danger pour vous, monsieur le prince.
--Et pourquoi danger, monseigneur? demanda Gonzague en souriant
orgueilleusement; moi, je ne pourrai jamais concevoir qu'on ait été,
pendant un quart de siècle, le compagnon, l'ami, le frère d'un homme
dont on a si misérable opinion!... Pensez-vous que j'aie falsifié déjà
les titres?... L'enveloppe, cachetée de trois sceaux, intacts tous les
trois, vous répondra de ma probité douteuse... Les titres sont entre mes
mains... je suis prêt à les déposer, contre un reçu détaillé, dans
celles de Votre Altesse Royale.
--Ce soir nous vous les réclamerons, dit le duc d'Orléans.
--Ce soir, je serai prêt comme je le suis à cette heure... mais
permettez-moi d'achever: après la capture faite, Lagardère était
vaincu... Ce déguisement maudit a changé complétement la face des
choses... c'est moi-même qui ai introduit l'ennemi chez moi... J'aime le
bizarre, vous le savez, et à cet égard, c'est un peu le goût de Votre
Altesse Royale qui a fait le mien, du temps que nous étions amis. Ce
bossu vint louer la loge de mon chien pour une somme folle; ce bossu
m'apparut comme un être fantastique; bref, je fus joué, pourquoi le
nier? Ce Lagardère est le roi des jongleurs... une fois dans la
bergerie, le loup a montré les dents: je ne voulais rien voir, et c'est
un de mes fidèles serviteurs, M. de Peyrolles, qui a pris sur lui de
prévenir secrètement madame la princesse de Gonzague.
--Pourriez-vous prouver ceci? demanda le Régent.
--Facilement, monseigneur... par le témoignage de M. de Peyrolles...
mais les gardes françaises et madame la princesse arrivèrent trop tard
pour mes deux pauvres compagnons Albret et Gironne. Le loup avait
mordu...
--Ce Lagardère était-il donc seul contre vous tous!
--Ils étaient quatre, monseigneur, en comptant M. le marquis de
Chaverny, mon cousin.
--Chaverny! répéta le régent étonné.
Gonzague répondit hypocritement:
--Il avait connu à Madrid, lors de mon ambassade, la maîtresse de ce
Lagardère... Je dois dire à monseigneur que j'ai sollicité et obtenu ce
matin, de M. d'Argenson, une lettre de cachet contre lui.
--Et les deux autres?
--Les deux autres sont également arrêtés... Ce sont tout bonnement deux
prévôts d'armes connus pour avoir partagé jadis les débauches et les
méfaits de Lagardère.
--Reste à expliquer, dit le régent, l'attitude que vous avez prise cette
nuit devant vos amis.
Gonzague releva sur le duc d'Orléans un regard de surprise admirablement
jouée.
Il fut un instant avant de répondre. Puis il dit avec un sourire
moqueur:
--Ce que l'on m'a rapporté a-t-il donc quelque fondement?
--J'ignore ce que l'on vous a rapporté.
--Des contes à dormir debout, monseigneur!... des accusations tellement
folles... Mais appartient-il bien à la haute sagesse de Votre Altesse
Royale et à ma propre dignité...?
--Je fais bon marché de ma haute sagesse, monsieur le prince; mettons-la
de côté un instant avec votre dignité... je vous prie de parler.
--Ceci est un ordre et j'obéis... Pendant que j'étais, cette nuit,
auprès de Votre Altesse Royale, il paraît que l'orgie a atteint chez
moi des proportions extravagantes... on a forcé la porte de mon
appartement privé où j'avais abrité les deux jeunes filles afin de les
remettre toutes deux ensemble, le matin venu, entre les mains de madame
la princesse... Je n'ai pas besoin de dire à monseigneur quels étaient
les instigateurs de cette violence... mes amis ivres y prêtèrent les
mains... un duel bachique a eu lieu entre Chaverny et le prétendu bossu.
Le prix du tournoi devait être la main de cette jeune gitana qu'on veut
faire passer pour mademoiselle de Nevers... Quand je suis revenu, j'ai
trouvé Chaverny couché sur le carreau et le bossu triomphant auprès de
sa maîtresse... un contrat avait été dressé; il se couvrait de
signatures parmi lesquelles j'ai reconnu mon propre seing falsifié...
Le régent regardait Gonzague et semblait vouloir percer jusqu'au fond de
son âme.
