malheureux ami me dit: je répète textuellement ses paroles: Sois l'époux
de ma femme, afin d'être le père de ma fille!
La voix de Gonzague ne trembla pas tandis qu'il proférait ce mensonge
impie.
Le régent était absorbé dans ses réflexions.
Sur son visage intelligent et pensif, la fatigue restait, mais les
traces de l'ivresse s'étaient évanouies.
--Vous avez bien fait de remplir le voeu du mourant, dit-il;--c'était
votre devoir... mais pourquoi taire cette circonstance pendant vingt
années?
--J'aime ma femme, répondit le prince sans hésiter;--je l'ai déjà dit à
monseigneur.
--Et en quoi cet amour pouvait-il vous fermer la bouche?
Gonzague baissa les yeux et parvint à rougir.
--Il eût fallu accuser le père de ma femme, murmura-t-il.
--Ah!... fit le régent;--l'assassin fut M. le marquis de Caylus?
Gonzague courba la tête et poussa un profond soupir.
Philippe d'Orléans fixait sur lui son regard avide et perçant.
--Si l'assassin fut M. le marquis de Caylus, reprit-il,--que
reprochez-vous à ce Lagardère?
--Ce qu'on reproche, chez nous, en Italie, au bravo dont le stylet s'est
vendu pour commettre un meurtre.
--M. de Caylus avait acheté l'épée de ce Lagardère?
--Oui, monseigneur... mais ce rôle subalterne ne dura qu'un jour...
Lagardère l'échangea contre cet autre rôle actif qu'il joue de son chef
et obstinément depuis dix-huit années... Lagardère enleva pour son
propre compte la fille d'Aurore et les papiers, preuve de sa
naissance...
--Qu'avez-vous donc prétendu hier devant le tribunal de famille?...
interrompit le régent.
--Monseigneur, répliqua Gonzague mettant à dessein de l'amertume dans
son sourire, je remercie Dieu qui a permis cet interrogatoire... Je me
croyais au-dessus de ces questions et c'était mon malheur... On ne peut
terrasser que l'ennemi qui se montre... on ne peut réduire à néant que
l'accusation qui se produit... l'ennemi se montre, l'accusation se
produit: tant mieux!... vous m'avez forcé déjà d'allumer le flambeau de
la vérité dans ces ténèbres que ma piété conjugale se refusait à
éclairer... vous allez me forcer maintenant à vous découvrir le beau
côté de ma vie... le côté noble, chrétien, modestement dévoué... J'ai
rendu le bien pour le mal, monseigneur, patiemment et résolûment, cela,
pendant près de vingt ans... j'ai vaqué nuit et jour à un travail
silencieux pour lequel j'ai risqué bien souvent mon existence... j'ai
prodigué ma fortune immense... j'ai fait taire la voix entraînante de
mon ambition... j'ai donné ce qui me restait de jeunesse et de force,
j'ai donné une part de mon sang...
Le régent fit un geste d'impatience.--Gonzague reprit:
--Vous trouvez que je me vante, n'est-ce pas?... écoutez donc mon
histoire, monseigneur, vous qui fûtes mon ami, mon frère, comme vous
fûtes l'ami et le frère de Nevers... Écoutez-moi, attentivement,
impartialement: je vous choisis pour arbitre... non pas entre madame la
princesse et moi, Dieu m'en garde: contre elle je ne veux point gagner
de procès... non point entre moi et cet aventurier de Lagardère... je
m'estime trop haut pour me mettre avec lui dans la même balance... mais
entre nous deux, monseigneur... entre les deux survivants des trois
Philippe... entre vous, duc d'Orléans, régent de France ayant en main le
pouvoir quasi royal pour venger le père, pour protéger l'enfant,--et
moi, Philippe de Gonzague, simple gentilhomme, n'ayant pour cette double
et sainte mission que mon coeur et mon épée... je vous prends pour
arbitre, et quand j'aurai achevé, je vous demanderai, Philippe
d'Orléans, si c'est à vous ou à Philippe de Gonzague que Philippe de
Nevers applaudit et sourit là-haut aux pieds de Dieu!
II
--Plaidoyer.--
La botte était hardie, le coup bien assené: il porta. Le régent de
France baissa les yeux sous le regard sévère de Gonzague.
Celui-ci, rompu aux luttes de la parole, avait préparé d'avance son
effet. Le récit qu'il allait faire n'était point une improvisation.
