Et,—toujours ferré sur les principes!—

«—Trouvant que cet article est la négation absolue du _droit de

discussion, droit que_ J'ESTIME SACRÉ, continuait-il (—les

principes!—), _je ne puis permettre_ que mon nom figure sur la liste

de vos collaborateurs, où vous l'avez inscrit _sans mon aveu et à mon

insu_.

«Veuillez donc, monsieur, avoir l'obligeance de l'en faire disparaître

et _d'insérer cette lettre_ dans votre prochain numéro.

«Agréez, etc.»

J'envoyai retirer bien vite à l'imprimerie le nom de M. V. Meunier de

l'honorable compagnie de notre rédaction, puisqu'il s'y trouvait mal.

Mais, le nom ôté, je crus avoir assez fait en fournissant l'occasion

d'un rapprochement entre MM. Meunier et Moigno: il avait été écrit que

je serais le lien d'union entre ces deux âmes!—et décidé à ne plus

fournir à M. V. Meunier, devant mon public, l'occasion de se

gargariser avec—ses principes!—j'eus la petite malice de me refuser

à la _réclame_ de la lettre à publier.

J'avais déjà donné à M. Meunier.

Ce n'était pas tout encore.

On m'apportait presque aussitôt un long article dans lequel,—sans

nécessité d'aucune sorte, sans provocation, on l'a trop vu,—mais, au

contraire, contre toute justice, contre toute vérité, je n'ai pas

besoin d'ajouter contre les plus élémentaires convenances, M. Meunier

vomissait contre moi douze colonnes,—tout ce dont il pouvait

disposer,—d'injures les plus graves, d'imputations mensongères, de

calomnieuses insinuations.

Le premier châtiment de cet inqualifiable article doit être la

publicité que je vais lui donner.

Le lecteur va jauger ici la profondeur de certaines haines spontanées

qui m'assaillirent, et il appréciera devant l'insolence, l'acidité, la

perfidie, l'insistance de ces insultes publiées, si je me laisse trop

aller à ma légitime indignation. Même en ce cas, il me semble que je

serais peut-être excusable d'oublier un instant ce que, dans une

conversation avec moi, quelques jours avant sa mort, reconnaissait

mon cher et à jamais regretté Maître, Charles Philipon:

—Cette vérité que proclamait mon vieil ami, c'est que, pendant

quelque vingt-cinq ans que j'ai travaillé, soit avec ma plume, soit

avec mon crayon, dans les petits journaux,—terrain si glissant pour

tant d'autres!—jamais, un seul jour, il ne m'arriva de manquer au

respect de moi-même dans la personne des autres,—jamais je n'attaquai

personne sur le terrain qui doit rester réservé,—jamais, au grand

jamais, je ne m'oubliai à faire passer mon public par la vie privée de

nos plus détestés adversaires.

Le feuilleton scientifique de M. Victor Meunier (_Opinion nationale_

du 11 octobre 1863), reproduit par lui déjà deux ou trois fois dans

les recueils particuliers qu'il exploite et auquel ce livre va

répondre, commence par le récit emprunté aux journaux anglais d'une

ascension de MM. Glaisher et Coxwell.

Les deux aéronautes ont dépassé, affirme-t-il tout d'abord, l'altitude

de 9 kilomètres,—c'est-à-dire sont parvenus beaucoup plus haut que

MM. Gay-Lussac, Barral et Bixio.

Il raconte encore que pendant que M. Glaisher était sur son banc, ne

voyant plus, incapable de mouvement, et même de l'usage de la parole,

la tête tombant _tantôt_ sur l'épaule gauche, _tantôt_ sur la droite,

puis en arrière;—M. Coxwell, privé de l'usage de ses mains gelées et

devenues _presque noires_, saisit et fit jouer _avec ses dents_ la

corde de la soupape.

M. Meunier a raison de n'avoir pas trop d'éloges pour les deux

aéronautes anglais qui _courent ces nobles dangers_ dans un intérêt

scientifique.

Mais ces trois colonnes enthousiastes, ces éloges emphatiques, ce

récit héroïque accepté et affirmé sur la foi du premier traducteur

venu, visent à autre chose. En glorifiant les deux aéronautes

anglais—dont il se moque peut-être bien un peu en bon Français qu'il

est,—M. Meunier prépare le bâton pour assommer son compatriote.—Le

trait de la fin annonce qu'il s'agit ici du procédé _par

écrasement_:—

«—Ces gens-là, dit-il, ont _le_ RESPECT D'EUX-MÊMES, celui de leur

cause et celui du public.»