Celui-ci venait de livrer une bataille désespérée. En entrant chez le
duc d'Orléans, il s'attendait peut-être à trouver quelque froideur chez
son protecteur et ami, mais il n'avait point compté sur cette terrible
et longue explication.
Tous ces mensonges habilement groupés, tout cet énorme monceau de
fourberies étaient, on peut le dire, aux trois quarts impromptus.
Non-seulement il se posait en victime de son propre héroïsme, mais
encore il infirmait à l'avance le témoignage des trois seules personnes
qui pouvaient déposer contre lui: Chaverny, Cocardasse et Passepoil.
Le régent avait aimé cet homme aussi tendrement qu'il pouvait aimer.
Le régent l'avait dans son intimité depuis l'adolescence. Ce n'était pas
pour Gonzague une condition favorable, car cette longue suite de
rapports intimes avait dû mettre le duc d'Orléans en garde contre la
profonde habileté de son ami.
Il en était ainsi en effet. Peut-être que, passant par une autre bouche,
les réponses claires et en apparence si précises de Gonzague auraient
suffi à établir la conviction du régent.
Le régent avait en lui le sentiment de la justice, bien que l'histoire
lui reproche avec raison bon nombre d'iniquités. Il est permis de croire
qu'en cette circonstance, le régent retrouvait pour ainsi dire toute la
noblesse native de son caractère à cause du solennel et triste souvenir
qui planait sur ce procès.
Il s'agissait en définitive de punir le meurtrier de Nevers que Philippe
d'Orléans avait chéri comme un frère; il s'agissait de rendre un nom,
une fortune, une famille à la fille déshéritée de Nevers.
Le régent était tenté d'ajouter foi aux paroles de Gonzague. S'il se
roidissait, c'était chez lui accès de vertu. Il ne voulait pas que sa
conscience pût jamais lui faire un reproche au sujet de ce débat. Toute
sa pensée était résumée dans ces mots prononcés au début de l'entrevue:
Justifiez-vous seulement, et vous verrez si je vous aimais.
Malheur aux ennemis de Gonzague justifié!
--Philippe, dit-il après un silence et avec une sorte d'hésitation, Dieu
m'est témoin que je serais heureux de conserver un ami!... La calomnie a
pu s'acharner contre vous, car vous avez beaucoup d'envieux.
--Je le dois aux bienfaits de monseigneur... murmura Gonzague.
--Vous êtes fort contre la calomnie, reprit le régent, par votre
position si haute et aussi par cette intelligence élevée que j'aime en
vous... Répondez, je vous prie, à une dernière question... Que signifie
cette histoire de la succession du comte Annibal Canozza?...
Gonzague lui mit la main sur le bras:
--Monseigneur, dit-il d'un ton sérieux et doux, mon cousin Canozza
mourut pendant que Votre Altesse Royale voyageait avec moi en Italie...
Croyez-moi, ne dépassez pas certaine limite au-dessous de laquelle
l'infamie arrive à l'absurde et ne mérite que le dédain, quand même elle
passe par la bouche d'un puissant prince... Peyrolles m'a dit ce matin:
On a fait serment de vous perdre... on a parlé à Son Altesse Royale de
telle sorte que toutes les vieilles accusations portées contre l'Italie
vont retomber sur vous... Vous serez un Borgia... Les pêches
empoisonnées, les fleurs au calice desquelles on a introduit la mortelle
aqua-tofana...
Monseigneur, s'interrompit ici Gonzague, si vous avez besoin d'un
plaidoyer pour m'absoudre, condamnez-moi, car le dégoût me ferme la
bouche... Je me résume et vous laisse en face de ces trois faits:
Lagardère est entre les mains de votre justice; les deux jeunes filles
sont auprès de la princesse; je possède les pages arrachées au registre
de la chapelle de Caylus... Vous êtes le chef de l'État... avec ces
éléments, la découverte de la vérité devient si aisée, que je ne puis me
défendre d'un sentiment d'orgueil en me disant: c'est moi qui ai fait la
lumière dans ces ténèbres.
--La vérité sera découverte, en effet, dit le régent; c'est moi-même qui
présiderai ce soir le tribunal de famille.
Gonzague lui saisit les deux mains avec vivacité.
--J'étais venu pour vous prier de cela, dit-il; au nom de l'homme à qui
j'ai voué mon existence entière, je vous remercie, monseigneur...
