l’obstination des habitants qu’en s’éloignant, il lança sa

malédiction sur ce nid d’hérétiques: «_Viride folium, desiccet te

Deus!_[17]»

[15] Vacandard, _Histoire de saint Bernard_, t. II, p. 220.

[16] Vacandard, _op. cit._, t. II, p. 222, auquel nous avons aussi

emprunté les détails qui suivent sur les prédications de saint

Bernard.

[17] «Verfeil, que Dieu te dessèche!»

Le saint joue sur l’étymologie de ce nom, qui signifie aussi

_feuille verte_.

Malgré les efforts des Papes et de leurs légats, les doctrines

hétérodoxes continuèrent à se répandre dans la seconde moitié du

douzième siècle. Au commencement du treizième, c’était un hérétique

avéré qui avait en main le gouvernement d’une partie du Languedoc,

Bertrand de Saissac, tuteur de Raymond Roger, vicomte de Béziers et de

Carcassonne, tandis que les comtes de Foix et de Toulouse étaient gagnés

secrètement à la secte[18].

[18] Cf. _Histoire du Languedoc_ par dom Vaissète (éd. Molinier), t.

VI, p. 154 et suiv.

L’hérésie était si solidement implantée dans le pays qu’elle s’y était

organisée, opposant sa hiérarchie à la hiérarchie catholique. Toulouse

et Carcassonne avaient chacune son évêque albigeois: avant la croisade,

Isarn de Castres était à Carcassonne «l’évêque des hérétiques», à

Toulouse, c’étaient Bernard de la Mothe et Bertrand Marty. Les évêques

étaient assistés de diacres qui avaient une résidence fixe dans un grand

village, autour duquel ils rayonnaient, prêchant la doctrine nouvelle ou

présidant aux rites de l’initiation ou _Consolamentum_. Raymond Bernard

était diacre à Montréal, Guilabert de Castres l’était à Fanjeaux, avant

de devenir lui-même évêque de Toulouse. Enfin, comme dans la primitive

Église, on distinguait deux sortes de fidèles: les uns, les _Parfaits_

ou _Bonshommes_, avaient reçu l’initiation complète ou _Consolamentum_,

toute la doctrine leur était révélée et ils devaient l’enseigner et la

répandre; ils étaient astreints aux abstinences, aux jeûnes, au célibat

et à toutes les observances de la secte; parfois, ils se distinguaient

par un costume spécial. Ceux qui avaient ainsi fait profession étaient

en quelque sorte les membres actifs de la communauté hérétique. Les

autres leur témoignaient le plus grand respect, les «adoraient», quand

ils se trouvaient en leur présence, demandaient à genoux leur

bénédiction, mangeaient le pain et les aliments qu’ils avaient bénis et

pourvoyaient à leur entretien et à leur défense. Ceux que nos documents

appellent les Croyants, _credentes haereticorum_, étaient des adhérents

plutôt que des initiés; c’était en quelque sorte le tiers ordre de

l’hérésie. Ils avaient foi dans les doctrines de la secte et les

acceptaient aveuglément; ils donnaient aux Parfaits l’aide dont ils

avaient besoin, assistaient aux réunions qu’ils présidaient; mais ils

continuaient leur genre de vie habituelle, se mariaient, avaient des

enfants, et ne se distinguaient des fidèles que par leur mépris pour

l’Église, ses dogmes et ses pratiques, à moins qu’un intérêt particulier

ne les engageât à modérer ou à dissimuler leurs sentiments: souvent ils

demandaient le _Consolamentum_ à leur lit de mort.

L’hérésie était pratiquée ouvertement dans le Lauraguais, le Razès, le

Carcassès[19] et tout le comté de Toulouse, au commencement du treizième

siècle. Avant la croisade, l’évêque Isarn de Castres tint des assemblées

à Cabaret, dans la Montagne-Noire. Raymond de Simorre promena ses

prédications entre Carcassonne et Castelnaudary: on le signale tour à

tour à Aragon et à Montalive, près de Fanjeaux. En 1206, Isarn de

Castres fit une tournée pastorale aux environs de Montréal; et à

Villeneuve, il conféra le _Consolamentum_ à Audiarda Ebrarda. Guilabert

de Castres avait une maison à Fanjeaux et y enseignait publiquement les

doctrines albigeoises[20].

