frère Passepoil qui avait ce matin les idées noires.
--Eh donc! fit observer le Gascon.--Si on l'étrangle, il a bien le droit
de se débattre... mais je crois bien que c'est plutôt quelque fou
furieux du quartier qu'on a mis en prison avant de l'envoyer à
Bicêtre...
Un grand coup se fit entendre en ce moment, suivi d'un craquement sourd
et de la chute d'une partie du plafond.
Le plâtras, tombant entre nos deux amis, souleva un épais nuage de
poussière.
--Recommandons nos âmes à Dieu! fit Passepoil,--nous n'avons pas nos
épées et sans doute on vient nous faire un mauvais parti.
--Bagassas! répliqua le Gascon;--ils viendraient par la porte...
--Ohé! fit le petit marquis dont la tête tout entière se montrait au
large trou du plafond.
Cocardasse et Passepoil levèrent les yeux en même temps.
--Vous êtes deux là dedans? demanda Chaverny.
--Comme vous voyez, monsieur le marquis, répliqua Cocardasse;--mais,
tron de l'air! pourquoi tout ce dégât?
--Mettez votre paille sous le trou, que je saute.
--Nenni donc! nous sommes assez de deux...
--Et le geôlier n'a pas l'air d'un garçon à bien prendre la
plaisanterie, ajouta frère Passepoil.
Chaverny cependant élargissait son trou prestement.
--Apapur! fit Cocardasse en le regardant; qui m'a donné des prisons
comme cela?
--C'est bâti en boue et en crachat! ajouta Passepoil avec mépris.
--La paille! la paille! cria Chaverny impatient.
Nos deux braves ne bougeaient pas. Chaverny eut la bonne idée de
prononcer le nom de Lagardère.
Aussitôt, la paille entassée s'éleva au centre du cachot.
--Est-ce qu'il est avec vous? demanda Cocardasse.
--Avez-vous de ses nouvelles? fit Passepoil.
Chaverny, au lieu de répondre, engagea ses deux jambes dans le trou. Il
était fluet, mais ses hanches ne voulaient point passer, pressées
qu'elles étaient par les parois rugueuses de l'ouverture. Il faisait
pour glisser des efforts furieux.
Cocardasse se mit à rire en voyant ces deux jambes qui gigottaient avec
rage.--Passepoil, toujours prudent, alla mettre son oreille à la porte
donnant sur le corridor.
Le corps de Chaverny passait cependant petit à petit.
--Viens çà! dit Cocardasse, il va tomber... c'est encore assez haut pour
qu'il se rompe les côtes.
Frère Passepoil mesura de l'oeil la distance qu'il y avait du plancher
au plafond.
--C'est assez haut, répliqua-t-il, pour qu'il nous casse quelque chose
en tombant, si nous sommes assez niais pour lui servir de matelas!
--Bah! fit Cocardasse, il est si mièvre!...
--Tant que tu voudras... mais une chute de douze ou quinze pieds...
--Apapur! ma caillou!... il vient de la part du petit Parisien... En
place!
Passepoil ne se fit pas prier davantage. Cocardasse et lui unirent leurs
bras vigoureux au-dessus du tas de paille. Presque aussitôt après, un
second craquement se fit au plafond. Les deux braves fermèrent les yeux
et s'embrassèrent bien malgré eux par la traction soudaine que la chute
du petit marquis exerça sur leurs bras tendus.
Tous trois roulèrent sur le carreau, aveuglés par le déluge de plâtre
qui tomba derrière Chaverny.
Chaverny fut le premier relevé. Il se secoua et se mit à rire.
--Vous êtes deux bons enfants, dit-il; la première fois que je vous ai
vus, je vous ai pris pour deux parfaits gibiers de potence!... ne vous
fâchez pas... forçons plutôt la porte à trois que nous sommes, tombons
sur les guichetiers et prenons la clef des champs.
--Passepoil! fit le Gascon.
