Chaverny avait été arrêté en son hôtel, et placé dans un carrosse
escorté par un exempt et des gardes: voyage connu qui vous faisait
arriver à la Bastille, au moyen d'un passe-port nommé lettre de cachet.
On n'avait pas beaucoup parlé de Chaverny, parce que chacun était là
pour soi. D'ailleurs, chacun se défiait de son voisin.
Mais le sentiment général ne pouvait être méconnu: c'était une fatigue
découragée et un grand dégoût. On voulait s'arrêter sur la pente; et,
parmi les affidés de Gonzague, il n'y en avait peut-être pas un qui ne
vînt le soir avec l'arrière-pensée de rompre le pacte.
Peyrolles avait dit vrai: ils étaient littéralement en équipage de
campagne: bottés, éperonnés, portant épée de combat et jaquettes de
voyage.
Gonzague, en les convoquant, avait exigé cette tenue, et cela n'entrait
pas pour peu dans les répugnances inquiètes qui les agitaient.
--Mon cousin, dit Navailles qui entrait le premier, nous voici à vos
ordres encore une fois.
Gonzague lui fit un signe de tête souriant et protecteur.
Les autres saluèrent avec les démonstrations accoutumées de respect.
Gonzague ne les invita point à s'asseoir. Son regard fit le tour du
cercle.
--C'est bien, dit-il du bout des lèvres; je vois qu'il ne manque
personne.
--Il manque Albret, répondit Nocé, Gironne et Chaverny.
Il se fit un silence, parce que chacun attendait la réplique du maître.
Les sourcils de Gonzague se froncèrent légèrement.
--M. de Gironne et Albret ont fait leur devoir, prononça-t-il avec
sécheresse.
--Peste! fit Navailles; l'oraison funèbre est courte, mon cousin... Nous
ne sommes sujets que du roi.
--Quant à M. de Chaverny, reprit Gonzague, il avait le vin scrupuleux...
je l'ai cassé aux gages.
--Monseigneur veut-il bien nous dire, demanda Navailles, ce qu'il entend
par ces mots: cassé aux gages?... On nous a parlé de la Bastille...
--La Bastille est longue et large, murmura le prince dont le sourire se
fit cruel; il y a place pour bien d'autres...
Oriol eût donné, en ce moment, sa noblesse toute jeune, sa chère
noblesse, et la moitié des actions qu'il avait, et l'amour de
mademoiselle Nivelle par-dessus le marché, pour s'éveiller de ce
cauchemar.
M. de Peyrolles tenait le coin de la cheminée, immobile, chagrin, muet.
Navailles consulta du regard ses compagnons.
--Messieurs, reprit tout à coup Gonzague qui changea de ton, je vous
engage à ne point vous occuper de M. de Chaverny ou de quelque autre que
ce soit... Vous avez affaire... songez à vous-mêmes, si vous m'en
croyez.
Il promenait à la ronde son regard qui faisait baisser les yeux.
--Mon cousin, dit Navailles à voix basse, chacune de vos paroles semble
une menace...
--Mon cousin, répliqua Gonzague, mes paroles sont toutes simples... Ce
n'est pas moi qui menace, c'est le sort.
--Que se passe-t-il donc? demandèrent plusieurs voix à la fois.
--Peu de chose... La fin d'une partie se joue... j'ai besoin de toutes
mes cartes.
Comme le cercle se rétrécissait involontairement, Gonzague les mit à
distance d'un geste quasi royal, et se posa, le dos au feu, dans une
attitude d'orateur.
--Le tribunal de famille s'assemble ce soir, dit-il, et Son Altesse
Royale en sera le président.
--Nous savons cela, monseigneur, dit Taranne; et nous avons été d'autant
plus étonnés de la tenue que vous nous avez fait prendre... On ne se
présente pas ainsi devant une pareille assemblée.
--C'est juste, fit Gonzague; aussi n'ai-je pas besoin de vous au
tribunal.
Un cri d'étonnement s'échappa de toutes les poitrines. On se regarda, et
Navailles dit:
--S'agit-il donc encore de coups d'épée?
--Peut-être, répondit Gonzague.
--Monseigneur, prononça résolûment Navailles, je ne parle que pour
moi...
--Ne parlez pas même pour vous, cousin, interrompit Gonzague; vous avez
posé le pied sur un point glissant... Je n'aurais même pas besoin de
vous pousser pour que vous fissiez la culbute, je vous préviens de cela;
il suffit que je cesse de vous tenir par la main... Si vous tenez
cependant à parler, Navailles, attendez que je vous aie montré
clairement notre situation à tous.
