XX

Enfin! — Et le Compensateur? — «_Un' parole d'honneur, ça s'tient

quéq fois!..._» — Meaux sera vengé! — Le ballon d'Ostende en 52. —

Celui du Couronnement en 1804. — Le pseudo-tombeau de Néron. — Ceux

qui se déclarent _volés_!... — M. Fernand de Montgolfier. —

_Quelqu'un, autrefois_... — L'honneur du NOM. — Un valeureux

mensonge. — Dormons. — Camille d'Artois, un enragé! — Le marquis du

Lau d'Allemans. — Un coup de fusil. — La Lune! — La brise en

ballon. — La bougie du dicton. — Ce n'est pas moi qui ai compté! —

LA MER!!! — NOTRE HONNEUR!!! — _Erquelines!_ — Est-ce qu'on a

froid! — Les Marais. — C'est la Hollande! — Un drame de nuit à 150

mètres de hauteur. — Noyé pour noyé... — Meaux est encore trop

près!... — Le chariot sur la route. — L'étoile pâlit... — LA

SYMPHONIE DE L'AUBE... — Panorama. — Encore un coup de fusil! — Les

mauvais qui sont à terre. — Le spectre des mers! — Ma terre promise!

— La prédiction de M. Babinet — La souris dans la ratière. —

Question de présage. — Le _guide-rope_. — Pourquoi?... — TENEZ-VOUS

BIEN!!! — Deux ancres perdues. — NOUS SOMMES TOUS MORTS!!!

Enfin, nous voilà partis!

Et, cette fois, je pars presque content. Il m'est possible de jouir

sans arrière-pensée de cette volupté infinie, unique de

l'ascension.—Quel plein dégagement et quel large salaire de toutes

les peines, de toutes les amertumes de ces derniers jours et de ces

dernières nuits!

Ceux qui, manquant alors d'un point de comparaison, pouvaient douter

de l'immensité du Géant, sont bien convaincus maintenant qu'ils ont vu

gonfler et s'enlever à côté de lui cet autre ballon, si grand aux

fêtes officielles—si chétif tout à l'heure.

Ceux qui niaient sa puissance n'en doutent plus aujourd'hui que,

devant eux,—gonflé non pas d'hydrogène pur, mais de simple gaz

d'éclairage,—il a bravement enlevé, non pas vingt-huit personnes

triées au pesage (comme un journal l'annoncera demain partout), mais

trente-cinq solides artilleurs,—sans parler du reste.

Mais ma joie n'est pas longue!—Voici que je m'aperçois que le

Compensateur, ce fameux Compensateur, manque cette fois encore!...—Je

viens de dire quel empêchement inattendu m'a empêché de surveiller aux

derniers moments nos derniers préparatifs;—mais le Compensateur n'en

manque pas moins, et vous entendez d'ici mes cris!

Je vais encore avoir à supporter la responsabilité d'un fait qui n'est

pas mien, comme j'ai eu à supporter l'autre fois tant d'autres

responsabilités qui ne m'appartenaient pas davantage.—Pourquoi

n'a-t-on pas adapté le Compensateur? La chose avait été si

expressément convenue!

Louis Godard s'excuse, tout comme la première fois: il affirme que le

chargement simultané des deux ballons et leurs ascensions captives lui

ont donné assez de besogne pour qu'il ait pu négliger autre

chose.—Mais je sais trop maintenant ce que valent ses prétextes et je

lui fais de vifs reproches:—il me fait manquer à la promesse positive

que j'ai donnée au public,—à ma parole d'honneur.

—Oh! monsieur Nadar,—me répond-il tout bonnement,—_une parole

d'honneur, ç'a s'tient que'q' fois!_

Il n'y a décidément plus rien à dire.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous voici planant. Chacun s'installe. On dîne et un peu vite, car la

nuit vient rapidement. Le temps est magnifique, et le vent nous porte

si bien en pleine Allemagne: Meaux sera vengé!—puisqu'il est dit

qu'il faut venger Meaux.

Le public, qui n'est pas forcé de se connaître en aérostatique, n'a

pas tenu compte de ce que nous étions restés, la première fois, cinq

heures en l'air, et il ne s'est pas rappelé qu'en 1852, trois heures

et demie avaient suffi pour pousser jusqu'à Ostende le ballon qui

emportait de Paris M. Turgan.—Le public n'est pas forcé non plus

d'être au courant de nos annales d'aérostation et de savoir qu'au

couronnement de Napoléon, en 1804, un ballon, parti de Paris à onze

heures du soir, s'accrochait le lendemain matin à cinq heures au

pseudo-tombeau de Néron, à Rome.

