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LE BOSSU.
Bruxelles.--Imp. de E. GUYOT, succ. de STAPLEAUX,
rue de Schaerbeck, 12.
COLLECTION HETZEL.
LE BOSSU
AVENTURES DE CAPE ET D'ÉPÉE
PAR
PAUL FÉVAL.
6
Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,
interdite pour la France.
LEIPZIG,
ALPHONSE DÜRR, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
1857
LE CONTRAT DE MARIAGE.
(SUITE.)
XIII
--La signature du bossu.--
Madame la princesse de Gonzague avait passé toute la journée précédente
dans son appartement, mais de nombreux visiteurs avaient rompu la
solitude à laquelle la veuve de Nevers se condamnait depuis tant
d'années.
Dès le matin, elle avait écrit plusieurs lettres. Les visiteurs
empressés apportaient eux-mêmes leurs réponses.
C'est ainsi qu'elle reçut M. le cardinal de Bissy, M. le duc de Tresmes,
gouverneur de Paris, M. de Machault, lieutenant de police, M. le
président de Lamoignon et le vice-chancelier Voyer d'Argenson.
A tous, elle demanda aide et secours contre M. de Lagardère, ce faux
gentilhomme qui lui avait enlevé sa fille. A tous, elle raconta son
entretien avec ce Lagardère qui, furieux de ne point obtenir
l'extravagante récompense qu'il avait rêvée, s'était réfugié derrière
d'effrontés démentis.
On était outré contre M. de Lagardère. Il y avait, en vérité, de quoi.
Les plus sages, parmi les conseillers de madame de Gonzague, furent bien
d'avis que la promesse même faite par Lagardère, la promesse de
représenter mademoiselle de Nevers, était une première imposture, mais
enfin il était bon de savoir.
Malgré tout le respect dont on affectait d'entourer le nom de M. le
prince de Gonzague, il est certain que la séance de la veille avait
laissé contre lui dans tous les esprits de fâcheux souvenirs.
Il y avait en tout ceci un mystère d'iniquité que nul ne pouvait sonder,
mais qui mettait martel en tête à chacun.
Est-il irrévérencieux d'affirmer qu'il y a toujours dans ce vertueux
zèle du magistrat une bonne dose de curiosité?
Monseigneur de Bissy avait le premier flairé quelque prodigieux
scandale. Le flair s'éveilla peu à peu chez les autres. Et dès qu'on fut
sur la piste du mystère, on se mit en chasse résolûment.
Tous ces messieurs se jurèrent de n'en avoir point le démenti.
On conseilla d'abord à madame la princesse de se rendre au Palais-Royal
afin d'éclairer pleinement la religion de M. le régent. On lui conseilla
surtout de ne point accuser son mari.
Elle monta en litière vers le milieu du jour et se rendit au
Palais-Royal où elle fut immédiatement reçue. Le régent l'attendait.
Elle eut une audience d'une longueur inusitée. Elle n'accusa point son
mari.
Mais le régent interrogea, ce qu'il n'avait pu faire durant le tumulte
du bal.
Mais le régent, en qui le souvenir de Philippe de Nevers, son meilleur
ami, son frère, s'éveillait violemment depuis deux jours, remonta tout
naturellement le cours des années et parla de cette lugubre affaire de
Caylus, qui pour lui n'avait jamais été éclairée.
C'était la première fois qu'il causait ainsi en tête-à-tête avec la
veuve de son ami.
La princesse n'accusa point son époux, le régent resta triste et
pensif.
Et cependant, le régent qui reçut deux fois M. le prince de Gonzague, ce
jour-là et la nuit suivante, n'eut aucune explication avec lui.
Pour qui connaissait Philippe d'Orléans, ce fait n'avait pas besoin de
commentaires.
La défiance était née dans l'esprit du régent.
Au retour de sa visite au Palais-Royal, madame la princesse de Gonzague
trouva sa retraite pleine d'amis.
Tous ces gens qui lui avaient conseillé de ne point accuser le prince
lui demandèrent ce que le régent avait décidé par rapport au prince.
Gonzague, qui avait l'instinct d'un orage prochain, ne se doutait
cependant pas de tous ces nuages qui s'amoncelaient à son horizon. Il
était si puissant et si riche!
Et l'histoire de cette nuit, par exemple, racontée le lendemain, eût été
si aisément démentie!
On aurait ri du bouquet de fleurs empoisonnées. Cela était bon du temps
de la Brinvilliers!
On aurait ri du mariage tragi-comique. Et si quelqu'un eût voulu
soutenir qu'Ésope II dit Jonas avait mission d'assassiner sa jeune
femme, pour le coup on se fût tenu les côtes!
Contes à dormir debout! On n'éventrait plus que les portefeuilles.
L'orage ne soufflait point de là. L'orage venait de l'hôtel de Gonzague.
Ce long, ce triste drame des dix-huit années de mariage forcé, allait
avoir peut-être son dénoûment.
Quelque chose remuait derrière les draperies noires de l'autel où la
veuve de Nevers faisait dire chaque matin l'office des morts.
Parmi ce deuil sans exemple, un fantôme se dressait.
Le crime présent n'aurait point trouvé créance à cause même de cette
foule de témoins, tous complices.
Mais le crime passé, si profondément qu'on l'ait enfoui, finit presque
toujours par briser les planches vermoulues du cercueil.
Madame la princesse de Gonzague répondit à ses illustres conseils que M.
le régent s'était enquis des circonstances de son mariage, et de ce qui
l'avait précédé. Elle ajouta que M. le régent lui avait promis de faire
parler ce Lagardère, fallût-il employer la question!
On se rejeta sur ce Lagardère avec le secret espoir que la lumière
viendrait par lui, car chacun savait ou se doutait bien que ce Lagardère
avait été mêlé à la scène nocturne qui, vingt ans auparavant, avait
ouvert cette interminable tragédie.
M. de Machault promit ses alguazils, M. de Tresmes ses gardes, les
présidents leurs lévriers de palais. Nous ne savons pas ce qu'un
cardinal peut promettre en cette circonstance, mais enfin, Son Éminence
offrit ce qu'elle avait.
Il ne restait plus à ce Lagardère qu'à bien se tenir!
Vers cinq heures du soir, Madeleine Giraud vint trouver sa maîtresse qui
était seule et lui remit un billet du lieutenant de police. Ce magistrat
annonçait à la princesse que M. de Lagardère avait été assassiné la nuit
précédente au sortir du Palais-Royal.
La lettre se terminait par ces mots qui devenaient sacramentels:
--«N'accusez point votre mari.»
Madame la princesse passa le reste de cette soirée dans les larmes et la
prière.