--Oseriez-vous dire, murmura le régent,--que j'ai manqué au devoir de
l'amitié!
--Non, monseigneur, repartit Gonzague;--forcé que je suis de me
défendre, je vais mettre seulement ma conduite en regard de la vôtre...
nous sommes seuls... Votre Altesse Royale n'aura point à rougir...
Philippe d'Orléans était remis de son trouble.
--Nous nous connaissons dès longtemps, prince, dit-il;--vous allez
très-loin... prenez garde!
--Vous vengeriez-vous, demanda Gonzague qui le regarda en face,--de
l'affection que j'ai prouvée à notre frère après sa mort?
--Si l'on vous a fait tort, répliqua le régent,--vous aurez justice...,
parlez!
Gonzague avait espéré plus de colère.--Le calme du duc d'Orléans lui fit
perdre un mouvement oratoire sur lequel il avait beaucoup compté.
--A mon ami, reprit-il pourtant,--au Philippe d'Orléans qui m'aimait
hier et que je chérissais, j'aurais conté mon histoire en d'autres
termes; au point où nous en sommes, Votre Altesse Royale et moi, c'est
un résumé succinct et clair qu'il faut.
La première chose que je dois vous dire, c'est que ce Lagardère est
non-seulement un spadassin de la plus dangereuse espèce,--une manière de
héros parmi ses pareils,--mais encore un homme intelligent et rusé,
capable de poursuivre une pensée d'ambition pendant des années et ne
reculant devant aucun effort pour arriver à son but.
Je ne puis croire qu'il ait eu dès l'abord l'idée d'épouser l'héritière
de Nevers.--Pour cela, quand il passa la frontière, il lui fallait
encore attendre quinze ou seize ans: c'est trop. Son premier plan fut,
sans aucun doute, de se faire payer quelque énorme rançon: il savait que
Nevers et Caylus étaient riches.
Moi qui l'ai poursuivi sans relâche depuis la nuit du crime, je sais
chacune de ses actions: il avait fondé tout simplement sur la possession
de l'enfant l'espoir d'une grande fortune.
Ce sont mes efforts mêmes qui l'ont porté à changer de batteries. Il dut
comprendre bien vite, à la manière dont je menais la chasse contre lui,
que toute transaction déloyale était impossible.
Je passai la frontière peu de temps après lui et je l'atteignis aux
environs de la petite ville de Venasque en Navarre. Malgré la
supériorité de notre nombre, il parvint à s'échapper, et prenant un nom
d'emprunt, il s'enfonça dans l'intérieur de l'Espagne.
Je ne vous dirai point en détail les rencontres que nous eûmes
ensemble.--Sa force, son courage, son adresse tiennent véritablement du
prodige... Outre la blessure qu'il me fit dans les fossés de Caylus,
tandis que je défendais mon malheureux ami...
Ici, Gonzague ôta son gant et montra la marque de l'épée de Lagardère.
--Outre cette blessure, continua-t-il, je porte en plus d'un endroit la
trace de sa main. Il n'y a point de maître en fait d'armes qui puisse
lui tenir tête.--J'avais à ma solde une véritable armée, car mon dessein
était de le prendre, afin de constater par lui l'identité de ma jeune et
chère pupille. Mon armée était composée des plus renommés prévôts de
l'Europe: le capitaine Lorrain, Joël de Jugan, Staupitz, Pinto, el
Matador, Saldagne et Faënza: ils sont tous morts...
Le régent fit un mouvement.
--Ils sont tous morts! répéta Gonzague,--morts de sa main!
--Vous savez que lui aussi, murmura Philippe d'Orléans,--que lui aussi
prétend avoir reçu mission de protéger l'enfant de Nevers et de venger
notre malheureux ami.
--Je sais, puisque je l'ai dit, que c'est un imposteur audacieux et
habile... mais je sais aussi devant qui je parle... j'espère que le duc
d'Orléans, de sang-froid, ayant à choisir entre deux affirmations,
considérera les titres de chacun.
--Ainsi ferai-je, prononça le régent;--continuez.
--Des années se passèrent, poursuivit Gonzague,--et remarquez que ce
Lagardère n'essaya jamais de faire parvenir à la veuve de Nevers ni une
lettre ni un message.
Faënza, qui était un homme adroit et que j'avais envoyé à Madrid pour
surveiller le ravisseur, revint et me fit un rapport bizarre sur lequel
j'appelle spécialement l'attention de Votre Altesse Royale.