--Cocardasse! répondit le Normand.
--Trouves-tu que j'aie l'air d'un gibier de potence?
--Et moi donc, murmura Passepoil qui regarda le nouveau venu de travers;
c'est la première fois que pareille avanie...
--Apapur! interrompit Cocardasse; le pécaïre nous rendra raison quand
nous serons dehors... En attendant, il me plaît; son idée aussi...
forçons la porte!
Passepoil les arrêta au moment où ils allaient s'élancer.
--Écoutez! dit-il en inclinant la tête pour prêter l'oreille.
On entendait un bruit de pas dans le corridor.
En un tour de main, les plâtras déblayés furent poussés dans un coin,
derrière la paille remise à sa place.
Une clef grinça bruyamment dans la serrure.
--Où me cacher? fit Chaverny qui riait malgré son embarras.
Au dehors, on tirait de lourds et sonores verrous.
Cocardasse ôta vitement son pourpoint; Passepoil fit de même. Moitié
sous la paille, moitié sous les pourpoints, Chaverny se cacha tant bien
que mal.
Les deux prévôts, en bras de chemise, se placèrent en garde en face l'un
de l'autre et feignirent de faire assaut à la main.
--A toi, ma caillou! cria Cocardasse; une... deux...
--Touché! fit Passepoil en riant; si on nous donnait seulement une
rapière pour passer le temps...
La porte massive roula sur ses gonds. Deux hommes, un porte-clefs et un
gardien s'effacèrent pour laisser passer un troisième personnage qui
avait un brillant costume de cour.
--Ne vous éloignez pas, dit ce dernier en poussant la porte derrière
lui.
C'était M. de Peyrolles, dans tout l'éclat de sa riche toilette. Nos
deux braves le reconnurent du premier coup d'oeil et continuèrent de
faire assaut sans autrement s'occuper de lui.
Ce matin, en quittant la petite maison, ce bon M. de Peyrolles avait
recompté son trésor. A la vue de tout cet or si bien gagné, de toutes
ces actions si proprement casées dans les coins de sa cassette, le
factotum avait encore eu l'idée de quitter Paris et de se retirer au
sein des tranquilles campagnes pour goûter le bonheur des propriétaires.
L'horizon lui semblait se rembrunir et son instinct lui disait:
«Pars!...» mais il ne pouvait y avoir grand danger à rester vingt-quatre
heures de plus.
Ce sophisme perdra éternellement les avides: «C'est court vingt-quatre
heures!»
Ils ne songent pas qu'il y a là dedans mille quatre cent quarante
minutes dont chacune contient soixante fois plus de temps qu'il n'en
faut à un coquin pour rendre l'âme!
--Bonjour, mes braves amis, dit Peyrolles en s'assurant par un regard
que la porte restait entre-bâillée.
--Adieu! mon bon! répliqua Cocardasse en poussant une terrible botte à
son Passepoil; va bien?... nous étions en train de dire, cette bagasse
et moi, qui si on nous rendait nos rapières, nous pourrions au moins
passer le temps.
--Voilà! ajouta le Normand en plantant son index dans le creux de
l'estomac de son noble ami.
--Et comment vous trouvez-vous ici? demanda le factotum d'un accent
goguenard.
--Pas mal, pas mal, répondit le Gascon. Il n'y a rien de nouveau en
ville?
--Rien que je sache, mes dignes amis... Comme cela, vous avez bonne
envie de ravoir vos rapières?
--L'habitude..., fit Cocardasse bonnement; quand je n'ai pas la mienne,
il me semble qu'il me manque un membre, oui!
--Et si, en vous rendant vos rapières, on vous ouvrait les portes de
céans?
--Capédébiou! s'écria Cocardasse, voilà qui serait mignon, pas vrai,
Passepoil?
--Que faudrait-il faire pour cela? demanda ce dernier.