Le public doit avoir raison, même quand il a tort, pour tout

impressario, quelque improvisé qu'il soit, qui tient à l'honneur de

faire son métier sans reproche.

Quant aux un ou deux _scientifiques_ personnages qui sont censés

savoir un peu de tout ce dont ils parlent, et qui ont fait bravement

chorus avec le public et ont plaisanté Meaux, c'est-à-dire nous ont

honnêtement reproché de n'avoir pas eu de vent, il faut les satisfaire

à tout prix!—Nous nous noierons de nuit dans les tourbières de la

Frise, le Zuyderzée ou la mer du Nord, ou nous tomberons à Eystrupp

avec quelques côtes enfoncées, jambes et bras cassés.

«—Il y a ici des gens, me disait quelqu'un, le 18 octobre, au Champ

de Mars, qui se déclareront _volés_ tant que devant eux vous ne vous

serez pas cassé les reins!»

Marchons donc loin de ces misères!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous planons si bien, la nuit se promet si belle!—Chacun se casemate

contre l'humidité des nuages que nous traversons déjà.—De temps à

autre des cris d'en bas nous témoignent que, malgré l'obscurité, nous

sommes encore en vue.

Lucien Thirion et Saint-Félix, passagers du premier voyage, sont déjà

habitués à ces spectacles toujours nouveaux; les deux Godard et Yon se

montrent fort occupés à équilibrer la nacelle, qui monte et descend à

travers les nuages qui l'inondent et la chargent d'autant:—les trois

autres voyageurs semblent se recueillir pour admirer ces immensités

sombres.—Je donne des couvertures à M. de Montgolfier, dont le bagage

est plus que strict,—non sans quelque inquiétude sur la façon dont sa

très-frêle constitution pourra supporter les rigueurs de la nuit. Je

sais comment il faut être bâti pour résister à une nuit en l'air en

cette saison.

Ce n'est pas du coeur que je doute: le nom seul m'est une

garantie,—et lorsque, la veille, voyant se présenter chez moi ce tout

jeune homme, un enfant en apparence, je lui ai demandé, en le

dissuadant, quel motif le faisait tant insister pour partir: «—Parce

que,—m'a-t-il répondu,—_quelqu'un_ a dit autrefois que les

Montgolfier n'étaient pas braves!»

C'était là pour moi, comme ce sera pour vous, singulière

nouvelle.—Mais c'était assez et trop pour ce brave jeune homme,—et

parce que, quatre-vingts ans auparavant, quelque misérable, tapi dans

quelque coin obscur,—une de ces âmes basses qui sont de tous les

temps, avait bavé d'envie et de haine sur cette grande gloire des

Montgolfier, le petit-fils venait s'offrir pour l'honneur du nom!

Je lui avais tendu la main et, en le priant de faire la part des

nécessités de ma responsabilité, je lui avais seulement demandé de

m'affirmer sa majorité par écrit.

On m'assure qu'il m'a trompé de quelques mois:—je n'aurai pas le

courage de lui tenir rigueur pour ce valeureux mensonge.

Chacun est installé, étendu sur la plate-forme, bien abrité sous les

manteaux et les couvertures de voyage. La nuit est tout à fait

venue.—Les deux Godard cherchent toujours à nous équilibrer, les yeux

braqués dans l'ombre sur les longues banderoles de papier blanc fixées

à nos cordages et qui, selon qu'elles flottent droites, montent ou

descendent, indiquent l'immobilité, l'ascension ou la descente. Yon

tient par-dessus le bord un sac de lest qu'il vide ou retient, selon

la position,—et qu'il remplace aussitôt vidé.

Nous sommes tous moulus de fatigue après les derniers jours et nuits

passés. Trois hommes de quart ensemble pour une manoeuvre facile à

deux, c'est trop,—surtout si nous devons avoir à veiller, encore la

nuit prochaine, comme je l'espère. J'offre aux deux Godard de se

reposer, me chargeant avec Yon de la manoeuvre: ils nous relayeront

ensuite.—Ma proposition est refusée.

Je prends alors congé, et, descendu dans l'espèce de boîte à dominos

qui me sert de cabine, je m'étends tout habillé sur mon matelas de

caoutchouc. Je m'étais, toute la journée, promis une ou deux heures de

bon sommeil là-haut, une fois la nuit venue;—et, après m'être donné

le plaisir de faire glisser sur son châssis la petite fenêtre d'osier,

découpée juste au rez de mon oreiller, je m'assoupis aussitôt, le

corps bien couvert et le nez à l'air sur ces horizons que je

n'entrevois même pas.

