Adieu, les roses! — Un procès-verbal par à peu près. — Rappel du
_Plus lourd que l'air_! — Les rieurs et l'Aérostation. — «_Confusion
des mauvais plaisants!_» (1783). — Bernadotte et le plancher des
vaches. — Une explication. — Bilboquet et le maire de Meaux. —
?.... — La mer en Brie! — Le mot lâché! — Ce que c'est qu'une
soupape. — Désobéissances. — Enfin! — Les chansons. — Pas en train
de chanter! — Nadar censeur! — Bassesse. — Une visite. — La
princesse de la Tour d'Auvergne et le _Journal des Débats_. — Une
bonne lettre. — _Ô terre! trône de la Bêtise humaine!_ — Les Anglais
et le GÉANT. — Autre lettre. — Encore le Compensateur! — M. Arnaud,
directeur de l'Hippodrome. — Les hivernages de M. Arnaud. — Les
cheveux de M. Arnaud ne blanchissent pas. — Sauvons-nous! — Le GÉANT
offre d'emporter l'Hippodrome. — Un démenti. — Godard et Arnaud. —
Pas de papier! — Un beau guêpier. — En quoi consiste le métier
d'aéronaute. — Une désertion à la veille de la bataille. — La
revanche d'honneur. — Vais-je périr? — Cinq mille francs sur table.
— Un homme modéré. — _Deux francs_ de différence! — L'exactitude.
Nous ouvrons ici notre second acte.
Tous les inconvénients et désagréments que nous avons eu à
traverser pour arriver jusqu'ici, et dont nous nous faisions des
monstres,—n'étaient rien.
Quittons ce lit de roses—et poursuivons nos nouvelles destinées!...
Le lendemain de notre arrivée, sans parler d'un récit très-pittoresque
inséré dans le _Constitutionnel_ par notre compagnon Robert Mittchell,
les journaux publiaient le procès-verbal signé de tous les voyageurs
de cette première ascension, et qui expliquait notre descente à Meaux
par la rupture de notre corde de soupape.
Cette explication était assez étrange,—mais que dire? Il m'avait été
impossible d'arracher autre chose à L. Godard, qui, chaque fois que je
remettais cette question sur le tapis, en le regardant dans les yeux,
se remettait à bégayer avec fureur—comme il ne manque jamais de faire
quand il n'est pas précisément pressé de répondre net à ce qu'on lui
demande.
Les commentaires n'eurent garde de faire défaut, les plaisanteries non
plus, de par le privilége spécial de tout temps acquis à
l'aérostation.
Il est assez remarquable, en effet, que pas une des tentatives faites
pour s'enlever dans l'air n'ait été épargnée par la moquerie des
hommes,—depuis le malheureux Sarrasin Volant, qui se rompit les reins
à Constantinople, devant l'empereur Manuel Comnène, en 1720,—depuis
le pauvre moine _Voador_, de Lisbonne,—jusqu'aux essais de ces
derniers temps.
Ni le danger très-réel de quelques-unes de ces tentatives, ni le
courage qu'il fallut pour affronter ce danger, n'ont jamais pu
parvenir à désarmer les rieurs.
J'ai sous mes yeux, en ce moment, une gravure du temps représentant
l'ascension du premier globe aérostatique de _M. Mongolfier_ (_sic_),
enlevé à Paris, au château de la Muette, le 21 novembre 1783.
En haut de l'estampe, comme épigraphe, on lit:
_Confusion des mauvais plaisants._
—Déjà!
Autre gravure du temps:—Blanchard est traîné dans sa nacelle, à
Billancourt. Une oie pendue à une branche d'arbre lui fait, peut-on
dire, pendant. Autour de lui des dindons, un âne, des...
cochons!—Comme légende, en bas:—LE HASARD RÉUNIT LES PLUS BRILLANTS
PERSONNAGE—avec un s en moins.—Et en haut:—_Sic reditur ab
astris!_...—Blanchard avait eu l'innocente et peut-être excusable
vanité de prendre pour devise de son ballon:—_Sic itur ad astra!_
Et l'abbé Miolan, en chat,—et Janinet, en âne!—Et jusqu'au terrible
Marat lui-même, qui,—sous le pseudonyme du _docteur Bon
Sens_,—insulte à l'art nouveau de l'aérostation, et même chansonne
les Montgolfier...