Entre neuf et dix heures, Madeleine Giraud revint avec un nouveau
billet.
Celui-ci était d'une écriture inconnue. Il rappelait à madame la
princesse que le délai de vingt-quatre heures accordé à M. de Lagardère
par le régent expirait cette nuit à quatre heures. Il informait madame
la princesse que M. de Lagardère serait à cette heure dans le pavillon
qui servait de maison de plaisance à M. de Gonzague.
Lagardère chez Gonzague! pourquoi? comment?
Et cette lettre du lieutenant de police qui annonçait sa mort!
La princesse ordonna d'atteler. Elle monta dans son carrosse et se fit
mener rue Pavée-Saint-Antoine à l'hôtel de Lamoignon.
Une heure après, vingt gardes françaises, commandés par un capitaine, et
quatre exempts du Châtelet bivaquaient dans la cour de l'hôtel
Lamoignon.
Nous n'avons pas oublié que la fête donnée par M. le prince de Gonzague
à sa petite maison derrière Saint-Magloire avait pour prétexte un
mariage: le mariage du marquis de Chaverny avec une jeune inconnue à qui
le prince constituait une dot de cinquante mille écus.
Le fiancé avait accepté et nous savons que M. de Gonzague croyait avoir
ses raisons pour ne point redouter le refus de l'épousée.
Il est donc naturel que M. le prince eût pris d'avance toutes ses
mesures pour que rien ne retardât l'union projetée. Le notaire royal, un
vrai notaire royal, avait été convoqué.
Bien plus, le prêtre, un vrai prêtre, attendait à la sacristie de
Saint-Magloire.
Il ne s'agissait point d'un simulacre de noces. C'était un mariage
valable qu'il fallait à M. de Gonzague, un mariage qui donnait droit sur
l'épouse à l'époux.
De telle sorte que la volonté de l'époux pût rendre indéfini l'exil de
l'épouse.
Gonzague avait dit vrai: il n'aimait pas le sang. Seulement quand les
autres moyens faisaient défaut, le sang ne forçait jamais Gonzague à
reculer.
Un instant, l'aventure de cette nuit avait mal tourné. Tant pis pour
Chaverny! mais depuis que le bossu s'était mis en avant, les choses
prenaient une physionomie nouvelle et meilleure.
Le bossu était évidemment de ces hommes à qui on peut tout demander.
Gonzague l'avait jugé d'un coup d'oeil. C'était un de ces êtres qui font
volontiers payer à l'humanité l'enjeu de leur propre misère et qui
gardent rancune aux hommes de la croix que Dieu a mise comme un fardeau
trop lourd sur leurs épaules.
Les bossus sont méchants; les bossus se vengent.
Les bossus ont souvent le coeur cruel, l'esprit robuste, parce qu'ils
sont en ce monde comme en pays ennemi.
Les bossus n'ont point de pitié. On n'en eut point pour eux.
De bonne heure, la raillerie idiote frappa leur âme de tant de coups,
qu'un calus protecteur se fit autour de leur âme.
Chaverny ne voulait rien pour la besogne indiquée. Chaverny n'était
qu'un fou: le vin le faisait franc, généreux et brave. Chaverny eût été
capable d'aimer sa femme et de s'agenouiller devant elle après l'avoir
battue.
Le bossu, non. Le bossu ne devait mordre qu'un coup de dent.
Le bossu était une véritable trouvaille!
Quand Gonzague demanda le notaire, chacun voulut faire du zèle. Oriol,
Albret, Montaubert, Cidalise s'élancèrent vers la galerie, devançant
Cocardasse et Passepoil.
Ceux-ci se trouvèrent seuls un instant sous le péristyle de marbre.
--Ma caillou, fit le Gascon, la nuit ne va pas finir sans qu'il
pleuve...
--Des horions? interrompit Passepoil; la girouette est aux tapes.
--Apapur! la main me démange! et toi?
--Dame!... il y a déjà longtemps qu'on n'a dansé, mon noble ami!...
Au lieu d'entrer dans les appartements du bas, ils ouvrirent la porte
extérieure et descendirent dans le jardin. Il n'y avait plus trace de
l'embuscade dressée par Gonzague, au devant de la maison. Nos deux
braves passèrent jusqu'à la charmille où M. de Peyrolles avait trouvé,
la veille, les cadavres de Saldagne et de Faënza: personne dans la
charmille.
Ce qui leur sembla plus étrange, c'est que la poterne, percée sur la
ruelle, était grande ouverte.
Personne dans la ruelle. Nos deux braves se regardèrent:
--Ce n'est pourtant pas lou couquin qui a fait cela, murmura Cocardasse,
puisqu'il est là-haut depuis hier au soir!...
--Sait-on ce dont il est capable! riposta Passepoil.
Ils entendirent comme un bruit confus du côté de l'église.
--Reste là, dit le Gascon; je vais aller voir.
Il se coula le long des murs du jardin, tandis que Passepoil faisait
faction à la poterne. Au bout du jardin était le cimetière
Saint-Magloire. Cocardasse vit le cimetière plein de gardes françaises.
--Eh donc! ma caillou, fit-il en revenant, si l'on danse, les violons
ne manqueront pas!
Pendant cela, Oriol et ses compagnons faisaient irruption dans la
chambre de Gonzague, où maître Griveau aîné, notaire royal, dormait
paisiblement sur un sofa, auprès d'un guéridon supportant les restes
d'un excellent souper.
Je ne sais pas pourquoi notre siècle s'est acharné contre les notaires.
Les notaires sont généralement des hommes propres, frais, bien nourris,
de moeurs très-douces, ayant le mot pour rire en famille et doués d'une
rare sûreté de coup d'oeil au whist. Ils se comportent bien à table; la
courtoisie chevaleresque s'est réfugiée chez eux; ils sont galants avec
les vieilles dames riches, et certes peu de Français portent aussi bien
qu'eux la cravate blanche, amie des lunettes d'or.
Le temps est proche où la réaction se fera. Chacun sera bientôt forcé de
convenir qu'un jeune notaire blond, grave et doux dans son maintien et
dont le ventre naissant n'a pas encore acquis tout son développement,
est une des plus jolies fleurs de notre civilisation.
Maître Griveau aîné, notaire-tabellion-garde-note royal et du Châtelet
avait l'honneur d'être en outre un serviteur dévoué de M. le prince de
Gonzague. C'était un bel homme de quarante ans, gras, frais et rose,
souriant et qui faisait plaisir à voir.
Oriol le prit par un bras, Cidalise par l'autre, et tous deux
l'entraînèrent au premier étage.