Mon sommeil n'est pas long. Outre que le moindre mouvement de mes

voisins du premier étage fait grincer l'osier de notre construction,

quand il ne l'ébranle pas tout entière, j'ai négligé de faire disposer

à l'autre bout de la nacelle le tuyau de conduite du lest,—et c'est

tout juste contre mon oreille que j'entends (à peu près à toutes les

minutes) le sable dégringoler le long de ce tuyau.—Il faudrait être

deux fois sourd!—Je me décide à remonter.

Nous avançons toujours. De temps en temps nous passons au-dessus d'un

centre de population dont les feux ne sont pas encore éteints. Je hèle

dans mon porte-voix ou nous sonnons nos deux cloches.

Parfois on nous répond d'en-bas; car, bien que sans lune encore, la nuit

est assez claire pour que les habitants nous aperçoivent.—D'autres

fois, du nuage même dans lequel nous marchons, un éclat de rire nous

riposte...

C'est Camille d'Artois et l'oncle Godard qui, partis en même temps que

nous, avec le petit ballon, s'obstinent à nous tenir compagnie.

Louis maugrée un peu, et il n'a pas précisément tort.—Le peu de lest

que leur force ascensionnelle leur a permis d'emporter ne devait pas

les conduire aussi loin. Ils auraient dû descendre avant la nuit

tombée;—mais ce Camille est—«un enragé!»

Au-dessus de je ne sais quel petit pays, non loin de Compiègne, une

voix qu'il me semble reconnaître répond gaiement par mon nom à notre

appel. C'est cet ami, très-bon et très-cher, le marquis du Lau

d'Allemans, qui nous a aperçus de sa maison de chasse. Il nous sonne

de sa trompe une fanfare, à laquelle je réponds de mon mieux, en lui

trompetant le même air dans mon porte-voix.—Je prête l'oreille: je

n'entends déjà plus...

Une bonne rencontre au commencement de notre voyage!—Tout ira bien!

Mais voici la contre-partie presque immédiate.—Nous passons au-dessus

d'une petite ville:—clameurs au-dessous de nous comme toujours,

et—un coup de fusil...

Était-il chargé? Le sauvage qui l'a tiré dira certainement non. Mais

on en a reçu d'autres déjà en ballon, et on a pu s'assurer qu'il n'y

avait pas seulement de la poudre. Il eût été bon de clouer au moins le

nom de cette brute sur sa honte. Mais il serait bien tard à présent

pour chercher à savoir d'où est parti ce coup de fusil; il était

entre neuf heures un quart et neuf heures et demie. Thirion, sur mon

indication, avait relevé l'heure précise;—mais ses notes, comme

quelques autres documents pris en commun, ont été détournées.

Toujours au-dessus ou au-dessous des nuages, ou au travers, selon que

les manoeuvres se mouillent davantage et nous entraînent en bas,—ou

qu'une pincée de sable tombée nous porte en haut. Notre équilibre

définitif nous aura coûté, cette fois aussi, bon nombre de sacs.

Tout à coup la Lune apparaît, resplendissante, quoique un peu

auréolée, éclairant au-dessous de nous des montagnes de nuages à perte

de vue... Aspects merveilleux d'une grandeur imposante.—Cela ne

vaudra jamais ce que nous avons vu lors du voyage de Meaux, quand, à

huit heures bien sonnées, nous avons retrouvé, au-dessus des derniers

nuages, le dernier crépuscule du soleil couchant...

Mais tel qu'il est, ce spectacle vaudrait à lui seul tout le voyage,

pour des _nouveaux_ surtout!—J'éveille bien vite les endormis, qui

sortent le nez de dessous leurs couvertures et sont bientôt

debout.—Je crois qu'ils ne m'en veulent pas.

Dix heures,—onze heures,—lentes à venir...

Le froid augmente, sans être tout à fait insupportable. La nuit sera

longue...

Le petit ballon nous a décidément quittés. Il a bien fait de se

décider: c'était trop longtemps tenir l'air avec aussi peu de

ressources au départ.—Pourvu qu'ils aient atterré sans accident par

cette nuit noire!

