VICTOR MEUNIER.

Voyez que je ne veux même pas me donner la petite malice,—si

facile!—de rien souligner dans ces quatre lignes dont tous les mots

semblent sauter d'eux-mêmes dans les casses aux _italiques_ et aux

_majuscules_.

Mais—sans soupçonner un seul instant encore et _sans

prétendre_—comme lui pour moi, Dieu m'en garde!—_qu'il se soit ici

écarté en rien de sérieux des règles prescrites_,—j'entends bien, par

exemple! réserver ici tout mon droit d'aider M. Meunier à chercher le

moyen de prouver _sa gratitude, si naturellement acquise_. Il en est

peut-être bien embarrassé tout le premier, et il guette les occasions,

a-t-il dit.

Passons donc en revue les diverses occasions ou procédés connus pour

_prouver une gratitude naturellement acquise_.

D'abord, pour _prouver sa gratitude naturellement acquise_, qui donc

se permettrait d'empêcher M. Meunier, par exemple, de se livrer à

l'élève du lapin en laveur de ses prêteurs, et de leur envoyer à

chacun une gibelotte par semaine?—Voilà une _occasion_.

—S'ils n'aiment pas le lapin, n'avons-nous pas encore les poules?

Si ces prêteurs avides enchérissent dans l'évaluation de _la

gratitude qui leur est naturellement acquise_, pourquoi M. Meunier ne

ferait-il pas frapper des médailles en leur honneur?

S'ils sont plus ambitieux encore, M. Meunier ne peut-il pas tout aussi

bien leur dresser à prix doux quelques statues?

S'ils préfèrent le solide, par exemple, il y a le choix: nous pouvons

constituer des rentes à leurs enfants.—Je préfère, pour moi, les

obligations du Crédit foncier, à cause des tirages.

Parlons sérieusement.

Tenez, Monsieur! je ne signerais certainement pas votre _bon à pendre_

pour celle peccadille que je vous laisse expliquer tout à votre aise,

comme vous l'entendrez. Il ne m'appartiendrait non plus guère de jeter

la pierre à un pauvre diable, trop pressé de se faire éditeur, et

embarrassé dans ses affaires par quelque gêne d'argent momentanée. Je

ne fais, encore, la leçon en public à personne, je ne dogmatise pas en

chaire, je ne prêche pas pour la galerie, je ne m'occupe jamais, en un

mot, de tancer ni de morigéner mon prochain, et il se trouve de plus

que j'ai justement commencé ma vie et appris à tenir, tant bien que

mal, ma plume de critique dans les petits journaux de théâtre,

endroits faciles et sans conséquence, où,—demandez au feu doyen, M.

Charles Maurice,—on n'est peut-être quelquefois pas absolument

superstitieux sur les origines de la monnaie.—Je me contente d'être

honnête, sans m'occuper, si l'on me regarde et si l'on m'écoute, pour

ma simple petite satisfaction personnelle; mais là, je vous avoue,

entre nous, que je deviens là, pour moi-même, et seul, un parterre

peut-être un peu difficile. L'honneur,—l'honneur, ce beau mot que

vous dites si bien,—est délicat, chatouilleux en diable! Il est à la

probité, comme disait Rivarol, un fantaisiste que vous êtes trop grave

pour connaître,—tout juste ce qu'est le goût au jugement. Rien de

véniel devant lui comme rien d'exagéré non plus.

Eh bien! Monsieur, je ne vous accuse ni ne vous blâme pour ce bout de

lettre qui n'est assurément qu'une... imprudence; mais laissez-moi

vous dire, sans pruderie, sans dignité affectée, sans scrupules joués,

sans morgue enfin et sans que la tête me tourne pour avoir eu, moi

aussi, l'_honneur_ (le mot vous plaît, je m'en sers!) _de remplir des

fonctions de critique_,—laissez-moi vous dire que je dormirais mal si

mon petit Paul—pensons toujours à nos fils, Monsieur,—devait trouver

après moi, dans nos papiers, une lettre où, dans quelque extrémité, et

_sous_ quelques _conditions_ que ce fût, son père eût sollicité un

secours d'argent de l'un de ses justiciables.