Et ceci dit, M. Meunier commence:

«Quant à l'ascension qui a eu lieu dimanche dernier au Champ de Mars,

comme _elle ne se distingue en rien_ d'essentiel des _spectacles_

analogues donnés à la même place, et comme elle n'a aucun caractère

scientifique, nous n'aurions rien à en dire si _on_ ne nous avait

_annoncé_ que le produit de cette ascension et de celles qui suivront

sera consacré à l'étude et à la réalisation d'un nouveau système de

locomotion aérienne.

«Par ce côté, l'expérience nous touche (_SI ce NOBLE mot: expérience,

est ici à sa place_...).»

Je laisse M. Meunier dire tant qu'il lui plaît que le premier

gonflement et le premier départ du plus gigantesque aérostat à gaz

qu'on ait jusque-là tenté d'enlever n'ont _rien_ d'intéressant; mais

il me retrouve quand il reproche avec acrimonie au GÉANT, dont les

produits sont destinés à un but scientifique, d'avoir été annoncé

avec un fracas mensonger et dolosif. «—_Une profanation!_ dit-il en

se signant. Une pareille entreprise n'avait besoin que d'être annoncée

avec _l'autorité_ du savoir et du CARACTÈRE...»

Puis, s'apercevant un peu tard qu'il va un peu plus loin qu'il ne faut

pour la conservation de ses oreilles, il entr'ouvre bien vite derrière

lui la porte prudente par laquelle on se dérobe:

«_Sans prétendre_,—se dépêche-t-il de dire un peu trop lard,—qu'_on_

se soit écarté _en rien de sérieux_ des règles susdites...»

Mais le fiel qui le déborde lui fait presque aussitôt oublier cette

précaution d'un instant, et vous allez le voir revenir immédiatement à

l'injure et à la calomnie.

Or, les journaux et les affiches avaient publié les mesures du GÉANT

_absolument telles que je les avais reçues,—sans contrôle, sans

examen même,—de ses constructeurs_ et répétées en toute sincérité. Et

ce n'est certainement pas M. Meunier qui pourra jamais faire douter de

ma parole.—Le récent procès intenté par moi en police correctionnelle

a témoigné que j'étais si peu au courant de ces fournitures que, sur

première demande de mon constructeur,—malgré les limites

très-rigoureuses d'un devis bien étudié, sur lequel, dans mon horreur

trop connue des chiffres, j'avais à peine jeté les yeux,—je faisais

remettre aux mains de ce constructeur un supplément de HUIT CENTS

MÈTRES,—près de 6,000 _francs de soie_, dont je n'avais pas même

l'idée de soupçonner un autre emploi. Tous ceux qui m'entourent,

depuis le collége, sont trop au courant de l'extraordinaire,

invincible rétivité de mon esprit devant tout ce qui est nombre, pour

que je songe même à me défendre devant eux contre l'accusation d'avoir

_groupé_ des chiffres lorsque, pour plaisanter mon inaptitude native

et proverbiale aux plus puériles opérations du calcul, mes amis me

promettent depuis si longtemps de me faire cadeau d'une montre _à une

seule aiguille_, puisque la plus grande me trouble pour voir

l'heure... Dans ces conditions-là, et sur un terrain où je suis si peu

chez moi, on conviendra qu'il est surtout dur d'être accusé de

supercherie. C'est comme si M. Meunier m'accusait de tricher au jeu,

moi qui n'ai jamais de ma vie pu comprendre le jeu de piquet ni tout

autre.—Il parait, d'après M. Meunier, que j'ai indiqué,—tel qu'on me

l'avait dit,—l'emploi d'un total de soie que ne saurait comporter la

dimension réelle du GÉANT.

Mais, puisque M. Meunier s'est si vite aperçu de la différence,

j'aurais réellement été plus bête que je ne suis, à vouloir tromper

sciemment, lorsque la fraude était si facile à démasquer; ceci soit

dit pour la question morale qui me touche d'abord. Quant à la question

matérielle, le point important me semble tout entier dans la

_capacité_ réelle, c'est-à-dire dans la _force ascensionnelle_ du

GÉANT.—Or, le GÉANT jauge-t-il,—oui ou non,—les six mille mètres

cubes annoncés par lui? Là est toute la question, et M. Meunier n'a

qu'à voir les livres de la _Compagnie du gaz_ qui a fourni nos deux

ascensions.

