Lagardère vint au pays, voilà bien cinq ou six ans de cela, pour me
demander si je voulais servir la fille du feu duc, je dis oui tout de
suite. Pourquoi? Parce que Berrichon, mon fils, m'avait dit comme les
choses s'étaient passées: le duc mourant appela le chevalier par son nom
et lui dit: Mon frère! mon frère!...
La princesse appuya ses deux mains contre sa poitrine.
--Et encore, poursuivit Françoise: Tu seras le père de ma fille... et tu
me vengeras... Berrichon n'a jamais menti, ma noble dame... d'ailleurs,
quel intérêt aurait-il eu à mentir?... Nous partîmes, Jean-Marie et
moi... Le chevalier de Lagardère trouvait que mademoiselle Aurore était
déjà trop grandette pour demeurer seule avec lui.
--Et il voulait comme ça, interrompit Jean-Marie, que la demoiselle eût
un page.
Françoise haussa les épaules en souriant.
--L'enfant est bavard, dit-elle; en vous demandant pardon, noble dame...
Y a donc que nous partîmes pour Madrid, qui est la capitale du pays
espagnol... Ah! dam! les larmes me vinrent aux yeux quand je vis la
pauvre enfant, c'est vrai!... Tout le portrait de notre jeune
seigneur!... mais motus!... il fallait se taire... M. le chevalier
n'entendait pas raison...
--Et pendant tout le temps que vous avez été avec eux, demanda la
princesse dont la voix hésitait, cet homme... M. de Lagardère...
--Seigneur de Dieu! noble dame! s'écria Françoise dont la vieille figure
s'empourpra; non... non... sur mon salut, je dirais peut-être comme
vous, car vous êtes mère... mais, voyez-vous, pendant six ans, j'ai
appris à aimer M. le chevalier autant et plus que ce qui me reste de
famille... si un autre que vous avait eu l'air de soupçonner...--Mais il
faut me pardonner, s'interrompit-elle en faisant la révérence. Voilà que
j'oublie devant qui je parle... C'est que celui-là est un saint,
madame,... c'est que votre fille était aussi bien gardée près de lui
qu'elle l'eût été près de sa mère... C'était un respect, c'était une
bonté... une tendresse si douce et si pure...
--Vous faites bien de défendre celui qui ne mérite pas d'être accusé,
bonne femme, prononça froidement la princesse; mais donnez-moi des
détails... Ma fille vivait dans la retraite?
--Seule, toujours seule... trop seule, car elle en était triste... et
pourtant, si on m'avait cru... mais M. le chevalier était le maître...
--Que voulez-vous dire? demanda Aurore de Caylus.
Dame Françoise jeta un regard de côté vers dona Cruz qui était toujours
immobile.
--Écoutez donc, fit la bonne femme; une fille qui chantait et qui
dansait sur la plaza-santa,--ce n'était pas une belle et bonne société
pour l'héritière d'un duc.
La princesse se tourna vers dona Cruz et vit une larme briller aux longs
cils de sa paupière.
--Vous n'aviez pas d'autre reproche à faire à votre maître? dit-elle.
--Des reproches! se récria dame Françoise; ceci n'est pas un reproche...
d'ailleurs la fillette ne venait pas souvent... et je m'arrangeais
toujours pour surveiller...
--C'est bien, bonne femme, interrompit la princesse; je vous remercie...
retirez-vous... vous et votre petit fils, vous faites désormais partie
de ma maison.
--A genoux! s'écria Françoise Berrichon, en poussant rudement
Jean-Marie.
La princesse arrêta cet élan de reconnaissance, et, sur un signe d'elle,
Madeleine Giraud emmena la vieille femme avec son héritier.
Dona Cruz se dirigeait aussi vers la porte.
--Où allez-vous, Flor? demanda la princesse.
Dona Cruz pensa avoir mal entendu.--La princesse reprit:
--N'est-ce pas ainsi qu'elle vous appelle?... Venez, Flor, je veux vous
embrasser.