La vue d'un notaire causait toujours un certain attendrissement à la
Nivelle. Ce sont eux qui prêtent force et valeur aux donations
entre-vifs.
Maître Griveau aîné, homme de bonne compagnie, salua le prince, ces
dames et ces messieurs avec une convenance parfaite. Il avait sur lui la
minute du contrat, préparée d'avance; seulement, le nom de Chaverny
était en tête de la minute. Il fallait rectifier cela.
Sur l'invitation de M. de Peyrolles, maître Griveau aîné s'assit à une
petite table, tira de sa poche, plumes, encre, grattoir, et se mit en
besogne.
Gonzague et le gros des convives étaient restés autour du bossu.
--Cela va-t-il être long? fit celui-ci en s'adressant au notaire.
--Maître Griveau, dit le prince en riant, vous comprendrez l'impatience
bien naturelle de ces jeunes fiancés...
--Je demande cinq minutes, monseigneur, répliqua le notaire.
Ésope II chiffonna son jabot d'une main et lissa de l'autre d'un air
vainqueur les beaux cheveux d'Aurore.
--Juste le temps de séduire une femme! dit-il.
--Buvons! s'écria Gonzague, puisque nous avons du loisir... Buvons à
l'heureux hyménée!...
On décoiffa de nouveau les flacons de champagne. Cette fois, la gaieté
semblait vouloir naître tout à fait. L'inquiétude s'était évanouie, tout
le monde se sentait de joyeuse humeur.
Dona Cruz remplit elle-même le verre de Gonzague.
--A leur bonheur! dit-elle en trinquant gaillardement.
--A leur bonheur! répéta le cercle riant et buvant.
--Or ça! fit Ésope II, n'y a-t-il point ici quelque poëte habile pour
composer mon épithalame?
--Un poëte! un poëte! cria-t-on; on demande un poëte.
Maître Griveau aîné mit sa plume derrière l'oreille.
--On ne peut pas tout faire à la fois, prononça-t-il d'une voix discrète
et douce; quand j'aurai fini le contrat je rimerai quelques couplets
impromptus...
Le bossu le remercia d'un geste noble.
--Poésie du Châtelet! dit Navailles; madrigaux de notaire!... Niez donc
que ce soit maintenant l'âge d'or!
--Qui songe à nier? repartit Nocé; les fontaines vont produire du lait
d'amandes et du vin mousseux.
--C'est sur les chardons, ajouta Choisy, que vont naître les roses...
--Puisque les tabellions font des vers!
Le bossu se rengorgea et dit avec une orgueilleuse satisfaction:
--C'est pourtant à propos de mon mariage qu'on dépense tout cet
esprit-là! Mais, reprit-il, resterons-nous comme cela?... Fi donc! la
mariée est en négligé... et moi!... palsambleu! je fais honte!... je ne
suis pas coiffé... mes manchettes sont fripées...
--La toilette du marié! la toilette du marié!... crièrent ces dames en
accourant.
--Et celle de la mariée, morbleu! ajouta le bossu; n'ai-je pas entendu
parler d'une corbeille?...
Nivelle et Cidalise étaient déjà dans le boudoir voisin... On les vit
bientôt reparaître avec la corbeille. Dona Cruz prit la direction de la
toilette.
--Et vite! dit-elle; la nuit s'avance!... il nous faut le temps de faire
le bal!
En un instant le contenu de la corbeille fut étalé sur les meubles. Dona
Cruz et ses compagnes entraînèrent Aurore dans le boudoir.
--S'ils allaient te l'éveiller, bossu! dit Navailles.
Ésope II avait un miroir d'une main et un peigne de l'autre.
--Chère belle, dit-il à la Desbois au lieu de répondre, un coup par
derrière à ma coiffure!
Puis, se tournant vers Navailles:
--Elle est à moi, reprit-il, comme vous êtes à Gonzague, mes bons
enfants... ou plutôt à votre propre ambition!... Elle est à moi comme ce
cher M. Oriol est à son orgueil... comme cette jolie Nivelle est à son
avarice... comme vous êtes tous à votre péché capital mignon!... Ma
belle Fleury, refaites le noeud de ma cravate....
--Voilà! dit en ce moment maître Griveau aîné; on peut signer.
--Avez-vous écrit les noms des mariés? demanda Gonzague.
--Je les ignore, répondit le notaire.
--Ton nom, l'ami? reprit le prince.
--Signez toujours, signez, monseigneur, répartit Ésope II d'un ton
léger;--signez aussi, messieurs, car j'espère bien que vous me faites
tous cet honneur... j'écrirai mon nom moi-même... c'est un drôle de nom,
et qui vous fera rire.
--Au fait, comment diable peut-il s'appeler? dit Navailles.
--Signez toujours, signez... Monseigneur, j'aimerais avoir vos
manchettes pour cadeau de noces.
Gonzague détacha aussitôt ses manchettes de dentelles et les lui jeta à
la volée.--Puis il s'approcha de la table pour signer.
Ces messieurs s'ingéniaient à trouver un nom pour le bossu.
--Ne cherchez pas, dit-il en agrafant les manchettes de Gonzague,--vous
ne trouveriez jamais... Monsieur de Navailles, vous avez un beau
mouchoir.
Navailles lui donna son mouchoir. Chacun voulut ajouter quelque chose à
sa toilette: une épingle, une boucle, un noeud de rubans.
Il se laissait faire et s'admirait dans son miroir.
Ces messieurs cependant signaient chacun à son tour. Le nom de Gonzague
était en tête.
--Allez voir si ma femme est prête! dit le bossu à Choisy qui lui
attachait un jabot de malines.
--La mariée! voici la mariée! cria-t-on à ce moment.
Aurore parut sur le seuil du boudoir en blanc costume de mariée et
portant dans ses cheveux les fleurs d'oranger symboliques. Elle était
belle admirablement;--mais ses traits pâles gardaient cette étrange
immobilité qui la faisait ressembler à une charmante statue.
Elle était toujours sous le coup du maléfice.
Il y eut à sa vue un long murmure d'admiration.--Quand les regards se
détournèrent d'elle pour retomber sur le bossu, chacun éprouva un
sentiment pénible.
Le bossu, lui, battait des mains avec transport et répétait:
--Corbleu! j'ai une belle femme!... A nous deux maintenant, ma
charmante!... à notre tour de signer.
Il prit sa main des mains de dona Cruz qui la soutenait.
On s'attendait à quelque marque de répugnance, mais Aurore le suivit
avec une docilité parfaite.
En se retournant pour gagner la table où maître Griveau aîné avait fait
signer tout le monde, le regard d'Ésope II rencontra le regard de
Cocardasse junior qui venait de rentrer avec son compagnon Passepoil.