Et tant d'autres encore!
Il n'est dans la science aucune découverte, aucun fait dans la
politique, qui aient donné naissance à plus de quolibets que
l'aérostation, en couplets ou caricatures.
Pourtant la pratique, si facile qu'elle soit aujourd'hui, des voyages
aériens est encore un épouvantail extraordinaire pour une foule de
gens,—les femmes exceptées, toujours plus _réellement_ braves que les
hommes;—et, depuis Bernadotte, qui n'eût pas, pour sa future
couronne, échangé contre une place sous le ballon de Coutelle son
«plancher des vaches,» j'ai vu plus d'un brave général, voire maréchal
de France, vingt fois éprouvé sous la mitraille, frissonner à la seule
pensée de se sentir élevé par un lambeau de soie gonflé à quelque
cents mètres au-dessus du sol.
J'ai cherché la raison de cette facilité bizarre, de cette fécondité,
de cet impitoyable, éternel acharnement de la moquerie humaine contre
l'aérostation,—et j'imagine, ne pouvant absolument trouver autre
chose,—que les plus poltrons doivent être ceux qui se moquent le
plus, la lâcheté trouvant alors dans la dérision sa vengeance facile
d'un courage qui l'humilie et l'offense.
«—Et je tiens pour affront le courage d'autrui!»
Il faut bien, faute d'autre explication, que je rencontre là encore le
véritable et secret motif de l'impitoyable et dédaigneuse sévérité qui
frappe tout homme coupable de quelque intérêt, de quelque curiosité
avouée pour la science aérostatique.—Tout imprudent qui a approché,
une fois dans sa vie, une nacelle d'aérostat est à jamais condamné
comme homme «peu sérieux.»—Je connais un homme de mérite qui s'est vu
dernièrement renversé d'une position importante: un des griefs relevés
contre lui fut d'avoir fait une ascension quelque quinze ans
auparavant...
Notre descente à Meaux réunissait à merveille toutes les conditions
voulues de la plaisanterie facile, et il eût été réellement
impossible, à ce point de vue, de mieux choisir un endroit pour
tomber.—Annonces à grand fracas de voyages illimités, enveloppes de
lettres en plusieurs langues, étalage des nourritures de Delessert et
des haches—(qui nous étaient si précieuses quelques jours après en
Hanovre),—tout cela pour aboutir piteusement à la cité illustrée par
Bilboquet et à jamais célèbre par «Monsieur et Madame son
Maire!...»—C'eût été par trop compter sur l'indulgence humaine que
s'attendre à être épargné ou seulement ménagé en cette malencontre.
Les petits journaux tirèrent un feu d'artifice à mes dépens. Je
n'étais pas d'humeur à rire, comprenant trop bien le préjudice réel de
ce premier demi-insuccès quant au but que je m'étais proposé,—me
décidant dès lors enfin à pressentir et à admettre l'éventualité
d'inconvénients graves pour ma responsabilité financière engagée.
De plus, je n'avais pas du tout l'explication claire de cet accident
qui avait si fâcheusement arrêté notre voyage à son début.
Je persistais à en chercher les causes réelles, puisque je ne
parvenais pas à les arracher de L. Godard. Le public pouvait, à la
rigueur, se contenter plus ou moins de la médiocre explication que
j'avais dû lui fournir, faute de mieux; mais je n'avais pu m'y laisser
tromper, moi,—et je restais avec l'incertitude quant à la vraie
raison du fait, et l'inquiétude de le voir se renouveler.
J'avais fini par me dire qu'habitué à ses ascensions foraines d'une
heure ou deux de durée, L. Godard s'était peu soucié, son argent une
fois gagné par la montée, de prolonger de nuit notre voyage, et que la
crainte de—_la Mer_!—avait dû accélérer d'autant notre descente.
Je n'y étais pas du tout,—et ce n'est que quelques jours après que
j'eus enfin l'explication, que, seul, je ne trouvais point.