J'avais remarqué, lors du premier voyage du GÉANT une chose nouvelle

pour moi:—la sensation bien positive d'un courant de vent sur notre

nacelle, et lorsque, descendant dans la cale, j'avais fermé une des

deux portes restée ouverte à l'ascension, puis successivement nos

quelques petites fenêtres,—j'avais éprouvé, même dans cette

claire-voie d'osier, un très-certain sentiment de bien-être, une fois

supprimé le glacial tirant d'air produit par toutes ces ouvertures.

Or, il est reconnu dans la pratique aérostatique que la nacelle n'est

jamais frappée par la brise, et il est de tradition que, fît-on les

cent lieues que, selon la légende, donne à l'heure le grand ouragan

des Antilles,—ce n'est pas moi qui les ai comptées,—une bougie

allumée ne s'éteindrait pas. Ceci s'explique, l'aérostat et sa nacelle

faisant partie du courant lui-même.

J'avais encore éprouvé, sans jamais être monté plus haut que quatre à

cinq mille mètres, il est vrai, et j'en retrouvais la même

explication, qu'il fait toujours plus chaud en l'air qu'à terre, et il

m'était même arrivé, dans la saison froide, d'être obligé de quitter

ma redingote. On me dit que M. de Saussure a relevé avant moi cette

observation. Je ne sais si c'est expérimentalement, mais elle indique

certainement et motive encore l'absence complète de brise et, par

suite, de toutes oscillations autres que celles produites par les

passagers mêmes.

Donc, pas de vent _sensible_, et rien, par conséquent, comme je l'ai

dit, qui ressemble au _mal de mer_;—une seule fois pourtant, heurtés

dans un contre-courant, nous avions éprouvé, avec un petit ballon, un

mouvement oscillatoire très-sensible; mais je dois dire que

l'aéronaute avec qui je me trouvais en avait paru non moins surpris

que moi.

Dans ce second voyage, je suis à même de constater de nouveau que nous

sommes très-certainement frappés par un air beaucoup trop vif pour

qu'il puisse me rester un doute,—et la bougie du dicton s'éteindrait

si bien ici, que je ne sais même s'il serait possible de

l'allumer,—tous risques à part quant à l'inflammation du gaz.

Je crois trouver l'explication de ce fait nouveau dans la hauteur de

notre ensemble: une portée de soixante mètres doit subir l'influence

de courants opposés ou tout au moins divers.—Peut-être encore

l'énorme chargement de notre nacelle,—trois mille kilos

environ,—remorqué à travers l'espace par l'aérostat plus rapide,

explique-t-il cette brise aiguë,—bien que pourtant la perpendiculaire

me semble parfaite entre ladite nacelle et le ballon.

Mais,—par la bise qu'il fait!—je renoncerais volontiers pour le

moment au bénéfice de ma découverte et aussi de mes deux explications

hypothétiques.

Il est inutile de dire que nous distinguons à peine la direction de la

boussole au milieu de la pleine obscurité. Nos instruments de Richard,

Breguet et Richebourg, qui nous ont été complétement inutiles pendant

les cinq heures de nuit noire de notre premier voyage de Meaux,—à la

grande indignation d'un savant de feuilleton qui attendait, les pieds

sur ses chenets, nos précieux documents dont il eût tiré si grand

parti pour le bien de l'humanité,—ces braves instruments, comme notre

boussole et nos cartes, dorment inutiles.

—Où sommes-nous? Le vent n'a-t-il pas changé et ne nous porte-t-il

pas vers l'Atlantique?...

Les regards percent l'ombre et l'ouïe se fait fine...—Deux ou trois

points brillants dans le lointain s'éteignent tout à coup:

—LA MER! s'écrie Jules.—Voyez les phares tournants!—Tenez: encore

un qui disparaît;—vous allez le voir reparaître!

Je bondis,—me souvenant de la descente de Meaux!—Ils la voyaient

déjà avant Meaux, _la mer!_—et je m'explique maintenant pourquoi mes

deux Godard, si exténués qu'ils dussent être par les rudes travaux de

la journée, tenaient si bien tout à l'heure à ne pas me céder la

place.—Décidément, chez ces gens-là, c'est une monomanie!

Mais je ne reviendrai pas de Meaux deux fois!—Quoi qu'il arrive, nous

marcherons.—À tout prendre, et au pis aller, quand nous irions même

sur la pleine mer, comme nous avons du lest pour rester nos doubles

quarante-huit heures en l'air, tout au moins, il faudrait que le vent

nous poussât bien loin et nous aurions bien du malheur, si nous

n'apercevions quelque navire pour nous recueillir,—fût-il en partance

pour le cap Nord ou dût-il nous emmener jusqu'à Java!

