FIN DES MÉMOIRES DU GÉANT.

Les honnêtes gens, parmi ceux qui viennent de lire ce livre, ont

éprouvé sans doute la surprise que j'éprouvai moi-même au moment où je

m'aperçus que mon entreprise avait décidément fait naître dans

certains coins la plus venimeuse irritation contre moi.

Je ne fus même pas sans quelques appréhensions des plus graves, après

la descente à Meaux, alors qu'il s'agissait de préparer ma revanche.

Les avis et conseils pleuvaient auprès de moi: amis anciens, amis

nouveaux semblaient apprécier une nécessité certaine de serrer les

rangs pour protéger l'ascension prochaine.

Un bon garçon que je n'avais pas oublié m'écrivait:

«.....Quoique nous ne nous soyons pas vus depuis bien des années, je

suis toujours ton ami, et, dans le milieu où je suis forcé de vivre,

j'entends bien des choses que tu ne peux savoir.—Donc défie-toi et

sois mieux gardé dimanche prochain que tu ne l'étais la fois dernière;

je sais des gens qui, sans en avoir l'air, seraient capables de tout

pour faire crever ton ballon par un mouvement _spontané_ de la

crapule...» (_Textuel._)

On se rappelle cet autre qui me disait au Champ de Mars, le matin même

de cette seconde ascension:

«—Tu as beau te refuser à le croire: il y a ici des gens qui se

déclareront _volés_ tant que tu ne te seras pas cassé les reins devant

eux!»

Tous ces avis étaient trop nombreux, trop affirmatifs, et me venaient

d'hommes trop sûrs pour qu'il fût permis de n'en pas tenir compte, et

je n'avais pas hésité devant la dépense d'un double service de police.

Je fis bien. Quels que fussent l'étonnement, le dégoût, l'horreur,

l'espèce de stupeur que me causèrent ces avertissements, j'en ai pu

apprécier depuis la sincérité.

Un ou deux articles de journaux m'avaient d'ailleurs permis, dans une

autre couche sociale, de tâter le pouls à la fraction des hostiles.

J'ai rejeté à sa place ici, à la fin, presque hors de ce livre, ma

réponse à la plus inattendue et à la plus incroyable de ces

attaques.—Cette réponse, je suis forcé de l'adresser aux lecteurs

ordinaires des feuilletons scientifiques publiés par M. Victor Meunier

dans l'_Opinion Nationale_.

Bien que ce livre ait déjà excédé les limites ordinaires en librairie,

il ne m'était réellement pas possible d'accepter par mon silence des

offenses indignes, directes et indirectes, dont la violence d'âcreté

jaillit même à travers la cauteleuse perfidie de leur enveloppe.

J'espère prouver ainsi aisément, si ce n'est déjà fait par l'ensemble

de ce livre, que je ne suis pas l'homme sans délicatesse, sans respect

de lui-même, sans loyauté, sans honneur, menteur et impudent, que M.

Victor Meunier m'a accusé d'être, et je vais me débarrasser le plus

vite possible de ce critique ultra-scientifique.

Indépendamment de l'infaillible procédé _Pingebat_ que j'ai dit plus

haut, en n'oubliant pas, dans les moyens de parvenir, la nécessité de

la cravate blanche et les avantages de la contemplation dévote et

soutenue envers son propre nombril,—il est un autre excellent

système, d'ailleurs complémentaire, à recommander à tout jeune

écrivain qui a sa place à se faire.

Ce système est de commencer par se choisir, si notre écrivain se

destine à la critique, une bonne _Tête de Turc_,—j'entends une Bête

noire, à tort ou à raison, devant l'opinion publique, soit qu'il

s'agisse simplement d'un homme ridicule, soit qu'il s'agisse d'un

homme taré.

Il n'est pas du tout mauvais que ladite _Tête de Turc_ soit triée dans

les eaux gouvernementales, où généralement notre éternelle Fronde

française n'a que l'embarras du choix.

