Mais quel besoin?--Gonzague ne demandait rien, sinon à faire preuve de

loyauté.

Or, la preuve était là, sur la table,--la preuve matérielle et que nul

ne pouvait récuser.

--Nous attendons, dit le régent, qui se pencha entre le président de

Lamoignon et le maréchal de Villeroi; nous attendons la réponse de

madame la princesse.

--Si madame la princesse avait bien voulu me confier ses moyens..., dit

le cardinal de Bissy.

Aurore de Caylus se leva.

--Monseigneur, dit-elle, j'ai ma fille et j'ai les preuves de sa

naissance... Regardez-moi, vous tous qui avez vu mes larmes, et vous

comprendrez à ma joie que j'ai retrouvé mon enfant.

--Ces preuves dont vous parlez, madame..., commença le président de

Lamoignon.

--Ces preuves seront soumises au conseil, interrompit la princesse,

aussitôt que Son Altesse Royale aura accordé la requête que la veuve de

Nevers lui a humblement présentée.

--La veuve de Nevers, répondit le régent, ne m'a jusqu'ici présenté

aucune requête.

La princesse tourna vers Gonzague son regard assuré.

--C'est une grande et belle chose que l'amitié, dit-elle; depuis deux

jours tous ceux qui s'intéressent à moi me répètent: «N'accusez pas

votre mari... n'accusez pas votre mari...» Cela signifie sans doute

qu'une illustre amitié fait à M. le prince un rempart impénétrable... Je

n'accuserai donc point... mais je dirai que j'ai adressé à Son Altesse

Royale une humble supplication... et qu'une main... je ne sais

laquelle... a détourné mon message.

Gonzague laissait errer autour de ses lèvres un sourire calme et

résigné.

--Que réclamiez-vous de nous, madame? demanda le régent.

--J'en appelais, monseigneur, répliqua la princesse, à une autre

amitié... je n'accusais pas: j'implorais... Je disais à Votre Altesse

Royale que l'amende honorable au tombeau ne suffisait point...

La physionomie de Gonzague changea.

--Je disais à Votre Altesse Royale, poursuivit la princesse, qu'il y

avait une autre amende honorable plus large, plus digne, plus

complète... et je la suppliais d'ordonner qu'ici même, en l'hôtel de

Nevers, où nous sommes, devant le chef de l'État, devant cette illustre

assemblée, le condamné entendît, à genoux, lecture de son arrêt...

Gonzague fut obligé de fermer à demi ses paupières pour cacher l'éclair

qui jaillissait de ses yeux.

La princesse mentait. Gonzague le savait bien puisqu'il avait la lettre

dans sa poche.

La lettre écrite au régent et interceptée par lui-même, Gonzague.

Dans cette lettre, la princesse affirmait au régent l'innocence de

Lagardère et s'en portait garante solennellement.

Pourquoi ce mensonge? Quelle batterie se masquait derrière ce

stratagème audacieux?

Pour la première fois de sa vie, Gonzague eut dans les veines ce froid

que donne le danger terrible et inconnu. Il sentait sous ses pieds une

mine prête à éclater. Mais il ne savait pas où la chercher pour en

prévenir l'explosion.

L'abîme était là, mais où? Il faisait nuit, chaque pas pouvait le

précipiter au fond.

Chaque mouvement pouvait le trahir. Il devinait tous les regards fixés

sur lui.

Un effort puissant lui garda son calme. Il attendit.

--C'est chose inusitée, dit le président de Lamoignon.

Gonzague eût voulu se jeter à son cou.

--Quels motifs madame la princesse peut-elle donner?... commença le

maréchal de Villeroi.

--Je m'adresse à Son Altesse Royale, interrompit madame de Gonzague; la

justice a mis vingt ans à trouver le meurtrier de Nevers... la justice

doit bien quelque chose à la victime qui attendit si longtemps sa

vengeance... Mademoiselle de Nevers, ma fille, ne peut entrer dans cette

maison qu'après cette satisfaction hautement rendue... et moi, je me

refuse à toute joie tant que je n'aurai pas vu l'oeil sévère de nos

aïeux regarder du haut de ces cadres de famille le coupable humilié,

vaincu, châtié.

Il y eut un silence. Le président de Lamoignon secoua la tête en signe

de refus.

Mais le régent n'avait pas encore parlé, le régent semblait réfléchir.

--Qu'attend-elle de la présence de cet homme? se demandait Gonzague.

La sueur froide perçait sous ses cheveux. Il en était à regretter la

présence de ses affidés.