Pour une simple, unique,—je ne dirai pas même inexactitude, mais

contradiction—(et faut-il voir encore dans sa défense loyale les

habitudes, les précédents de l'accusé, et comment il s'en tire, et le

temps qu'il met, quand il a à compter de près la monnaie d'une pièce

de cinq francs...)—Quelle abominable méchanceté a donc pu suggérer à

cette âme toutes ces odieuses et outrageantes accusations!...

Quant à la publicité, j'avais dit, redit et crié sur tous les tons

qu'il ne s'agissait là que d'un spectacle,—et ce ne pouvait être

autre chose, aux premiers essais surtout d'un engin créé dans des

proportions nouvelles aussi considérables. Quels motifs poussent donc

si vivement M. Meunier à demander à ce spectacle autre chose que le

spectacle, la seule chose promise? Et puisqu'il ne s'agit que d'un

spectacle, quelle réserve morale, quels scrupules de nouvelle fabrique

auraient pu empocher ici la publicité préalable, nécessaire,

indispensable, essentielle de tout spectacle? tant que bien entendu

les promesses de cette publicité seraient respectées.—Or, j'affirme

que jamais, malgré mille difficultés que la moindre réflexion peut

apprécier, jamais promesses en ce genre, plus loyalement mesurées,

n'ont été plus loyalement tenues.

Quelle délicatesse si exquise, quelles pudeurs de rosière a donc cette

sensitive, cette hermine du feuilleton scientifique, qui a nom Victor

Meunier, pour pousser, devant le fait si simple d'un spectacle

annoncé, ces cris de vierge qu'on viole?—Mais si le spectacle du

GÉANT a mérité un reproche, c'est précisément le reproche contraire à

celui de ce savant si vertueux au repos. C'est un Barnum qui a manqué

là, malheureusement!—Quand mon lecteur a su les recettes et les

dépenses du GÉANT, il a peut-être regretté avec moi l'absence d'un

homme spécial qui eût su tirer réellement parti de cette grande et

belle combinaison. Que notre vase de pureté, M. Meunier, vienne donc

demander aux inventeurs de notre Association du _Plus lourd que

l'air_, aujourd'hui constituée, et qui attendent, l'arme au pied,

l'excédant de _leurs_ recettes sur _mes_ dépenses,—s'ils trouvent que

la publicité du GÉANT a été exagérée?...

Mais ne laissons pas échapper l'homme vertueux et moral que nous avons

eu le malheur d'effaroucher si fort; car il n'a pas fini.

Il reproche aux affiches d'avoir SIMULÉ sur la nacelle, _comme dans

les défilés du Cirque_, un plus grand nombre de voyageurs qu'elle n'en

devait porter, _pour_ LAISSER _croire au public_, etc.—Or, j'ai eu la

curiosité de compter les bonhommes de l'affiche; le hasard veut qu'il

y en ait juste TREIZE, nombre exact des passagers de notre première

ascension. Il y en eût eu même quatorze que je ne me considérerais pas

encore tout à fait pour cela comme un fripon.—J'ajoute encore qu'en

captivité, avant la seconde ascension, le GÉANT enlevait à plusieurs

reprises, devant la foule réunie au Champ de Mars, _trente-cinq_

artilleurs...

Il nous accuse d'avoir FAIT CROIRE que nous allions aux Antipodes,

quand on ALLAIT à deux pas.

(—Ah! si j'aimais les procès, quels jolis cas de _calomnie_, bien

précisée, bien caractérisée, avec la plus pure et trop évidente

_intention de nuire_!...)

La descente, trop involontaire, de Meaux, expliquée aujourd'hui, et

notre chute en Hanovre, _après avoir accompli la plus grande

trajectoire aérostatique connue_, témoignent contre ces vilaines

accusations de duplicité et de supercherie que M. Meunier corrobore

avec nos enveloppes de lettres en plusieurs langues, parmi lesquelles

il affirme avoir vu—_la Chinoise!_

Il prétend qu'avec un _spectacle vulgaire en tout point, on a jeté de

la poudre aux yeux des niais_... que le MENSONGE(—!...) ne sert que

des intérêts _individuels_.....