Il y aurait une curieuse histoire de toutes les _Têtes de Turc_ qui se

sont succédé sous la pugilation publique depuis ces vingt dernières

années seulement. Je n'aurai garde de tenter cette histoire, et je me

préserve même de l'énumération martyrologique, n'ayant pas loisir ni

volonté de me créer d'autres méchantes affaires. J'ai mon content de

ce côté.—Je ne frapperai donc pas une fois de plus sur ces boucs

émissaires, choisis pour payer pour tous, et quelquefois plus cher

qu'ils ne doivent,—bien convaincu que là, comme partout, l'opinion

publique a dû plus d'une fois taper à côté du vrai, et me consolant

d'ailleurs des innocents immolés, par cette considération que le

massacre ne les empêche guère, en somme, d'émarger leurs gras

traitements.

Pour revenir à nos principes de tout à l'heure, le choix de sa _Tête

de Turc_ une fois fait, le débutant littéraire ou scientifique n'a

plus qu'à prendre mesure et élan, et à commencer un roulement de ses

meilleurs coups de poing sur la tête choisie.

En ces temps déjà anciens auxquels je remonte, c'était,—à tort ou à

raison, je le répète encore,—le pisciculteur M. Coste qui se trouvait

être la Bête noire en question. Je ne me permettrai assurément pas de

dire que rien ne lui manquait pour tenir au complet cedit emploi de

Bête noire; mais je trouve tout au moins qu'il remplissait les deux

premières conditions:—il essayait une chose à peu près nouvelle,—il

tenait au gouvernement.

M. Victor Meunier débuta par un coup de maître en tombant juste sur

cette _Tête de Turc_:—abîmer M. Coste, c'était, dans ces temps-là,

faire acte éclatant d'indépendance, de libéralisme avancé, de

désintéressement. Tomber M. Coste, c'était proclamer les immortels

principes de 89!

J'y fus si bien mordu, moi jeune homme avec tous les autres, que ne

sachant comment manifester ma fervente sympathie à cet homme

d'avant-garde, je lui écrivis quelque temps après pour lui offrir la

seule couronne de lauriers que j'eusse sous ma main: une place dans

cette grande pancarte caricaturale des écrivains contemporains qui

s'appela _le Panthéon Nadar_.

L'homme d'avant-garde accourut à toutes jambes, mais il eut le temps

de se remettre en grimpant mes nombreux étages, et il se présenta

devant moi froid, digne, noble, sentencieux, imposant, solennel.—Il

m'était donc enfin donné de le contempler, cet homme supérieur et

pur!—Il s'avançait comme sur son nuage avec une majestueuse lenteur.

Jamais haute cuistrerie ne se drapa devant un profane dans une

attitude plus imposante: c'était comme une évocation de Saint-Just,

moins la beauté, croisé de Franklin et même un peu mâtiné de Carnot et

d'une façon de Hoche plumitif.—J'adore les républicains qui sont

républicains parce qu'ils aiment et qu'ils admirent; il est vrai

que—j'en sais d'autres qui ne sont républicains que parce qu'ils

haïssent et envient; mais il ne s'agit pas de politique, et,

transporté d'admiration devant ce type rêvé, je lui décernai du coup

le brin d'immortalité grotesque et un peu grossière dont je disposais

en campant incontinent, ce cynocéphale dans le défilé de mes deux cent

cinquante fantoches, sous le n°..., faute de mieux.

«—Si, au lieu de vous laisser aller à votre bête de camaraderie, et

de couvrir votre deux fois trop grande feuille de deux cents infirmes

inconnus,—me disait quelques mois après un éditeur peu poli, mais

plein de bon sens,—vous m'aviez lithographié là, comme Benjamin dans

son _Chemin de fer de la Postérité_, cinquante bonshommes pour de

vrai, vous auriez gagné le double des quelques vingt mille francs que

vous avez perdus à faire de la notoriété inutile à un tas de médiocres

et de nuls—dont le dernier vous gardera rancune éternelle de ne pas

se voir défiler avant George Sand!»