[19] Ces pays répondaient à peu près, le premier aux arrondissements

de Villefranche et de Castelnaudary, le second à celui de Limoux, le

troisième aux cantons de Carcassonne.

Fanjeaux et Montréal sont aujourd’hui des chefs-lieux de canton, le

premier dans l’arrondissement de Castelnaudary, le second dans celui

de Carcassonne.

[20] Ces renseignements sur les menées des hérétiques en Languedoc, au

commencement du treizième siècle, nous sont fournis par les précieux

registres des inquisiteurs toulousains conservés à la Bibliothèque

de Toulouse, en particulier dans le ms. 609.

Déjà du temps de saint Bernard, presque toute la chevalerie du Languedoc

était hérétique: «_fere omnes milites_», dit avec découragement le saint

abbé de Clairvaux. La situation était la même, en 1206, et Innocent III

ne se trompait pas quand il attribuait les progrès de l’albigéisme à la

faveur que lui témoignait la noblesse. Très souvent, c’était chez des

chevaliers et même chez les seigneurs du pays, que les Parfaits tenaient

leurs réunions, et dans l’assistance, figuraient les plus grands noms

des alentours.

Toutefois, il ne faudrait pas croire que si les hérétiques ont tenu tout

particulièrement à l’adhésion des seigneurs et à leur protection, ils

aient négligé les classes, plus humbles mais aussi plus nombreuses, des

bourgeois et des paysans. Aux environs de Caraman et de Verfeil, sur les

confins du Toulousain et du Lauraguais, la population tout entière leur

était gagnée et peu de personnes mouraient sans le _Consolamentum_. A

Fanjeaux et à Montréal, les laboureurs travaillaient le dimanche et les

jours de fête, et parce qu’il en fit le reproche à l’un d’eux, le jour

de Saint-Jean-Baptiste, saint Dominique faillit être assassiné au _Champ

du Sicaire_. Pour attirer les artisans, les Parfaits avaient établi des

ouvroirs et des ateliers,--on dirait de nos jours des patronages,--où

l’on enseignait aux jeunes gens les doctrines hérétiques en même temps

qu’un métier; il y en avait plusieurs dans la seule bourgade de

Fanjeaux.

En somme, à l’arrivée de Didace et de saint Dominique, le comté de

Toulouse et en particulier le Lauraguais et le Razès étaient pénétrés

profondément par l’hérésie. Elle s’affichait ouvertement, chantait ses

cantiques dans les églises mêmes de Castelnaudary, spoliait de ses dîmes

l’évêque de Toulouse, menaçait dans sa cathédrale le chapitre de Béziers

et le forçait à s’y fortifier[21]. Or le triomphe de l’albigéisme aurait

été la ruine du christianisme, dont il était la négation radicale.

[21] _Histoire du Languedoc_, loc. cit.

Pour ces néo-manichéens, en effet, le monde, au lieu d’être la création

d’un Dieu bon, était l’œuvre et demeurait le jouet d’un être malfaisant;

le mystère de la Trinité disparaissait devant le dualisme de deux

principes éternels, celui du bien et celui du mal; l’œuvre de la

Rédemption et du Calvaire n’avait été qu’un simulacre, un être divin ne

pouvant pas souffrir dans sa chair et mourir; les mérites de

Jésus-Christ ayant aussi peu de réalité que son expiation, le salut par

le baptême, la grâce et les sacrements, était une illusion, et partant,

les pratiques recommandées ou imposées par l’Église étaient aussi vaines

que ses enseignements. Les dogmes de la vie future, des récompenses du

ciel, des châtiments éternels de l’enfer, de l’expiation temporaire du

purgatoire, celui de la résurrection de la chair et de la communion des

saints étaient remplacés par la doctrine de la métempsycose et de la

migration indéfinie des âmes d’un corps dans un autre. Aucun accord

n’était donc possible entre le Credo catholique et le Credo albigeois;

ceci devait tuer cela; et ce fut pour en avoir eu la vue nette, que

saint Dominique se consacra avec tant de zèle à la prédication contre

l’hérésie[22].