Mais, vrai! il ne la trouvera pas. Renseignez-vous, et demandez à

_tous_ ces honnêtes gens qui ont l'_honneur_ que je leur rends—de

vivre avec moi depuis que je suis au monde; ce n'est pas d'hier!

Mais, par exemple! il finit aussi par être trop maladroit, quand il

vient me parler,—M. Meunier, à moi,—de la Pologne!

D'où sort-il donc, pour me forcer à lui dire que celui-ci—qu'il

charge dérisoirement aujourd'hui d'y porter avec l'aviation ses

lettres,—allait, en 48, le fusil sur le dos, offrir sa vie à cette

grande cause, étant de ceux qui témoignent de leur sang quand ils

croient.—Il ne s'est rencontré, qu'il sache, avec le sieur Meunier,

ni dans la géhenne d'Eisleben, ni dans la casemate de Magdebourg.

Aujourd'hui encore que les plus vieux ont fait leur temps et cèdent le

pas aux plus jeunes, il a, continuant son devoir, envoyé de ses

deniers—et Dieu sait s'il était riche ce jour-là!—son remplaçant aux

rangs polonais.

Le sieur Meunier—l'homme d'avant-garde!—est invité à dire à quelle

date il a décroché son fusil ou simplement vidé sa bourse pour cette

cause-là ou pour toute autre.

Est-ce le triste jour du 13 juin, où, sans être vainement attendu par

ses camarades de l'artillerie de la Garde nationale—(Il n'avait pas

l'honneur d'appartenir à ce corps républicain),—celui que M. Victor

Meunier outrage aujourd'hui si indignement, se faisait arrêter en

protestation du Droit violé, au lieu d'affiler ses rasoirs pour mettre

bas une barbe compromettante...

Mais détournons-nous enfin, en demandant au lecteur pardon de lui

faire perdre aussi son temps.

Nous n'avions qu'à citer, pour toute réponse aux singuliers procédés

critiques de M. Victor Meunier, ces quelques lignes d'un écrivain

scientifique, pour de vrai celui-là, que nous n'avons même pas

l'honneur de connaître.

Dans ces lignes il y a autre chose encore que la bienveillance d'un

inconnu pour un inconnu: ce sentiment naturel à tout galant homme,

que j'appelle le respect de soi-même dans la personne de son prochain.

«Le moyen pratique employé pour constituer le capital nécessaire

aux expériences à venir ne pouvait être mieux choisi,—disait,

dans le _Temps_, M. Félix Foucou, un de nos adversaires sur la

question du _Plus lourd que l'air_.—C'est assurément une

combinaison des plus honnêtes et des plus heureuses que celle qui

consiste à convier le public à une partie de plaisir; à lui

demander en échange une rétribution, minime pour chacun; à

consacrer enfin le bénéfice net de l'opération à des recherches

ultérieures, à des essais d'automotion dans l'espace. Rien de

mieux. Eu cas d'insuccès, nulle plainte de bailleurs de fonds

dépouillés, et le publie se trouve encore l'obligé des inventeurs

qui ont bien voulu consacrer à des expériences _utiles_ un argent

fort bien gagné, un capital dont ils auraient eu le droit de

disposer tout autrement.»

Écoutez encore la voix d'un autre honnête homme, M. Figuier,—qui

n'est pas précisément non plus positivement enthousiaste de nos

théories d'aviation,—répondre spontanément pour nous aux indignes

attaques du calomniateur:

«Sachant combien de difficultés rencontre la plus simple des

créations, nous ne blâmons en aucune manière M. Nadar d'avoir

convié le public parisien a lui apporter le tribut nécessaire...