--Quelle est, sur ce sujet, l'opinion de M. le prince de Gonzague?

interrogea tout à coup le duc d'Orléans.

Gonzague, comme pour préluder à sa réponse, appela sur ses lèvres un

sourire plein d'indifférence.

--Si j'avais une opinion, répliqua-t-il, et pourquoi aurais-je une

opinion sur ce bizarre caprice?... j'aurais l'air de refuser un

contentement à madame la princesse... Sauf le retard apporté à

l'exécution de l'arrêt, je ne vois ni avantage ni inconvénient à lui

accorder sa demande.

--Il n'y aura pas de retard, dit la princesse qui sembla prêter

l'oreille aux bruits du dehors.

--Savez-vous où prendre le condamné? demanda le duc d'Orléans.

--Monseigneur..., voulut protester le président de Lamoignon.

--En transgressant légèrement la forme, monsieur, repartit le régent

avec sécheresse et vivacité, on peut parfois amender le fond.

La princesse, au lieu de répondre à la question de Son Altesse Royale,

avait étendu la main vers la fenêtre.

Au dehors une clameur sourde s'élevait:

--Le condamné n'est pas loin! murmura Voyer-d'Argenson.

Le régent appela le marquis de Bonnivet et lui dit quelques mots à voix

basse. Bonnivet s'inclina et sortit.

La princesse avait repris son siége.

Gonzague promenait sur l'assemblée un regard qu'il croyait tranquille,

mais ses lèvres tremblaient et ses yeux le brûlaient.

On entendit un bruit d'armes dans le vestibule.

Chacun se leva involontairement, tant était grande la curiosité inspirée

par cet aventurier hardi, dont l'histoire avait fait depuis la veille le

texte de toutes les conversations.

Quelques-uns l'avaient aperçu à la fête du régent, lorsque Son Altesse

Royale avait brisé son épée, mais, pour la plupart, c'était un inconnu.

Quand la porte s'ouvrit et qu'on le vit, beau comme le Christ, entouré

de soldats et les mains liées sur sa poitrine, il y eut un long

murmure.

Le régent avait toujours les yeux fixés sur Gonzague. Gonzague ne

broncha pas.

Lagardère fut amené jusqu'au pied du tribunal.

Le greffier suivait avec l'arrêt qui, selon la forme, aurait dû être lu,

partie devant le tombeau de Nevers pour la mutilation du poignet, partie

à la Bastille pour l'exécution capitale.

--Lisez, ordonna le régent.

Le greffier déroula son parchemin. L'arrêt portait en substance:

«.... Ouïs, l'accusé, les témoins, l'avocat du roi, vues les preuves

et procédures, la chambre condamne le sieur Henri de Lagardère, se

disant chevalier, convaincu de meurtre commis sur la personne de haut

et puissant prince, Philippe de Lorraine, Elbeuf, duc de Nevers, 1º à

l'amende honorable, suivie de la mutilation par le glaive au pied de

la statue dudit prince et seigneur Philippe, duc de Nevers, en le

cimetière de la paroisse Saint-Magloire; 2º à ce que la tête dudit

sieur de Lagardère soit tranchée de la main du bourreau en le préau

des chartres-basses de la Bastille... etc.»

Le greffier ayant achevé passa derrière les soldats.

--Avez-vous satisfaction, madame? demanda le régent à la princesse.

Celle-ci se leva d'un mouvement si violent, que Gonzague l'imita sans

avoir conscience de ce qu'il faisait.

On eût dit un homme qui se met en garde pour recevoir un choc impétueux.

--Parlez, Lagardère! s'écria la princesse en proie à une indicible

exaltation; parle, mon fils!

Ce fut comme si l'assemblée eût reçu une commotion électrique.

Chacun attendit quelque chose d'extraordinaire et d'inouï.

Le régent était debout. Le sang lui montait aux joues.

--Est-ce que tu trembles, Philippe? dit-il en dévorant des yeux

Gonzague.

--Non, par la mort-Dieu! répliqua le prince qui se campa insolemment; ni

aujourd'hui, ni jamais!

Le régent se retourna vers Lagardère et dit:

--Parlez!

--Monseigneur, prononça le condamné d'une voix sonore et calme; la

sentence qui me frappe est sans appel... Vous n'avez pas même le droit

de faire grâce... et moi, je ne veux pas de grâce... mais vous avez le

devoir de faire justice: je veux justice!