--J'attendrai que monseigneur se soit expliqué, murmura le jeune
gentilhomme;--mais je le préviens, moi aussi, que nous avons réfléchi
depuis hier.
Gonzague le regarda un instant d'un air de compassion, puis il sembla se
recueillir.
--Je n'ai pas besoin de vous au tribunal, dit-il pour la seconde
fois;--j'ai besoin de vous ailleurs... les habits de cour et les
rapières de parade ne valent rien pour ce qui nous reste à faire... On a
prononcé une condamnation à mort... mais vous savez le proverbe
espagnol: Entre la coupe et les lèvres... entre la hache et le cou...
Là-bas, le bourreau attend un homme...
--M. de Lagardère?... interrompit Nocé.
--Ou moi! prononça froidement M. de Gonzague.
--Vous!... vous! monseigneur! s'écria-t-on de toutes parts.
Peyrolles se leva, épouvanté.
--Ne tremblez pas! reprit le prince qui mit plus de fierté dans son
sourire;--ce n'est pas le bourreau qui a le choix... mais avec un pareil
démon... je parle de Lagardère,--qui a su se faire des alliés puissants
du fond même de son cachot... je ne connais qu'une sécurité, c'est la
terre, épaisse de six pieds, qui recouvrira son cadavre... Tant qu'il
sera vivant, les bras enchaînés, mais l'esprit libre... tant que sa
bouche pourra s'ouvrir et sa langue parler... nous devons avoir une main
à l'épée, un pied à l'étrier... et tenir bien nos têtes!
--Nos têtes! répéta Nocé qui se redressa.
--Par le ciel! s'écria Navailles, c'en est trop, monseigneur!... Tant
que vous avez parlé pour vous...
--Ma foi! grommela Oriol, le jeu se gâte... je n'en suis plus!
Il fit un pas vers la porte de sortie.--La porte était ouverte, et, dans
le vestibule qui précédait la grand'salle de Nevers, on voyait des
gardes-françaises en armes.
Oriol recula. Taranne ferma la porte.
--Ceci ne vous regarde pas, messieurs, dit Gonzague,--rassurez-vous...
ces braves sont là pour M. le régent... et pour sortir d'ici, vous ne
passerez point par le vestibule... J'ai dit nos têtes... et cela semble
vous offenser...
--Monseigneur, interrompit Navailles,--vous dépassez le but... ce n'est
pas par la menace qu'on peut arrêter des gens comme nous... Nous avons
été vos fidèles amis tant qu'il s'est agi de suivre une route où peuvent
marcher des gentilshommes... maintenant, il paraît que c'est affaire à
Gautier Gendry ou à ses estafiers... Adieu, monseigneur...
--Adieu, monseigneur! répéta le cercle tout d'une voix.
Gonzague se prit à rire avec amertume.
--Et toi aussi, mons Peyrolles! dit-il en voyant le factotum se glisser
parmi les fugitifs;--oh! que je vous avais bien jugés, mes maîtres!...
Çà! mes fidèles amis, comme dit M. de Navailles, un mot encore... Où
allez-vous?... faut-il vous dire que cette porte est pour vous le droit
chemin de la Bastille?
Navailles touchait déjà le bouton. Il s'arrêta et mit la main à son
épée.
Gonzague riait. Il avait les bras croisés sur sa poitrine et restait
seul calme au milieu de toutes ces mines effarées.
--Ne voyez-vous pas, reprit-il en les couvrant tous et chacun d'eux de
son dédaigneux regard,--ne voyez-vous pas que je vous attendais là,
honnêtes gens que vous êtes?... Ne vous a-t-on pas dit que j'avais eu le
régent à moi tout seul depuis huit heures jusqu'à midi?... N'avez-vous
pas su que le vent de la faveur souffle sur moi, fort comme la
tempête... si fort qu'il me brisera peut-être, mais vous avant moi, mes
fidèles, je vous le jure?... Si c'est aujourd'hui mon dernier jour de
puissance, je n'ai rien à me reprocher, j'ai bien employé mon dernier
jour!... Vos noms, tous vos noms forment une liste; la liste est sur le
bureau de M. de Machault... que je dise un mot; cette liste ne contient
que des noms de grands seigneurs... un autre mot, cette liste est toute
composée de noms de proscrits!...
--Nous en courrons la chance! dit Navailles.