Et comme la jeune fille n'obéissait pas assez vite, la princesse se leva
et la prit entre ses bras.
Dona Cruz sentit son visage baigné de larmes.
--Elle vous aime, murmurait la mère heureuse; c'est écrit là... dans ces
pages qui ne quitteront plus mon chevet... dans ces pages où elle a mis
tout son coeur... Vous êtes sa gitanita... sa première amie... plus
heureuse que moi, vous l'avez vue enfant... Devait-elle être jolie!
Flor! dites-moi cela!...
Et sans lui laisser le temps de répondre:
--Tout ce qu'elle aime, reprit-elle avec une passion de mère, impétueuse
et profonde, je veux l'aimer... Je t'aime, Flor, ma seconde fille...
embrasse-moi... et toi, pourras-tu m'aimer?... Si tu savais comme je
suis heureuse et comme je voudrais que la terre entière fût dans
l'allégresse!... Cet homme... entends-tu cela, Flor...? cet homme
lui-même, qui m'a pris le coeur de mon enfant... eh bien... si elle le
veut... je sens bien que je l'aimerai!
V
--Coeur de mère.--
Dona Cruz souriait parmi ses larmes. La princesse la pressait follement
contre son coeur.
--Croirais-tu, murmura-t-elle, Flor, ma chérie, je n'ose pas encore
l'embrasser comme cela... ne te fâche pas... c'est elle que j'embrasse
sur ton front et sur tes joues...
Elle s'éloigna d'elle tout à coup pour la mieux regarder.
--Tu dansais sur les places publiques, toi, fillette?... reprit-elle
d'un accent rêveur; tu n'as point de famille... l'aurais-je moins adorée
si je l'avais retrouvée ainsi?... Mon Dieu! mon Dieu! que la raison est
folle!... l'autre jour je disais: Si la fille de Nevers avait oublié un
instant la fierté de sa race... Non, je n'achèverai pas... J'ai froid
dans les veines en songeant que Dieu aurait pu me prendre au mot...
Viens remercier Dieu, Flor, ma gitanita, viens...
Elle l'entraîna vers l'autel et s'y agenouilla.
--Nevers! Nevers! s'écria-t-elle, j'ai ta fille!... j'ai notre fille!...
Dis à Dieu de voir la joie et la reconnaissance de mon coeur.
Certes, son meilleur ami ne l'eût point reconnue. Le sang revenu
colorait vivement sa joue. Elle était jeune, elle était belle; son
regard brillait; sa taille souple ondulait et frémissait. Sa voix avait
de doux et délicieux accents.
Elle resta un instant perdue dans son extase.
--Es-tu chrétienne, Flor? reprit-elle; oui, je me souviens... elle le
dit... tu es chrétienne... Comme notre Dieu est bon, n'est-ce pas?...
donne-moi tes deux mains et sens mon coeur...
--Ah! fit la pauvre gitanita qui fondait en larmes, si j'avais une mère
comme vous, madame!
La princesse l'attira contre son coeur encore une fois.
--Te parlait-elle de moi?... demanda-t-elle; de quoi causiez-vous?... Ce
jour où tu la rencontras, elle était encore toute petite?...--Sais-tu,
s'interrompit-elle, car la fièvre lui donnait ce besoin incessant de
parler; je crois qu'elle a peur de moi... j'en mourrai, si cela dure...
Tu lui parleras pour moi, Flor, ma petite Flor, je t'en prie!...
--Madame, répondit dona Cruz, dont les yeux mouillés souriaient,
n'avez-vous pas vu là dedans combien elle vous aime?
Elle montrait du doigt les feuilles éparses du manuscrit d'Aurore.