--Peu de chose, mes amis, bien peu de chose... Dire un grand merci à un
homme que vous avez toujours pris pour un ennemi et qui garde un faible
pour vous...
--Qui est cet excellent homme, sandiéou?
--C'est moi-même, mes vieux compagnons... Songez donc, voilà plus de
vingt ans que nous nous connaissons...
--Vingt-trois ans à la Saint-Michel, dit Passepoil; ce fut le soir de la
fête du saint archange que je vous donnai deux douzaines de coups de
plat derrière le Louvre, de la part de M. de Maulevrier...
--Passepoil! s'écria Cocardasse sévèrement, ces fichus souvenirs ne sont
point de mise... J'ai souvent pensé pour ma part que ce bon M. de
Peyrolles nous chérissait en cachette... Fais-lui des excuses, vivadiou!
Et tout de suite, couquin!...
Passepoil, obéissant, quitta sa position au milieu de la chambre et
s'avança vers Peyrolles la calotte à la main.
M. de Peyrolles, qui avait l'oeil au guet, aperçut en ce moment la place
que les plâtras avaient blanchie sur le carreau. Son regard rebondit
naturellement au plafond. A la vue du trou, il devint tout pâle, mais il
ne cria point parce que Passepoil, humble et souriant, était déjà entre
lui et la porte.
Seulement, il se réfugia d'instinct vers le tas de paille, afin de
garder ses derrières libres.
En somme, il avait en face de lui deux hommes robustes et résolus; mais
les gardiens étaient dans le corridor et il avait son épée.
A l'instant où il s'arrêtait, le dos tourné au tas de paille, la tête
souriante de Chaverny souleva un peu le pourpoint de Passepoil qui la
cachait.
IV
--Vieilles connaissances.--
Nous sommes bien forcé de dire au lecteur ce que M. de Peyrolles venait
faire dans la prison de Cocardasse et de Passepoil, car cet habile homme
n'eut pas le temps d'exposer lui-même les motifs de sa présence.
Nos deux braves devaient comparaître comme témoins devant la chambre
ardente du Châtelet. Ce n'était pas le compte de M. de Gonzague.
Peyrolles avait charge de leur faire des propositions si éblouissantes,
que leurs consciences n'y pussent tenir: mille pistoles à chacun d'un
seul coup, espèces sonnantes et payées d'avance, non pas même pour
accuser Lagardère, mais pour dire seulement qu'ils n'étaient pas aux
environs de Caylus la nuit du meurtre.
Dans l'idée de Gonzague, la négociation était d'autant plus sûre, que
Cocardasse et Passepoil ne devaient pas être très-pressés d'avouer leur
présence en ce lieu.
Voici maintenant comme quoi M. de Peyrolles n'eut point le loisir de
montrer ses talents diplomatiques.
La tête goguenarde du petit marquis avait soulevé le pourpoint de
Passepoil, tandis que Peyrolles, occupé à observer les mouvements de nos
deux braves, tournait le dos au tas de paille. Le petit marquis cligna
de l'oeil et fit un signe à ses alliés. Ceux-ci se rapprochèrent tout
doucement.
--Apapur! dit Cocardasse en montrant du doigt l'ouverture du plafond;
c'est un peu leste de mettre deux gentilshommes dans un cachot si mal
couvert.
--Plus on va, fit observer Passepoil avec modération, moins on respecte
les convenances.
--Mes camarades! s'écria Peyrolles qui prenait de l'inquiétude à les
voir s'approcher ainsi, l'un à droite et l'autre à gauche, pas de
mauvais tours!... si vous me forcez à tirer l'épée...
--Fi donc! soupira Passepoil; tirer l'épée contre nous!
--Des gens désarmés! appuya Cocardasse.