Mais ceci fut prononcé d'une voix faible, et les autres gardèrent le
silence.
--Nous vous suivrons! nous vous suivrons, monseigneur! continua
Gonzague, répétant les paroles dites quelques jours auparavant;--nous
vous suivrons docilement, aveuglément, vaillamment!... nous formerons
autour de vous un bataillon sacré... Qui fredonnait cette chanson dont
tous les traîtres savent l'air?... Était-ce vous ou moi?... Au premier
souffle de l'orage, je cherche en vain un soldat, un seul soldat de la
phalange sacrée... Où êtes-vous, mes fidèles?... En fuite?... Pas
encore!... Par la mort-Dieu!... je suis derrière vous et j'ai mon épée
pour la mettre dans le ventre des fuyards. Silence, mon cousin de
Navailles! s'interrompit-il tout à coup au moment où celui-ci ouvrait la
bouche pour parler; je n'ai plus ce qu'il faut de sang-froid pour
écouter vos rodomontades... Vous vous êtes donnés à moi tous, librement
et complétement... je vous ai pris... je vous garde... Ah! ah!... c'en
est trop, dites-vous... ah! ah! nous dépassons le but... ah! ah! il nous
faudra choisir des sentiers tout exprès pour que vous y vouliez bien
marcher, mes gentilshommes... Ah! ah! vous me renvoyez à Gautier Gendry,
vous, Navailles, qui vivez de moi, vous, Taranne, gorgé de mes
bienfaits; vous, Oriol, bouffon qui grâce à moi passez pour un homme...
Vous tous enfin, mes clients, mes créatures,--mes esclaves,--puisque
vous vous êtes vendus, et puisque je vous ai achetés.
Il dépassait les plus hauts de la tête, et ses yeux lançaient des
éclairs.
--Ce ne sont pas vos affaires! reprit-il d'une voix plus
pénétrante;--vous m'engagez à parler pour moi-même... je vous jure Dieu,
moi, mes vertueux amis, que ce sont vos affaires,--la plus grave et la
plus grosse de vos affaires...--votre unique affaire en ce moment... Je
vous ai donné part au gâteau, vous y avez mordu avidement... Tant pis
pour vous si le gâteau était empoisonné!... Tant pis pour vous! votre
bouchée ne sera pas moins amère que la mienne!... Ceci est de la haute
morale ou je n'y connais rien, n'est-ce pas, baron de Batz, rigide
philosophe?... vous vous êtes cramponnés à moi, pourquoi? apparemment
pour monter aussi haut que moi? montez donc, par la mort-Dieu! montez!
avez-vous le vertige?... montez, montez encore... montez jusqu'à
l'échafaud!
Il y eut un frisson général. Tous les yeux étaient fixés sur le visage
effrayant de Gonzague.
Oriol, dont les jambes tremblaient en se choquant, répéta malgré lui le
dernier mot du prince: L'échafaud!
Gonzague le foudroya par un regard d'indicible mépris.
--Toi, vilain, la corde! dit-il durement.
Puis se tournant vers Navailles, Choisy et les autres qu'il salua
ironiquement:
--Mais vous, messieurs, reprit-il,--vous qui êtes gentilshommes...
Il n'acheva pas. Il s'arrêta un instant à les regarder. Puis, comme si
son mépris eût débordé tout à coup:
--Gentilshommes! s'écria-t-il;--gentilhomme, toi, Nocé, fils de bon
soldat, courtier d'actions!... Gentilhomme, Montaubert! Gentilhomme
aussi Navailles! Gentilhomme pareillement, M. le baron de Batz...
--Sacrament'! grommela ce dernier.
--La paix, grotesque!... Mes gentilshommes, je vous défie de vous
regarder, non pas sans rire comme les augures de Rome antique, mais sans
rougir jusqu'au blanc des yeux!... Gentilshommes, vous?... Oui,
avant-hier, à peu près... vos écussons n'avaient que des
éclaboussures... hier, un peu moins: il y avait de larges taches à votre
blason... mais en revanche, financiers habiles... plus prompts à la
plume qu'à l'épée... Ce soir...
Son visage changea. Il marcha sur eux lentement.--Il n'y en eut pas un
qui ne fît un pas en arrière.
--Ce soir, prononça-t-il en baissant la voix,--la nuit n'est pas encore
assez sombre pour cacher vos pâleurs... regardez-vous les uns les
autres, frémissants, inquiets... pris comme dans un piége entre ma
victoire et ma défaite... ma victoire, qui lave les souillures de vos
armoiries; ma défaite, qui vous mène amuser les badauds en place de
Grève... regardez-vous, vos costumes valent vos figures... Qui
êtes-vous? des gentilshommes... non!.... des bandits... c'est moi qui
vous le dis: moi, votre capitaine!
