Voyez que je ne veux même pas me donner la petite malice,—si
facile!—de rien souligner dans ces quatre lignes dont tous les mots
semblent sauter d'eux-mêmes dans les casses aux _italiques_ et aux
_majuscules_.
Mais—sans soupçonner un seul instant encore et _sans
prétendre_—comme lui pour moi, Dieu m'en garde!—_qu'il se soit ici
écarté en rien de sérieux des règles prescrites_,—j'entends bien, par
exemple! réserver ici tout mon droit d'aider M. Meunier à chercher le
moyen de prouver _sa gratitude, si naturellement acquise_. Il en est
peut-être bien embarrassé tout le premier, et il guette les occasions,
a-t-il dit.
Passons donc en revue les diverses occasions ou procédés connus pour
_prouver une gratitude naturellement acquise_.
D'abord, pour _prouver sa gratitude naturellement acquise_, qui donc
se permettrait d'empêcher M. Meunier, par exemple, de se livrer à
l'élève du lapin en laveur de ses prêteurs, et de leur envoyer à
chacun une gibelotte par semaine?—Voilà une _occasion_.
—S'ils n'aiment pas le lapin, n'avons-nous pas encore les poules?
Si ces prêteurs avides enchérissent dans l'évaluation de _la
gratitude qui leur est naturellement acquise_, pourquoi M. Meunier ne
ferait-il pas frapper des médailles en leur honneur?
S'ils sont plus ambitieux encore, M. Meunier ne peut-il pas tout aussi
bien leur dresser à prix doux quelques statues?
S'ils préfèrent le solide, par exemple, il y a le choix: nous pouvons
constituer des rentes à leurs enfants.—Je préfère, pour moi, les
obligations du Crédit foncier, à cause des tirages.
Parlons sérieusement.
Tenez, Monsieur! je ne signerais certainement pas votre _bon à pendre_
pour celle peccadille que je vous laisse expliquer tout à votre aise,
comme vous l'entendrez. Il ne m'appartiendrait non plus guère de jeter
la pierre à un pauvre diable, trop pressé de se faire éditeur, et
embarrassé dans ses affaires par quelque gêne d'argent momentanée. Je
ne fais, encore, la leçon en public à personne, je ne dogmatise pas en
chaire, je ne prêche pas pour la galerie, je ne m'occupe jamais, en un
mot, de tancer ni de morigéner mon prochain, et il se trouve de plus
que j'ai justement commencé ma vie et appris à tenir, tant bien que
mal, ma plume de critique dans les petits journaux de théâtre,
endroits faciles et sans conséquence, où,—demandez au feu doyen, M.
Charles Maurice,—on n'est peut-être quelquefois pas absolument
superstitieux sur les origines de la monnaie.—Je me contente d'être
honnête, sans m'occuper, si l'on me regarde et si l'on m'écoute, pour
ma simple petite satisfaction personnelle; mais là, je vous avoue,
entre nous, que je deviens là, pour moi-même, et seul, un parterre
peut-être un peu difficile. L'honneur,—l'honneur, ce beau mot que
vous dites si bien,—est délicat, chatouilleux en diable! Il est à la
probité, comme disait Rivarol, un fantaisiste que vous êtes trop grave
pour connaître,—tout juste ce qu'est le goût au jugement. Rien de
véniel devant lui comme rien d'exagéré non plus.
Eh bien! Monsieur, je ne vous accuse ni ne vous blâme pour ce bout de
lettre qui n'est assurément qu'une... imprudence; mais laissez-moi
vous dire, sans pruderie, sans dignité affectée, sans scrupules joués,
sans morgue enfin et sans que la tête me tourne pour avoir eu, moi
aussi, l'_honneur_ (le mot vous plaît, je m'en sers!) _de remplir des
fonctions de critique_,—laissez-moi vous dire que je dormirais mal si
mon petit Paul—pensons toujours à nos fils, Monsieur,—devait trouver
après moi, dans nos papiers, une lettre où, dans quelque extrémité, et
_sous_ quelques _conditions_ que ce fût, son père eût sollicité un
secours d'argent de l'un de ses justiciables.