Ils avançaient toujours, néanmoins. Peyrolles, avant d'appeler, ce qui
eût rompu sa négociation, voulut joindre le geste à la parole. Il mit la
main à la garde de son épée en disant:
--Qu'y a-t-il, voyons, mes enfants?... Vous avez essayé de vous évader
par ce trou là-haut en faisant la courte échelle et vous n'avez pas
pu... Halte-là! s'interrompit-il; un pas de plus et je dégaine!
Il y avait une autre main que la sienne à la garde de son épée: Cette
autre main, blanchette et garnie de dentelles fripées, appartenait à M.
le marquis de Chaverny.
Celui-ci était parvenu à sortir de sa cachette. Il se tenait derrière
Peyrolles.
L'épée du factotum glissa tout à coup entre ses doigts, et Chaverny, le
saisissant au collet, lui mit la pointe sur la gorge.
--Un mot et tu es mort, drôle! dit-il à voix basse.
L'écume vint aux lèvres de Peyrolles, mais il se tut.
Cocardasse et Passepoil, à l'aide de leurs cravates, le garrottèrent en
moins de temps que nous ne mettons à l'écrire.
--Et maintenant? dit Cocardasse au petit marquis.
--Maintenant, répliqua celui-ci, toi à droite de la porte... ce bon
garçon à gauche... et quand les deux gardiens vont entrer, les deux
mains au noeud de la gorge!
--Ils vont donc entrer? demanda Cocardasse.
--A vos postes seulement... Voici M. de Peyrolles qui va servir
d'appeau.
Les deux braves coururent se coller à la muraille, l'un à droite,
l'autre à gauche.
Chaverny, la pointe de l'épée au menton de Peyrolles, lui ordonna de
crier à l'aide.
Peyrolles cria. Et tout aussitôt les deux gardiens de se ruer dans le
cachot.
Passepoil eut le porte-clefs, Cocardasse eut l'autre. Tous deux râlèrent
sourdement, puis se turent, étranglés à demi.
Chaverny ferma la porte du cachot, tira des poches du porte-clefs un
paquet de cordes et leur fit à tous deux des menottes.
--Apapur! lui dit Cocardasse, je n'ai jamais vu de marquis aussi gentil
que vous, non!...
Passepoil joignit ses félicitations plus calmes à celles de son noble
ami.
Mais Chaverny était pressé.
--En besogne! s'écria-t-il; nous ne sommes pas encore sur le pavé de
Paris... Gascon, mets le porte-clefs nu comme un ver, et revêts sa
dépouille... Toi, l'ami, fais de même pour le gardien...
Cocardasse et Passepoil se regardèrent:
--Voici un cas qui m'embarrasse, dit le premier en se grattant
l'oreille; sandiéou!... je ne sais pas s'il convient à des
gentilshommes...
--Je vais bien mettre l'habit du plus honteux maraud que je connaisse,
moi! s'écria Chaverny en arrachant le splendide pourpoint de Peyrolles.
--Mon noble ami, risqua Passepoil; hier, nous avons endossé...
Cocardasse l'interrompit d'un geste terrible:
--La paix! Pécaïre! fit-il; je t'ordonne d'oublier cette circonstance
pénible... D'ailleurs, c'était pour le service de lou petit couquin...
--C'est encore pour son service aujourd'hui...
Cocardasse poussa un profond soupir en dépouillant le porte-clefs qui
avait un bâillon dans la bouche. Frère Passepoil en fit autant du
gardien, et la toilette de nos deux braves fut bientôt achevée. Certes,
depuis le temps de Jules-César, qui fut, dit-on, le premier fondateur
de cette antique forteresse, jamais le Châtelet n'avait eu dans ses
murs deux geôliers de plus galante mine.
Chaverny, de son côté, avait passé le pourpoint de ce bon M. de
Peyrolles.
--Mes enfants, dit-il, je me suis acquitté de ma commission auprès de
ces deux misérables; je vous prie de me faire la conduite jusqu'à la
porte de la rue.
--Ai-je un peu l'air d'un gardien? demanda frère Passepoil.