Il était arrivé en face de la porte conduisant au vestibule où étaient
les gardes du régent.
Il toucha le bouton à son tour.
--J'ai dit, prononça-t-il froidement;--le repentir expie tout, et vous
me semblez pris de chrétiennes pensées... Gentilshommes ou bandits, vous
pouvez vous faire martyrs en passant le seuil de cette porte...
Voulez-vous que je l'ouvre?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Que faut-il faire, monseigneur? demanda Montaubert le premier.
Gonzague les toisa les uns après les autres.
--Un seul a parlé, dit-il,--les autres sont-ils prêts?
--Tous prêts..., murmura Taranne.
--Vous aussi, mon cousin de Navailles? demanda Gonzague.
--Que monseigneur ordonne, répliqua celui-ci, pâle et les yeux baissés.
Gonzague lui tendit la main, et s'adressant à tous du ton d'un père qui
gourmande à regret ses enfants:
--Fous que vous êtes! dit-il; vous êtes au port et vous alliez sombrer,
faute d'un dernier coup d'aviron!... Écoutez-moi et repentez-vous...
quel que soit le sort de la bataille, je vous ai sauvegardés d'avance:
demain, les premiers à Paris, ou chargés d'or et pleins d'espérances sur
la route d'Espagne!... Le roi Philippe nous attend, et qui sait si
Alberoni n'abaissera pas les Pyrénées dans un tout autre sens que ne
l'entendait Louis XIV?... A l'heure où je vous parle, s'interrompit-il
en consultant sa montre, Lagardère quitte la prison du Châtelet pour se
diriger vers la Bastille où doit s'accomplir le dernier acte du drame...
mais il n'ira pas tout droit... sa sentence porte qu'il fera amende
honorable au tombeau de Nevers... Nous avons contre nous une ligue
composée de deux femmes et d'un prêtre... vos épées ne peuvent rien
contre cela!... non... Une troisième femme, dona Cruz, flotte entre
deux, je le crois du moins... elle veut bien être grande dame, mais elle
ne veut pas qu'il arrive malheur à son amie.--Pauvre instrument qui sera
brisé!--Les deux femmes sont madame la princesse de Gonzague et sa
prétendue fille Aurore... Il me fallait cette Aurore, aussi ai-je laissé
aller le complot qui nous la livre... Voici le complot: la mère, la
fille et le prêtre attendent Lagardère à l'église Saint-Magloire... La
fille a pris le costume des épousées... j'ai deviné--vous l'eussiez fait
à ma place--qu'il s'agit de quelque comédie pour surprendre la clémence
du régent... un mariage in extremis, puis la vierge veuve venant se
jeter aux pieds de Son Altesse Royale... Il ne faut pas que cela soit..
Première moitié de votre tâche.
--Cela est facile, dit Montaubert;--il suffit d'empêcher la comédie de
se jouer.
--Vous serez là, et vous défendrez la porte de l'église: seconde moitié
de la besogne: supposons que la chance tourne et que nous soyons obligés
de fuir... j'ai de l'or, assez pour vous tous: à cet égard, je vous
engage ma parole... j'ai l'ordre du roi qui nous ouvrira toutes les
barrières.
--Il déploya le brevet et montra la signature de Voyer-d'Argenson.
--Mais il me faut davantage, continua-t-il;--il faut que nous emportions
avec nous notre rançon vivante, notre otage...
--Aurore de Nevers? firent plusieurs voix.
--Entre elle et vous, il n'y aura qu'une porte d'église!
--Mais, derrière cette porte, dit Montaubert,--si la chance a tourné...
Lagardère sans doute!
--Et moi devant Lagardère! prononça solennellement Gonzague.
Il toucha son épée d'un geste violent.
L'heure est venue d'en appeler à ceci! reprit-il; ma lame vaut la
sienne, messieurs... elle est trempée dans le sang de Nevers!
Peyrolles détourna la tête. Cet aveu, fait à haute voix, lui prouvait
trop que son maître brûlait ses vaisseaux.
On entendit un grand bruit du côté du vestibule, et les huissiers
crièrent:--Le régent! le régent!
Gonzague ouvrit la porte de la bibliothèque.