Ésope II cligna de l'oeil en touchant son flanc d'un geste rapide.
Cocardasse comprit, car il lui barra le passage en s'écriant:
--Capédébiou! Il manque quelque chose à la toilette!
--Quoi donc? quoi donc?... fit-on de toutes parts.
--Quoi donc? répéta le bossu lui-même innocemment.
--Apapur! répliqua le Gascon, depuis quand un gentilhomme se marie-t-il
sans épée?
Ce ne fut qu'un cri dans toute l'honorable assistance.
--C'est vrai! c'est vrai! réparons cet oubli! Une épée au bossu! Il
n'est pas encore assez drôle comme cela.
Navailles mesura de l'oeil les rapières, tandis qu'Ésope II faisait des
façons et murmurait:
--Je ne suis pas habitué... cela gênerait mes mouvements.
Parmi toutes ces épées de parade, il y avait une longue et forte rapière
de combat, c'était celle de ce bon M. de Peyrolles, qui ne plaisantait
jamais.
Navailles détacha bon gré mal gré l'épée de Peyrolles.
--Il n'est pas besoin... il n'est pas besoin..., répétait Ésope II, dit
Jonas.
On lui ceignit l'épée en jouant.
Cocardasse et Passepoil remarquèrent bien qu'en touchant la garde, sa
main eut comme un frémissement volontaire et joyeux.
Il n'y eut que Cocardasse et Passepoil à remarquer cela.
Quand on lui eut ceint l'épée, le bossu ne protesta plus. C'était chose
faite. Mais cette arme qui pendait à son flanc lui donna tout à coup un
surcroît de fierté.--Il se prit à marcher en se pavanant d'une façon si
burlesque, que la gaieté éclata de toutes parts. On se rua sur lui pour
l'embrasser; on le pressa; on le tourna et retourna comme une poupée. Il
avait un succès fou!
Il se laissait faire bonnement.--Arrivé devant la table, il dit:
--La! la!... vous me chiffonnez... Ne serrez pas ma femme de si près, je
vous prie... et donnez-moi trêve, messieurs mes bons amis, afin que nous
puissions régulariser le contrat.
Maître Griveau aîné était toujours devant la table. Il tenait la plume
en arrêt au-dessus de l'en-tête du contrat.
--Vos noms, s'il vous plaît, dit-il,--vos prénoms, qualités, lieu de
naissance...
Le bossu donna un petit coup de pied dans la chaise du
notaire-tabellion-garde-note.
Celui-ci se retourna pour regarder.
--Avez-vous signé? demanda le bossu.
--Sans doute, répondit maître Griveau aîné.
--Alors, allez en paix, mon brave homme, dit le bossu qui le poussa de
côté.
Il s'assit gravement à sa place.--Et l'assemblée de rire.
Tout ce que faisait le bossu était désormais matière à hilarité.
--Pourquoi diable veut-il écrire son nom lui-même? demanda cependant
Navailles.
Peyrolles causait bas avec M. de Gonzague qui haussait les épaules.
Peyrolles voyait dans ce qui se passait un sujet d'inquiétude. Gonzague
se moquait de lui en l'appelant trembleur.
--Vous allez voir! répondait cependant le bossu à la question de
Navailles.
Il ajouta avec son petit ricanement sec:
--Ça va bien vous étonner... vous allez voir... buvez en attendant.
On suivit son conseil. Les verres s'emplirent.
Le bossu commença à emplir les blancs d'une main large et ferme.
--Au diable l'épée! fit-il en essayant de la placer dans une position
moins gênante.
Nouvel éclat de rire. Le bossu s'embarrassait de plus en plus dans son
harnois de guerre. La grande épée semblait pour lui un instrument de
torture.
--Il écrira! firent les uns.
--Il n'écrira pas! ripostèrent les autres.
Le bossu, au comble de l'impatience, arracha l'épée du fourreau et la
posa toute nue sur la table à côté de lui.
On rit encore.--Cocardasse serra le bras de Passepoil:
--Sandiéou! voici l'archet tout prêt! grommela-t-il.
--Gare aux violons! murmura frère Passepoil.
L'aiguille de la pendule allait toucher quatre heures.
--Signez, mademoiselle, dit le bossu qui tendit la plume à Aurore.
Elle hésita. Il la regarda:
--Signez votre vrai nom, murmura-t-il, puisque vous le savez!
Aurore se pencha sur le parchemin et signa.
On vit dona Cruz, penchée au-dessus de son épaule, faire un vif
mouvement de surprise.
--Est-ce fait? Est-ce fait? demandèrent les curieux.
Le bossu, les contenant du geste, prit la plume à son tour et signa.
--C'est fait, dit-il,--venez voir... Ça va vous étonner!...
Chacun se précipita.--Le bossu avait jeté la plume pour prendre
négligemment l'épée.
--Attention! murmura Cocardasse junior.
--On y est, répondit résolûment frère Passepoil.
Gonzague et Peyrolles arrivèrent les premiers.
Gonzague et Peyrolles en voyant l'en-tête du contrat reculèrent de trois
pas.
--Qu'y a-t-il? le nom! le nom! criaient ceux qui étaient par derrière.
Le bossu avait promis d'étonner son monde. Il tint parole.--On vit en ce
moment ses jambes déformées se redresser tout à coup, son torse grandir
et l'épée s'affermir dans sa main.
--Apapur! grommela Cocardasse; lou couquin faisait bien d'autres tours
dans la cour des Fontaines!...
Le bossu, en se redressant, avait rejeté ses cheveux en arrière; sur ce
corps droit, robuste, élégant, une noble et belle tête rayonnait.
--Venez le lire, le nom! dit-il en promenant son regard étincelant sur
la foule stupéfaite.
En même temps le bout de son épée piqua la signature.
Tous les regards suivirent ce mouvement.--Une grande clameur, faite d'un
seul nom, emplit la salle.
--Lagardère! Lagardère!
--Lagardère! répéta celui-ci,--qui ne manque jamais aux rendez-vous
qu'il donne!
Dans ce premier mouvement de stupeur, il aurait pu percer peut-être les
rangs de ses ennemis en désordre.
Mais il ne bougea pas.--Il tenait d'une main Aurore tremblante serrée
contre sa poitrine; de l'autre, il avait l'épée haute.
Cocardasse et Passepoil, qui avaient dégainé tous deux, se tenaient
debout derrière lui.
Gonzague dégaina à son tour. Tous ses affidés l'imitèrent.
En somme, ils étaient au moins dix contre un.
Dona Cruz voulut se jeter entre les deux camps. Peyrolles la saisit à
bras-le-corps et l'enleva.
