--Dernière entrevue.--

La porte du greffe restait ouverte et l'on entendait le pas des

sentinelles dans le vestibule voisin, mais la salle était déserte.

Cette suprême entrevue n'avait pas de témoins.

Aurore se leva toute droite pour recevoir Lagardère. Elle baisa ses

mains garrottées, puis elle lui tendit son front si pâle, qu'il semblait

de marbre. Lagardère appuya ses lèvres contre ce front, sans prononcer

une parole.

Les larmes jaillirent enfin des yeux d'Aurore, quand ses yeux tombèrent

sur sa mère qui pleurait à l'écart.

--Henri! Henri! dit-elle, c'était donc ainsi que nous devions nous

revoir!

Lagardère la contemplait, comme si tout son amour, toute cette immense

affection qui avait fait sa vie pendant des années, eût voulu se

concentrer dans ces derniers regards.

--Je ne vous ai jamais vue si belle, Aurore, murmura-t-il, et jamais

votre voix n'est arrivée si douce jusqu'au fond de mon coeur... Merci

d'être venue... Les heures de ma captivité n'ont pas été bien longues...

Vous les avez remplies et votre cher sourire a veillé près de moi...

merci d'être venue... merci... mon ange bien-aimé! Merci, madame,

reprit-il en se tournant vers la princesse; à vous surtout, merci!...

vous auriez pu me refuser cette dernière joie...

--Vous refuser! s'écria Aurore impétueusement.

Le regard du prisonnier alla du fier visage de l'enfant au front penché

de la mère.--Il devina.

--Cela n'est pas bien, dit-il, cela ne doit pas être ainsi... Aurore,

voici le premier reproche que ma bouche et mon coeur laissent échapper

contre vous... Vous avez ordonné, je vois cela, et votre mère obéissante

est venue... Ne répondez pas, Aurore, s'interrompit-il; le temps passe

et je ne vous donnerai plus beaucoup de leçons... Aimez votre mère...

obéissez à votre mère... aujourd'hui, vous avez l'excuse du désespoir,

mais demain...

--Demain, Henri, prononça résolûment la jeune fille, si vous mourez, je

serai morte!

Lagardère recula d'un pas, et sa physionomie prit une expression sévère:

--J'avais une consolation, dit-il, presque une joie... c'était de me

dire en quittant ce monde: Je laisse derrière moi mon oeuvre... et

là-haut, la main de Nevers se tendra vers moi, car il aura vu sa fille

et sa femme heureuses par moi...

--Heureuse! répéta Aurore; heureuse sans vous!...

Elle eut un rire plein d'égarement.

--Mais je me trompais, reprit Lagardère; cette consolation, je ne l'ai

pas... cette joie, vous me l'arrachez!... J'ai travaillé vingt ans pour

voir mon oeuvre brisée à la dernière heure... Cette entrevue a

suffisamment duré... Adieu, mademoiselle de Nevers!

La princesse s'était approchée doucement. Elle fit comme Aurore: elle

baisa les mains liées du prisonnier...

--Et c'est vous! murmura-t-elle, vous qui plaidez ma cause!

Elle reçut dans ses bras Aurore défaillante.

--Oh! ne la brisez pas! reprit-elle; c'est moi!... c'est ma jalousie!...

c'est mon orgueil!...

--Ma mère! ma mère!... s'écria Aurore; vous me déchirez le coeur!

Elles s'affaissèrent toutes deux sur le large siége. Lagardère restait

debout devant elles.

--Votre mère se trompe, Aurore, dit-il; vous vous trompez, madame...

Votre orgueil et votre jalousie, c'était de l'amour... Vous êtes la

veuve de Nevers; qui donc l'a oublié un instant si ce n'est moi?... Il y

a un coupable... il n'y a qu'un coupable... c'est moi!...

Son noble visage exprimait une émotion douloureuse et grave.