--Oui... oui..., fit la princesse, saurai-je dire ce que j'ai éprouvé en
lisant cela?... Elle n'est pas triste et grave comme moi, ma fille...
elle a le coeur gai de son père... mais moi... moi qui ai tant pleuré,
j'étais gaie autrefois... la maison où je suis née était une prison, et
pourtant je riais, je dansais,... jusqu'au jour où je vis celui qui
devait emporter au fond de son tombeau toute ma joie et tous mes
sourires...
Elle passa rapidement la main sur son front qui brûlait:
--As-tu vu jamais une pauvre femme devenir folle? demanda-t-elle avec
brusquerie.
Dona Cruz la regarda d'un air inquiet.
--Ne crains rien! ne crains rien! fit la princesse; le bonheur est pour
moi une chose si nouvelle!... Je voulais te dire, Flor: As-tu remarqué?
ma fille est comme moi... sa gaieté s'est évanouie, le jour où l'amour
est venu... sur les dernières pages, il y a bien des traces de larmes.
Elle prit le bras de la gitanita pour regagner sa place première. A
chaque instant, elle se tournait vers le lit de jour où sommeillait
Aurore, mais je ne sais quel vague sentiment semblait l'en éloigner.
--Elle m'aime, oh! certes! reprit-elle; mais le sourire dont elle se
souvient, le sourire penché au-dessus de son berceau, c'est celui de cet
homme... qui lui donna les premières leçons... ces chères leçons
entremêlées de baisers et de caresses? cet homme... qui lui apprit le
nom de Dieu? encore cet homme!... oh! par pitié, Flor, ma chérie, ne lui
dis jamais ce qu'il y a en moi de colère, de jalousie, de rancune contre
cet homme!...
--Ce n'est pas votre coeur qui parle, madame! murmura dona Cruz.
La princesse lui serra le bras avec une violence soudaine.
--C'est mon coeur!... s'écria-t-elle, c'est tout mon coeur... ils
allaient ensemble dans les prairies qui entourent Pampelune, les jours
de repos... il se faisait enfant pour jouer avec elle... Est-ce un homme
qui doit agir ainsi? cela n'appartient-il pas à la mère? Quand il
rentrait après le travail, il apportait un jouet, une friandise...
qu'eussé-je fait de mieux si j'avais été pauvre, en pays étranger, avec
mon enfant?... Il savait bien qu'il me prenait, qu'il me volait toute sa
tendresse!
--Oh! madame!... voulut interrompre la gitanita.
--Vas-tu le défendre? fit la princesse qui lui jeta un regard de
défiance; es-tu de son parti?... Je le vois, se reprit-elle avec un amer
découragement; tu l'aimes mieux que moi, toi aussi...
Dona Cruz éleva la main qu'elle tenait jusqu'à son coeur.
Deux larmes jaillirent des yeux de la princesse.
--Oh! cet homme! balbutia-t-elle parmi ses pleurs; je suis veuve... il
ne me restait que le coeur de ma fille... il m'a pris le coeur de ma
fille!...
Dona Cruz resta muette devant cette suprême injustice de l'amour
maternel.
Elle comprenait cela, cette fille ardente au plaisir, cette folle qui
voulait jouer hier avec le drame de la vie. Son âme contenait en germe
tous les amours passionnés et jaloux.
La princesse venait de se rasseoir dans son fauteuil. Elle avait pris
les pages du manuscrit d'Aurore. Elle les tournait et retournait en
rêvant.
--Combien de fois, prononça-t-elle avec lenteur, lui a-t-il sauvé la
vie?...
Elle fit comme si elle allait parcourir le manuscrit. Mais elle s'arrêta
aux premières pages.
--A quoi bon?... murmura-t-elle d'un accent abattu; moi je ne lui ai
donné la vie qu'une fois. C'est vrai, c'est vrai, cela! reprit-elle,
tandis que son regard avait des éclats farouches; elle est à lui bien
plus qu'à moi!
--Mais vous êtes sa mère, madame!... fit doucement dona Cruz.
La princesse releva sur elle son regard inquiet et souffrant.