[22] Sur les doctrines albigeoises, cf. Douais, _Les Hérétiques du

comté de Toulouse_.

Partis de Cîteaux dans les premiers mois de 1205, l’évêque d’Osma et son

chanoine allèrent rejoindre, en Languedoc, les missionnaires qu’Innocent

III avait envoyés contre l’hérésie; ils les trouvèrent, près de

Montpellier, dans le plus profond découragement, se demandant si leur

œuvre n’avait pas échoué, comme celle de leurs prédécesseurs.

C’est que l’hérésie était constituée plus fortement qu’ils ne se

l’étaient imaginé; elle avait des chefs habiles et savants, capables de

soutenir les controverses théologiques les plus ardues. Mais ce qui

faisait encore plus la force de ces docteurs albigeois, c’était leur

ascétisme. Faite d’abstinences et de privations, leur vie inspirait le

plus grand respect aux populations qui en étaient témoins. Tout autres

étaient les allures des abbés cisterciens envoyés à la défense de

l’orthodoxie. Au lieu d’aller à pied, de bourgade en bourgade, comme le

faisaient les Parfaits, ils chevauchaient au milieu d’une brillante

escorte; il leur fallait des attelages pour porter leurs vêtements et

leurs provisions, et ce luxe scandalisait des pays séduits par

l’austérité des Bonshommes: «Voilà, disait-on, les ministres à cheval

d’un Dieu qui n’allait qu’à pied, les missionnaires riches d’un Dieu

pauvre, les envoyés comblés d’honneurs d’un Dieu humble et méprisé[23].»

[23] _Acta Sanctorum_, 4 août.

Telles n’étaient pas les habitudes de l’évêque et du chanoine d’Osma.

Appelés à témoigner sur saint Dominique, dans le procès de canonisation

de 1233, les habitants de Fanjeaux déclarèrent qu’ils n’avaient jamais

vu un homme aussi saint. Deux femmes, Guillelma et Tolosana,

rapportèrent qu’elles lui avaient fabriqué des cilices. Plus au courant

encore de son genre de vie, frère Jean d’Espagne raconta ses pénitences

et ses macérations: «Maître Dominique se faisait donner la discipline et

il se flagellait lui-même avec une chaîne de fer.» Aussi, Didace et lui

purent-ils rappeler sans présomption les missionnaires cisterciens à

l’austérité apostolique. «Ce ne sera pas seulement par des paroles, leur

dirent-ils, que vous ramènerez à la foi des hommes qui s’appuient sur

des exemples. Voyez les hérétiques; c’est par leur affectation de

sainteté et de pauvreté évangélique, qu’ils persuadent les simples. Si

vous leur donnez un spectacle contraire, vous édifierez peu, vous

détruirez beaucoup, vous ne gagnerez rien. Chassez un clou par l’autre,

mettez en fuite une sainteté d’apparat par les pratiques d’une sincère

religion.» La leçon fut comprise: revenant à la simplicité, les moines

cisterciens renvoyèrent toutes les futilités qu’ils avaient apportées.

Ne gardant que leurs Heures et les livres indispensables à la

controverse, vivant dans la plus stricte pauvreté, ils allèrent à pied

de village en village, sans escorte, sans argent, seuls au milieu de

l’hérésie, et, nous dit Jourdain de Saxe, lorsque les Parfaits virent ce

changement, ils redoublèrent d’énergie, pour résister à l’assaut qui se

préparait[24].