--Écoutez ceci, Aurore, reprit-il; mon crime ne fut que d'un instant et

il avait pour excuse le rêve insensé, le rêve radieux et mille fois

adoré qui me montrait ouvertes les portes du paradis... Mais mon crime

fut grand... assez grand pour effacer mon dévouement de vingt années...

Un instant, un seul instant, j'ai voulu arracher la fille à la mère...

La princesse baissa les yeux. Aurore cacha sa tête dans son sein.

--Dieu m'a puni, poursuivit Lagardère; Dieu est juste... je vais

mourir...

--Mais, n'y a-t-il donc aucun recours? s'écria la princesse qui sentait

sa fille faiblir entre ses bras.

--Mourir! continua Lagardère, au moment où ma vie si longtemps éprouvée

allait s'épanouir comme une fleur!... J'ai mal fait: le châtiment est

cruel... Dieu s'irrite d'autant plus contre ceux qui ternissent une

bonne action par une faute... Je me disais cela dans ma prison: quel

droit avais-je de me défier de vous, madame?... J'aurais dû vous

l'amener joyeux et souriant par la grande porte de votre hôtel...

J'aurais dû vous laisser l'embrasser à votre aise... puis, elle vous

aurait dit: Il m'aime, il est aimé... et moi, je serais tombé à vos

genoux... en vous priant de nous bénir tous deux...

Il se mit lentement à genoux. Aurore fit comme lui.

--Et vous l'auriez fait, n'est-ce pas, madame? acheva Lagardère.

La princesse hésitait, non point à bénir, mais à répondre.

--Vous l'auriez fait, ma mère, dit tout bas Aurore, comme vous allez le

faire à cette heure d'agonie.

Ils s'inclinèrent tous deux. La princesse, les yeux au ciel, les joues

baignées de larmes, s'écria:

--Seigneur, mon Dieu! faites un miracle!

Puis, rapprochant leurs têtes qui se touchèrent, elle les baisa en

disant:

--Mes enfants! mes enfants!...

Aurore se releva pour se jeter dans les bras de sa mère.

--Nous sommes fiancés deux fois, Aurore, dit Lagardère; merci,

madame!... merci, ma mère... Je ne croyais pas qu'on pût verser ici des

larmes de joie! Et maintenant, reprit-il, tandis que son visage

changeait d'expression tout à coup; nous allons nous séparer, Aurore!

Celle-ci devint pâle comme une morte. Elle avait presque oublié...

--Non pas pour toujours, ajouta Lagardère en souriant; nous nous

reverrons une fois pour le moins... mais il faut vous éloigner,

Aurore... j'ai à parler à votre mère.

Mademoiselle de Nevers appuya les mains d'Henri contre son coeur et

gagna l'embrasure d'une croisée.

--Madame, dit le prisonnier quand ils furent seuls, à chaque instant

cette porte peut s'ouvrir et j'ai encore plusieurs choses à vous dire...

Je vous crois sincère... vous m'avez pardonné... Mais consentirez-vous à

exaucer la prière du mourant...?

--Que vous viviez ou que vous mouriez, répondit la princesse, et vous

vivriez s'il ne fallait que donner tout mon sang pour cela... Je vous

jure sur l'honneur que je ne vous refuserai rien...--Rien!...

répéta-t-elle après un silence de réflexion; je cherchais s'il y avait

au monde une chose que je pusse vous refuser... il n'y en a pas.

--Écoutez-moi donc, madame... et que Dieu vous récompense pour l'amour

de votre chère enfant!... Je suis condamné à mort, je le sais, bien

qu'on ne m'ait point encore lu ma sentence... Il n'y a point d'exemple

qu'on ait appelé des souveraines sentences de la chambre ardente... Je

me trompe... il y a un exemple: sous le feu roi, le comte de Bossut,

condamné pour l'empoisonnement de l'électeur de Hesse, eut la vie sauve,

parce que l'Italien Grimaldi, déjà condamné pour d'autres crimes,

écrivit à madame de Maintenon et se déclara coupable... Mais notre vrai

coupable à nous, ne fera point pareil aveu... et ce n'est pas, du

reste, sur ce sujet que je voulais vous entretenir...