Je ne regrettai rien pourtant, et quant à M. Victor Meunier,—mon

homme d'avant-garde!—en particulier, tout au contraire je

m'applaudissais. En souffrant par lui, il me semblait doux de

souffrir—et de payer—pour la Bonne Cause!

À quelque temps de là, des réclames de journaux m'annoncèrent que mon

homme d'avant-garde venait de fonder un journal scientifique.—Toujours

lui sur la brèche!—Quelle nouvelle pour la jeune France libérale, quels

horizons pour la science de l'avenir!

Je courus discrètement apporter mon obole au travailleur honnête et

désintéressé, et prendre un abonnement à son Évangile mensuel.

Je n'avais jamais revu M. Victor Meunier depuis notre séance

caricaturale, mais mon âme était toujours avec lui!

Aussi, lorsque j'avais créé l'_Aéronaute_,—organe futur de notre

future société de la Navigation aérienne au moyen d'appareils plus

lourds que l'air,—j'aurais cru faillir à tous mes devoirs en oubliant

le nom de M. Victor Meunier parmi ceux des quelques hommes de

courageuse initiative qui n'hésitaient pas à se mettre en avant pour

proclamer et défendre une vérité de demain.—C'était encore un acte

de foi, de sympathie et d'hommage vis-à-vis de ce grand caractère.

Il manquait quelque chose encore à ma colonne de bons points dans la

balance de mon compte avec M. Victor Meunier; mais il était dit qu'il

n'y manquerait rien.

Un soir,—c'était quelques jours avant ma seconde ascension,—j'avais

chez moi trois amis, MM. D..., de C.. et P... Je suis autorisé à dire

les trois noms à M. Victor Meunier s'il vient, par hasard, me les

demander.

On causait de choses et d'autres. Un de ces messieurs,—celui-là

surtout n'attend qu'un signe de M. V. Meunier pour se nommer,—vint à

accuser M. V. Meunier d'un acte que je veux croire peu habituel dans

la profession d'écrivain scientifique.

Quoiqu'en ce moment absorbé par d'autres pensées en dehors de la

conversation commune, j'entendis,—et je me dressai comme un ressort

de toute l'énergie que je possède quand j'ai à défendre un ami absent:

—Comment oses-tu parler ainsi? lui dis-je. Le sais-tu par toi-même?

L'as-tu vu? Et si tu l'as vu, es-tu dix fois sûr et certain que les

yeux n'ont pu se tromper?...—Je ne sais, en vérité, rien au monde de

plus coupable, de plus mauvais, de plus odieux, que ramasser une

vilaine accusation, bavée au hasard par quelque bas coquin, et répétée

indifféremment par le premier venu et le dernier après, contre un

homme honorable qui est à cent lieues à ce moment de soupçonner qu'il

soit même question de lui! Quelle loyauté, quelle pureté peuvent

échapper à ces attaques-là? Et des honnêtes gens comme nous

doivent-ils se prêter à servir ainsi de mur à la balle des

sycophantes?

J'étais indigné et vraiment fort en colère contre mon ami.—Je dirai

plus tard comment il me répondit.

Le lendemain,—le lendemain juste de ce beau plaidoyer,—je tombais à

la renverse en recevant une lettre signée Victor Meunier, et adressée

au directeur du journal _l'Aéronaute_.

M. Victor Meunier ne connaissant d'ailleurs, disait-il, M. Moigno que

pour l'avoir combattu dans la presse, appréciait que mon _sanglant

article_ attaquait ledit sieur Moigno dans l'exercice de ses fonctions

scientifiques,—_fonctions que j'ai moi-même_ L'HONNEUR _de

remplir_,—disait, toujours solennel, mon homme d'avant-garde.

À terre & en l'air... Mémoires du Géant · 第 86 / 114 题