J'avais ce jour-là chez moi les deux frères, et, comme toujours, je
ramenais la conversation sur le problème—dont je guettais le mot.
À mes hypothèses sur notre descente, les deux Godard
s'entre-regardaient sans rien dire.—Enfin, dans un bon mouvement,
quoique tardif,—mais non sans avoir préalablement consulté du regard
son aîné,—qui exerce sur lui un ascendant inexplicable:
—Ce n'est pas tout ça, monsieur Nadar! me dit Jules.—Les ressorts en
caoutchouc de la soupape ont cédé sous le poids de la corde, et nous
sommes partis du Champ-de-Mars—_avec notre soupape TOUTE GRANDE
OUVERTE_...
!!!...
J'adressai alors à Louis les reproches qu'il méritait pour m'avoir
caché un fait aussi grave.
Mais à quoi bon des reproches?...
Tout m'était expliqué à présent. Je me rappelais qu'en effet, comptant
absolument sur mes deux aéronautes et ne croyant pas avoir à m'occuper
de leur besogne, j'avais vaguement remarqué pourtant que le ballon, si
bien fermé qu'il fût à l'appendice, s'était trouvé dégonflé quelques
instants avant le départ, et qu'on avait dû réouvrir la valve pour
remplacer le gaz perdu.—Je me rappelais aussi que nous n'avions cessé
d'épancher du lest pendant toute notre ascension:—pour dépasser
Saint-Denis seulement, vingt-deux sacs de lest, de 25 kilog. chacun,
avaient été dépensés!
Il est à propos d'exposer ici, pour l'intelligence complète de ce
point, qu'une soupape d'aérostat est en bois de choix, ronde et formée
de deux clapets s'ouvrant à l'intérieur. Ces deux clapets, auxquels
est appendue la corde de travail, s'articulent sur une bande fixe,
surmontée à angle droit d'une autre bande verticale sur laquelle
jouent les boudins de caoutchouc, tendus de chaque extrémité
circonférencielle desdits clapets.
Sans me rendre précisément compte de ce qui devait arriver,—mais
sachant que les accidents aérostatiques proviennent presque toujours
du jeu de soupape,—j'avais apprécié qu'avec un engin de dimensions
aussi inusitées nous ne pouvions prendre de ce côté assez de
précautions. Je n'avais d'ailleurs jamais eu bien grande confiance
dans ces ressorts de caoutchouc,—substance trop impressionnable aux
influences atmosphériques diverses,—et, dès le premier jour où notre
fabrication fut arrêtée, j'avais engagé Louis à doubler ses ressorts
ordinaires avec un jeu de boudins d'acier.
Il avait paru apprécier cette idée, et m'avait promis de la mettre à
exécution.
Préoccupé de ce détail, je lui avais, huit jours après, demandé—s'il
avait commandé mes boudins d'acier.—Il m'avait répondu
affirmativement,—deux autres fois encore m'avait confirmé sa
commande,—et enfin, l'avant-veille de l'ascension, alors qu'aux
derniers moments nous n'avions plus le temps de nous occuper de ce
point, il m'avait avoué—_qu'il n'avait rien commandé du
tout_,—«parce que,—me dit-il,—le fabricant avait demandé—_deux
cent cinquante francs_...(!)»
Pour me rassurer, il m'avait promis un système de son invention—qui
devait me donner, assurait-il, sécurité et satisfaction parfaites.
Ce système, qu'il me fut permis de voir seulement la veille de
l'ascension, consistait en une manière de larges bandes de bretelles,
caoutchouc et soie tissés.
J'avais complètement désapprouvé, préférant encore de beaucoup, et
pour toutes causes, les boudins ordinaires où le caoutchouc a plus de
force et présente moins de surfaces aux variations caloriques et
hygrométriques.
Mais il était trop tard!
Et la conséquence avait été, comme le plus simple bon sens devait le
faire prévoir, que nos bandes de caoutchouc,—suffisantes peut-être
pour supporter dans un ballon ordinaire une corde d'une douzaine de
mètres au plus,—avaient fléchi, au fur et à mesure du gonflement, par
le développement d'une corde de quarante-cinq mètres.