--S'il restait cependant un espoir..., dit madame de Gonzague.

--Il ne reste pas d'espoir... Il est quatre heures après midi... la nuit

tombe à six heures... Vers la brune, un carrosse viendra me prendre ici

pour me conduire à la Bastille... à huit heures, je serai rendu au préau

des exécutions...

--Je vous comprends! s'écria la princesse; durant le trajet, si nous

avions des amis...

Lagardère secoua la tête en souriant tristement.

--Non, madame, répliqua-t-il, vous ne me comprenez pas... Je

m'expliquerai clairement, car je n'espère point être deviné!... Entre la

prison du Châtelet, d'où je vais partir, et le préau de la Bastille, but

de mon dernier voyage, il y aura une station... au cimetière

Saint-Magloire.

--Au cimetière Saint-Magloire! répéta la princesse tremblante.

--Ne faut-il pas, dit Lagardère dont le sourire eut une nuance

d'amertume; ne faut-il pas que le meurtrier fasse amende honorable au

tombeau de la victime?

--Vous, Henri! s'écria madame de Gonzague avec éclat; vous, le défenseur

de Nevers!... vous, notre providence et notre sauveur!...

--Ne parlez pas si haut, madame... Devant le tombeau de Nevers, il y

aura un billot et une hache... J'aurai le poing droit coupé à l'entrée

de la grille...

La princesse se couvrit le visage de ses mains.

A l'autre bout de la chambre, Aurore, agenouillée, sanglotait et priait.

--Cela est injuste, n'est-ce pas, madame...? Et si obscur que soit mon

nom, vous comprendrez cette angoisse de ma dernière heure: laisser un

souvenir infâme!...

--Mais pourquoi cette inutile cruauté? demanda la princesse.

--Le président de Segré a dit, répliqua Lagardère: il ne faut pas qu'on

se mette à tuer ainsi un duc et pair comme le premier venu!... nous

devons faire un exemple...

--Mais ce n'est pas vous, mon Dieu!... Le régent ne souffrira pas...

--Le régent pouvait tout avant la sentence prononcée... Maintenant, sauf

le cas d'aveu du vrai coupable... Mais ne nous occupons point de cela,

je vous en supplie, madame... Voici ma dernière requête: vous pouvez

faire que ma mort soit le cantique d'actions de grâce d'un martyr...

Vous pouvez me réhabiliter aux yeux de tous... le voulez-vous?...

--Si je le veux!... vous me le demandez!... que faut-il faire?

Lagardère baissa la voix davantage. Malgré cette assurance formelle, sa

voix tremblait pendant qu'il poursuivait:

--Le perron de l'église est tout près... Si mademoiselle de Nevers, en

costume de mariée, était là, sur le seuil... s'il y avait un prêtre,

revêtu de ses habits sacerdotaux... si vous étiez là, vous aussi,

madame... et que mon escorte gagnée me donnât quelques minutes pour

m'agenouiller au pied de l'autel...

La princesse recula. Ses jambes chancelaient.

--Je vous effraie, madame..., commença Lagardère.

--Achevez! achevez! prononça-t-elle d'une voix saccadée.

--Si le prêtre, continua Lagardère, avec le consentement de madame la

princesse de Gonzague, bénissait l'union du chevalier Henri de Lagardère

et de mademoiselle de Nevers...

--Sur mon salut! interrompit Aurore de Caylus qui sembla grandir; cela

sera!

L'oeil de Lagardère eut un éclatant rayonnement. Ses lèvres cherchèrent

les mains de la princesse.

Mais la princesse ne voulut pas. Aurore, qui s'était retournée au bruit,

vit sa mère qui serrait le prisonnier entre ses bras.