--Qu'entends-tu par là? demanda-t-elle; tu veux me consoler?... C'est un
devoir, n'est-ce pas, que d'aimer sa mère?... si ma fille m'aimait par
devoir, je sens bien que je mourrais!
--Madame! madame! relisez donc les passages où elle parle de vous... que
de tendresse!... que de respectueux amour...
--J'y songeais, Flor, bon petit coeur!... mais il y a une chose qui
m'empêche de relire ces lignes que j'ai si ardemment baisées... Elle est
sévère, ma fille! Il y a des menaces là dedans! quand elle vient à
soupçonner que l'obstacle entre elle et son ami, c'est sa mère... sa
parole devient tranchante comme une épée... nous avons lu cela ensemble:
tu te souviens de ce qu'elle dit... elle parle des mères
orgueilleuses...
La princesse eut un frisson par tout le corps.
--Mais vous n'êtes pas de ces mères-là, madame! dit dona Cruz qui
l'observait.
--Je l'ai été!... murmura Aurore de Caylus en cachant son visage dans
ses mains.
A l'autre bout de la chambre, Aurore de Nevers s'agita sur son lit de
jour.--Des paroles indistinctes s'échappèrent de ses lèvres.
La princesse tressaillit,--puis elle se leva et traversa la chambre sur
la pointe des pieds.
Elle fit signe à dona Cruz de la suivre, comme si elle eût senti le
besoin d'être accompagnée et protégée.
Cette préoccupation qui perçait en elle sans cesse parmi sa joie, cette
crainte, ce remords, cet esclavage, quel que soit le nom qu'on veuille
donner aux bizarres angoisses qui étreignaient le coeur de la pauvre
mère et lui gâtaient sa joie, avait quelque chose d'enfantin et de
navrant à la fois.
Elle se mit à genoux aux côtés d'Aurore.--Dona Cruz resta debout au pied
du lit.
La princesse fut longtemps à contempler les traits de sa fille.--Elle
étouffait les sanglots qui voulaient étouffer sa poitrine.
Aurore était pâle. Son sommeil agité avait dénoué ses cheveux qui
tombaient, épars, jusque sur le tapis.
La princesse les prit à pleines mains et les appuya contre ses lèvres en
fermant les yeux.
--Henri!... murmura Aurore dans son sommeil. Henri! mon ami!...
La princesse devint si pâle, que dona Cruz s'élança pour la soutenir.
Mais elle fut repoussée. La princesse, souriant avec angoisse, dit:
--Je m'accoutumerai à cela!... si seulement mon nom venait aussi dans
son rêve...
Elle attendit. Le nom ne vint pas. Aurore avait les lèvres
entr'ouvertes, son souffle était pénible.
--J'aurai de la patience, fit la pauvre mère; une autre fois, peut-être
qu'elle rêvera de moi.
Dona Cruz se mit à genoux devant elle.
Madame de Gonzague lui souriait et la résignation donnait à son visage
une beauté sublime.
--Sais-tu, fit-elle, la première fois que je te vis, Flor, je fus bien
étonnée de ne pas sentir mon coeur s'élancer vers toi... Tu es belle
pourtant... tu as le type espagnol que je pensais retrouver chez ma
fille... mais regarde ce front... regarde!
Elle écarta doucement les masses de cheveux qui cachaient à demi le
visage d'Aurore.
--Tu n'as pas cela, reprit-elle en touchant les tempes de la jeune
fille; cela, c'est Nevers... quand je l'ai vue et que cet homme m'a dit:
Voilà votre fille, mon coeur n'a plus hésité... il me semblait que la
voix de Nevers, descendant du ciel tout à coup, disait comme lui: C'est
ta fille!...