C'était miracle de voir toutes ces têtes de vieillards attentives et

avides, tous ces cheveux blancs frémir.

Le président de Lamoignon, ému malgré lui, car il y avait dans le

contraste de ces deux visages, celui de Lagardère et celui de Gonzague,

je ne sais quel enseignement prodigieux, le président de Lamoignon

laissa tomber comme malgré lui ces paroles:

--Pour réformer l'arrêt d'une chambre ardente, il faut l'aveu du

coupable.

--Nous aurons l'aveu du coupable, répondit Lagardère.

--Hâte-toi donc, l'ami! fit le régent; j'ai hâte.

Lagardère reprit:

--Moi aussi, monseigneur... souffrez cependant que je vous dise: tout ce

que je promets, je le tiens... j'avais juré sur l'honneur de mon nom que

je rendrais à madame de Gonzague l'enfant qu'elle m'avait confié... au

péril de ma vie, je l'ai fait!

--Et sois béni, mille fois! murmura Aurore de Caylus.

--J'avais juré, poursuivit Lagardère, de me livrer à votre justice après

vingt-quatre heures de liberté... à l'heure dite, j'ai rendu mon épée.

--C'est vrai, fit le régent; depuis cela, j'ai l'oeil sur toi et sur

d'autres!

Les dents de Gonzague grincèrent dans sa bouche. Il pensa:

--Le régent lui-même était du complot!

--En troisième lieu, ajouta Lagardère, j'avais juré que je ferais

éclater mon innocence devant tous en démasquant le vrai coupable... me

voici: je vais accomplir mon dernier serment!

--Monseigneur, dit en ce moment Gonzague, la comédie a trop duré, ce me

semble.

--On ne vous a pas encore accusé, ce me semble, interrompit le régent.

--Une accusation sortant de la bouche de ce fou...

--Ce fou va mourir... la parole des mourants est sacrée.

--Si vous ne savez pas encore ce que vaut la sienne, monseigneur, je me

tais... mais, croyez-moi, tous tant que nous sommes, nous autres, les

grands, les nobles, les seigneurs, les princes, les rois, nous nous

asseyons sur des trônes dont le pied s'en va chancelant... Il est d'un

dangereux et fâcheux exemple le passe-temps que Votre Altesse Royale se

donne aujourd'hui... Souffrir qu'un pareil misérable...

Lagardère se tourna lentement vers lui.

--Souffrir qu'un pareil misérable vienne en face de moi, prince

souverain, sans témoins ni preuves...

Lagardère fit un pas vers lui et dit:

--J'ai mes témoins, j'ai mes preuves!

--Où sont-ils vos témoins?... s'écria Gonzague, dont le regard fit le

tour de la salle.

--Ne cherchez pas! répondit le condamné; ils sont deux, mes témoins...

le premier est ici: c'est vous!...

Gonzague essaya un rire de pitié, mais son effort ne produisit qu'une

effrayante convulsion.

--Le second, poursuivit Lagardère dont l'oeil fixe et froid enveloppait

le prince comme un réseau, le second est dans la tombe.

--Ceux qui sont dans la tombe ne parlent pas! dit Gonzague.

--Ils parlent quand Dieu le veut! répliqua Lagardère.

Autour d'eux, un silence profond se faisait, un silence qui serrait le

coeur et glaçait les veines.

Ce n'était pas le premier venu qui aurait pu faire taire dans toutes ces

âmes le scepticisme moqueur. Neuf sur dix eussent provoqué le rire

méprisant et incrédule dès le début de cette plaidoirie qui semblait

chercher ses moyens par delà les limites de l'ordre naturel. L'époque

était au doute; le doute régnait en maître, soit qu'il se fît frivole,

spirituel, évaporé, pour donner le ton aux entretiens de salon, soit

qu'il s'affublât de la robe doctorale pour se guinder à la hauteur d'une

opinion philosophique.

Les fantômes vengeurs, les tombes ouvertes, les sanglants linceuls qui

avaient épouvanté les siècles passés, faisaient rire maintenant à gorge

déployée.

Mais c'était Lagardère qui parlait. L'acteur fait le drame. Cette voix

grave allait remuer jusqu'au fond des coeurs les fibres mortes ou

engourdies. La grande, la noble beauté de ce pâle visage glaçait le rire

sur toutes les lèvres. On avait peur de ce regard absorbant sous lequel

Gonzague fasciné se tordait.

Celui-là pouvait défier la mode railleuse du haut de sa passion

puissante et tragique... celui-là pouvait évoquer des fantômes en plein

XVIIIe siècle, devant la cour du régent, devant le régent lui-même!