D'autres le virent aussi; car, à ce moment, la porte du greffe s'ouvrit,

livrant passage à l'exempt et aux archers.

Madame de Gonzague, sans prêter attention à tout cela, poursuivait avec

une sorte d'exaltation enthousiaste:

--Et qui osera dire que la veuve de Nevers, celle qui a porté le deuil

pendant vingt ans, ait prêté les mains à l'union de sa fille avec le

meurtrier de son époux?... C'est bien pensé, Henri, mon fils! ne dites

plus que je ne vous devine pas!...

Cette fois, le prisonnier avait des larmes plein les yeux.

--Oh! vous me devinez! murmura-t-il; et vous me faites amèrement

regretter la vie... Je ne croyais perdre qu'un trésor!...

--Qui osera dire cela? continua la princesse; le prêtre y sera, j'en

fais serment: ce sera mon propre confesseur... L'escorte nous donnera du

temps, dussé-je vendre mon écrin... dussé-je livrer aux lombards

l'anneau échangé dans la chapelle de Caylus... et une fois l'union

bénie, le prêtre, la mère, l'épousée suivront le condamné dans les rues

de Paris... et moi, je dirai...

--Silence! madame, au nom de Dieu! fit Lagardère; nous ne sommes plus

seuls.

L'exempt s'avançait, le bâton à la main.

--Monsieur, dit-il, j'ai outre-passé mes pouvoirs... Je vous prie de me

suivre.

Aurore s'élança pour donner le baiser d'adieu.

La princesse dit en se penchant rapidement à l'oreille du prisonnier:

--Comptez sur moi... mais, en dehors de cela, rien ne peut-il être

tenté?...

Lagardère, pensif, se détournait déjà pour répondre à l'exempt.

--Écoutez, fit-il en se ravisant, ce n'est pas même une chance... mais

le tribunal de famille s'assemble à sept heures... Je serai là tout

près... S'il se pouvait faire que je fusse introduit en présence de Son

Altesse Royale, dans l'enceinte du tribunal...

La princesse lui serra la main et ne répondit pas. Aurore suivait d'un

regard désolé Henri, son ami, que les archers entouraient de nouveau, et

auprès de qui vint se placer ce personnage lugubre qui portait l'habit

des dominicains.

Le cortége disparut par la porte conduisant à la tour neuve.

La princesse saisit la main d'Aurore et l'entraîna.

--Viens, enfant, dit-elle, tout n'est pas fini encore... Dieu ne voudra

pas que cette honteuse iniquité s'accomplisse.

Aurore, plus morte que vive, n'entendait plus. La princesse, en

remontant dans son carrosse, dit au cocher:

--Au Palais-Royal, au galop!

Au moment où le carrosse partait, un autre équipage, stationnant sous

les remparts, se mit aussi en mouvement.

Une voix émue sortit de la portière, et dit au cocher:

--Si tu n'es pas arrivé cour des Fontaines avant le carrosse de madame

la princesse, je te chasse!

Au fond de ce second équipage, M. de Peyrolles en habit de rechange, et

portant sur le visage des traces non équivoques de méchante humeur,

s'étendait.

Il venait, lui aussi, du greffe du Châtelet, où il avait jeté feu et

flammes après avoir passé les deux tiers de la journée au cachot.

Son carrosse gagna celui de la princesse à la croix du Trahoir, et

arriva cour des Fontaines le premier.

M. de Peyrolles sauta sur le pavé et traversa la loge de maître le

Bréant sans dire gare.

Quand madame de Gonzague se présenta pour solliciter une audience de M.

le régent, elle eut un refus sec et péremptoire.

L'idée lui vint d'attendre la sortie ou la rentrée de Son Altesse

Royale, mais la journée s'avançait. Il fallait tenir d'abord la promesse

faite à Lagardère.

M. le prince de Gonzague était seul dans ce cabinet de travail, où nous

l'avons vu recevoir pour la première fois la visite de dona Cruz.