Lagardère, qui, à Madrid, s'appelait don Luiz, avait troqué sa captive
contre une jeune fille que lui avaient cédée à prix d'argent les gitanos
du Léon. Lagardère avait peur de moi; il me sentait sur sa piste et
voulait me donner le change. La gitanita fut élevée chez lui, à dater de
ce moment, tandis que la véritable héritière de Nevers, enlevée par les
Bohémiens, vivait avec eux sous la tente.
Je doutai. Ce fut la cause de mon premier voyage à Madrid. Je m'abouchai
avec les gitanos dans les gorges du mont Balandron et j'acquis la
certitude que Faënza ne m'avait point trompé.
Je vis la jeune fille dont les souvenirs étaient en ce temps-là tout
frais. Toutes mes mesures furent prises pour nous emparer d'elle et la
ramener en France. Elle était bien joyeuse à l'idée de revoir sa mère.
Le soir fixé pour l'enlèvement, mes gens et moi nous soupâmes sous la
tente du chef, afin de ne point inspirer de défiance. On nous avait
trahis.--Ces mécréants possèdent d'étranges secrets. Au milieu du
souper, notre vue se troubla; le sommeil nous saisit.--Quand nous nous
éveillâmes le lendemain matin, nous étions couchés sur l'herbe, dans la
gorge du Balandron. Il n'y avait plus autour de nous ni tentes ni
campement. Les feux à demi consumés s'éteignaient sous la cendre.
Les gitanos du Léon avaient disparu...
Dans ce récit, Gonzague s'arrangeait de manière à côtoyer toujours la
vérité, en ce sens que les dates, les lieux de scène et les personnages
étaient exactement indiqués. Son mensonge avait ainsi la vérité pour
cadre.
De telle sorte que si on interrogeait Lagardère ou Aurore, leurs
réponses ne pussent manquer de se rapporter par quelque point à sa
version.
Tous deux, Lagardère et Aurore, étaient, à son dire, des imposteurs.
Donc ils avaient intérêt à dénaturer les faits.
Le régent écoutait toujours, attentif et froid.
--Ce fut une belle occasion manquée, monseigneur, reprit Gonzague avec
ce pur accent de sincérité qui le faisait si éloquent;--si nous avions
réussi, que de larmes évitées dans le passé! que de malheurs conjurés
dans le présent!... Je ne parle point de l'avenir, qui est à Dieu!
Je revins à Madrid. Nulle trace des Bohémiens. Lagardère était parti
pour un voyage. La gitanita qu'il avait mise à la place de mademoiselle
de Nevers était élevée au couvent de l'Incarnation.
Monseigneur, votre volonté est de ne point faire paraître les
impressions que vous cause mon récit. Vous vous défiez de cette facilité
de parole qu'autrefois vous aimiez. Je tâche d'être simple et bref.
Néanmoins je ne puis me défendre de m'interrompre pour vous dire que vos
défiances et même vos préventions n'y feront rien. La vérité est plus
forte que cela. Du moment que vous avez consenti à m'écouter, la cause
est jugée. J'ai amplement, j'ai surabondamment de quoi vous convaincre.
Avant de poursuivre la série des faits, je dois placer ici une
observation qui a son importance: au début, Lagardère fit cette
substitution d'enfant pour tromper mes poursuites; cela est évident. En
ce temps, il avait l'intention de reprendre l'héritière de Nevers à un
moment donné, pour s'en servir selon l'intérêt de son ambition.
Mais ses vues changèrent. Monseigneur comprendra ce revirement d'un seul
mot: il devint amoureux de la gitanita.
Dès lors la véritable Nevers fut condamnée. Il ne s'agit plus dès lors
d'obtenir rançon.--L'horizon s'élargissait. L'aventurier hardi fit ce
rêve d'asseoir sa maîtresse sur le fauteuil ducal et d'être l'époux de
l'héritière de Nevers...
Le régent s'agita sous sa couverture et son visage exprima une sorte de
malaise.
La plausibilité d'un fait varie suivant les moeurs et le caractère de
l'auditeur. Philippe d'Orléans n'avait peut-être pas donné grande foi à
ce romanesque dévouement de Gonzague, à ces travaux d'Hercule entrepris
pour accomplir la parole donnée à un mourant,--mais ce calcul prêté à
Lagardère lui sautait aux yeux, comme on dit vulgairement, et
l'éblouissait tout à coup.