--Il ne faut pas que cet homme sorte d'ici, messieurs! prononça le
prince, la pâleur aux lèvres et les dents serrées. En avant!
Navailles, Nocé, Choisy, Gironne et les autres gentilshommes chargèrent
impétueusement.
Lagardère n'avait pas même mis la table entre lui et ses ennemis.
Sans lâcher la main d'Aurore, il la couvrit et se mit en garde.
Cocardasse et Passepoil l'appuyaient à droite et à gauche.
--Va bien! ma caillou! fit le Gascon;--nous sommes à jeun depuis plus de
six mois!... Va bien!
--J'y suis! j'y suis! cria Lagardère en poussant sa première botte.
Après quelques secondes les gens de Gonzague reculèrent. Gironne et
Albret gisaient sur le sol dans une mare de sang.
Lagardère et ses deux braves, sans blessures, immobiles comme trois
statues, attendaient le second choc.
--Monsieur de Gonzague, dit Lagardère,--vous avez voulu faire une
parodie de mariage... le mariage est bon!... Il a votre propre
signature...
--En avant! En avant! cria le prince qui écumait de fureur.
Cette fois il s'avançait en tête de ses gens...
Quatre heures de nuit sonnèrent à la pendule.
Un grand bruit se fit au dehors et des coups retentissants furent
frappés contre la porte extérieure, tandis qu'une voix criait:
--Au nom du roi!...
C'était un étrange aspect que celui de ce salon où l'orgie laissait
partout ses traces. La table était encore couverte de mets et de flacons
à demi vides. Les verres renversés çà et là mettaient de larges taches
de vin parmi les sanglantes éclaboussures du combat.
Au fond, du côté du cabinet, où naguère était la corbeille de mariage et
qui maintenant servait d'asile à maître Griveau aîné, plus mort que vif,
le groupe composé de Lagardère, d'Aurore et des deux prévôts d'armes, se
tenait immobile et muet.--Au milieu du salon, Gonzague et ses gens,
arrêtés dans leur élan par ce cri, au nom du roi! regardaient avec
épouvante la porte d'entrée.
Dans tous les coins, les femmes, folles de terreur, se cachaient.
Entre les deux groupes, deux cadavres dans une mare d'un rouge noir.
Les gens qui frappaient à cette heure de nuit à la porte de M. le prince
de Gonzague, s'attendaient bien sans doute à ce qu'on ne leur ouvrirait
point tout de suite. C'étaient les gardes-françaises et les exempts du
Châtelet, que nous avons vus successivement dans la cour de l'hôtel de
Lamoignon et au cimetière Saint-Magloire.
Leurs mesures étaient prises d'avance.--Après trois sommations faites
coup sur coup, la porte soulevée fut jetée hors de ses gonds.
Dans le salon, on put entendre le bruit de la marche des soldats.
Gonzague eut froid jusque dans la moelle de ses os.--Était-ce la justice
qui venait pour lui?
--Messieurs, dit-il en remettant l'épée au fourreau, on ne résiste pas
aux gens du roi...
Mais il ajouta tout bas:
--Jusqu'à voir!..
Baudon de Boisguiller, capitaine aux gardes, parut sur le seuil et
répéta:
--Messieurs, au nom du roi!
Puis, saluant froidement le prince de Gonzague, il s'effaça pour laisser
entrer les soldats.
Les exempts pénétrèrent à leur tour dans le salon.
--Monsieur, que signifie ceci? demanda Gonzague.
Boisguiller regarda les deux cadavres gisant sur le parquet, puis le
groupe composé de Lagardère et de ses deux braves qui gardaient tous
trois l'épée à la main.
--Tubieu!... murmura-t-il; on disait bien que c'était un fier soldat!
--Prince, ajouta-t-il en se tournant vers Gonzague, je suis cette nuit
aux ordres de la princesse votre femme...
--Et c'est la princesse ma femme...! commença Gonzague furieux...
Il n'acheva pas. La veuve de Nevers paraissait à son tour sur le seuil.
Elle avait ses vêtements de deuil.
A la vue de ces femmes, de ces peintures caractéristiques qui couvraient
les lambris, à la vue de ces débris mêlés de débauche et de bataille, la
princesse rabattit son voile sur son visage.
--Je ne viens pas pour vous, monsieur, dit-elle en s'adressant à son
mari.
Puis s'avançant vers Lagardère:
--Les vingt-quatre heures sont écoulées, monsieur de Lagardère,
reprit-elle; vos juges sont assemblés... rendez votre épée.
--Et cette femme est ma mère! balbutia Aurore qui se couvrit le visage
de ses mains.
--Messieurs, poursuivit la princesse qui se tourna vers les gardes,
faites votre devoir.
Lagardère jeta son épée aux pieds de Baudon de Boisguiller.
Gonzague et les siens ne faisaient pas un mouvement, ne prononçaient pas
une parole.
Quand Baudon de Boisguiller montra la porte à Lagardère, celui-ci
s'avança vers madame la princesse de Gonzague, tenant toujours Aurore
par la main.
--Madame, dit-il, j'étais en train de donner ma vie pour défendre votre
fille!...
--Ma fille! répéta la princesse, dont la voix trembla.
--Il ment! dit Gonzague.
Lagardère ne releva point cette injure.
--J'avais demandé vingt-quatre heures pour vous rendre mademoiselle de
Nevers, prononça-t-il avec lenteur, tandis que sa belle tête hautaine
dominait courtisans et soldats; la vingt-quatrième heure a sonné...
voici mademoiselle de Nevers.
Les deux mains froides de la mère et de la fille se touchèrent.
La princesse ouvrit ses bras. Aurore y tomba en pleurant.
Une larme vint aux yeux de Lagardère.
--Protégez-là, madame, dit-il en faisant effort pour vaincre son
trouble; aimez-la... Elle n'a plus que vous!
Aurore s'arracha des bras de sa mère pour courir à lui. Il la repoussa
doucement.
--Adieu, Aurore, reprit-il; nos fiançailles n'auront pas de lendemain...
gardez ce contrat qui vous fait ma femme devant les hommes, ainsi que
vous l'étiez devant Dieu depuis hier... Madame la princesse vous
pardonnera cette mésalliance, contractée avec un mort.
Il baisa une dernière fois la main de la jeune fille, salua profondément
la princesse, et gagna la porte en disant:
--Conduisez-moi devant mes juges!
LE TÉMOIGNAGE DU MORT.