Son épée nue reposait sur sa table couverte de papiers. Il était en

train de passer, sans l'aide d'aucun valet de chambre, une de ces cottes

de mailles légères qui se peuvent porter sous les habits.

Le costume qu'il venait d'ôter pour cela et qu'il allait endosser de

nouveau, était un habit de cour en velours noir sans ornements. Son

cordon de l'ordre pendait à la pomme d'une chaise.

A ce moment, où la préoccupation pénible le tenait sous sa lourde

étreinte, les ravages des ans qu'il dissimulait d'ordinaire avec tant

d'heureuse habileté, se faisait voir hautement sur son visage. Ses

cheveux noirs, que le barbier n'avait point ramenés savamment sur ses

tempes, laissaient à découvert la fuite désolée de son front et les

rides groupées aux coins de ses sourcils. Sa haute taille s'affaissait

comme celle d'un vieillard, et ses mains tremblaient en agrafant sa

cuirasse.

--Il est condamné! se disait-il; le régent a laissé faire cela... sa

paresse de coeur va-t-elle à ce point, ou bien ai-je réellement réussi à

le persuader? J'ai maigri du haut, s'interrompit-il; ma cotte de mailles

est maintenant trop large pour ma poitrine... J'ai grossi du bas: ma

cotte de mailles est trop étroite pour ma taille. Est-ce décidément la

vieillesse qui vient?... C'est un être bizarre, reprit-il; un prince

pour rire... quinteux, fainéant, poltron... s'il ne prend pas les

devants, bien que je sois l'aîné, je crois que je resterai le dernier

des trois Philippe!... Il a eu tort!... Par la mort-Dieu! il a eu tort.

Quand on a mis le pied sur la tête d'un ennemi, il ne faut pas le

retirer, surtout quand cet ennemi a nom Philippe de Mantoue!...

Il se prit à sourire en regardant la cuirasse qui miroitait faiblement

aux derniers rayons du jour. Six heures venaient de sonner à

Saint-Magloire.

--Ennemi! répéta-t-il; toutes ces belles amitiés finissent comme cela...

Il faut que Damon et Pythias meurent très-jeunes... sans cela, ils

trouvent bien matière à s'entr'égorger quand ils sont devenus

raisonnables...

La cotte de mailles était bouclée. Le prince de Gonzague passa sa veste,

son cordon de l'ordre et son frac. Après quoi il mit lui-même le peigne

dans ses cheveux avant de passer sa perruque.

--Et ce nigaud de Peyrolles! fit-il en haussant les épaules avec dédain;

en voilà un qui voudrait bien être à Madrid ou à Milan seulement!...

Riche à millions, le drôle!... on est parfois bien heureux de dégorger

ces sangsues... C'est une poire pour la soif...

On frappa trois coups légers à la porte de la bibliothèque.

--Entre, dit Gonzague, je t'attends depuis une heure.

M. de Peyrolles, qui avait pris le temps de faire une seconde toilette,

se montra sur le seuil.

--Ne vous donnez pas la peine de me faire des reproches, monseigneur,

s'écria-t-il tout d'abord, il y a eu cas de force majeure: je sors de

la prison du Châtelet... heureusement que les deux coquins, en prenant

la clef des champs, ont atteint parfaitement le but de mon ambassade; on

ne les a pas vus à la séance où j'ai témoigné seul... L'affaire est

faite... Dans une heure, ce diable d'enfer aura la tête coupée... Cette

nuit nous dormirons tranquilles...

Comme M. de Gonzague ne comprenait pas, M. de Peyrolles lui raconta en

peu de mots sa mésaventure à la tour neuve et la fuite des deux maîtres

d'armes, en compagnie de Chaverny.

A ce nom, le prince fronça le sourcil. Mais il n'était plus temps de

s'occuper des détails.

Peyrolles raconta encore la rencontre qu'il avait faite de madame la

princesse de Gonzague et d'Aurore au greffe du Châtelet.