J'avais pensé le matin même, et sous cette préoccupation, à faire

acheter une honnête provision de biscuit de mer dont j'ai, au départ,

constaté la présence dans le garde-manger.—Mais je regrette les

bouées de caoutchouc que j'avais combinées avec M. Guibal, et que nous

n'avons pas eu le temps de terminer.

Jules pouvait bien avoir raison. De Saint-Quentin sur Abbeville,

c'était l'affaire d'une saute de quelques minutes.—Il fallait

pourtant convaincre Jules, sans être trop convaincu moi-même, et

persuader Louis par-dessus le marché, décidé que j'étais à patienter

jusqu'au bout et à ne rien attaquer de vive lutte.

Je prends mon ton le plus dégagé pour leur affirmer que la disparition

successive des feux s'explique, tout naturellement, par l'heure où

nous nous trouvons,—chaque paysan soufflant sa chandelle au moment de

se mettre sous sa couverture.

C'est assurément très-probable, et sans vouloir dire que tout se

plaide.

Je sais que j'ai parmi nous au moins un homme, sinon deux, passagers

de la première ascension, absolument décidés comme moi à ne pas

renouveler la descente de Meaux,—quoi qu'il dût arriver, je le

répète;—_notre honneur y était engagé._

—C'est assez bête, n'est-ce pas? et quelle faiblesse, allez-vous

dire, d'exposer plusieurs existences pour la vaine satisfaction

d'une galerie indifférente qui ne saura même pas les dangers courus,

et pour ne pas même faire taire un ou deux drôles venimeux!

Ici, je ne plaide plus et je n'excuse pas;—je raconte et j'avoue.

Nous allons donc—à la grâce de Dieu!

Mais qu'est ceci?...—Devant nous, à une grande distance encore,

apparaissent vaguement des feux qui ne sont plus, cette fois, de

lampes ni de falots.—Nous avançons, et nous distinguons mieux ces

feux bizarres et nombreux, violents, haletants, dispersés çà et là sur

de vastes espaces.—Des bruits sourds et rhythmés arrivent à nos

oreilles...

Ai-je donc eu raison, et n'est-ce pas là ce brave et bon pays—que

j'aime cette fois encore plus que les autres?..

—Ho... hé... ho!!!... où sommes-nous?

—Erquelines!

Et le digne douanier,—il paraît que c'était un douanier,—juge

nécessaire d'ajouter:

—Belgique!!!

Je frappe de joie dans mes mains.

—Eh bien! dis-je à Louis, avais-je raison?

J'avais un peu besoin d'en être sûr moi-même...

Louis ne me paraît pas encore tout à fait convaincu. Il boude

certainement contre mon triomphe, que je ne ménage peut-être pas

assez.—Les vieilles cartes portent _Belgium mare_; pour Louis, la

Belgique, dont il a entendu parler, a son bon côté,—le terrestre, le

Wallon, et son mauvais côté,—le marin, le Flamand. Il se rappelle

quelque chose comme Ostende, mais il ne connaît ni Verviers ni

Charleroi.

Nous marchons toujours...

Des feux encore, de temps en temps,—hauts fourneaux, forges,

houillères.

Une grande ville à notre droite.—Au resplendissement du gaz qui

l'éclaire et à l'ampleur du périmètre, nous avons reconnu Bruxelles.

C'était bien Bruxelles... Presque à côté, un peu plus loin, nous

apercevons, plus modeste dans ses proportions et dans son éclat,

Malines la catholique.—La voici dépassée.

L'honneur du GÉANT est décidément sauf!

Et quelle revanche!—Avec le lest que nous possédons, si le vent ne se

met pas contre nous, nous tomberons avant midi sur Stettin, Dantzick

ou Koenigsberg. Qui me dit même que je ne vais pas recommencer mon

voyage de 48, et que, dépassant la Vistule et le Niémen, nous

n'atteindrons pas Tilsitt ou Memel!... Le coeur m'en bat!

Qui donc parlait de froid tout à l'heure?—Est-ce qu'on a froid?

Nous allons, nous allons... Derrière nous les feux s'éteignent,

disparaissent... Devant nous, plus rien tout à l'heure—que du noir.

J'estime que nous rasons de cent à cent cinquante mètres au

plus.—Plus rien décidément devant nous, pas un point où le regard

puisse s'accrocher,—rien que la sombre immensité...

Nous allons toujours...

On ne parle plus, depuis longtemps, à bord.—Dort-on? Je l'ignore.