I
--La chambre à coucher du régent.--
Il était huit heures du matin, environ. Le marquis de Cossé, le duc de
Brissac, le poëte la Fare et trois dames parmi lesquelles le vieux le
Bréant, concierge de la cour aux Ris, avait cru reconnaître la duchesse
de Berry, venaient de sortir du Palais-Royal par la petite porte dont
nous avons parlé déjà plusieurs fois. Le régent était seul avec l'abbé
Dubois dans sa chambre à coucher et faisait, en présence du futur
cardinal, ses apprêts pour se mettre au lit.
On avait soupé au Palais-Royal comme chez M. le prince de Gonzague:
c'était la mode. Mais le souper du Palais-Royal s'était achevé plus
gaiement.
De nos jours, des écrivains très-méritants et très-sérieux cherchent à
réhabiliter la mémoire de ce bon abbé Dubois, sous différents prétextes:
d'abord parce que, disent-ils, le pape le fit cardinal.--Mais le pape ne
faisait pas toujours les cardinaux qu'il voulait.
En second lieu, parce que l'éloquent et vertueux Massillon fut son ami.
Cette raison serait mieux sonnante s'il était prouvé que les hommes
vertueux ne peuvent avoir un faible pour les coquins.
Mais depuis que l'histoire parle, l'histoire s'amuse à prouver le
contraire.
Du reste, si l'abbé Dubois était vraiment un petit saint, Dieu lui doit
une bien belle place en son paradis, car jamais homme ne fut martyrisé
par un tel ensemble de calomnies.
Le prince avait le vin somnolent. Il dormait debout ce matin, tandis que
son valet de chambre l'accommodait et que Dubois à demi ivre (du moins
en apparence, car il ne faut jurer de rien) lui chantait l'excellence
des moeurs anglaises.
Le prince aimait beaucoup les Anglais, mais il écoutait peu et pressait
la besogne de son valet de chambre.
--Va te coucher, Dubois, mon ami, dit-il au futur prélat,--et ne me
romps pas les oreilles.
--J'irai me coucher tout à l'heure, répliqua l'abbé,--mais savez-vous la
différence qu'il y a entre votre Mississipi et le Gange?... entre vos
escadrilles et leurs flottes?... entre les cabanes de votre Louisiane et
le palais de leur Bengale?... savez-vous que vos Indes à vous sont un
mensonge et qu'ils ont, eux, le vrai pays des Mille et une Nuits, la
patrie des trésors inépuisables, la terre des parfums, la mer pavée de
perles, les montagnes dont le flanc recèle les diamants?...
--Tu es gris, Dubois, mon vénérable précepteur... va te coucher!
--Votre Altesse Royale est sans doute à jeun! repartit l'abbé en
riant;--je ne vous dis plus qu'un mot: Étudiez l'Angleterre... resserrez
les liens...
--Vivedieu! s'écria le prince;--tu as fait ce qu'il fallait et au delà
pour gagner les pensions dont lord Stair te paye fidèlement les
arrérages... Abbé, va te coucher!
Dubois prit son chapeau en grondant et gagna la porte.
La porte s'ouvrit comme il allait sortir et un valet annonça M. de
Machault.
--A midi, M. le lieutenant de police, dit le régent avec mauvaise
humeur;--ces gens jouent avec ma santé... Ils me tueront.
--M. de Machault, insista le valet,--a des communications importantes...
--Je les connais! interrompit le régent;--il veut me dire que Cellamare
intrigue... que le roi Philippe d'Espagne est de caractère chagrin...
qu'Alberoni voudrait être pape... que madame du Maine voudrait être
régente... A midi... ou plutôt à une heure... je me sens mal à l'aise.
Le valet sortit.--Dubois revint jusqu'au milieu de la chambre.
--Tant que vous aurez l'appui de l'Angleterre, dit-il,--toutes ces
méchantes petites intrigues...
--Par la corbieu! coquin! veux-tu bien t'en aller! s'écria le régent.
Dubois ne parut point formalisé. Il se dirigea de nouveau vers la
porte,--et de nouveau la porte s'ouvrit.
--Monsieur le secrétaire d'État le Blanc! annonça le valet.
--Au diable! fit Son Altesse Royale qui mettait son pied nu sur le
tabouret pour monter dans son lit.
Le valet ferma la porte à demi, mais il ajouta, collant sa bouche à la
fente:
--Monsieur le secrétaire d'État a des communications importantes...
--Ils ont tous des communications importantes! fit le régent de France
en posant sa tête embéguinée sur l'oreiller garni de malines;--cela les
divertit de feindre une grande frayeur d'Alberoni ou des du Maine... Ils
croient se rendre nécessaires!... ils se rendent importuns, voilà
tout!... A une heure, M. le Blanc... avec M. de Machault... ou plutôt à
deux heures... je sens que je dormirai bien jusque-là!
Le valet sortit. Philippe d'Orléans ferma les yeux.
--L'abbé est-il encore là? demanda-t-il à son valet de chambre.
--Je m'en vais... je m'en vais!... se hâta de répondre Dubois.
--Non... viens çà, abbé... Tu vas m'endormir... n'est-ce pas une chose
étrange que je n'aie pas une heure pour me reposer de mes fatigues?...
pas une heure!... ils viennent au moment où je me mets au lit... je
meurs à la peine, vois-tu, abbé... mais cela ne les inquiète point.
--Son Altesse Royale, demanda Dubois,--veut-elle que je lui fasse la
lecture?
--Non... réflexion faite, va-t'en... je te charge de m'excuser poliment
auprès de ces messieurs... j'ai passé la nuit à travailler... ma
migraine m'a pris, comme toujours quand j'écris à la lampe...
Il poussa un profond soupir et acheva:
--Tout cela me tue! positivement!... et le roi de me demander encore à
son lever... et M. de Fleury pincera ses lèvres de vieille comtesse!...
mais avec la meilleure volonté du monde, on ne peut pas tout faire...
Palsambleu! ce n'est pas un métier de paresseux que de gouverner la
France!
Sa tête fit un trou plus profond dans l'oreiller moelleux. On entendit
sa respiration égale et bruyante.--Il dormait.
L'abbé Dubois échangea un regard avec le valet de chambre. Ils se
prirent à rire tous les deux.
Quand le régent était en belle humeur, il appelait l'abbé Dubois:
maraud. Il y avait du laquais beaucoup chez cette Éminence en
herbe.--Mais cela n'empêche pas d'être un saint.
Dubois sortit. M. de Machault et le ministre le Blanc étaient encore
dans l'antichambre.
--Sur les trois heures, dit l'abbé, Son Altesse Royale vous recevra,
mais si vous m'en croyez, vous attendrez jusqu'à quatre!... on a soupé
très-tard et Son Altesse Royale est un peu fatiguée.