--Je suis arrivé trois secondes avant elles au Palais-Royal,

ajouta-t-il; c'était assez... monseigneur me doit deux actions de cinq

mille deux cents livres, au cours du soir, que j'ai glissées dans la

main de M. de Nanty, pour refuser audience à ces dames.

--C'est bien, dit Gonzague, et le reste?

--Le reste est fait... chevaux pour huit heures... relais préparés

jusqu'à Bayonne, par courriers...

--C'est bien, dit Gonzague qui tira un parchemin de sa poche.

--Qu'est-ce que cela? demanda le factotum.

--Mon brevet d'envoyé secret... mission royale... et la signature de

Voyer-d'Argenson...

--Il a fait cela de son chef?... murmura Peyrolles étonné.

--Ils me croient plus en faveur que jamais, répondit Gonzague; je me

suis arrangé pour cela. Et, par le ciel! s'interrompit-il, se

trompent-ils de beaucoup?... Il faut que je sois bien fort, ami

Peyrolles, pour que le régent m'ait laissé libre... bien fort!... Si la

tête de Lagardère tombe, je m'élève à de telles hauteurs, que vous

pouvez tous d'avance en prendre le vertige... Le régent ne saura comment

me payer ses soupçons d'aujourd'hui... Je lui tiendrai rigueur... et

s'il fait le rodomont avec moi, quand Lagardère, cette épée de Damoclès,

ne pendra plus sur ma tête, par la mort-Dieu!... j'ai en portefeuille ce

qu'il faut d'actions bleues, blanches et jaunes pour mettre la banque à

vau-l'eau!

Peyrolles approuvait du bonnet, comme c'était son rôle et son devoir.

--Est-il vrai, demanda-t-il, que Son Altesse Royale doive présider le

tribunal de famille?

--Je l'ai déterminé à cela, répondit effrontément Gonzague.

Car il trompait même ses âmes damnées.

--Et dona Cruz... pouvez-vous compter sur elle?

--Plus que jamais!... Elle m'a juré de paraître à la séance.

Peyrolles le regardait en face. Gonzague eut un sourire moqueur.

--Si dona Cruz disparaissait tout à coup, murmura-t-il, qu'y faire?...

J'ai des ennemis intéressés à cela... Elle a existé, cette enfant; cela

suffit... les membres du tribunal l'ont vue...

--Est-ce que...? commença le factotum.

--Nous verrons bien des choses, ce soir, ami Peyrolles, répondit

Gonzague; madame la princesse aurait pu pénétrer jusque chez le régent

sans m'inquiéter le moins du monde... J'ai les titres... j'ai mieux que

cela encore: j'ai ma liberté après avoir été accusé d'assassinat...

accusé implicitement... j'ai pu manoeuvrer pendant tout un jour... Le

régent, sans le savoir, a fait de moi un géant... Palsambleu! l'heure

est longue à s'écouler: j'ai hâte!

--Alors, fit Peyrolles humblement, monseigneur est bien sûr de

triompher?

Gonzague ne répondit que par un orgueilleux sourire.

--En ce cas, insista Peyrolles, pourquoi cette convocation du ban et de

l'arrière-ban?... J'ai rencontré dans votre salon tous nos gens en tenue

de campagne, pardieu!

--Ils sont là par ordre, répliqua Gonzague.

--Craignez-vous donc une bataille?

--Chez nous, en Italie, fit Gonzague d'un ton léger, les plus grands

capitaines ne négligent jamais d'assurer leurs derrières... Il peut y

avoir un revers de médaille... ces messieurs sont mon arrière-garde...

Ils attendent depuis longtemps?

--Je ne sais... Ils m'ont vu passer et ne m'ont point parlé.

--Quel air ont-ils?

--L'air de chiens battus ou d'écoliers aux arrêts.

--Personne ne manque?

--Personne, excepté Chaverny.