Ses yeux avides parcouraient les traits d'Aurore. Elle poursuivit:
--Quand Nevers dormait, ses paupières retombaient ainsi... et j'ai vu
souvent cette ligne autour de ses lèvres... Il y a quelque chose de plus
semblable encore dans le sourire... Nevers était tout jeune et on lui
reprochait d'avoir une beauté un peu efféminée... mais ce qui me frappa
surtout, ce fut le regard... Oh! que c'est bien le feu rallumé de la
prunelle de Nevers!... Des preuves!... Ils me font compassion avec leurs
preuves!... Dieu a mis notre nom sur le visage de cette enfant... Ce
n'est pas ce Lagardère que je crois, c'est mon coeur!
Madame de Gonzague avait parlé tout bas; cependant, au nom de Lagardère,
Aurore eut comme un faible tressaillement.
--Elle va s'éveiller, dit dona Cruz.
La princesse se releva; son attitude exprimait une sorte de terreur.
Quand elle vit que sa fille allait ouvrir les yeux, elle se jeta
vivement en arrière.
--Pas tout de suite! fit-elle d'une voix altérée, ne lui dites pas tout
de suite que je suis là... il faut des précautions...
Aurore étendit les bras; puis son corps souple se roidit convulsivement,
comme on fait souvent au réveil.
Ses yeux s'ouvrirent tout grands du premier coup. Son regard parcourut
la chambre, et un étonnement profond vint se peindre sur ses traits.
--Ah!... fit-elle; Flor!... ici!... je me souviens... je n'ai donc pas
rêvé!...
Elle porta ses deux mains à son front.
--Cette chambre..., reprit-elle; ce n'est pas celle où nous étions
cette nuit... Ai-je rêvé?... ai-je vu ma mère?...
--Tu as vu ta mère, répondit dona Cruz.
La princesse, qui s'était reculée jusqu'à l'autel de deuil, avait des
larmes de joie plein les yeux.--C'était à elle la première pensée de sa
fille!
Sa fille n'avait pas encore parlé de lui! Tout son coeur monta vers Dieu
pour rendre grâces.
--Mais pourquoi suis-je brisée ainsi? demanda Aurore; chaque mouvement
que je fais me blesse et mon souffle déchire ma poitrine... A Madrid, au
couvent de l'Incarnation, après une grande maladie, quand la fièvre et
le délire me quittèrent, je me souviens que j'étais ainsi... j'avais la
tête vide... et je ne sais quel poids sur le coeur... chaque fois que
j'essayais de penser, mes yeux éblouis voyaient du feu et ma pauvre tête
semblait prête à se briser...
--Tu as eu la fièvre, répondit dona Cruz; tu as été bien malade.
Son regard allait vers la princesse comme pour lui dire: C'est à vous de
parler; venez.
La princesse restait à sa place, timide, les mains jointes, adorant de
loin.
--Je ne sais comment dire cela, murmura Aurore; c'est comme un poids qui
écrase ma pensée... Je suis sans cesse sur le point de percer le voile
de ténèbres étendu autour de mon pauvre esprit... mais je ne peux pas...
non... je ne peux pas!...
Sa tête faible retomba sur le coussin, tandis qu'elle ajoutait:
--Ma mère est-elle fâchée contre moi?
Quand elle eut dit cela, son oeil s'éclaira tout à coup. Elle eut
presque conscience de sa position. Mais ce ne fut qu'un instant. La
brume s'épaissit au-devant de sa pensée et le rayon qui venait de
s'allumer dans ses beaux yeux s'éteignit.
La princesse avait tressailli aux dernières paroles de sa fille. D'un
geste impérieux elle ferma la bouche de dona Cruz qui allait répondre.
Elle vint de ce pas léger et rapide qu'elle devait avoir aux jours où,
jeune mère, le cri de son enfant l'appelait vers le berceau.
Elle vint.--Elle prit par derrière la tête de sa fille et déposa un long
baiser sur son front.
Aurore se prit à sourire. C'est alors surtout qu'on put deviner la crise
étrange que subissait son intelligence.