Il n'y avait là personne qui pût se soustraire à la solennelle épouvante

de cette lutte, personne!

Toutes les bouches étaient béantes, toutes les oreilles tendues; quand

Lagardère faisait une pause, le souffle de toutes ces poitrines

oppressées rendait un long murmure.

--Voici pour les témoins, reprit Lagardère; le mort parlera; j'ai fait

serment: ma tête y est engagée... Quant aux preuves, elles sont là, mes

preuves... dans vos mains, M. de Gonzague... mon innocence est dans

cette enveloppe triplement scellée... Refusez donc de croire à la

Providence qui vous foudroie... vous avez produit ce parchemin,

vous-même, instrument de votre perte!... vous ne pouvez pas le

retirer... il appartient à la justice, et la justice vous presse ici de

toutes parts... Pour vous procurer cette arme qui va vous frapper, vous

avez pénétré dans ma demeure, comme un voleur de nuit... vous avez brisé

la serrure de ma porte et crocheté ma cassette... vous! le prince de

Gonzague!...

--Monseigneur!... fit ce dernier dont les yeux s'injectaient de sang.

--Défendez-vous, prince! s'écria Lagardère d'une voix vibrante;--ne

demandez pas qu'on me ferme la bouche!... on nous laissera parler tous

deux... vous comme moi... moi comme vous... parce que la mort est entre

nous deux... et que Son Altesse Royale l'a dit: La parole des mourants

est sacrée!

Il avait la tête haute.--Gonzague saisit machinalement le parchemin sur

la table.

--C'est cela! fit Lagardère;--il est temps... Brisez les cachets...

brisez, vous dis-je... Pourquoi tremblez-vous?... Il n'y a là dedans

qu'une feuille de parchemin: l'acte de naissance de mademoiselle de

Nevers...

--Brisez les cachets! ordonna le régent.

Les mains de Gonzague semblaient paralysées.

A dessein peut-être, peut-être par hasard, Bonnivet et deux de ses

gardes s'étaient rapprochés de lui. Ils se tenaient entre la table et le

tribunal, tous trois tournés vers le régent, comme s'ils eussent été là

pour attendre ses ordres.

Gonzague n'avait pas encore obéi; les cachets restaient intacts.

Lagardère fit un second pas vers la table. Sa prunelle luisait comme une

lame.

--Vous devinez qu'il y a autre chose, n'est-ce pas?... reprit-il en

baissant la voix, et toutes les têtes avides se penchèrent pour

l'écouter;--je vais vous dire ce qu'il y a... au dos du parchemin... au

dos... trois lignes... écrites avec du sang... c'est ainsi que parlent

ceux qui sont dans la tombe...

Gonzague tressaillit de la tête aux pieds. L'écume vint aux coins de sa

bouche.

Le régent, penché tout entier par-dessus la tête de Villeroi, avait le

poing sur la table de la présidence.

La voix de Lagardère sonna sourdement parmi la muette émotion de toute

cette assemblée. Il reprit:

--Dieu a mis vingt ans à déchirer le voile... Dieu ne voulait pas que la

voix du vengeur s'élevât dans la solitude... Dieu a rassemblé ici les

premiers du royaume, présidés par le chef de l'État! c'est l'heure...

Nevers était auprès de moi, la nuit du meurtre... c'était avant la

bataille... une minute avant... déjà il voyait luire dans l'ombre les

épées des assassins qui rampaient de l'autre côté du pont... il fit sa

prière... puis, sur cette feuille qui est là... de sa main trempée dans

sa veine ouverte, il traça trois lignes qui disaient d'avance le crime

accompli et le nom de l'assassin...

Les dents de Gonzague claquèrent dans sa bouche.

Il recula jusqu'au bout de la table et ses mains crispées semblaient

vouloir broyer cette enveloppe qui désormais le brûlait.

Arrivé près du dernier flambeau, il le souleva et l'abaissa par trois

fois sans tourner les yeux du côté de Lagardère.

--Voyez, dit le cardinal de Bissy à l'oreille de M. de Mortemart,--il

perd la tête!...

Nulle autre parole. Toutes les respirations étaient suspendues.

--Le nom est là! continua Lagardère dont les mains garrottées se

soulevaient ensemble pour désigner le parchemin;--le vrai nom... en

toutes lettres... Brisez l'enveloppe et le mort va parler!