--A s'y méprendre! repartit le petit marquis.
--Eh donc! fit Cocardasse junior sans prendre souci de cacher son
humiliation, est-ce que je ressemble à un porte-clefs?
--Comme deux gouttes d'eau, répondit Chaverny; en route! j'ai mon
message à porter!
Ils sortirent tous les trois du cachot dont la porte fut refermée à
double tour, sans oublier les verrous. M. de Peyrolles et les deux
gardiens restèrent là solidement attachés et bâillonnés. L'histoire ne
dit pas les réflexions qu'ils firent dans ces conjonctures pénibles et
difficiles.
Nos trois prisonniers, cependant, traversèrent le premier corridor sans
encombre: il était vide.
--La tête un peu moins haute, Cocardasse, mon ami, dit Chaverny: j'ai
peur de tes scélérates de moustaches.
--Sandiéou! répondit le brave, vous me hacheriez menu comme chair à
pâté, que vous ne pourriez m'enlever ma bonne mine...
--Ça ne mourra qu'avec nous! ajouta frère Passepoil.
Chaverny enfonça le bonnet de laine sur les oreilles du Gascon et lui
apprit à tenir ses clefs. Ils arrivaient à la porte du préau. Le préau
et les cloîtres étaient pleins de monde.
Il y avait grand remue-ménage au Châtelet, parce que M. le marquis de
Segré donnait à déjeuner à ses assesseurs, au greffe, en attendant la
reprise de la séance. On voyait passer les plats couverts, les réchauds
et les paniers de champagne qui venaient du fameux cabaret du
Veau-qui-tette, fondé depuis deux ans, sur la place même du Châtelet,
par le cuisinier Le Preux.
Chaverny, le feutre sur les yeux, passa le premier.
--Mon ami, dit-il au portier du préau, vous avez ici près, au nº 9 dans
le corridor, deux dangereux coquins... soyez vigilant.
Le portier ôta son bonnet en grommelant.
Cocardasse et Passepoil traversèrent le préau sans encombre. Dans la
salle des gardes, Chaverny se conduisit en curieux qui visite une
prison. Il lorgna chaque objet et fit plusieurs questions idiotes avec
beaucoup de sérieux. On lui montra le lit de camp où M. de Horn s'était
reposé dix minutes en compagnie de l'abbé de la Mettrie, son ami, en
sortant de la dernière audience.
Cela parut l'intéresser vivement.
Il n'y avait plus que la cour à traverser, mais, au seuil de la cour,
Cocardasse junior faillit renverser un marmiton du Veau-qui-tette,
porteur d'un plat de blanc-manger. Notre brave lança un retentissant
capédébiou! qui fit retourner tout le monde.
Frère Passepoil en frémit jusque dans la moelle de ses os.
--L'ami, dit Chaverny sévèrement; cet enfant n'y a pas mis de malice...
et tu pouvais te dispenser de blasphémer le nom de Dieu.
Cocardasse baissa l'oreille. Les archers pensèrent que c'était là un
bien honnête jeune seigneur.
--Je ne connaissais pas ce porte-clefs gascon! grommela le guichetier
des gardes; du diable si ces cadédis ne se fourrent pas partout!...
Le guichet était justement ouvert pour livrer passage à un superbe
faisan rôti, pièce principale du déjeuner de M. le marquis de Segré.
Cocardasse et Passepoil, ne pouvant plus modérer leur impatience,
franchirent le seuil d'un bond.
--Arrêtez-les! arrêtez-les! cria Chaverny.
Le guichetier s'élança et tomba, foudroyé par le lourd paquet de clefs
que Cocardasse junior lui mit en plein visage. Nos deux braves prirent
en même temps leur course et disparurent au carrefour de la Lanterne.
Le carrosse qui avait amené M. de Peyrolles était toujours à la porte.