Il donne au public un spectacle qui l'amuse et l'intéresse; le

public lui donne son argent en échange. Il n'y a rien la que de

très-légitime. Nous applaudissons de grand coeur à l'empressement

unanime que les journaux ont mis à l'appuyer... Nous ne pouvons

qu'encourager M. Nadar à poursuivre avec la même énergie la

mission qu'il s'est donnée dans un but honorable, et dans

laquelle il doit s'attendre à bien des difficultés et à bien des

déboires.»

Mais j'ai beau m'en défendre, je frémis encore contre ces indignités

de tout à l'heure, et,—que mon lecteur m'excuse,—c'est à ceux qui me

connaissent depuis longues années que je veux demander de me venger.

Voici ce que pense de l'homme que tout à l'heure M. Meunier traînait

dans la boue de son feuilleton, l'honorable feuilletoniste de la

_France_, H. de Pène; j'ose dire, même avant cet article, que celui-ci

me connaît mieux que personne:

«Parlerai-je de Nadar? Comme tous les gens très-connus, il lui

arrive d'être souvent mal connu: parce qu'il fait beaucoup de

bruit, on doit le croire amant du bruit; parce qu'il a beaucoup

battu monnaie, ceux qui ne le connaissent que d'après ses

enseignes peuvent le peindre, bien mal à propos, pour un homme

habitué à se faire cent mille livres de rentes en coupant la

queue de son chien. Eh bien! tout au contraire, Nadar est un

esprit spéculatif et non pas un spéculateur. Un spéculateur, à sa

place, n'aurait pas manqué de s'en tenir à la photographie, qui

ne demandait qu'à lui donner de si beaux dividendes; lui, au

contraire, n'eut pas plutôt acquis dans son métier une réputation

équivalente à une fortune, que sans le quitter il revint à la

littérature, ses premières amours. Bientôt, plus désireux

d'agrandir les domaines de la photographie que les recettes de

_sa_ photographie, on le vit s'éprendre de la lumière électrique,

descendre aux catacombes pour faire le portrait des ossements qui

_ne bougent plus_ depuis si longtemps... Tantôt sous terre,

tantôt au-dessus, voilà bien cette nature extrême et mobile pour

laquelle l'étage que nous occupons est trop facile et trop banal.

Bientôt il s'agit de photographier d'en haut les choses

d'ici-bas... Puis la conquête de l'air devient le but favori de

ses méditations... et, se rapprochant de MM. de La Landelle et

d'Amécourt stérilement et obscurément unis jusque-là pour la

cause de l'hélice... avec Nadar affluèrent la vie, la lumière, la

publicité et le public, que cet honnête homme si original sait

traîner à sa suite mieux que le plus habile charlatan, etc.,

etc.»

Restons-en là. Il s'agissait ici d'un acte de folie, je laisse les

autres le dire, mais de folie généreuse peut-être, et assurément plus

que désintéressée:—le bilan est là aujourd'hui...

Devant cette folie, comme devant ces sacrifices de toutes sortes et

ces douleurs, je défierais tout homme de coeur de ne pas éprouver au

moins un peu d'indulgence, sinon de sympathie.

En cet ordre de choses, M. Meunier n'étant pas admis à comprendre, il

était naturel qu'il cherchât et trouvât son explication dans les

seules hypothèses à lui ouvertes,—et c'est peut-être moi qui ai eu

tort de m'indigner, là où je ne devais même pas être surpris.

Mais si, luttant sous cette lourde tâche, j'ai pu trouver à ce moment

l'outrage,—qu'aurait donc fait de moi cet homme-là, que serais-je

devenu, si, dans les quarante-quatre années que je laisse derrière

moi,—passées dans le plus curieux à la fois et le plus en vue des

milieux,—il avait pu surprendre seulement un acte de déloyauté, un

oubli de moi-même,—un jour, une heure, une minute! de défaillance et

du faiblesse?...

À terre & en l'air... Mémoires du Géant · 第 88 / 114 题