Il reproche aigrement de n'avoir pas rapporté de notre première

ascension,—quatre heures de nuit noire!—un RAPPORT _scientifique_,

et demande une relation,—mais avec l'insolente condition que cette

relation _sera exacte!_...

En passant, et éperdu de male-rage jusqu'à mordre sur les mots les

plus intelligibles, il affirme doctoralement qu'en physique une

pression intérieure de 6,000 mètres de gaz sur l'enveloppe de soie

_n'a pas de sens_.

Il stigmatise la spéculation des passagers à 1,000 fr.,—bien que, je

le répète, sauf deux voyageurs sur les vingt-trois de nos deux

voyages, tous les autres, connus de moi ou inconnus, ont reçu

l'hospitalité plus que gratuite.

Il a, de ses yeux, lu dans les chroniques des journaux qu'il y avait,

au moment de l'ascension, _quarante mille_ femmes en larmes (—il y en

avait peut-être au moins une?...—) et il se moque fort de ces larmes,

puisque, dit-il, à moins d'être avec des imprudents et des ivrognes,

il n'y a pas _l'ombre de danger_... mais _à la condition_ que

désormais les voyageurs du GÉANT n'écouteront absolument que MM.

Godard, qu'il ne pouvait manquer d'honorer de sa garantie,—_hommes

qui savent leur métier_, affirme-t-il.

Il termine enfin—toujours la petite pièce après la grosse!—en

exposant un système qui est _sien_, n'hésite-t-il pas à dire, pour la

direction des ballons: _Enveloppe imperméable au gaz,—Ascension et

descente sans perte de lest ni de gaz,—Forme allongée_, etc., etc.

(Voir tous les ballons dirigeables, en espérance, depuis Blanchard,

1783, jusques et y compris Carmien de Luze, 1864.)

«Si on avait cela, finit-il héroïquement,—on irait porter des armes à

la Pologne;—avec l'aviation, que lui porterait-on?—des lettres.»

Comme on le voit, rien ne manquait. À ce moment-là, notre chute en

Hanovre n'avait pas encore souffleté cet article qui apprenait au

public que je l'avais volé, qui lui affirmait que j'étais tombé à

Meaux _avec préméditation_. Tous ces grands mots, toute cette

pédagogie déclamatoire et pompeuse: convenances, qualités morales,

noblesse, dignité, loyauté, étaient autant d'antinomies écrasantes.

Rien n'était oublié ni épargné, jusqu'aux intentions mêmes, et devant

l'odieux de cette diatribe empoisonnée contre ma personne,

disparaissait le préjudice qu'elle voulait porter à mon entreprise.

Pour atteindre ou plutôt pour me donner en marche-pied à ceux qui

devaient atteindre la plus grande et la plus utile des vérités,

j'avais oublié bien plus encore que mes plus personnels, immédiats

intérêts: je m'étais lancé, moi, la plus proverbiale incapacité en

fait de chiffres, dans une combinaison financière effroyable, et j'y

avais engagé le pain des miens, ma vie et mon honneur. Un accident

quelconque, quelques gouttes de pluie seulement, et j'allais

peut-être tout à l'heure être deux fois ruiné, ruiné en l'air, ruiné

derrière moi sur terre; peut-être dans quelques jours allait-on me

ramasser broyé,—et devant tant de risques pour toute récompense,

après tant de difficultés déjà et de chagrins,—à la veille même de

cette seconde tentative, qui devait être autrement meurtrière que

l'autre,—je me voyais bafoué, insulté, provoqué avec cette profusion

d'insolence et cette violence de haine.

Et, pour comble, lié par les inexorables engagemens de mon départ

imminent et forcé, je devais attendre pour tirer vengeance de

l'injure. Débiteur à la fois et créancier vis-à-vis de mon honneur et

de la plus brûlante des dettes, j'étais forcé de me demander et de me

donner du temps.

J'avais eu d'abord en effet la naïveté de croire à une réparation!