L'entourage du régent et sa propre nature répugnaient aux conceptions
tragiques;--mais les comédies d'intrigue s'assimilaient à lui tout
naturellement.
Il fut frappé,--frappé au point de ne pas voir avec quelle adresse
Gonzague avait jeté les prémisses de cet hypothétique argument;--frappé
au point de ne pas se dire que l'échange opéré entre les deux enfants
rentrait dans ces faits romanesques qu'il n'avait point admis.
L'histoire entière se teignit tout à coup pour lui d'une nuance de
réalité.
Ce rêve de l'aventurier Lagardère était si logiquement indiqué par la
situation qu'il fit rayonner sa probabilité sur tout le reste.
Gonzague remarqua parfaitement l'effet produit. Il était trop adroit
pour s'en prévaloir sur-le-champ. Depuis une demi-heure, il avait cette
conviction que le régent savait minute par minute tout ce qui s'était
passé depuis deux jours.
Il tournait ses batteries en conséquence.
Philippe d'Orléans avait la réputation d'entretenir une police qui
n'était point sous les ordres de M. de Machault,--et Gonzague avait
souvent eu l'idée que, dans les rangs mêmes de son bataillon sacré, une
ou plusieurs mouches pouvaient bien se trouver.
Le mot mouche était particulièrement à la mode sous la régence. Le genre
masculin et la désinence argotique que notre époque a donnée à ce nom
l'ont banni du vocabulaire des honnêtes gens.
Gonzague cavait au pis. Ce n'était que prudence. Il jouait son jeu comme
si le régent eût vu toutes ses cartes.
--Monseigneur, reprit-il,--peut être bien persuadé que je n'attache pas
plus d'importance qu'il ne faut à ce détail. Étant donné Lagardère avec
son intelligence et son audace, la chose devait être ainsi. Elle est.
J'en avais les preuves avant l'arrivée de Lagardère à Paris. Depuis son
arrivée, l'abondance des preuves nouvelles rend les anciennes absolument
superflues.
Madame la princesse de Gonzague, qui n'est point suspecte de me prêter
trop souvent son aide, renseignera Votre Altesse Royale à ce sujet.
Mais revenons à nos faits.--Le voyage de Lagardère dura deux ans. Au
bout de ces deux années, la gitanita, instruite par les saintes filles
de l'Incarnation, était méconnaissable. Lagardère, en la voyant, dut
concevoir le dessein dont nous venons de parler. Les choses changèrent.
La prétendue Aurore de Nevers eut une maison, une gouvernante et un
page, afin que les apparences fussent sauvegardées.
Le plus curieux, c'est que la véritable Nevers et sa remplaçante se
connaissaient et qu'elles s'aimaient.--Je ne puis croire que la
maîtresse de Lagardère soit de bonne foi: cependant, ce n'est pas
impossible.
Il est assez adroit pour avoir laissé à cette belle enfant sa candeur
tout entière.
Ce qui est certain, c'est qu'il faisait des façons pour recevoir chez
lui, à Madrid, la vraie Nevers, et qu'il avait défendu à sa maîtresse de
la recevoir,--parce qu'elle avait une conduite trop légère...
Ici Gonzague eut un rire amer.
--Madame la princesse, reprit-il, a dit devant le tribunal de famille:
«Ma fille n'eût-elle oublié qu'un instant la fierté de sa race, je
voilerais ma face en m'écriant: Nevers est mort tout entier!...» Ce sont
ses propres paroles... Hélas! monseigneur, la pauvre enfant a cru que je
raillais sa misère quand je lui parlai pour la première fois de sa race.
Mais vous serez de mon avis, et si vous n'êtes point de mon avis, la loi
vous donnera tort; il n'appartient pas à une mère de tuer le bon droit
de son enfant par de vaines délicatesses.
Aurore de Nevers a-t-elle demandé à naître en fraude de l'autorité
paternelle?
La première faute est à la mère. La mère peut gémir sur le passé, rien
de plus.
L'enfant a droit. Et Nevers mort a un dernier représentant ici-bas...
Deux, je voulais dire deux! s'interrompit Gonzague; votre figure a
changé, monseigneur!... Laissez-moi vous dire que votre bon coeur
revient sur votre visage... laissez-moi vous supplier de m'apprendre
quelle voix calomnieuse a pu vous faire oublier en ce jour trente ans de
loyale amitié...