--Ami Peyrolles, dit Gonzague, pendant que tu étais en prison, il s'est

passé quelque chose.. Si je voulais, tous tant que vous êtes, vous

pourriez bien avoir un méchant quart d'heure...

--Si monseigneur daigne m'apprendre..., commença le factotum déjà

tremblant.

--Il me fatiguerait de discourir deux fois, repartit Gonzague; je dirai

cela devant tout mon monde.

--Vous plaît-il que je prévienne ces messieurs? demanda vivement

Peyrolles.

Gonzague le regarda en dessous.

--Par la mort-Dieu! grommela-t-il, que tu aurais bonne envie de faire

comme le corbeau de l'arche, n'est-ce pas?... Tu as flairé le roussi!...

Je ne veux pas te livrer à la tentation.

Il sonna. Un domestique parut.

--Qu'on fasse entrer ces gentilshommes qui attendent, dit-il.

Puis, se tournant vers Peyrolles atterré, il ajouta:

--Je crois que c'est toi, ami, qui disais l'autre jour, dans la chaleur

de ton zèle:--Monseigneur, nous vous suivrons au besoin jusqu'en

enfer!... Nous sommes en route, faisons gaiement le chemin.

VIII

--Anciens gentilshommes.--

Il n'y avait pas beaucoup de variété parmi les affidés de M. le prince

de Gonzague. Chaverny faisait tache au milieu d'eux; Chaverny avait eu

pour le prince une parcelle de véritable dévouement.

Chaverny supprimé, restait son ami Navailles que les côtés brillants de

Gonzague avaient quelque peu séduit, Choisy et Nocé, qui étaient

gentilshommes de moeurs et d'habitude. Le reste n'avait écouté en

s'attachant au prince que la voix de l'intérêt et de l'ambition.

Oriol, le gros petit traitant, Taranne, le baron de Batz et les autres

auraient donné Gonzague pour moins de trente deniers.

Ce n'étaient point des scélérats; il n'y avait même, à vrai dire, aucun

scélérat parmi eux. C'étaient des joueurs fourvoyés.

Si l'on plaide jamais ainsi devant vous la cause de quelque bon garçon,

tenez vos mains sur vos goussets.

Gonzague les avait pris comme ils étaient. Ils avaient marché dans la

voie de Gonzague, de gré d'abord, ensuite de force.

Le crime ne leur plaisait pas; mais c'était le danger qui, pour la

plupart, les refroidissait.

Gonzague savait cela parfaitement. Il ne les eût point troqués pour de

plus déterminés coquins. C'était précisément ce qu'il lui fallait.

Ils entrèrent tous à la fois. Ce qui les frappa d'abord, ce fut la

triste mine du factotum et l'aspect hautain du maître. Depuis une heure

qu'ils attendaient au salon, Dieu sait combien d'hypothèses avaient été

mises sur le tapis. On avait examiné à la loupe la position de Gonzague.

Quelques-uns étaient venus avec des idées de révolte, car la nuit

précédente avait laissé de sinistres impressions dans les esprits; mais

il n'était bruit à la cour que de la faveur du prince, parvenue à son

apogée. Ce n'était pas le moment de tourner le dos au soleil.

D'autres rumeurs, il est vrai, se glissaient. La rue Quincampoix et la

Maison d'or s'étaient énormément occupées aujourd'hui de M. de Gonzague.

On disait que des rapports avaient été remis à Son Altesse Royale, et

que, durant cette nuit d'orgie qui avait fini dans le sang, la muraille

du pavillon avait été de verre.

Mais un fait dominait tout cela. La chambre ardente avait rendu son

arrêt. Le chevalier Henri de Lagardère était condamné à mort.

Personne, parmi ces messieurs, n'était sans connaître un peu l'histoire

du passé. Il fallait que ce Gonzague fût bien puissant!...

Le Bossu: Aventures de Cape et d'Épée. Volume 6 · 第 7 / 10 段