Cette corde, que j'ai conservée comme souvenir douloureux, pèse près
de 3 kilog...
Les dangers d'un départ exécuté dans de semblables conditions, si
graves qu'ils fussent, n'étaient rien—devant le coupable secret que
m'en avait fait l'homme payé par moi.—Et cette faute s'aggravait
encore d'une désobéissance antérieure que je n'avais pas oubliée.
Cette imprévoyance accusait la plus flagrante impéritie et une
inintelligence tout à fait inquiétante. Jointe à la transgression de
mes ordres, elle avait eu pour résultat l'avortement dérisoire de
notre première expédition après la promesse d'un long voyage;—et cet
avortement allait, sinon jeter absolument la défaveur sur nos
expéditions suivantes, tout au moins les priver de l'intérêt puissant
qu'eût exercé d'abord sur l'esprit public une longue trajectoire
accomplie,—prévision que confirma l'infériorité de la seconde
recette.—Enfin, pour le quart d'heure, ce mécompte du public attirait
sur moi une grêle de commentaires peu favorables et de quolibets qui
m'étaient assez insupportables.
On vient—enfin!—d'apprendre si j'y étais pour quelque chose, et si
je méritais ces reproches que j'ai eu la résignation d'assumer si
longtemps sur moi seul.
Que pouvais-je faire autrement?—Raconter les faits, en invoquant,
s'il en était besoin devant ma parole, tous mes nombreux témoignages à
l'appui?—Mais c'était, quel que fût mon trop légitime mécontentement,
nuire dans sa profession à l'homme que j'employais; c'était diminuer
cet homme auquel j'avais confié la conduite du Géant,—et qu'il
m'était d'ailleurs presque impossible de remplacer à la veille de
notre seconde ascension.
J'avais déjà d'autres griefs plus graves que je voulais oublier et
d'autres inquiétudes,—qui allaient se trouver bientôt cruellement
justifiées.
Je me résignai donc à accepter, sans mot dire et tout seul, la
responsabilité de la descente à Meaux,—car il n'y avait pas de danger
que le vrai coupable revendiquât cette responsabilité.—Je trouvai là
une occasion d'exercer la patience dont j'avais amassé provision
prudente à mon début; et, faisant le dos rond, je reçus les coups.
Mais ces blessures imméritées m'étaient d'autant plus sensibles
qu'elles arrivaient au milieu de la multitude croissante de mes autres
tracas et ennuis. Péniblement déçu par le chiffre de notre première
recette—(36,000 fr.),—chiffre si peu en rapport avec la foule qu'il
m'avait semblé, comme à tout le monde, voir réunie dans le Champ de
Mars;—ne voulant me distraire en rien cette fois des dispositions de
notre seconde ascension;—débordé, noyé dans les comptes et
factures;—plus que jamais assailli d'une correspondance si nombreuse
que le temps me manquait même pour ouvrir les lettres;—tiraillé à
droite, harcelé à gauche, envahi par tous les parasitismes, bourrelé
d'appréhensions, enfiévré par l'insomnie;—je commençais encore à me
trouver particulièrement énervé par la saturation d'une publicité
personnelle—qui a dû en fatiguer d'autres, puisqu'elle arrivait à
m'exaspérer moi-même.
Il me fallait bien accueillir cependant ceux qui trouvaient à se
servir pour eux-mêmes de cette publicité, lorsqu'ils le faisaient
sans trop de malveillance. Je ne pouvais prendre sur moi de désobliger
des gens qui ne témoignaient pas d'intentions blessantes à mon
endroit, et je ne voulais pas paraître reculer devant des
plaisanteries inoffensives.—C'est ainsi que, sans me trouver d'humeur
à chanter ni danser pour le quart d'heure, je donnai mon _visa_ à tous
quadrilles, chansons, etc., qui demandaient au GÉANT de les laisser
profiter de sa notoriété.—Les règlements de la direction de la
librairie exigeaient, me disait-on, ce visa mien préalable,—mesure à
laquelle encore il me répugnait fort de me prêter, bien qu'elle me
couvrît.