L'entrée de Dubois avait interrompu la conversation de M. de Machault et
du secrétaire d'État.
--Cet effronté maraud, dit le lieutenant de police quand Dubois fut
parti,--ne sait pas même jeter un voile sur les faiblesses de son
maître.
--C'est comme cela que Son Altesse Royale les aime, répondit le
Blanc;--mais savez-vous le vrai sur cette affaire de la petite maison du
prince de Gonzague?
--Je sais ce que m'ont rapporté mes exempts... deux hommes morts: le
cadet de Gironne et le traitant d'Albret... trois hommes arrêtés:
l'ancien chevau-léger du corps, Lagardère, et deux coupe-jarrets dont le
nom importe peu... madame la princesse pénétrant de force et au nom du
roi dans l'antre de son époux... deux jeunes filles... mais ceci est
lettre close: une énigme pour laquelle il faudrait le sphinx...
--Une de ces deux jeunes filles est assurément l'héritière de Nevers,
dit le secrétaire d'État.
--On ne sait pas... l'une est produite par M. de Gonzague, l'autre par
ce Lagardère...
--Le régent a-t-il connaissance de ces événements? demanda le Blanc.
--Vous venez d'entendre l'abbé... le régent a soupé jusqu'à huit heures
du matin.
--Quand l'affaire viendra jusqu'à lui, M. le prince de Gonzague n'a qu'à
bien se tenir.
Le lieutenant de police haussa les épaules et répéta:
--On ne sait pas!... de deux choses l'une: ou M. de Gonzague a gardé son
crédit ou il l'a perdu...
--Cependant, interrompit le Blanc,--Son Altesse Royale s'est montrée
impitoyable dans l'affaire du comte de Hornes...
--Il s'agissait du crédit de la banque... la rue Quincampoix réclamait
un exemple...
--Ici nous avons également de hauts intérêts en jeu... la veuve de
Nevers...
--Sans doute... mais Gonzague est l'ami du régent depuis vingt-cinq ans.
--La chambre ardente a dû être convoquée cette nuit?
--Pour M. de Lagardère et aux diligences de la princesse de Gonzague.
--Vous penseriez que Son Altesse Royale est déterminée à couvrir le
prince?...
--Je suis déterminé, moi, interrompit péremptoirement M. de Machault,--à
ne rien penser du tout, tant que je ne saurai pas si Gonzague a perdu
quelque chose de son crédit... tout est là!...
Comme il achevait, la porte de l'antichambre s'ouvrit. M. le prince de
Gonzague parut seul et sans suite.
Il y eut de grands baisemains échangés entre ces trois messieurs.
--Ne fait-il point jour chez Son Altesse Royale? demanda Gonzague.
--On vient de nous refuser la porte, répondirent ensemble le Blanc et de
Machault.
--Alors, s'empressa de dire Gonzague,--je suis certain qu'elle est
fermée pour tout le monde.
--Bréon! appela le lieutenant de police.
Un valet arriva. Le lieutenant de police reprit:
--Allez annoncer M. le prince de Gonzague chez Son Altesse Royale.
Gonzague regarda M. de Machault avec défiance.--Ce mouvement n'échappa
point aux deux magistrats.
--Est-ce qu'il y aurait pour moi des ordres particuliers? demanda le
prince.
Dans cette question, il y avait une évidente inquiétude.
Le lieutenant de police et le secrétaire d'État s'inclinèrent en
souriant.
--Il y a tout simplement, répondit M. de Machault,--que Son Altesse
Royale, dont la porte est fermée à ses ministres, ne peut que trouver
délassement et plaisir en la compagnie de son meilleur ami.
Bréon revint et dit à haute voix sur le seuil:
--Son Altesse Royale consent à recevoir M. le prince de Gonzague.
Une surprise pareille, mais dont les motifs étaient bien différents, se
montra sur les visages de nos trois seigneurs.
Gonzague était ému. Il salua les deux magistrats et suivit Bréon.
--Son Altesse Royale sera toujours le même homme! gronda le Blanc avec
dépit;--le plaisir avant les affaires.
--Du même fait, répliqua M. de Machault qui avait au reste un sourire
goguenard,--on peut tirer diverses conséquences.
--Ce que vous ne pourrez nier, du moins, c'est que le crédit de ce
Gonzague...
--Menace ruine! interrompit le lieutenant de police.
Le secrétaire d'État leva sur lui un regard étonné.
--A moins, poursuivit M. de Machault, que ce crédit ne soit à son
apogée.
--Expliquez-vous, monsieur mon ami... vous avez de ces subtilités!...
--Hier, dit tout simplement M. de Machault, le régent et Gonzague
étaient bons amis... Gonzague a fait antichambre avec nous pendant plus
d'une heure.
--Et vous concluez?...
--Dieu me garde de conclure!... seulement depuis la régence du duc
d'Orléans, la chambre ardente ne s'est encore occupée que de chiffres...
elle a lâché son glaive pour prendre l'ardoise et le crayon... mais
voici qu'on lui jette en pâture ce M. de Lagardère... c'est un premier
pas... jusqu'au revoir, monsieur mon ami, je reviendrai sur les trois
heures.
Dans le couloir qui séparait l'antichambre de l'appartement du régent,
Gonzague n'eut qu'une seconde pour réfléchir. Il l'employa bien. La
rencontre de Machault et de le Blanc modifia profondément son plan et sa
conduite.
Ces messieurs n'avaient rien dit, et cependant, en les quittant,
Gonzague savait qu'un nuage menaçait son étoile.
Peut-être avait-il craint quelque chose de pire.
Le régent lui tendit la main. Gonzague, au lieu de la porter à ses
lèvres comme faisaient quelques courtisans, la serra dans les siennes et
s'assit au chevet du lit sans en avoir obtenu permission.
Le régent avait toujours la tête sur l'oreiller, et les yeux demi-clos,
mais Gonzague voyait parfaitement qu'on l'observait avec attention.
--Eh bien, Philippe! dit Son Altesse Royale d'un ton d'affectueuse
bonhomie, voilà comme tout se découvre!
Gonzague eut le coeur serré, mais il n'y parut point.
--Tu étais malheureux et nous n'en savions rien!... continua le régent;
c'est au moins un manque de confiance!
--C'est un manque de courage, monseigneur! prononça Gonzague à voix
basse.
--Je te comprends... on n'aime pas à montrer à nu les plaies de la
famille... la princesse est, on peut le dire, ulcérée...
--Monseigneur doit savoir, interrompit Gonzague, quel est le pouvoir de
la calomnie.
Le régent se leva sur le coude et regarda en face le plus vieux de ses
amis.
Un nuage passa sur son front sillonné de rides précoces.