Maintenant j'ai à demander pardon d'avoir parlé trop haut peut-être
devant le chef d'un grand État... Mais, quoi qu'il arrive, mon châtiment
est tout prêt... Philippe d'Orléans et Philippe de Gonzague se seront
vus ce soir pour la dernière fois.
Le régent l'attira vers lui. Ces vieilles amitiés sont robustes.
Un prince ne s'abaisse point pour faire amende honorable, dit-il; le cas
échéant, Philippe, j'espère que les excuses du régent de France vous
suffiront.
Gonzague secoua la tête avec lenteur.
--Il y a des blessures, fit-il d'une voix tremblante, que nul baume ne
saurait guérir.
Il se redressa tout à coup et regarda la pendule. Depuis trois longues
heures, l'entretien durait.
--Monseigneur, dit-il d'un accent ferme et froid, vous ne dormirez pas
ce matin... L'antichambre de Votre Altesse Royale est pleine... On se
demande là, tout près de nous, si je vais sortir d'ici avec un surcroît
de faveur, ou si vos gardes vont me conduire à la Bastille... C'est
l'alternative que je pose, moi aussi... je réclame de Votre Altesse
Royale une de ces deux grâces, à son choix: la prison qui me sauvegarde
ou une marque spéciale et publique d'amitié qui me rende, ne fût-ce que
pour aujourd'hui, tout mon crédit perdu... J'en ai besoin.
Philippe d'Orléans sonna et dit au valet qui entra:
--Faites entrer pour mon lever.
Au moment où les courtisans appelés passaient le seuil, il attira
Gonzague et le baisa au front en disant:
--Ami Philippe, à ce soir!
Les courtisans se rangèrent et firent haie, inclinés jusqu'à terre, sur
le passage du prince de Gonzague qui se retirait.
III
--Trois étages de cachot.--
L'institution des chambres ardentes remonte à François II, qui en avait
fondé une dans chaque parlement pour connaître des cas d'hérésie. Les
arrêts de ces tribunaux exceptionnels étaient souverains et exécutoires
dans les vingt-quatre heures.
La plus célèbre des chambres ardentes fut la commission extraordinaire,
désignée par Louis XIV au temps des empoisonnements.
Sous la régence, le nom resta, mais les attributions varièrent.
Plusieurs sections du parlement de Paris reçurent le titre de chambres
ardentes et fonctionnèrent en même temps. La fièvre n'était plus à
l'hérésie ni aux poisons; la fièvre était aux finances. Or, les
juridictions exceptionnelles ne sont autre chose que le remède héroïque
et extrême opposé aux passions d'une époque. Sous la régence, les
chambres ardentes furent financières: on ne doit voir en elles que de
véritables cours des comptes, chargées de vérifier et de viser les
bordereaux des agents du Trésor.
Après la chute de Law, elles prirent même le nom de chambres du visa.
Il y avait cependant une autre chambre ardente dont les sessions avaient
lieu au Grand-Châtelet, pendant les travaux que le Blanc fit faire au
palais du parlement et à la Conciergerie. Ce tribunal, qui fonctionna
pour la première fois en 1716, lors du procès de Longuefort, porta
plusieurs condamnations célèbres: une entre autres contre l'intendant le
Saulnois de Sancerre, accusé d'avoir falsifié le sceau. En 1717, elle
était composée de cinq conseillers et d'un président de chambre.
Les conseillers étaient les sieurs Berthelot de la Beaumelle, Hardouin,
Hacquelin-Desmaisons, Montespel de Graynac, Husson-Bordesson.
Le président était M. le marquis de Segré.
Elle pouvait être convoquée par ordonnance du roi, du jour au lendemain,
et même par assignation d'heure en heure. Ses membres ne pouvaient point
quitter Paris.
La chambre ardente avait été convoquée la veille, aux diligences de Son
Altesse Royale le duc d'Orléans. L'assignation portait que la séance
ouvrirait à quatre heures de nuit. L'acte d'accusation devait apprendre
aux juges le nom de l'accusé.
A quatre heures et demie, le chevalier Henri de Lagardère comparut
devant la chambre ardente du Châtelet. L'acte d'accusation le chargeait
d'un détournement d'enfant et d'un assassinat.
Il y eut deux témoins entendus: M. le prince et madame la princesse de
Gonzague.
Leurs dires furent tellement contradictoires, que la chambre, habituée
pourtant à rendre ses arrêts sur le moindre indice, s'ajourna à midi
pour plus ample informé. On devait entendre trois témoins: M. de
Peyrolles, Cocardasse et Passepoil.