Mais, vrai! il ne la trouvera pas. Renseignez-vous, et demandez à
_tous_ ces honnêtes gens qui ont l'_honneur_ que je leur rends—de
vivre avec moi depuis que je suis au monde; ce n'est pas d'hier!
Mais, par exemple! il finit aussi par être trop maladroit, quand il
vient me parler,—M. Meunier, à moi,—de la Pologne!
D'où sort-il donc, pour me forcer à lui dire que celui-ci—qu'il
charge dérisoirement aujourd'hui d'y porter avec l'aviation ses
lettres,—allait, en 48, le fusil sur le dos, offrir sa vie à cette
grande cause, étant de ceux qui témoignent de leur sang quand ils
croient.—Il ne s'est rencontré, qu'il sache, avec le sieur Meunier,
ni dans la géhenne d'Eisleben, ni dans la casemate de Magdebourg.
Aujourd'hui encore que les plus vieux ont fait leur temps et cèdent le
pas aux plus jeunes, il a, continuant son devoir, envoyé de ses
deniers—et Dieu sait s'il était riche ce jour-là!—son remplaçant aux
rangs polonais.
Le sieur Meunier—l'homme d'avant-garde!—est invité à dire à quelle
date il a décroché son fusil ou simplement vidé sa bourse pour cette
cause-là ou pour toute autre.
Est-ce le triste jour du 13 juin, où, sans être vainement attendu par
ses camarades de l'artillerie de la Garde nationale—(Il n'avait pas
l'honneur d'appartenir à ce corps républicain),—celui que M. Victor
Meunier outrage aujourd'hui si indignement, se faisait arrêter en
protestation du Droit violé, au lieu d'affiler ses rasoirs pour mettre
bas une barbe compromettante...
Mais détournons-nous enfin, en demandant au lecteur pardon de lui
faire perdre aussi son temps.
Nous n'avions qu'à citer, pour toute réponse aux singuliers procédés
critiques de M. Victor Meunier, ces quelques lignes d'un écrivain
scientifique, pour de vrai celui-là, que nous n'avons même pas
l'honneur de connaître.
Dans ces lignes il y a autre chose encore que la bienveillance d'un
inconnu pour un inconnu: ce sentiment naturel à tout galant homme,
que j'appelle le respect de soi-même dans la personne de son prochain.
«Le moyen pratique employé pour constituer le capital nécessaire
aux expériences à venir ne pouvait être mieux choisi,—disait,
dans le _Temps_, M. Félix Foucou, un de nos adversaires sur la
question du _Plus lourd que l'air_.—C'est assurément une
combinaison des plus honnêtes et des plus heureuses que celle qui
consiste à convier le public à une partie de plaisir; à lui
demander en échange une rétribution, minime pour chacun; à
consacrer enfin le bénéfice net de l'opération à des recherches
ultérieures, à des essais d'automotion dans l'espace. Rien de
mieux. Eu cas d'insuccès, nulle plainte de bailleurs de fonds
dépouillés, et le publie se trouve encore l'obligé des inventeurs
qui ont bien voulu consacrer à des expériences _utiles_ un argent
fort bien gagné, un capital dont ils auraient eu le droit de
disposer tout autrement.»
Écoutez encore la voix d'un autre honnête homme, M. Figuier,—qui
n'est pas précisément non plus positivement enthousiaste de nos
théories d'aviation,—répondre spontanément pour nous aux indignes
attaques du calomniateur:
«Sachant combien de difficultés rencontre la plus simple des
créations, nous ne blâmons en aucune manière M. Nadar d'avoir
convié le public parisien a lui apporter le tribut nécessaire...