--Messieurs, dit-il en serrant les mains de ceux qui l'entouraient, du
sang-froid; dans une demi-heure, tout sera fini... Si les choses vont
bien, vous n'avez qu'à empêcher l'escorte de franchir les degrés de
l'église... appelez-en à la foule au besoin, et criez: Sacrilége!...
c'est un de ces mots qui ne manquent jamais leur effet... Si les choses
vont mal... faites bien attention à ceci!... du cimetière où vous allez
m'attendre, on aperçoit les croisées de la grand'salle... ayez toujours
l'oeil sur ces croisées... quand vous aurez vu un des flambeaux se lever
et s'abaisser trois fois, forcez les portes... attaquez... une minute
après le signal donné, je serai au milieu de vous... Est-ce bien
convenu?
--C'est bien convenu, répondit-on.
--Suivez donc Peyrolles, qui sait le chemin, messieurs, et gagnez le
cimetière par le jardin de l'hôtel.
Ils sortirent.
Gonzague, resté seul, s'essuya le front.
--Homme ou diable! grommela-t-il; ce Lagardère y passera!
Il traversait la chambre pour gagner le vestibule.
--Belle partie pour ce petit aventurier! dit-il en s'arrêtant devant une
glace; une tête d'enfant trouvé contre la tête d'un prince!... allons
tirer cette loterie!
Derrière la porte fermée de l'église Saint Magloire, madame la princesse
de Gonzague soutenait sa fille habillée de blanc, portant le voile
d'épousée et la couronne de fleurs d'oranger.
Le prêtre avait ses habits sacerdotaux.
Dona Cruz agenouillée priait.
Dans l'ombre on voyait trois hommes armés.
Sept heures sonnèrent à l'horloge de l'église, et l'on entendit au loin
le glas de la Sainte Chapelle qui annonçait le départ du condamné.
La princesse sentit son coeur se briser. Elle regarda Aurore plus
blanche qu'une statue de marbre. Aurore avait un calme sourire autour de
ses lèvres.
--Voici l'heure, ma mère, dit-elle.
La princesse la baisa au front.
--Il faut nous quitter, murmura-t-elle; je le sais... mais il me
semblait que tu étais en sûreté, tant que ta main restait dans la
mienne.
--Madame, dit dona Cruz, nous veillerons sur elle... M. le marquis de
Chaverny a promis de mourir en la défendant.
--Apapur! grommela l'un des trois hommes; la pécaïre ne fait pas même
mention de nous, mon bon!
La princesse, au lieu de gagner la porte tout droit, vint jusqu'au
groupe formé par Chaverny, Cocardasse et Passepoil.
--Sandiéou! dit le Gascon sans la laisser parler; voici un petit
gentilhomme qui est un diable quand il veut... Il combattra sous les
yeux de sa belle... nous autres, c'ta couquin de Passepoil et moi, nous
nous ferons tuer pour Lagardère; c'est entendu, capédébiou! allez à vos
affaires...
IX
--Le mort parle.--
La grand'salle de l'hôtel de Gonzague resplendissait de lumières. On
entendait dans la cour les chevaux des hussards de Savoie; le vestibule
était plein de gardes françaises; le marquis de Bonnivet avait la garde
des portes. On voyait que le régent avait voulu donner à cette solennité
de famille tout l'éclat, toute la gravité possible.
Les siéges alignés sur l'estrade étaient occupés comme l'avant-veille:
les mêmes dignitaires, les mêmes magistrats, les mêmes grands
seigneurs.
Seulement, derrière le fauteuil de M. de Lamoignon, le régent s'asseyait
sur une sorte de trône.--Le Blanc, Voyer-d'Argenson et le comte de
Toulouse, gouverneur de Bretagne, étaient autour de lui.
La position des parties avait changé. Quand madame la princesse fit son
entrée, on la plaça auprès du cardinal de Bissy, qui siégeait maintenant
à droite de la présidence;--au contraire, M. de Gonzague s'assit devant
une table, éclairée par deux flambeaux, à l'endroit même où se trouvait
deux jours auparavant le fauteuil de sa femme.
Placé ainsi, Gonzague se trouvait adossé à la draperie masquant la porte
dérobée par où le bossu était entré lors de la première séance.
Cette porte, dont les ordonnateurs de la cérémonie ignoraient
l'existence, n'avait point de gardes.
Il va sans dire que les aménagements commerciaux dont l'injure
déshonorait naguère cette vaste et noble enceinte avait complétement
disparu. Grâce aux draperies et aux tentures, on n'en découvrait la
trace nulle part.