Mais je ne devais même pas avoir le bénéfice de cette satisfaction si

légitime,—et lorsque vint le moment où il me fut enfin donné

d'appeler ma cause:

—Que prétends-tu faire? me fut-il répondu par la voix la plus

autorisée en ces matières que je connaisse au monde:—Marcher là où le

sol manque? T'exposer au plus ridicule des ridicules, à la dérision

qu'encourt le bravache qui donne de son épée dans l'eau?—Tu finirais

par être plus que naïf. En effet, tu as raison, à chaque ligne,

l'offense; à chaque mot, l'injure; le venin, partout!—. Mais, vois

donc comme chacune de ces lignes est mesurée juste par son auteur et

juste pesé chaque mot;—ce n'est pas précisément toi qui as menti,

mais les journalistes qui ont parlé pour toi;—tu as fait litière de

ta respectabilité, de ta dignité, de ta probité, de ton honneur; mais

remarque donc avec quelle cauteleuse précaution ton agresseur se

dépêche de s'accroupir derrière cette réserve: _sans prétendre qu'on

se soit écarté en rien de sérieux des règles susdites_!...—Ne lis-tu

donc pas, jusqu'au fond de ses entrailles, cet homme-là, après cette

seule phrase qui vaut trois volumes? Sans avoir complètement oublié

tout ce que nous avons vu dans notre expérience de ces choses, toi et

moi, sans être complètement fou, peux-tu croire un seul instant que

les témoins, triés et choisis avec le soin voulu par ton glorieux

adversaire, lui permettront jamais de se battre, au cas où il en

feindrait quelque envie?—Et quand nous lui poserons la question, ne

l'entends-tu pas d'ici crier, comme anguille de Melun, que notre

prétention «—_est la négation absolue du droit de discussion, droit

qu'il estime sacré_?» Comprends donc que tu n'as qu'une chose à faire:

passe outre et va à ton affaire, et si ta narine est mal affectée,

tourne la tête.—Crois surtout qu'il n'y a pas de vengeur devant

l'opinion publique comme l'Acte accompli!

Avait-elle raison, cette parole que j'avais tout exprès appelée sur

place de quelque cent lieues?—L'avis de M. Meunier me manque ici.

En l'attendant, je vais vous dire ce que pèse, comme savant, ce

Métaphraste de bas de page qui écrasait mon ignorance avec une

importance si dédaigneuse.

Nous n'avons pas besoin de poursuivre sur toutes les cases du damier

scientifique cet encyclopédiste pondeur d'âneries. Restons avec la

seule électricité.

Eh bien! c'est ce même farceur scientifique, beaucoup plus gai qu'il

n'en a l'air, qui pondit de tout son sérieux ce mirifique canard

électrique—qui, de journaux en journaux, passé comme un _petit

bonhomme vit encore_,—fit au moins une fois le tour du monde.

On venait d'installer le service télégraphique: les paysans avaient

ramassé quelques oiseaux qui, effarée entre les deux crépuscules

étaient venus s'assommer, la nuit, contre les fils.

Cette explication trop simple n'eût pu contenter un savant aussi

complexe, et, du journal où on le payait, pour instruire son prochain,

il expliqua aux abonnés ébahis—comme quoi ces pauvres oisillons,

imprudemment posés sur les fils, avaient été foudroyés par le fluide

télégraphique!...

Notre savant, par trop peu soucieux de l'ABC de la physique, oubliait

seulement, pour ne pas mentir, trois petites conditions

préalables:—un rien!—

1° Que les fils eussent été dénudés de leur enveloppe isolante;

2° Que la décharge électrique fût assez forte pour tuer d'abord une

mouche,—que l'oiseau aurait pu manger avant de choir;

3° Que l'oiseau touchât rigoureusement d'une patte le fil et de

l'autre patte la terre,

Etc., etc., etc.

Et voilà l'homme qui me reprochait avec cette superbe de manquer de

«—l'_autorité du savoir_.»

Et les fameux escargots sympathiques, contrôlés par lui!

Et n'est-ce pas lui encore, ou l'autre, son digne confrère et ami, qui

voyait mûrir les raisins sous le regard du Prussien Rayomir?—J'entends

encore les éclats de rire de l'inventeur, ce pauvre L. Paillet!

Que vous disais-je des gens qui ne savent pas le métier qu'ils font?

et quelles étrivières mérite celui-ci?

Mais que vais-je chercher dans la série sans fin des bévues de ce

grotesque sérieux, né pour égayer les corridors de l'Institut, dont il

guettera vainement à jamais la porte, entre-bâillée dans ses rêves

secrets, et dont la suffisante ignorance faisait le désespoir du grand

Arago!—Il n'est académiciens pires que ceux qui crèvent la jaunisse

de ne l'être point.