M. de Gonzague vit l'un après l'autre chacun des conseillers et le
président. Une mesure qui avait été provoquée par l'avocat du roi: la
comparution de la jeune fille enlevée, ne fut point prise en
considération; M. de Gonzague avait déclaré que la jeune fille subissait
de manière ou d'autre l'influence de l'accusé.
Circonstance aggravante dans un procès de rapt, commis sur l'héritière
d'un duc et pair!
On avait tout préparé pour conduire Lagardère à la Bastille: quartier
des exécutions de nuit. Le sursis fut cause qu'on lui chercha une prison
voisine de la salle d'audience.
C'était au troisième étage de la tour neuve, ainsi nommée, parce que M.
de Jancourt en avait achevé la reconstruction à la fin du règne de Louis
XIV. Elle était située au nord-ouest du bâtiment, et ses meurtrières
regardaient le quai.
Elle occupait juste la moitié de l'emplacement de l'ancienne tour Magne,
écroulée en 1670, et dont la ruine mit bas une partie du rempart. On y
mettait d'ordinaire les prisonniers du cachet avant de les diriger sur
la Bastille.
C'était une construction fort légère en briques rouges et dont l'aspect
contrastait singulièrement avec les sombres donjons qui l'entouraient.
Au deuxième étage, un pont-levis la reliait à l'ancien rempart, formant
terrasse au devant de la grand'chambre.
Les cachots ou plutôt les cellules étaient proprettes et carrelées,
comme presque tous les appartements bourgeois d'alors. On voyait bien
que la détention n'y pouvait être que provisoire, et, sauf les gros
verrous des portes qu'on avait sans doute replacés tels quels, rien n'y
sentait la prison d'État.
En mettant Lagardère sous clef, le geôlier lui déclara qu'il était au
secret. Lagardère lui proposa vingt ou trente pistoles qu'il avait sur
lui pour une plume, de l'encre et une feuille de papier. Le geôlier prit
les trente pistoles et ne donna rien en échange. Il promit seulement
d'aller les déposer au greffe.
Lagardère, enfermé, resta un instant immobile et comme accablé sous ses
réflexions.
Il était là, captif, paralysé, impuissant. Son ennemi avait le pouvoir,
la faveur avouée du chef de l'État, la fortune et la liberté.
La séance de nuit avait duré deux heures à peu près. Il faisait jour
déjà quand Lagardère entra dans sa cellule. Il avait été de garde au
Châtelet plus d'une fois jadis, avant d'entrer dans les chevau-légers du
corps. Il connaissait les êtres. Au-dessous de sa cellule, deux autres
cachots devaient se trouver.
D'un regard, il embrassa son pauvre domaine: un billot, une cruche, un
pain, une botte de paille.
On lui avait laissé ses éperons. Il en détacha un, et se piqua le bras à
l'aide de l'ardillon de la boucle. Cela lui donna de l'encre. Un coin de
son mouchoir servit de papier; un brin de paille fit office de plume.
Avec de pareils ustensiles, on écrit lentement et peu lisiblement; mais
enfin on écrit. Lagardère traça ainsi quelques mots; puis, toujours à
l'aide de son ardillon, il descella un des carreaux de sa cellule.
Il ne s'était pas trompé. Deux cachots étaient au-dessous du sien.
Dans le premier, le petit marquis de Chaverny, toujours ivre, dormait
comme un bienheureux.
Dans le second, Cocardasse et Passepoil, couchés sur leur paille,
philosophaient et disaient d'assez bonnes choses, tant sur l'inconstance
du temps que sur la capricieuse versatilité de la fortune.
Ils avaient pour toute provende un morceau de pain sec, eux qui avaient
soupé la veille avec un prince. Cocardasse junior passait encore de
temps en temps sa langue sur ses lèvres au souvenir de l'excellent vin
qu'il avait bu. Quant à frère Passepoil, il n'avait pu fermer les yeux
pour voir passer, comme en un rêve, le nez retroussé de mademoiselle
Nivelle, la fille du Mississipi, les yeux ardents de dona Cruz, les
beaux cheveux de la Fleury et l'agaçant sourire de Cidalise. S'il avait
bien su, ce Passepoil, la composition du paradis de Mahomet, désertant
aussitôt la foi de ses pères, il se serait fait musulman. Ses passions
l'avaient conduit là! Et pourtant, il avait des qualités.