--Monsieur le prince, interrompit le duc d'Orléans d'une voix qui
voulait être sévère, mais qui trahissait le doute et l'émotion, je n'ai
qu'à vous répéter mes propres paroles: justifiez-vous, et vous verrez si
je suis votre ami!
--Mais de quoi m'accuse-t-on? s'écria Gonzague feignant un emportement
soudain; est-ce un crime de vingt ans?... est-ce un crime d'hier?...
Philippe d'Orléans a-t-il cru, une heure, une minute, une seconde, je
veux le savoir, je le veux!... avez-vous cru, monseigneur, que cette
épée...?
--Si je l'avais cru!... murmura le duc qui fronça le sourcil tandis que
le sang montait à sa joue.
Gonzague prit sa main de force et l'appuya contre son coeur.
--Merci, dit-il les larmes aux yeux; entendez-vous, Philippe!... je suis
réduit à vous dire merci! parce que votre voix ne s'est point jointe aux
autres pour m'accuser d'infamie...
Il se redressa comme s'il eût eu honte et pitié de son attendrissement.
--Que monseigneur me pardonne, reprit-il en se forçant à sourire, je ne
m'oublierai plus près de lui... Je sais quelles sont les accusations
portées contre moi... ou du moins je les devine... Ma lutte contre ce
Lagardère m'a entraîné à des actes que la loi réprouve... je me
défendrai si la loi m'attaque... En outre, la présence de mademoiselle
de Nevers dans une maison consacrée au plaisir... Je ne veux pas
anticiper, monseigneur... ce qui me reste à dire ne fatiguera pas
longtemps l'attention de Votre Altesse Royale.
Votre Altesse Royale se souvient sans doute qu'elle accueillit avec
étonnement la demande que je lui fis de l'ambassade secrète à Madrid.
Jusqu'alors je m'étais tenu soigneusement éloigné des affaires
publiques. Nous en avons dit assez pour que votre étonnement ait cessé.
Je voulais retourner en Espagne avec un titre officiel qui mît à ma
disposition la police de Madrid.
En quelques jours j'eus découvert l'asile de la chère enfant qui est
désormais tout l'espoir d'une grande race. Lagardère l'avait décidément
abandonnée. Qu'avait-il affaire d'elle? Aurore de Nevers gagnait sa vie
à danser sur les places publiques!
Mon dessein était de saisir à la fois les deux jeunes filles et
l'aventurier. L'aventurier et sa maîtresse m'échappèrent. Je ramenai
mademoiselle de Nevers.
--Celle que vous prétendez être mademoiselle de Nevers, rectifia le
régent.
--Oui, monseigneur, celle que je prétends être mademoiselle de Nevers.
--Cela ne suffit pas.
--Permettez-moi de croire le contraire, puisque le résultat m'a donné
raison... je n'ai point agi à la légère... Au risque de me répéter, je
vous dirai: Voici vingt ans que je travaille!... que fallait-il? La
présence des deux jeunes filles et celle de l'imposteur?... Nous
l'avons.
--Pas par votre fait, interrompit le régent.
--Par mon fait, monseigneur... uniquement par mon fait!... A quelle
époque Votre Altesse Royale a-t-elle reçu la première lettre de ce
Lagardère?
--Vous ai-je dit...? commença le duc d'Orléans avec hauteur.
--Si Votre Altesse Royale ne veut pas me répondre, je le ferai pour
elle... La première lettre de Lagardère, celle qui demandait le
sauf-conduit et qui était datée de Bruxelles, arriva à Paris dans les
derniers jours d'août... Il y avait près d'un mois que mademoiselle de
Nevers était en mon pouvoir... Ne me traitez pas plus mal qu'un accusé
ordinaire, monseigneur, et laissez-moi du moins le bénéfice de
l'évidence... Pendant près de vingt ans, Lagardère est resté sans donner
signe de vie... Pensez-vous qu'il ne lui ait point fallu un motif pour
songer à rentrer en France précisément à cette heure... et pensez-vous
que ce motif n'ait point été l'enlèvement même de la vraie Nevers?...
S'il faut mettre les points sur les i, Lagardère a-t-il pu faire un
autre raisonnement que celui-ci: Si je laisse M. de Gonzague installer à
l'hôtel de Lorraine l'héritière du feu duc, où s'en vont mes espoirs...
et que ferai-je de cette belle fille qui valait des millions hier, et
qui demain ne sera plus qu'une gitana plus pauvre que moi?...
--On pourrait retourner l'argument, objecta le régent.