Je sais bien qu'il en est au moins quatre qui veillent: les deux

Godard et Yon le fidèle,—et moi.

Nous allons toujours...

L'obscurité morne, sourde, implacable, persiste, s'acharne.—Pas une

déchirure, pas une éraillure, pas une paillette, dans ce suaire sans

fin.

Où sommes-nous,—et quel est donc ce pays étrange, sans cités, sans

bourgades, sans villages?—Toujours le même silence de tombeau par

cette interminable et inquiétante obscurité...

Un crochet du vent ne nous a-t-il pas, en effet, portés vers

l'Ouest?...

Mais quelque chose semble s'annoncer...

Qu'est-ce que ces vagues clartés que nous voyons loin, bien loin

encore devant nous,—pâles et diffuses clartés qui ne disent rien du

travail ni de la vie humaine, comme tous ces feux palpitants que nous

avons laissés derrière nous tout à l'heure?

Avançons... avançons encore:—nous y sommes.

—Ces larges plaques, d'un brillant terne comme des lames de plomb

fondu,—isolées et étroites d'abord, puis s'élargissant et se

multipliant à l'infini,—laissant à peine entre elles un encadrement

noir qui découpe leurs formes irrégulières, cette infinité de marais

qui s'étendent devant nous pour se confondre à l'horizon en une

confuse lueur argentée,—c'est la Hollande!...

À notre gauche, un bruissement profond, lointain encore et qui se

rapproche de seconde en seconde:—bruissement certain, incontestable...

Un coup de vent frais de cinq minutes seulement, nous sommes en mer!

—Il faut absolument descendre ici et attendre le jour! dit

brusquement Louis.

—Vous ne descendrez pas ici! lui dis-je non moins résolument.

Et je me suis à peine saisi de la corde de soupape que Lucien Thirion

est déjà auprès de moi et m'a serré le bras significativement...

Un petit bruit sec se fait entendre...—on dirait un pistolet qu'on

vient d'armer...

Il y a un moment de silence: au-dessous de nous, quelques cris

sauvages et discordants d'oiseaux aquatiques épouvantés...—Que

va-t-il se passer entre ces huit hommes, dans ces quelques pieds

carrés, entre ciel et terre, au milieu des ténèbres?...

Jules s'est rapproché de son frère. Il insiste et fait observer qu'il

n'y a pas un souffle de vent:—nous allons simplement nous poser là,

comme se pose le soir l'oiseau qui reprend au matin son vol.

Je n'écoute rien, je n'entends rien.—Nous ne descendrons pas là,

parce que, si nous y jettons l'ancre, rien ne m'assure que quelque

incident imprévu ou plutôt trop à prévoir,—avec mes conducteurs de

Meaux,—ne nous forcera pas à y rester.

Or, l'endroit est tel, d'abord,—étangs, marais ou tourbières, et je

connais si bien ce pays que rien ne m'assure seulement la place pour y

poser une semelle à sec.—Plonger, certainement et dès à présent, de

mon plein gré, pour me garer de l'eau, que j'ai une chance d'éviter un

peu plus loin, me semble peu sage,—et,—noyé pour noyé,—au lieu de

m'asphyxier par cette nuit noire dans ces bourbes vertes, je préfère

encore me noyer au grand jour, en pleine eau propre, avec toutes mes

aises.—Et puis, cette mer que nous entendons et qui nous semble

appeler,—qui peut jurer qu'au dernier moment le vent de la côte ne va

pas, comme presque toujours, nous en chasser bien loin?

Et puis enfin,—il faut tout dire et jusqu'au bout,—je _veux_ aller

plus loin:—Meaux est encore trop près d'ici!...

J'ai dû accentuer bien fermement l'expression de ma volonté, car Louis

ne dit plus rien. Il doit quelque peu m'en vouloir en ce moment,

n'ayant jamais eu, en aucune de nos ascensions, de compagnon plus

docile.

Notre querelle,—qui n'a pas duré une minute et n'a pas coûté vingt

paroles,—mais dont chacun a dû sonder sur un seul mot les profondeurs

menaçantes,—a jeté sur l'équipage un sérieux de glace.

Tous sont debout, penchés sur le bord et sondant l'inconnu.

Le hasard,—heureux et prompt hasard!—se trouve me donner

raison,—mais non, certes, contre la raison même.

Voyez! Les sinistres plaques d'eau s'éteignent peu à peu et s'enfuient

au-dessous de nous.—Les dernières ont déjà disparu...

À terre & en l'air... Mémoires du Géant · 第 77 / 114 题