Je me décidai donc à écrire uniformément sur tout ce qu'on venait
soumettre à ma censure préalable (—Nadar censeur!—): «_Je ne me
reconnais le droit ni d'approuver ni de défendre ceci._»—Et les
censeurs—pour de vrai—voulurent bien, parut-il, s'en contenter.
Pour une seule de ces chansons, celle-là toute de bouc et de venin, et
bête à soulever l'estomac,—chanson, dont l'auteur eut le cynisme de
me demander l'autorisation,—qu'il se garda bien, par exemple! de
venir chercher en personne,—la plume me tomba des mains.—J'ai
conservé comme échantillon curieux ce spécimen de la bassesse de
certaines âmes.
J'eus, un de ces beaux matins-là, l'honneur de la visite de la
princesse de la Tour d'Auvergne.
Le _Journal des Débats_ avait épisodiquement raconté que la princesse,
allant au bois, avait fait arrêter sa voiture pour s'informer du motif
qui poussait la population Parisienne vers une direction
unique;—qu'apprenant l'ascension du Champ-de-Mars, elle avait fait
donner l'ordre à son cocher de la conduire de ce côté;—qu'arrivée là,
l'envie subite lui était venue de faire partie de l'expédition, et
que, malgré mes refus, elle s'était si bien obstinée, etc.
Tous les journaux avaient à l'envi reproduit cet incident, intéressant
par le sexe et le nom de l'héroïne, mais dont l'inconvénient était de
manquer un peu d'exactitude.
La princesse venait me communiquer la réponse que je reproduis ici:
«Monsieur le rédacteur,
«Le récit que vous avez inséré me ferait passer pour une enfant ou
pour une folle.
«À mon âge il n'y a plus d'enfant, et le fait en lui-même est trop
naturel pour que vous ne le rétablissiez pas dans sa réalité.
«Je suis sortie de chez moi dans l'intention d'aller directement au
Champ-de-Mars. J'avais entendu dire que M. Nadar voulait gagner, avec
un ballon, l'argent nécessaire à des systèmes de navigation aérienne.
Je ne suis qu'une femme, mais je ne puis m'empêcher de croire qu'il y
a là autre chose qu'une chimère, et j'ai regardé comme un devoir
d'apporter, comme tout le monde, mon obole à cette entreprise.
«Lorsque je me suis approchée, la confiance, l'admiration m'ont
gagnée, et j'ai voulu faire partie du voyage, afin surtout que mon
obole fût plus forte.
«Toute autre en eût fait autant, et vous voyez, monsieur, que le fait
est, en vérité, si simple, qu'il n'est pas juste de le présenter comme
un acte d'excentricité.»
«Agréez etc.;
—Je viens vous demander si vous trouvez utile que j'envoie cette
lettre, me dit la princesse.
J'avais eu trop belle occasion d'apprécier la grandeur réelle de ce
caractère pour m'étonner.—Mais la publicité qui s'était faite autour
de ce nom de femme m'avait déjà choqué à l'égal d'un manque de
respect.
Plus j'étais touché de la pensée qui avait dicté cette lettre, plus je
me croyais en devoir de détourner les inconvénients d'un rappel de
l'attention publique, et, puisqu'on me consultait, puisque la question
était soumise à ma discrétion, je devais conseiller l'abstention et le
silence.
Mais je n'ai pas cru qu'il me fût permis d'omettre, dans les archives
que je réunis ici, cette lettre si honorable pour la main qui l'a
écrite, et aussi, puis-je dire, pour la cause que je représentais.
Le lecteur appréciera si cette brave et bonne lettre me fut chère à ce
moment-là...
Elle ne pouvait malheureusement rien contre les récits les plus
absurdes qui circulaient partout et me revenaient de tous côtés.—«_Ô
Terre! trône de la Bêtise humaine!_» a dit le poëte.
Le public,—m'exagérais-je les choses?—me semblait ne tenir compte de
rien, ni des difficultés de l'oeuvre, ni de son but. On me rapportait
les reproches: l'absence du fameux Compensateur paraissait surtout
avoir mécontenté.—Ici le public avait raison, ce Compensateur, quel
qu'il fût, lui ayant été promis.