--On pourrait dire, n'est-ce pas, fit Gonzague, que Lagardère, voyant
que j'allais faire reconnaître une fausse héritière, a voulu représenter
la véritable?
Le régent inclina la tête en signe d'affirmation.
--Eh bien, monseigneur, poursuivit Gonzague, il n'en resterait pas moins
prouvé que le retour de ce Lagardère a eu lieu par mon fait... je ne
demande pas autre chose... Voici, en effet, ce que je me disais:
Lagardère voudra me suivre à tout prix, il tombera entre les mains de la
justice avec cette jeune fille et la lumière se fera... Ce n'est pas
moi, monseigneur, qui ai donné à Lagardère les moyens d'entrer en France
et d'y braver l'action de la justice.
--Saviez-vous que Lagardère était à Paris, demanda le duc d'Orléans,
quand vous avez sollicité auprès de moi l'autorisation de convoquer un
tribunal de famille?
--Oui, monseigneur, répondit Gonzague sans hésiter.
--Pourquoi ne m'en avoir point prévenu?
--Devant la morale philosophique et devant Dieu, repartit Gonzague, je
prétends n'avoir aucun tort... Devant la loi, monseigneur, et par
conséquent devant vous, s'il vous plaît de représenter la loi, mon
assurance diminue... Avec la lettre qui tue, un juge inique pourrait me
condamner... J'aurais du réclamer vos conseils sur tout ceci et votre
aide aussi, cela semble évident... mais est-ce auprès de vous qu'il faut
justifier certaines répugnances?... Je pensais mettre un terme à
l'antagonisme malheureux qui a existé de tout temps entre madame la
princesse et moi... je pensais vaincre à force de bienfaits cette
répulsion violente que rien ne motive, j'en fais serment sur mon
honneur... je me croyais sûr d'arriver à conclure la paix avant qu'âme
qui vive eût soupçonné la guerre... voilà un grave motif... et certes,
monseigneur, moi qui connais mieux que personne la délicatesse d'âme et
la profonde sensibilité qui recouvre votre affectation de scepticisme,
je puis bien faire valoir près de vous une semblable raison... mais il y
en avait une autre... raison puérile, peut-être... si rien de ce qui se
rattache à l'orgueil du devoir accompli peut sembler puéril... j'avais
commencé seul cette grande, cette sainte entreprise... seul, je l'avais
poursuivie pendant la moitié de mon existence... à l'heure du triomphe,
j'ai hésité à mettre quelqu'un, fût-ce vous-même, monseigneur, de moitié
dans ma victoire.
Au conseil de famille l'attitude de madame la princesse m'a fait
comprendre qu'elle était prévenue. Lagardère n'attendait pas mon
attaque; il tirait le premier.
Monseigneur, je n'ai point de honte à l'avouer: l'astuce n'est point mon
fait. Lagardère a joué au plus fin avec moi: il a gagné.
Je ne crois pas vous apprendre que cet homme a dissimulé sa présence
parmi nous sous un audacieux déguisement. Peut-être est-ce la
grossièreté même de la ruse qui en a fait la réussite.
Il faut avouer aussi, s'interrompit le prince de Gonzague avec dédain,
que l'ancien métier du personnage lui donnait des facilités qui ne sont
pas à tout le monde.
--Je ne sais pas quel métier il a fait, dit le régent.
--Le métier de saltimbanque avant de faire le métier d'assassin... ici,
sous vos fenêtres, dans la cour des Fontaines, ne vous souvenez-vous
point d'un malheureux enfant qui gagnait son pain à faire des
contorsions, à désarticuler ses jointures, et qui notamment
contrefaisait le bossu?
--Lagardère! murmura le prince en qui un souvenir s'éveillait; c'était
du vivant de Monsieur!... nous le regardions par cette fenêtre... le
petit Lagardère!...
--Plût à Dieu! que ce souvenir vous fût venu il y a deux jours!... Je
continue: Dès que je soupçonnai son arrivée à Paris, je repris mon plan
où je l'avais laissé... j'essayai de m'emparer du couple imposteur et
des papiers que Lagardère avait soustraits au château de Caylus...
Malgré toute son adresse, Lagardère ou le bossu ne put m'empêcher
d'exécuter une bonne partie de ce plan: il ne parvint à sauver que
lui-même: je pus mettre la main sur la jeune fille et sur les papiers.
--Où est la jeune fille? demanda le régent.
--Auprès de la pauvre mère abusée... auprès de madame de Gonzague.