Chaverny songeait, lui aussi, mais autrement. Il était vautré sur sa
paille, les habits en désordre, la chevelure ébouriffée. Il s'agitait
comme un beau diable.
--Encore un coup, bossu! disait-il, et ne triche pas!... Tu fais
semblant de boire, coquin!... Je vois le vin qui coule sur ton jabot!
Palsambleu! reprenait-il, Oriol n'a-t-il pas assez d'une tête joufflue
et insipide?... Je lui en trouve deux... trois... cinq... sept... comme
à l'hydre de Lerne!... Allons, bossu... qu'on apporte deux tonnes...
toutes deux bien pleines... Tu boiras l'une et moi l'autre, éponge que
tu es!... Mais, vivedieu! retirez cette femme qui s'assied sur ma
poitrine! elle est lourde!... Est-ce une femme? Je dois être marié.
Ses traits exprimèrent un mécontentement subit.
--C'est dona Cruz!... je la reconnais bien!... Lâchez-moi!... Je ne veux
pas que dona Cruz me voie en cet état... Reprenez vos cinquante mille
écus... Je veux épouser dona Cruz!...
Et il se démenait. Tantôt le cauchemar le prenait à la gorge, tantôt il
avait ce rire idiot et béat de l'ivresse.
Il n'avait garde d'entendre le bruit léger qui se faisait au-dessus de
sa tête. Il eût fallu du canon pour l'éveiller. Le bruit allait
cependant assez bien. Le plancher était mince. Au bout de quelques
minutes, des gravats commencèrent à tomber.
Chaverny les sentit dans son sommeil. Il se frappa deux ou trois fois le
visage comme on fait pour chasser un insecte importun.
--Voilà des mouches endiablées! disait-il.
Un plâtras un peu plus gros lui tomba sur la joue.
--Mort-diable! fit-il, bossu de malheur! t'émancipes-tu déjà jusqu'à me
jeter des mies?... Je veux bien boire avec toi, mais je ne veux pas que
tu te familiarises...
Un trou noir parut au plafond, juste au-dessus de sa figure, et le
morceau de plâtre qui tomba du trou vint le frapper au front.
--Sommes-nous des marmots pour nous lancer des cailloux? s'écria-t-il en
colère; holà! Navailles, prends le bossu par les pieds... nous allons
le baigner dans la mare.
Le trou s'élargissait au plafond. Une voix sembla tomber du ciel.
--Qui que vous soyez, dit-elle, veuillez répondre à un compagnon
d'infortune?... Êtes-vous au secret, vous aussi? Ne vient-il personne
vous voir du dehors?
Chaverny dormait toujours; mais son sommeil était moins profond. Encore
une demi-douzaine de plâtras sur sa figure, et il allait s'éveiller. Il
entendit la voix dans son rêve.
--Morbieu! fit-il répondant à je ne sais quoi; ce n'est pas une fille
qu'on puisse aimer à la légère... Elle n'était point complice dans cette
comédie de l'hôtel de Gonzague... et au pavillon, mon coquin de cousin
lui avait fait accroire qu'elle était avec de nobles dames.
Il ajouta d'un ton grave et important:
--Je vous réponds de sa vertu... elle fera la plus délicieuse marquise
de l'univers.
--Holà! fit la voix d'en haut,--n'avez-vous pas entendu?
Chaverny ronfla un petit peu, las de bavarder dans son sommeil.
--Il y a quelqu'un pourtant! dit la voix;--j'aperçois un objet qui
remue.
Une sorte de paquet passa par le trou et vint tomber sur la joue gauche
de Chaverny qui sauta sur ses pieds d'un bond et se prit la mâchoire à
deux mains.
--Misérable! fit-il--un soufflet!... à moi!...
Puis le fantôme que sans doute il voyait disparut. Son regard abêti fit
le tour de la cellule.
--Ah çà! murmura-t-il en se frottant les yeux,--je ne pourrai donc pas
m'éveiller!... je rêve... c'est évident!...
La voix d'en haut reprit en ce moment:
--Avez-vous reçu le paquet?
--Bon! fit Chaverny,--le bossu est caché ici quelque part... le drôle
m'aura joué quelque mauvais tour!... Mais quelle diable de tournure a
cette chambre?...
Il leva la tête en l'air et cria de toute sa force:
--Je vois ton trou, maudit bossu!... je te revaudrai cela... va dire
qu'on vienne m'ouvrir.