Gonzague, les yeux égarés, le front baigné de sueur, jeta vers le

tribunal un regard farouche. Bonnivet et ses deux gardes le

masquaient.--Il tourna le dos au flambeau, et sa main tremblante chercha

la flamme par derrière.

L'enveloppe prit feu.

Lagardère le voyait,--mais Lagardère, au lieu de le dénoncer, disait:

--Lisez!... Lisez tout haut... qu'on sache si le nom de l'assassin est

le même que le vôtre!

--Il brûle l'enveloppe! s'écria Villeroi qui entendit le parchemin

petiller.

Ce ne fut qu'une grande clameur quand Bonnivet et les deux gardes se

retournèrent.

--Il a brûlé l'enveloppe!... l'enveloppe qui contenait le nom de

l'assassin!

Le régent s'élança.--Lagardère, montrant le parchemin dont les débris

flambaient à terre, dit:

--Il n'y avait rien au dos de cette feuille... Votre nom n'était pas là,

M. de Gonzague,--mais vous venez de l'écrire vous-même en gros

caractères... le mort a parlé!

--Assassin! assassin! cria le régent.--Qu'on arrête cet homme!

Plus prompt que la pensée, Gonzague dégaina. D'un bond, il passa devant

le régent et planta une furieuse botte dans la poitrine de Lagardère qui

chancela en poussant un cri.--La princesse le reçut dans ses bras.

--Tu ne jouiras pas de ta victoire! grinça Gonzague hérissé comme un

taureau pris de rage.

Il se retourna, passa sur le corps de Bonnivet, et faisant volte-face,

arrêta les gardes qui fondaient sur lui.--Tout en se défendant il

reculait, pressé à la fois par dix épées.

Les gardes gagnaient du terrain.--Au moment où ils croyaient le tenir

acculé contre la draperie, celle-ci s'ouvrit tout à coup, et Gonzague

disparut comme s'il se fut abîmé dans une trappe.

On entendit le bruit d'un verrou tiré au dehors.

Ce fut Lagardère qui attaqua le premier la porte. Le coup d'épée donné

traîtreusement par Gonzague, avait tranché le lien qui retenait ses

mains et ne lui avait fait qu'une légère blessure.

La porte était fermée solidement.

Comme le régent ordonnait de poursuivre les fugitifs, une voix brisée

s'éleva au fond de la salle.

--Au secours! au secours! disait-elle.

Dona Cruz, échevelée et les habits en désordre, vint tomber aux pieds de

la princesse.

--Ma fille! s'écria celle-ci;--malheur est arrivée ma fille!...

--Des hommes..., dans le cimetière... fit la gitanita qui perdait le

souffle;--ils forcent la porte de l'église... ils vont l'enlever!...

Tout était tumulte dans la grand'salle, mais une voix domina le bruit

comme un son de clairon.

C'était Lagardère qui disait:

--Une épée! une épée!...

Le régent dégaina la sienne et la lui mit dans la main.

--Merci, monseigneur, dit Henri,--et maintenant, ouvrez la fenêtre;

criez à vos gens qu'ils n'essayent pas de m'arrêter... car l'assassin a

de l'avance sur moi, et malheur à qui me barrera le passage!

Il baisa l'épée, la brandit au-dessus de sa tête et disparut comme un

éclair.

X

--Amende honorable.--

Les exécutions nocturnes qui avaient lieu derrière les murailles de la

Bastille n'étaient pas nécessairement des exécutions secrètes. Tout au

plus pourrait-on dire qu'elles n'étaient point publiques.--A part celles

que l'histoire compte et constate qui furent faites sans formes de

procès, sous le cachet du roi, toutes les autres vinrent ensuite d'un

jugement et d'une procédure plus ou moins régulière.

Le préau de la Bastille était un lieu de supplice avoué et légal tout

comme la place de Grève.

M. de Paris avait seul le privilége d'y couper les têtes.

Il y avait bien des rancunes contre cette Bastille, bien des rancunes

légitimes.--La petite Parisienne reprochait surtout à la Bastille de

faire écran au spectacle de l'échafaud.

Quiconque a passé la barrière d'Enfer une nuit d'exécution capitale,

pourra dire si de nos jours le peuple de Paris est guéri de son goût

barbare pour ces lugubres émotions.

La Bastille devait encore cacher, ce soir, l'agonie du meurtrier de

Nevers, condamné par la chambre ardente du Châtelet, mais tout n'était

pas perdu. L'amende honorable au tombeau de la victime et le poing coupé

par le glaive du bourreau valaient bien encore quelque chose.