M. le prince de Gonzague, entré avant sa femme salua respectueusement
le président et l'assemblée. On remarqua que Son Altesse Royale lui
répondit par un signe de tête tout familier.
Ce fut le comte de Toulouse, fils de Louis XIV, qui alla prendre madame
la princesse à la porte: ceci sur l'ordre du régent.
Le régent lui-même fit trois ou quatre pas à sa rencontre et lui baisa
la main.
--Votre Altesse Royale, dit la princesse, n'a pas daigné me recevoir...
Elle s'arrêta en voyant le regard étonné que le duc d'Orléans relevait
sur elle.
Gonzague les suivait du coin de l'oeil et faisait mine de se donner tout
entier au classement des papiers déposés par lui sur la table.--Parmi
ces papiers, il y avait un large pli de parchemin scellé de trois sceaux
pendants.
--Votre Altesse Royale, dit encore la princesse, n'a point daigné non
plus prendre mon message en considération.
--Quel message?... demanda tout bas le duc d'Orléans.
Le regard de madame de Gonzague se tourna malgré elle vers son mari.
--Madame, dit précipitamment le régent, voyant qu'elle allait parler;
rien n'est fait; tout reste en l'état... agissez sans crainte, selon la
dignité de votre conscience... Entre vous et moi, personne ne peut se
placer désormais.
Puis, élevant la voix et prenant congé:
--C'est un grand jour pour vous, madame... et ce n'est pas seulement à
cause de notre cousin de Gonzague que nous avons voulu assister à cette
assemblée de famille... l'heure de la vengeance a sonné pour Nevers: son
meurtrier va mourir...
--Ah! monseigneur!... voulut interrompre la princesse.
Le régent la conduisit à son siége.
--Tout ce que vous demanderez, murmura-t-il rapidement, je vous
l'accorderai. Prenez place, messieurs, je vous prie, ajouta-t-il tout
haut.
Il regagna son fauteuil. Le président de Lamoignon lui glissa quelques
mots à l'oreille.
--Les formes, répondit Son Altesse Royale, je suis fort ami des
formes... Tout se passera suivant les formes... et j'espère que nous
allons saluer enfin la véritable héritière de Nevers!
Ce disant, il s'assit et se couvrit, laissant la direction du débat au
premier président.
Celui-ci donna la parole à M. de Gonzague.--Il y avait une chose
étrange.--Le vent soufflait du midi. De temps en temps, le glas qu'on
sonnait à la Sainte-Chapelle arrivait tout à coup plaintif et semblait
tinté dans l'antichambre.
On entendait aussi comme une vague rumeur au dehors. Le glas avait
appelé la foule et la foule était à son poste dans les rues.
Quand Gonzague se leva pour parler, le glas sonna si fort qu'il y eut un
silence forcé de quelques secondes.--Au dehors, la foule cria pour fêter
le glas.
--Monseigneur et messieurs, dit Gonzague, ma vie a toujours été au grand
jour... les sourdes menées ont beau jeu contre moi: je ne les évente
jamais, parce qu'il me manque un sens... celui de la ruse... Vous m'avez
vu tout récemment chercher la vérité avec une sorte de passion... cette
belle ardeur s'est un peu refroidie... Je me lasse des accusations qui
s'accumulent contre moi dans l'ombre... je me lasse de rencontrer
toujours sur mon chemin l'aveugle soupçon ou la calomnie abjecte et
lâche... J'ai présenté ici celle que j'affirmais... que j'affirme encore
et de plus en plus être la véritable héritière de Nevers... Je la
cherche en vain à la place où elle devrait s'asseoir... Son Altesse
Royale sait que je me suis démis depuis ce matin du soin de sa
tutelle... qu'elle vienne ou ne vienne point, peu m'importe... je n'ai
plus qu'un souci, c'est de montrer à tous de quel côté se trouvaient la
bonne foi, l'honneur, la grandeur d'âme dans cette affaire.
Il prit sur la table le parchemin plié, et ajouta en le tenant à la
main:
--J'apporte la preuve indiquée par madame la princesse elle-même: la
feuille arrachée au registre de la chapelle de Caylus... Elle est là,
sous ce triple cachet... Comme je dépose mes titres, que madame la
princesse veuille bien déposer les siens.
Il se rassit après avoir salué une seconde fois l'assemblée.
Quelques chuchotements eurent lieu sur les gradins.--Gonzague n'avait
plus ces chaudes approbations de l'autre séance.