--Je ne vous entends pas, dit la voix,--vous êtes trop loin du trou...
mais je vous aperçois et je vous reconnais, monsieur de Chaverny...
Quoique vous ayez passé votre vie en compagnie misérable, vous êtes
encore un gentilhomme, je le sais... et c'est pour cela que je vous ai
empêché d'être assassiné cette nuit...
Le petit marquis ouvrait des yeux énormes.
--Ce n'est pourtant pas tout à fait la voix du bossu, pensait-il,--mais
que parle-t-il d'assassiner... cette nuit?... Et qui ose donc, se
reprit-il, révolté tout à coup,--qui ose donc employer avec moi ce ton
protecteur?...
--Je suis le chevalier de Lagardère, dit la voix à cet instant, comme si
on eût voulu répondre à la question du petit marquis.
--Ah!... fit celui-ci stupéfait;--en voilà un qui peut se vanter d'avoir
la vie dure!
--Savez-vous où vous êtes ici? demanda la voix.
Chaverny secoua énergiquement la tête en signe de négation.
--Vous êtes à la prison du Châtelet, second étage de la tour neuve.
Chaverny s'élança vers la meurtrière qui éclairait faiblement sa
cellule, et ses bras tombèrent le long de son flanc. La voix poursuivit:
--Vous avez dû être saisi ce matin à votre hôtel en vertu d'une lettre
de cachet...
--Obtenue par mon très-cher et très-loyal cousin..., grommela le petit
marquis;--je crois me souvenir de certain dégoût que je montrai hier
pour certaines infamies...
--Vous souvenez-vous, demanda la voix,--de votre duel au vin de
Champagne avec le bossu?
Chaverny fit un signe affirmatif.
--C'est moi qui jouais ce rôle de bossu, reprit la voix.
--Vous!... se récria le marquis;--le chevalier de Lagardère!...
Celui-ci n'entendit point et poursuivit:
--Quand vous fûtes ivre, Gonzague donna ordre de vous faire
disparaître... vous le gênez... il a peur du reste de loyauté qui est en
vous... mais les deux braves à qui la commission fut confiée sont à
moi... je donnai contre-ordre.
--Merci, fit Chaverny;--tout cela est un peu incroyable... raison de
plus pour y ajouter foi!...
--L'objet que je vous ai jeté est un message, continua la voix; j'ai
tracé quelques mots sur mon mouchoir avec mon sang... avez-vous moyen de
faire parvenir cette missive à madame la princesse de Gonzague?
Le geste de Chaverny répondit néant.
En même temps, il ramassa le mouchoir pour voir comment un léger chiffon
avait pu lui donner ce soufflet rude et si bien appliqué--Lagardère
avait noué une brique dans le mouchoir.
--C'était donc pour me briser le crâne!--grommela Chaverny; mais je
devais avoir le sommeil dur, puisqu'on m'a pu conduire ici à mon insu.
Il défit le mouchoir, le plia et le mit dans sa poche.
--Je ne sais si je me trompe, reprit encore la voix;--mais je crois que
vous ne demandez pas mieux qu'à me servir.
Chaverny répondit oui avec sa tête;--la voix poursuivit:
--Selon toute probabilité, je vais être exécuté ce soir: hâtons-nous
donc. Si vous n'avez personne à qui confier ce message, faites ce que
j'ai fait: percez le cachot de votre prison et tentons la fortune à
l'étage au-dessous.
--Avec quoi avez-vous percé votre trou? demanda Chaverny.
Lagardère n'entendit pas, mais il devina sans doute, car l'éperon tout
blanc de plâtre tomba aux pieds du petit marquis.
Celui-ci se mit aussitôt en besogne. Il y allait en vérité de bon coeur,
et à mesure que l'affaissement, suite de l'ivresse, diminuait, sa tête
s'exaltait à la pensée de tout le mal que Gonzague lui avait voulu
faire.
--Si nous ne réglons pas notre compte dès aujourd'hui, se disait-il,--ce
ne sera pas de ma faute!
Et il travaillait avec fureur, creusant un trou dix fois plus grand
qu'il ne fallait pour se laisser glisser.
--Vous faites trop de bruit, marquis, disait Lagardère à son
trou;--prenez garde... on va vous entendre!
Chaverny arrachait les briques, le plâtre, les lattes, et mettait ses
mains en sang.
--Sandiéou! disait Cocardasse à l'étage inférieur,--quel bal danse-t-on
ici dessus?