Tout retombait sur moi,—naturellement!
Parmi la foule des bruits contradictoires, le _Figaro_ annonça que
j'allais partir pour Londres avec le GÉANT. En effet, les
représentants de compagnies anglaises, celles d'_Alexandra Park et de
Crystal Palace Sydenham_ entre autres, étaient venus me faire des
offres.—Partir sans avoir vengé Meaux, c'eût été une désertion!
J'envoyai aussitôt aux journaux le démenti à ces bruits de départ et
ma réponse, aussi complète que possible, sur tous les autres points.
En somme, on avait trouvé que le ballon avait eu de la peine à
s'enlever, de par les essais du pesage préliminaire et rigoureux à un
gramme près, qui précède pourtant toutes les ascensions.—Le ballon
isolé dans l'immensité du Champ de Mars, avait semblé petit.—Enfin on
lui reprochait de ne pas emporter assez de monde,—et de ne pas aller
assez loin.
Je ne parle pas, pour appoint, de plusieurs qui persistaient à me
reprocher amèrement de ne pas avoir—«_dirigé_»—ledit ballon...
Je m'engageai donc, à enlever le dimanche suivant, à côté du GÉANT, le
grand ballon que montent les Godard aux fêtes officielles, pour donner
ainsi un point de comparaison;—puis, à emporter préliminairement en
ascension captive vingt, trente personnes,—tout ce que notre
plate-forme pourrait contenir,—me réservant, bien entendu, le droit
de trier ensuite à ma guise mes compagnons pour le vrai départ.
Quant à aller «_loin_», j'y comptais bien, mais pas de promesse,
parce qu'en aérostation on va où on peut.—En revanche, je
garantissais que le Compensateur si vivement réclamé ne ferait pas
défaut.
«Je ne puis garder pour moi seul une dernière réflexion,
—ne pouvais-je m'empêcher de dire en terminant.
«Les Anglais, leur Société royale de Londres en tête, s'honorent
d'encourager efficacement et de toutes les manières la
science—toute Française pourtant—de l'aérostation, pressentant
ce que l'avenir lui réserve dans la réelle pratique. Ils
protègent, ils aident, ils appellent à eux, ils respectent
surtout ceux qui cherchent à rapprocher cet avenir certain.
«En France, le moins qu'on fasse, c'est de dénigrer ou de
rire;—il semble même que certaines gens aient je ne sais quelle
basse haine, inexplicable et parfois venimeuse, contre toute
tentative vers ce but.
«Il m'aurait convenu de faire et d'enlever des ballons pour
gagner de l'argent, que personne, ce me semble, n'aurait rien eu
à dire, et je suppose qu'on m'eût laissé disposer de ma personne
comme je l'entends.—Est-ce donc parce que je fais ce dur
métier,—où j'engage et puis compromettre tant de choses—au
bénéfice d'une Idée grande et utile, que certaines gens
s'irritent ainsi?»
Avouerai-je que mon ressentiment même ne m'avait pas fait oublier les
Godard et que j'avais la faiblesse de leur accorder une réclame dans
cette réponse...—Je persistais à n'en pas vouloir désespérer.
Mais toute ma bonne volonté pour eux vint à subir un rude coup.
Je m'étais rencontré, quelques années auparavant, avec un entrepreneur
de spectacles, bien connu dans la ville, M. Arnaud, directeur de
l'Hippodrome. En admirant l'activité qu'il déployait dans ses
fonctions, je l'avais plaint d'être forcé, pendant la saison d'hiver
qui ferme son théâtre, de laisser cette activité inoccupée.—M. Arnaud
avait souri, et m'avait répondu, avec simplicité et dégagement:—«Je
suis, au contraire, bien moins occupé l'été que l'hiver;—songez donc
un peu que, l'hiver, je vide tous les procès que je me suis faits
pendant l'été!»
Cette parole inquiétante ne m'avait pas empêché d'accepter avec M.