[24] «_Pedites, sine expensis, in voluntaria paupertate fidem

annuntiare cœperunt. Quod ubi viderunt hæretici, cœperunt et ipsi ex

adverso fortius prædicare._»--Jourdain (ap. Quétif et Échard, _op.

cit._, p. 5.)

Saint Dominique et Didace se mirent aussitôt à l’œuvre, sous la

direction des légats. Guillaume de Puylaurens nous les montre allant

nu-pieds de pays en pays. Dans les auberges où ils s’arrêtaient, ils

vivaient de peu et pratiquaient les abstinences qui devaient être

inscrites plus tard dans la règle des Prêcheurs. En 1207, Didace

retourna en Espagne et y mourut, au moment où il s’apprêtait à revenir

en Languedoc pour y poursuivre ses missions; dès lors, saint Dominique

continua seul l’œuvre qu’il avait entreprise.

Né en 1170, il était à la force de l’âge lorsqu’il reçut de son évêque

la direction des compagnons qui les avaient suivis. On voudrait avoir

une reproduction de sa physionomie pour y surprendre le secret de

l’ascendant irrésistible qu’il exerça sur eux. On peut y suppléer par le

portrait que trace de lui l’un des témoins de ses dernières années, sœur

Cécile, du couvent de Saint-Sixte: «Sa stature, dit-elle[25], était

médiocre, son visage beau et peu coloré par le sang, ses cheveux et sa

barbe d’un blond vif, ses yeux beaux. Il lui sortait du front et d’entre

les cils, ajoute-t-elle naïvement, une certaine lumière radieuse, qui

attirait le respect et l’amour. Il était toujours radieux et agréable,

excepté quand il était mû à compassion par quelque affliction du

prochain. Il avait les mains longues et belles, une grande voix noble et

sonore. Il ne fut jamais chauve, et il avait sa couronne religieuse tout

entière, semée de rares cheveux blancs[26].»

[25] _Relation de Sœur Cécile_, citée par Lacordaire, _op. cit._, p.

219.

[26] Ce dernier trait ne se rapporte évidemment qu’aux dernières

années de la vie du Saint.

Jourdain de Saxe insiste, lui aussi, sur cette expression lumineuse, si

l’on peut s’exprimer ainsi, qui se dégageait des traits de saint

Dominique, et qui était comme le rayonnement de son âme. «Rien ne

troublait l’égalité de son âme, si ce n’est la compassion et la

miséricorde; et parce qu’un cœur content réjouit le visage de l’homme,

on devinait sans peine, à la bonté et à la joie de ses traits, sa

sérénité intérieure... Bien que sa figure brillât d’une lumière aimable

et douce, cette lumière pourtant ne se laissait pas mépriser, mais elle

gagnait facilement le cœur de tous, et à peine l’avait-on regardée qu’on

se sentait entraîné vers lui.»