Chaverny reconnut la livrée de Gonzague. Il franchit le marchepied en
continuant de crier à tue-tête:
--Arrêtez-les! morbleu! ne voyez-vous pas qu'ils se sauvent...? Quand on
se sauve, c'est qu'on a de mauvais desseins!... Arrêtez-les!
arrêtez-les!...
Et, profitant du tumulte, il se pencha à l'autre portière, et commanda:
--A l'hôtel, coquins! et grand train!
Les chevaux partirent au trot. Quand le carrosse fut engagé dans la rue
Saint-Denis, Chaverny essuya son front baigné de sueur et se mit à rire
en se tenant les côtes.
Ce bon M. de Peyrolles lui donnait non-seulement la liberté, mais encore
un carrosse pour se rendre sans fatigue au lieu de sa destination.
C'était bien cette même chambre à l'ameublement sévère et triste, où
nous avons vu pour la première fois madame la princesse de Gonzague dans
la matinée qui précéda la réunion du tribunal de famille; c'était bien
le même deuil extérieur; l'autel tendu de noir, où se célébrait
quotidiennement le sacrifice funèbre en mémoire du feu duc de Nevers,
montrait toujours sa large croix blanche aux lueurs de six cierges
allumés.
Mais quelque chose était changé. Un élément de joie, timide encore et
perceptible à peine, s'était glissé parmi ces aspects lugubres; je ne
sais quel sourire éclairait vaguement ce deuil.
Il y avait des fleurs aux deux côtés de l'autel. Et pourtant on n'était
point au quatrième jour de mai, fête de l'époux décédé.
Les rideaux, ouverts à demi, laissaient passer un doux rayon du soleil
d'automne. A la fenêtre pendait une cage où babillait un gentil oiseau.
Un oiseau que nous avons vu déjà et entendu à la fenêtre basse qui
donnait sur la rue Saint-Honoré, au coin de la rue du Chantre.
L'oiseau qui, naguère, égayait la solitude de cette charmante inconnue
dont l'existence mystérieuse empêchait de dormir madame Balahault, la
Durand, la Guichard et toutes les commères du quartier du Palais-Royal.
Il y avait du monde dans l'oratoire de madame la princesse, beaucoup de
monde, bien qu'il fût encore grand matin.--C'était d'abord une belle
jeune fille qui dormait, étendue sur un lit de jour. Son visage aux
contours exquis restait un peu dans l'ombre; mais le rayon de soleil se
jouait dans les masses de ses cheveux bruns, aux fauves et chatoyants
reflets. Debout auprès d'elle, se tenait la première camériste de la
princesse, la bonne Madeleine Giraud, qui avait les mains jointes et les
larmes aux yeux.
Madeleine Giraud venait d'avouer à madame de Gonzague que l'avertissement
miraculeux, trouvé dans le livre d'heures, à la page du _Miserere_,
l'avertissement qui disait: Venez défendre votre fille, et qui
rappelait, après vingt ans, la devise des rendez-vous heureux et des
jeunes amours, la devise de Nevers: _J'y suis_, avait été placé là par
Madeleine elle-même, de complicité avec le bossu. La princesse l'avait
embrassée.
Madeleine était heureuse comme si son propre enfant eût été retrouvé.
La princesse s'asseyait à l'autre bout de la chambre. Deux femmes et un
jeune garçon l'entouraient.
Auprès d'elle, étaient les feuilles éparses d'un manuscrit avec la
cassette qui avait dû les contenir, la cassette et le manuscrit
d'Aurore.
Ces lignes écrites dans l'ardent espoir qu'elles parviendraient un jour
entre les mains d'une mère inconnue, mais adorée, étaient arrivées à
leur adresse. La mère les avait déjà parcourues. On le voyait bien à ses
yeux, rouges de bonnes et tendres larmes.
Quant à la manière dont la cassette et le gentil oiseau avaient franchi
le seuil de l'hôtel de Gonzague, point n'était besoin de le demander.