Arnaud une ou deux affaires, dont une commande de sculptures
caricaturales,—et j'avais aussitôt pu constater dans ces deux
rencontres qu'il ne tenait qu'à moi de fournir à M. Arnaud deux
opérations de plus pour son hivernage.—Je m'étais abstenu, n'étant
pas du tout processif—et je m'étais borné à contempler, sans la
moindre rancune et avec curiosité,—mais à prudente distance
désormais,—cet homme étrange qui tient à vanité singulière ce dont
tous les autres se garent le plus discrètement qu'il leur est
possible.
Ce digne M. Arnaud s'était beaucoup inquiété du GÉANT.—Je ne dirai
pas que ses cheveux en blanchirent, car il n'y parut pas;—mais il
n'en dormait plus, et il s'était mis en tête de l'avoir en son
Hippodrome. Il vint jusqu'à trois fois dans une matinée, avant notre
première ascension, me relancer aux ateliers Godillot, pour me
persuader des avantages de cette opération.
J'avais les très-suffisantes raisons qu'on sait pour ne pas me montrer
enthousiaste de la proposition:—la seule pensée d'avoir, fût-ce dans
cent ans, le moindre intérêt commun avec ce lutteur trop éprouvé m'eût
fait sauver en Cochinchine!
J'esquivai l'offre en plaisantant.—Ne pouvant seulement gonfler mon
Géant dans son Hippodrome trop petit, j'offris comme fiche de
consolation à ce brave M. Arnaud—d'enlever son Hippodrome avec mon
Géant...
Je plaisantais sur un volcan,—comme on va le voir tout à l'heure.
Quand il dut se résigner à comprendre enfin qu'il lui fallait
abandonner toute espérance de mon côté, mon homme y mit de l'aigreur,
affirmant à tout venant et jusqu'à moi-même qu'_il savait
personnellement_ que mes ascensions seraient interdites;—si bien,
qu'à force de parler, il fut entendu, et que je fus chargé un jour, de
haut lieu, comme on dit, de lui transmettre par la figure le plus net
et le plus brutal des démentis.
Fatigué de la persistance de ses méchants propos qui m'étaient à
chaque instant rapportés, j'allais vaincre ma répugnance et me décider
à demander au tribunal compétent de mettre une sourdine à ce trop
d'éloquence, lorsqu'un soin autrement sérieux vint me détourner vers
plus pressante besogne.
Le jour de ma première ascension, ce très-habile directeur de
l'Hippodrome avait annoncé par d'énormes affiches, comme il ne craint
pas de les comprendre, une ascension _Extraordinaire!_...—Je dois
cependant lui rendre cette justice qu'il n'inscrivit pas cette
fois,—comme plus tard et d'accord avec mes aéronautes transfuges,—le
mot GÉANT sur lesdites affiches, et que ceux qui purent s'y tromper
n'avaient strictement,—au pied de la lettre, j'entends!—rien à lui
redire.
Mais cela ne lui suffisait pas.
Et je m'aperçus quelques jours après que les visites des deux Godard,
d'abord ralenties, s'étaient arrêtées tout à coup...
On vint m'apprendre qu'ils étaient en pourparlers avec ledit
Arnaud,—qui, faute du GÉANT, voulait au moins ses équipiers,
et,—juste la veille de ma seconde ascension,—avait subitement
éprouvé le plus pressant besoin de les attacher à l'Hippodrome au
moyen de chaînes dorées par son procédé...
Or,—de par cette éternelle et imbécile confiance, que je conserverai
jusqu'à la fin de mes jours, dans le premier venu qui n'aura pas
encore eu le temps de me tromper,—je m'étais embarqué dans cette
très-grosse affaire sans un mot écrit, sans l'ombre d'une garantie
vis-à-vis de mon aéronaute!
Lorsque j'avais voulu l'amener sur ce terrain, il m'avait
invariablement répondu,—en feignant de se tromper sur le point de
vue:
—Je ne vous demande pas de papier, monsieur Nadar,—je sais trop bien
à qui j'ai affaire!
Il le savait trop bien en effet...
Me voici dans un beau guêpier!