Ses prédications contre l’hérésie manifestèrent cet ascendant naturel,

et encore plus son égalité d’humeur et la sérénité de son âme; car les

difficultés ne lui firent pas défaut. Comme saint Bernard, il eut à

subir les outrages des hérétiques: «ils se moquaient de lui, dit

Jourdain, et s’attachant à ses pas, lui lançaient toutes sortes de

railleries[27]»; «li adversaire de vérité li moquoient, getant boë

expuement et des vils choses et li lioient la paille par derrière le

dos.» Parfois les menaces accompagnaient les injures: il leur opposait

une fermeté d’autant plus inébranlable qu’elle provenait d’un désir

ardent du martyre. «N’as-tu pas peur de la mort? lui demandaient

quelques hérétiques étonnés? Que ferais-tu si nous nous saisissions de

toi?»--«Je vous supplierais, répondit-il, de ne pas me mettre à mort du

coup, mais de m’arracher les membres un à un, pour prolonger mon

martyre; je voudrais n’être plus qu’un tronc sans membres, avoir les

yeux arrachés, rouler dans mon sang, avant de mourir, afin de conquérir

une plus belle couronne de martyre[28]!» et lorsqu’il passait dans un

village où sa vie était en danger, il le traversait en chantant. «Les

persécutions ne le troublaient pas, dit un témoin de sa vie[29], il

marchait souvent au milieu des dangers avec une sécurité intrépide et la

peur ne le détourna pas une seule fois de sa route. Bien mieux, quand il

était pris de sommeil, il s’étendait le long ou proche du chemin et

dormait.» A plusieurs reprises cependant, les menaces des hérétiques

faillirent se réaliser. Un jour qu’il montait de Prouille à Fanjeaux par

un chemin creux, «pressentant quelque embûche, il marchait intrépide et

alerte. Des satellites de l’Antéchrist l’attendaient pour le tuer», et

ils n’abandonnèrent leur projet que lorsqu’ils furent persuadés du

bonheur que lui causerait le martyre. «A quoi bon, se dirent-ils, faire

son jeu! Ne serait-ce pas le servir et seconder ses vifs désirs, plutôt

que lui nuire? Désormais donc ils s’abstinrent de lui tendre des

pièges.» La tradition a conservé le souvenir de ce fait et, dans le

pays, on nomme encore _chemin du Sicaire_ le sentier où il se passa[30].

[27] Jourdain de Saxe, _op. cit._, p. 9.

[28] _Ibidem_.

[29] Enquête de Toulouse.

[30] On a érigé une croix là où la tradition place ce fait.

A l’assemblée de Montpellier, Didace avait déclaré qu’il fallait ramener

les hérétiques par la force de la prédication et des bons exemples. Ce

fut à la controverse que saint Dominique et ses compagnons eurent

recours. Ils indiquaient à l’avance le lieu et le jour d’une conférence

contradictoire; hérétiques et catholiques s’y rendaient de toutes les

régions avoisinantes; l’assistance comprenait à la fois des chevaliers,

des femmes, des paysans. Sans doute par acclamation, la foule désignait

un président et des assesseurs chargés de tenir la balance égale entre

les deux partis; le bureau constitué, on se livrait à des débats sérieux

et approfondis. De part et d’autre, on présentait des _libelli_, vrais

mémoires rédigés à l’avance sur une question controversée et qui

servaient de base à la discussion. Alors commençait entre les chefs des

deux groupes une lutte oratoire, un tournoi d’argumentations qui se

terminait le plus souvent par un vote de l’assemblée. Jourdain de Saxe

parle de scrutins qui avaient lieu à la fin de ces réunions; c’étaient

sans doute des ordres du jour, par lesquels l’assistance émettait son

sentiment sur la discussion qu’elle venait de suivre.

Saint Dominique tint un grand nombre de ces réunions contradictoires. La

première de toutes eut lieu à Servian près de Béziers. Accompagnés de

l’évêque et du chanoine d’Osma, les légats du Saint-Siège venaient de

Montpellier, mettant, pour la première fois, en pratique les conseils

austères de Didace. Or, à Servian, prêchaient en toute liberté les deux

ministres cathares Beaudoin et Thierry, grâce à la faveur toute

particulière que leur témoignait le seigneur du lieu. Mais lorsque du

haut des remparts, le peuple vit monter vers lui, les pieds ensanglantés

et dans l’attitude la plus humble, les missionnaires du Saint-Siège, il

força les deux hérétiques à accepter avec eux une controverse publique.

Elle dura huit jours et elle produisit sur les esprits une telle

impression que le peuple escorta pendant une lieue, sur le chemin de

Béziers, saint Dominique et ses compagnons.

De Servian, ils se dirigèrent sur Béziers, l’une des citadelles de

l’hérésie. Les Parfaits y étaient tout-puissants, grâce à la connivence

du vicomte, des consuls et de l’évêque lui-même. Pendant quinze jours,

les prédications et les controverses se continuèrent; mais l’effort des

missionnaires n’eut pas tout le succès qu’il méritait; si plusieurs

conversions isolées s’opérèrent, la masse de la population resta fidèle

aux doctrines vaudoises.

Saint Dominique · 第 1 / 12 段