Le glas de la Sainte-Chapelle avait mis en rumeur tous les bons

quartiers de la ville. Les nouvelles n'avaient point pour se répandre

les mêmes canaux qu'aujourd'hui, mais par cela même, on était plus avide

de voir et de savoir. En un clin d'oeil les abords du Châtelet et du

Palais furent encombrés.--Quand le cortége sortit par la porte Cosson,

ouverte dans l'axe de la rue Saint-Denis, dix mille curieux formaient

déjà la haie.

Personne dans cette foule ne connaissait le chevalier Henri de

Lagardère. Ordinairement, il se trouvait toujours bien dans la cohue

quelqu'un pour mettre un nom sur le visage du patient: ici, c'était une

ignorance complète.--Mais l'ignorance dans ce cas n'empêche pas de

parler; au contraire, elle ouvre le champ libre aux hypothèses.

Pour un nom qu'on ne savait pas, on trouva cent noms. Les suppositions

se choquèrent.--En quelques minutes, tous les crimes politiques et

autres passèrent sur la tête de ce beau soldat qui marchait les mains

liées, à côté de son confesseur dominicain, entre quatre gardes du

Châtelet, l'épée nue.

Le dominicain, visage have, regard de feu, lui montrait le ciel à l'aide

de son crucifix d'airain qu'il brandissait comme un glaive.

Devant et derrière chevauchaient les archers de la prévôté.

Et dans la foule, on entendait çà et là:

--Il vient d'Espagne où la reine lui avait compté mille quadruples

pistoles pour mettre à mort le duc d'Orléans.

--Et nous en verrons d'autres, car il avait des complices.

--Oh! oh! il a l'air d'écouter assez bien le père.

--Voyez, madame Dudouit, quelle perruque on ferait avec ces beaux

cheveux blonds!

--Il y a donc, pérorait-on dans un autre groupe,--que madame la duchesse

du Maine l'avait fait venir à Sceaux pour être secrétaire de ses

commandements... Il devait enlever le jeune roi, la nuit où M. le régent

donnait son ballet au Palais-Royal.

--Et qu'en faire, du jeune roi?

--L'emmener en Bretagne... mettre Son Altesse Royale à la Bastille...

déclarer Nantes capitale du royaume...

Un peu plus loin.

--Il attendait M. Law dans la cour des Fontaines... et lui voulut donner

un coup de couteau comme celui-ci montait dans son carrosse.

--Quelle misère, s'il avait réussi!... Du coup, Paris mourait sur la

paille!

Quand le cortége passa au coin de la rue de la Ferronnerie, on entendit

un cri aigu poussé par un choeur de voix de femmes. La rue de la

Ferronnerie continuait la rue Saint-Honoré. Madame Balahault, madame

Durand, madame Guichard, et toutes nos commères de la rue du Chantre

n'avaient eu qu'à suivre le pavé pour venir jusque-là.

Elles reconnurent toutes en même temps le ciseleur mystérieux, le maître

de dame Françoise et du petit Jean-Marie Berrichon.

--Hein! s'écria madame Balahault, vous avais-je dit que cela finirait

mal?

--Nous aurions dû le dénoncer tout de suite, reprit la Guichard,

puisqu'on ne pouvait pas savoir ce qui se passait chez lui.

--A-t-il l'air effronté, seigneur Dieu! fit la Durand.

Les autres parlèrent du petit bossu et de la belle jeune fille qui

chantait à sa fenêtre.

Et toutes, dans la sincérité de leurs bonnes âmes:

--On peut dire que celui-là ne l'a pas volé!

La foule ne pouvait pas beaucoup précéder le cortége, parce qu'on

ignorait le lieu de sa destination. Archers et gardes étaient muets. De

tout temps, le plaisir de ces utiles fonctionnaires a été de faire le

désespoir des cohues par leur importante et grave discrétion.

Tant qu'on n'eut pas dépassé les halles, les habiles crurent que le

patient allait au charnier des Innocents, où était le pilori. Mais les

halles furent dépassées.

La tête du cortége suivit la rue Saint-Denis et ne tourna qu'au coin de

la petite rue Saint-Magloire.

Les plus avancés virent alors deux torches allumées à l'entrée du

cimetière, et les conjectures d'aller leur train.

Mais les conjectures s'arrêtèrent bientôt devant un incident que nos

lecteurs connaissent: un ordre du régent mandait le condamné en la

grand'salle de l'hôtel de Nevers.

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 6 · 第 9 / 10 段