Une de ces deux femmes était l'honnête Françoise Berrichon, et le jeune
garçon qui tortillait sa toque entre ses doigts d'un air malicieux et
confus, répondait au nom de Jean-Marie.
C'était le page d'Aurore, le bon enfant bavard et imprudent qui avait
entraîné sa grand'mère hors de son poste pour la livrer aux séductions
des commères de la rue du Chantre.
L'autre femme se tenait à l'écart. Vous eussiez reconnu sous son voile
le visage hardi et gracieux de dona Cruz.
Sur ce visage fripon, il y avait en ce moment une émotion réelle et
profonde.
Dame Françoise Berrichon avait la parole.
--Celui-là n'est pas mon fils, disait-elle de sa plus mâle voix en
montrant Jean-Marie; c'est le fils de mon pauvre garçon... Je peux bien
dire à madame la princesse que mon Berrichon était une autre paire de
manches... Il avait cinq pieds six pouces et du courage; car il est mort
en soldat...
--Et vous étiez au service de Nevers, bonne femme? interrompit la
princesse.
--Tous les Berrichon, répondit Françoise, de père en fils, depuis que le
monde est monde!... mon mari était écuyer du duc Amaury, père du duc
Philippe; le père de mon mari, qui se nommait Guillaume-Jean-Nicolas
Berrichon...
--Mais votre fils, interrompit encore la princesse, ce fut lui qui
m'apporta cette lettre?
--Oui, ma noble dame, ce fut lui... et Dieu sait bien que toute sa vie
il s'est souvenu de cette soirée-là... il avait rencontré, c'est lui qui
m'en a fait le récit bien des fois, il avait rencontré dans la forêt
d'Ens dame Marthe, votre ancienne duègne qui s'était chargée de
l'enfant... dame Marthe le reconnut pour l'avoir vu au château de notre
jeune duc, quand elle apportait vos messages... Dame Marthe lui dit: Il
y a là-bas au château de Caylus quelqu'un qui sait tout. Si tu vois
mademoiselle, dis-lui qu'elle ait bien garde!... Berrichon fut pris par
les soudards et délivré par la grâce de Dieu... C'était la première fois
qu'il voyait le chevalier de Lagardère, dont on parlait tant... il nous
dit: Celui-là est beau comme le saint Michel archange de l'église de
Tarbes...
--Oui..., murmura la princesse qui rêvait; il est bien beau.
--Et brave! poursuivit dame Françoise qui s'animait, un lion!...
--Un vrai lion! voulut appuyer Jean-Marie.
Mais dame Françoise lui fit les gros yeux et Jean-Marie se tut.
--Berrichon, mon pauvre garçon, nous rapporta donc cela, poursuivit la
bonne femme, et comme quoi Nevers et Lagardère avaient rendez-vous pour
se battre... et comme quoi ce Lagardère défendit Nevers pendant une
demi-heure entière contre plus de vingt gredins, sauf le respect que je
dois à madame la princesse, armés jusqu'aux dents...
Aurore de Caylus lui fit signe de s'arrêter. Elle était faible contre
ces navrants souvenirs.
Ses yeux pleins de larmes se tournèrent vers la chapelle ardente.
--Philippe! murmura-t-elle, mon mari bien-aimé!... c'était hier... les
années ont passé comme des heures... c'était hier... la blessure de mon
âme saigne et ne veut pas être guérie.
Il y eut un éclair dans l'oeil de dona Cruz, qui regardait cette immense
douleur avec admiration. Elle avait dans les veines ce sang brûlant qui
fait battre le coeur plus vite et qui hausse l'âme jusqu'aux sentiments
héroïques.
Dame Françoise hocha la tête d'un mouvement maternel.
--Le temps est le temps, fit-elle; nous sommes tous mortels... il ne
faut pas se faire du mal pour ce qui est passé.
Berrichon se disait en tournant son chaperon:
--Comme elle prêche, ma bonne femme de grand'mère!