Ne l'entendez-vous pas encore grincer des dents à la pensée que deux

honnêtes gens sur vingt-trois ont payé une place qu'ils occupaient

dans le GÉANT, et s'efforcer d'ameuter les passants contre le

spéculateur cupide—moi!—qui repousse inexorablement de la nacelle

les savants pauvres—_exclus par le tarif!_...—dit-il avec amertume

et tout indigné.

J'ai accueilli, comme on le sait—et comme je le sais trop, quiconque

s'est présenté, connu ou inconnu,—quitte à ne pas recommencer, pour

causes...—Pourquoi ce savant M. Meunier n'est-il pas venu se

présenter comme tous ces ignorants-là? Qui lui a fermé la porte au

nez? Puisqu'il prise si fort les observations qu'on doit rapporter de

là haut,—pourquoi n'y est-il pas monté observer, au lieu de nous qui

ne savons rien faire?

Montez donc, Monsieur! Et comment n'avez-vous pas tâté de ces voyages

beaucoup plus tôt déjà, lorsque les ballons de l'Hippodrome ouvrent au

premier venu une hospitalité si facile?

Comment! vous nous apportez sous votre bras un poisson aérostatique

dirigeable, et vous n'avez pas encore eu seulement l'idée primordiale

d'essayer ce que vaut le petit vent frais dans une descente

aérostatique?—Montez donc, Monsieur!

Montez! Et je vous garantis que vous en apprendrez là plus en une

demi-heure sur la Navigation aérienne, que vous n'en avez rêvé creux

dans toute votre vie!

Montez donc! Les autres savants y sont montés: Gay-Lussac, Barral,

Bixio en sont même revenus.

Montez! Vous persiflez avec tant de grâce l'impossible supposition

d'un danger!

Montez!—Mais montez donc, Monsieur! Les femmes y montent!...

Mais je n'oublie pas surtout que cet héroïque savant m'avait—la

critique scientifique est un sacerdoce!—rappelé au RESPECT DE

MOI-MÊME!!!—en cachant le sein de Dorine.

Il m'a donc donné le droit réciproque de l'examiner sur ce terrain

délicat, et il a essuyé lui-même mes verres de lunettes.—Voyons donc,

à son tour et de bien près, mais avec toutes précautions, ce que

pèsera _l'autorité du caractère_ de ce précepteur public de morale et

de maintien!

Je n'irai pas plus loin que le possible, qu'il se rassure! et sans

aller chercher quatorze heures à midi, je ne prétends lui demander

qu'un tout petit bout d'explication sur le chiffon de papier que je

tiens dans ma main.

Ce n'est rien, moins que rien, sans aucun doute!—car un personnage si

terriblement sévère quand il s'agit de morigéner les autres et de les

rappeler au RESPECT D'EUX-MÊMES!—doit être bien plus attentif encore

et rigoureux pour lui dans l'exercice des «_fonctions scientifiques_»,

comme il dit à pleine gorge, _qu'il a lui-même l'honneur de

remplir_...

C'est une espèce de circulaire, paraît-il, adressée par lui à ceux des

industriels, ses abonnés,—qui ne sont pas les moins à leur aise, je

suppose d'après le proverbe.

L'intègre écrivain veut, dit-il, introduire des améliorations dans son

journal, _cette oeuvre utile_. Manquant, comme Cabochard, de l'argent

nécessaire, _il a eu d'abord l'idée_ d'émettre des actions;—mais, au

lieu de parts d'intérêts à servir, et reconnaissant, en toute

humilité, que ce n'est pas précisément _l'appât des bénéfices_ qui

peut ici _déterminer_ son monde, il lui a paru plus convenable

d'emprunter à chacun de ces privilégiés, cent francs pour un an:

....Foi d'animal,

Intérêt et capital!

Et voilà sa péroraison:

«_Si votre réponse_ RÉALISE MON ESPOIR,—termine l'humble

postulant...—_je ne vous parlerai pas de_ MA GRATITUDE, _qui vous

sera_ SI NATURELLEMENT ACQUISE. _Mais je serais heureux qu'_UNE

OCCASION _me permît de vous en témoigner toute la sincérité_.»

_J'ai l'honneur, etc._

À terre & en l'air... Mémoires du Géant · 第 87 / 114 题