--J'ai été calomnié, répliqua-t-il, dans mon honneur, dans ma probité,
dans mes affections de famille... dans tout ce qui est cher à l'homme...
mais je ne devine pas pourquoi tu me rappelles, toi, Philippe, une chose
que mes amis tâchent de me faire oublier.
--Monseigneur, répondit Gonzague dont la tête se pencha sur sa poitrine,
je vous prie de vouloir me pardonner... la souffrance est égoïste... je
pensais à moi, non point à Votre Altesse Royale...
--Je te pardonne, Philippe, je te pardonne... à condition que tu me
diras tes souffrances.
Gonzague secoua la tête et prononça si bas que le régent eut peine à
l'entendre:
--Nous sommes habitués, vous et moi, monseigneur, à déverser le ridicule
sur certains sentiments... je n'ai pas le droit de m'en plaindre: je
suis complice... mais il est des sentiments...
--Bien, bien, Philippe! interrompit le régent; tu es amoureux de ta
femme... c'est une belle et noble créature!... nous rions de cela
quelquefois, c'est vrai, quand nous sommes ivres... mais nous rions
aussi de Dieu...
--Nous avons tort, monseigneur, interrompit Gonzague en altérant sa
voix; Dieu se venge!
--Comme tu prends cela!... As-tu quelque chose à me dire?
--Beaucoup de choses, monseigneur... Deux meurtres ont été commis à mon
pavillon, cette nuit.
--Le chevalier de Lagardère, je parie! s'écria Philippe d'Orléans qui se
mit d'un bond sur son séant; tu as eu tort, si tu as fait cela,
Philippe... sur ma parole, tu as confirmé des soupçons...
Il n'avait plus sommeil. Ses sourcils se fronçaient tandis qu'il
regardait Gonzague.
Celui-ci s'était redressé de toute sa hauteur; sa belle tête avait une
admirable expression de fierté.
--Des soupçons! répéta-t-il comme s'il n'eût pu réprimer son premier
mouvement de hauteur.
Puis il ajouta d'un accent pénétré:
--Monseigneur a donc eu des soupçons contre moi!...
--Eh bien! oui, répliqua le régent après un court silence; j'ai eu des
soupçons... ta présence les éloigne, car tu as le regard d'un homme
loyal... tâche que ta parole les dissipe: je t'écoute.
--Monseigneur veut-il me faire la grâce de me dire quels sont les
soupçons qu'il a eus?
--Il y en a d'anciens... il y en a de nouveaux.
--Les anciens d'abord, si monseigneur daigne y consentir...
--La veuve de Nevers était riche... tu étais pauvre... Nevers était
notre frère...
--Et je n'aurais pas dû épouser la veuve de Nevers?
Le régent remit la tête sur le coude et ne répondit point.
--Monseigneur, reprit Gonzague qui baissa les yeux, je vous l'ai dit:
nous avons trop raillé... ces choses de coeur sonnent mal entre nous...
--Que veux-tu dire?... explique-toi.
--Je veux dire que s'il est en ma vie une action qui me doive honorer,
c'est celle-là... Notre bien-aimé Nevers mourut entre mes bras, vous le
savez, je vous le dis... vous savez aussi que j'étais au château de
Caylus pour fléchir l'aveugle entêtement du vieux marquis... la chambre
ardente, dont je vais parler tout à l'heure, m'a déjà entendu comme
témoin, ce matin...
--Ah!... interrompit le régent, et dis-moi quel arrêt a rendu la
chambre ardente? Ce Lagardère n'a donc pas été tué chez toi?
--Si monseigneur m'avait laissé poursuivre...
--Poursuis... poursuis... je cherche la vérité, je t'en préviens... rien
que la vérité.
Gonzague s'inclina froidement.
--Aussi, répliqua-t-il, je parle à Votre Altesse Royale non plus comme à
mon ami, mais comme à mon juge... Lagardère n'a pas été tué chez moi
cette nuit... C'est Lagardère qui a tué, cette nuit, chez moi, le
financier Albret et le cadet de Gironne...
--Ah!... fit pour la seconde fois le régent;--et comment ce Lagardère
était-il chez toi?
--Je crois que madame la princesse pourrait vous le dire, répondit
Gonzague.
--Prends garde!... celle-là est une sainte...
--Celle-là déteste son mari, monseigneur! prononça Gonzague avec
force;--je n'ai pas foi aux saintes que Votre Altesse Royale canonise!
Il put marquer un point, car le régent sourit au lieu de s'irriter.
--Allons, allons, mon pauvre Philippe, dit Son Altesse Royale,--j'ai
peut-être été un peu dur... mais c'est que, vois-tu, il y a scandale...
tu es un grand seigneur... les scandales qui tombent de haut font du
bruit... tant de bruit qu'ils ébranlent le trône... je sens cela, moi
qui m'assieds tout près... Reprenons les choses de haut... Tu prétends
que ton mariage avec Aurore de Caylus fut une bonne action: prouve-le.
--Est-ce une bonne action, répliqua Gonzague avec une chaleur
admirablement jouée,--que d'accomplir le dernier voeu d'un mourant?
Le régent resta bouche béante à le regarder.
Il y eut entre eux un long silence.
--Tu n'oserais pas mentir sur ce sujet, murmura enfin Philippe
d'Orléans,--mentir à moi... Je te crois.
--Monseigneur, repartit Gonzague,--vous me traitez de telle sorte que
cette entrevue sera la dernière entre nous deux... les gens de ma maison
ne sont point habitués à entendre même les princes leur parler comme
vous le faites... Que je purge les accusations portées contre moi et je
dirai adieu pour toujours à l'ami de ma jeunesse qui m'a repoussé quand
j'étais malheureux... Vous me croyez! c'est bien: cela me suffit...
--Philippe, murmura le régent dont la voix trahissait une sérieuse
émotion;--justifiez-vous seulement, et, sur ma parole, vous verrez si je
vous aime!
--Alors, dit Gonzague,--je suis accusé.
Comme le duc d'Orléans gardait le silence, il reprit avec cette dignité
calme qu'il savait si bien feindre à l'occasion:
--Que monseigneur m'interroge, je lui répondrai comme à mon juge.
Le régent se recueillit un instant et dit:
--Vous avez assisté à ce drame sanglant qui eut lieu dans les fossés de
Caylus?
--Oui, monseigneur, repartit Gonzague;--j'ai défendu votre ami et le
mien au risque de ma vie. C'était mon devoir.
--C'était votre devoir... et vous reçûtes son dernier soupir?
--Avec ses dernières paroles... oui, monseigneur.
--Ce qu'il vous demanda, je désire le savoir.