Aurore semblait heureuse, mais heureuse de ce bonheur calme et doux qui
est le même chaque jour et qui depuis longtemps dure.
Aurore baisa sa mère comme l'enfant accoutumé à donner et à rendre tous
les matins le même baiser.
--Mère, murmura-t-elle, j'ai rêvé de toi... et tu as pleuré toute cette
nuit dans mon rêve...--Pourquoi Flor est-elle ici? s'interrompit-elle;
Flor n'a point de mère... mais que de choses se passent dans une nuit!
C'était encore la lutte. Son esprit faisait effort pour déchirer le
voile.
Mais elle céda, vaincue, à la douloureuse fatigue qui l'accablait.
--Que je te voie, mère, dit-elle; viens près de moi... prends-moi sur
tes genoux.
La princesse, riant et pleurant, vint s'asseoir sur le lit de jour et
prit Aurore dans ses bras. Ce qu'elle éprouvait, comment le dire? Y
a-t-il en aucune langue des paroles pour blâmer ou flétrir ce crime
divin: l'égoïsme du coeur maternel?
La princesse avait son trésor tout entier; sa fille était sur ses
genoux, faible de corps et d'esprit: une enfant, une pauvre enfant.--La
princesse voyait bien Flor qui ne pouvait retenir ses larmes.
Mais la princesse était heureuse, et, folle aussi, elle berçait Aurore
dans ses bras en murmurant malgré elle je ne sais quel chant doux et
naïf.
Et Aurore mettait sa tête dans son sein. C'était charmant et c'était
navrant. Dona Cruz détourna les yeux.
--Mère, dit Aurore, j'ai des pensées tout autour de moi et je ne peux
les saisir... Il me semble que c'est toi qui ne veux pas me laisser voir
clair... Pourtant je sens bien qu'il y a en moi quelque chose qui n'est
pas moi-même. Je devrais être autrement avec vous, ma mère...
--Tu es sur mon coeur, enfant, chère enfant, répondit la princesse dont
la voix avait d'indicibles douceurs. Ne cherche rien au delà...
repose-toi contre mon sein... sois heureuse du bonheur que tu me
donnes...
--Madame... madame! dit dona Cruz qui se pencha jusqu'à son oreille; le
réveil sera terrible!
La princesse fit un geste d'impatience. Elle voulait s'endormir dans
cette étrange volupté qui pourtant lui torturait l'âme.
Avait-on besoin de lui dire que tout ceci n'était qu'un rêve?
--Mère, reprit Aurore, si tu me parlais... je crois bien que le bandeau
tomberait de mes yeux... Si tu savais... Je souffre...
--Tu souffres? répéta madame de Gonzague en la pressant passionnément
contre sa poitrine.
--Oui... je souffre bien... j'ai peur... horriblement, ma mère... et je
ne sais pas... je ne sais pas...
Il y avait des larmes dans sa voix; ses deux belles mains pressaient son
front.
La princesse sentit comme un choc intérieur dans cette poitrine qu'elle
collait à la sienne.
--Oh!... oh!... fit par deux fois Aurore. Laissez-moi... c'est à genoux
qu'il me faut vous contempler, ma mère... Je me souviens... chose
inouïe! tout à l'heure, je pensais n'avoir jamais quitté votre sein...
Elle regarda la princesse avec des yeux effarés.
Celle-ci essaya de sourire, mais son visage exprimait l'épouvante.
--Qu'avez-vous? qu'avez-vous, ma mère? demanda Aurore; vous êtes
contente de m'avoir retrouvée, n'est-ce pas?
--Si je suis contente, enfant adorée!...
--Oui... c'est cela... vous m'avez retrouvée... Je n'avais pas de
mère...
--Et Dieu qui nous a réunis, ma fille, ne nous séparera plus!
--Dieu?... fit Aurore dont les yeux agrandis se fixaient dans le vide;
Dieu?... Je ne pourrais pas le prier en ce moment... je ne sais plus ma
prière...