Il donne au public un spectacle qui l'amuse et l'intéresse; le
public lui donne son argent en échange. Il n'y a rien la que de
très-légitime. Nous applaudissons de grand coeur à l'empressement
unanime que les journaux ont mis à l'appuyer... Nous ne pouvons
qu'encourager M. Nadar à poursuivre avec la même énergie la
mission qu'il s'est donnée dans un but honorable, et dans
laquelle il doit s'attendre à bien des difficultés et à bien des
déboires.»
Mais j'ai beau m'en défendre, je frémis encore contre ces indignités
de tout à l'heure, et,—que mon lecteur m'excuse,—c'est à ceux qui me
connaissent depuis longues années que je veux demander de me venger.
Voici ce que pense de l'homme que tout à l'heure M. Meunier traînait
dans la boue de son feuilleton, l'honorable feuilletoniste de la
_France_, H. de Pène; j'ose dire, même avant cet article, que celui-ci
me connaît mieux que personne:
«Parlerai-je de Nadar? Comme tous les gens très-connus, il lui
arrive d'être souvent mal connu: parce qu'il fait beaucoup de
bruit, on doit le croire amant du bruit; parce qu'il a beaucoup
battu monnaie, ceux qui ne le connaissent que d'après ses
enseignes peuvent le peindre, bien mal à propos, pour un homme
habitué à se faire cent mille livres de rentes en coupant la
queue de son chien. Eh bien! tout au contraire, Nadar est un
esprit spéculatif et non pas un spéculateur. Un spéculateur, à sa
place, n'aurait pas manqué de s'en tenir à la photographie, qui
ne demandait qu'à lui donner de si beaux dividendes; lui, au
contraire, n'eut pas plutôt acquis dans son métier une réputation
équivalente à une fortune, que sans le quitter il revint à la
littérature, ses premières amours. Bientôt, plus désireux
d'agrandir les domaines de la photographie que les recettes de
_sa_ photographie, on le vit s'éprendre de la lumière électrique,
descendre aux catacombes pour faire le portrait des ossements qui
_ne bougent plus_ depuis si longtemps... Tantôt sous terre,
tantôt au-dessus, voilà bien cette nature extrême et mobile pour
laquelle l'étage que nous occupons est trop facile et trop banal.
Bientôt il s'agit de photographier d'en haut les choses
d'ici-bas... Puis la conquête de l'air devient le but favori de
ses méditations... et, se rapprochant de MM. de La Landelle et
d'Amécourt stérilement et obscurément unis jusque-là pour la
cause de l'hélice... avec Nadar affluèrent la vie, la lumière, la
publicité et le public, que cet honnête homme si original sait
traîner à sa suite mieux que le plus habile charlatan, etc.,
etc.»
Restons-en là. Il s'agissait ici d'un acte de folie, je laisse les
autres le dire, mais de folie généreuse peut-être, et assurément plus
que désintéressée:—le bilan est là aujourd'hui...
Devant cette folie, comme devant ces sacrifices de toutes sortes et
ces douleurs, je défierais tout homme de coeur de ne pas éprouver au
moins un peu d'indulgence, sinon de sympathie.
En cet ordre de choses, M. Meunier n'étant pas admis à comprendre, il
était naturel qu'il cherchât et trouvât son explication dans les
seules hypothèses à lui ouvertes,—et c'est peut-être moi qui ai eu
tort de m'indigner, là où je ne devais même pas être surpris.
Mais si, luttant sous cette lourde tâche, j'ai pu trouver à ce moment
l'outrage,—qu'aurait donc fait de moi cet homme-là, que serais-je
devenu, si, dans les quarante-quatre années que je laisse derrière
moi,—passées dans le plus curieux à la fois et le plus en vue des
milieux,—il avait pu surprendre seulement un acte de déloyauté, un
oubli de moi-même,—un jour, une heure, une minute! de défaillance et
du faiblesse?...