--Veux-tu la répéter avec moi, ta prière? demanda la princesse,
saisissant cette diversion avec avidité.
--Oui, ma mère... attendez!... Il y a autre chose...
--Notre père qui êtes aux cieux..., commença madame de Gonzague en
joignant les mains d'Aurore entre les siennes.
--Notre père qui êtes aux cieux..., répéta Aurore comme un petit enfant.
--Que votre nom soit sanctifié..., continua la mère.
Aurore, cette fois, au lieu de répéter, se roidit.
--Il y a autre chose, murmura-t-elle encore, tandis que ses doigts
crispés pressaient ses tempes mouillées de sueur.--Autre chose... Flor!
tu le sais, dis-le-moi...
--Petite soeur..., balbutia la gitanita.
--Tu le sais! tu le sais, dit Aurore dont les yeux battirent et
devinrent humides.--Oh! personne ne veut donc venir à mon secours?...
Elle se redressa tout à coup et regarda sa mère en face.
--Cette prière!... prononça-t-elle en saccadant ses mots; cette
prière... est-ce vous qui me l'avez apprise, ma mère?
La princesse courba la tête, et sa gorge rendit un gémissement.
Aurore fixait sur elle ses yeux ardents.
--Non... ce n'est pas vous..., murmura-t-elle.
Son cerveau fit un suprême effort. Un cri déchirant s'échappa de sa
poitrine.
--Henri!... Henri!... dit-elle; où est Henri?...
Elle était debout. Son regard farouche et superbe couvrait la princesse.
Flor essaya de lui prendre les mains. Elle la repoussa de toute la force
d'un homme.
La princesse sanglotait, la tête sur ses genoux.
--Répondez-moi! s'écria Aurore; Henri!... qu'a-t-on fait d'Henri?...
--Je n'ai songé qu'à toi, ma fille..., balbutia madame de Gonzague.
Aurore se retourna brusquement vers dona Cruz.
--L'ont-ils tué?... interrogea-t-elle la tête haute et le regard
brûlant.
Dona Cruz ne répondit point. Aurore revint vers sa mère.
Celle-ci se laissa glisser à genoux et murmura:
--Tu me brises le coeur, enfant... je te demande pitié.
--L'ont-ils tué? répéta Aurore.
--Lui! toujours lui! s'écria la princesse en se tordant les mains; dans
le coeur de cette enfant il n'y a plus de place pour l'amour de sa mère!
Aurore avait les yeux fixés au sol.
--Elles ne veulent pas me dire si on me l'a tué! pensa-t-elle tout haut.
La princesse tendit les bras vers elle, puis se renversa en arrière,
évanouie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Aurore tenait les deux mains de sa mère. Son visage était pourpre, son
oeil tragique.
--Sur mon salut, je vous crois, madame, dit-elle; vous n'avez rien fait
contre lui... et c'est tant mieux pour vous, si vous m'aimez comme je
vous aime... Si vous aviez fait quelque chose contre lui...
--Aurore! Aurore! interrompit dona Cruz, qui lui mit sa main sur la
bouche.
--Je parle, interrompit à son tour mademoiselle de Nevers avec une
dignité hautaine; je ne menace pas... nous nous connaissons depuis
quelques heures seulement, ma mère et moi: il est bon que nos coeurs se
mettent à nu... Ma mère est une princesse, je suis une pauvre fille:
c'est ce qui me donne le droit de parler haut à ma mère... Si ma mère
était une pauvre femme, faible, abandonnée, je ne me serais pas relevée
encore et je ne lui aurais parlé qu'à genoux!
Elle baisa les mains de la princesse qui la contemplait avec admiration.
C'est qu'elle était belle! C'est que cette angoisse profonde qui
torturait son coeur sans abaisser sa fierté, mettait une auréole à son
front de vierge!
Vierge, nous avons bien dit, mais vierge-épouse, ayant toute la force et
toute la majesté de la femme.