Non qu'il y ait l'ombre d'une difficulté pour l'homme qui a fait
seulement deux ascensions, à s'enlever et à descendre avec un ballon
deux fois gros comme le GÉANT:—la preuve héroïque en est fournie par le
niveau d'intelligence des aéronautes ordinaires eux-mêmes,—simples
contre-poids de chair humaine, dont l'invariable exercice consiste,
pendant des années consécutives, à partir de Saint-Cloud, pour aller,
une demi-heure après, tomber devant une bouteille de vin au Bas-Meudon.
Mais, avant et après ascension et descente, il est une foule de
manoeuvres qui ne sauraient être dans les habitudes et dans les goûts
de tout le monde.—Planter des mâts, déployer l'aérostat, adapter le
filet, démêler et disposer les cordages, remplir deux cents sacs de
terre, etc.,—puis, reployer ballon et filet, rouler les cordes,
recueillir les épaves, rassembler, emballer et charger le tout sur les
wagons,—autant de soins manuels et spéciaux des moins attrayants,
auxquels toute l'intelligence du monde ne saurait suppléer seule.
Malgré l'énergique insistance de mon maître très-expérimenté, M. J. A.
Barral, à me détourner de l'emploi dangereux des aéronautes forains,
j'avais cru devoir—par cette unique raison que je n'ai pas l'habitude
de balayer ma chambre moi-même,—commencer par prendre un
aéronaute,—et j'avais pris le seul que je connusse, cette carrière
n'étant pas précisément envahie.
Pour le moment,—encore et malgré tout!—j'avais trop à faire et je me
sentais trop fatigué de la lutte, après Meaux, pour accepter
l'éventualité d'une revanche où je ne serais pas au moins débarrassé
des infimes détails de la manoeuvre.
La nouvelle de cette désertion à la dernière heure mettait donc le
comble à mon trouble.—Tout à fait découragé,—à la fin!—abattu,
achevé par ce dernier coup, je ne songeais même pas à la possibilité
d'un remplacement—pourtant si facile!
Allais-je donc être abandonné par celui-là, après tant de bons
procédés, tant d'indulgence de ma part,—à la veille de cette revanche
si ardemment attendue, revanche d'honneur pour lui, dans son
métier—d'honneur et de tout pour moi!—lorsque l'hiver imminent ne me
permettait plus d'en espérer une autre et me faisait encore, tout
juste peut-être, la grâce d'un dernier beau jour?—Devais-je donc
périr aussi misérablement?
C'était dans ce cas plus que la mort de mes grandes et chères
espérances;—c'était la terrible punition de mon imprudence
déplorable;—c'était terminer par une ruine honteuse, dérisoire et
sans remède, une entreprise justement écrasée sous mon impardonnable
imprévoyance!...
Je fermais les yeux, pour ne pas voir la conséquence sanglante...
—et, déterminé à reculer jusqu'au delà du dernier retranchement
l'inexorable fin de l'aventure, j'envoyais messagers sur messagers au
Godard,—qui ne venait point!
Il vint enfin, le surlendemain,—tout au soir!
Depuis le commencement des travaux de la confection du GÉANT, j'avais
donné à ce Godard tout l'argent qu'il m'avait demandé,—sans qu'il
m'eût été possible encore de lui arracher notre compte toujours
réclamé, toujours, promis,—et je me regardais depuis longtemps comme
suffisamment découvert par devers lui, les paiemens successifs ayant
déjà de beaucoup dépassé son devis.—Mais il ne s'agissait pas de
cela!
Sans explication, sans reproche,—j'alignai d'abord devant lui cinq
billets de mille francs,—et je lui demandai quelle part
proportionnelle il voulait sur la recette des ascensions...
Il déclina l'offre et me répondit qu'il se contenterait d'un émolument
fixe:—il se tenait pour satisfait si je lui assurais un minimum de
4,000 fr. (je dis _quatre mille francs!_)—simplement,—pour chaque
ascension. Ce minimum augmenterait dans la proportion des recettes.
(Chaque ascension de l'Hippodrome,—y compris la fourniture du
matériel, les risques de descente, les frais de retour, etc., leur est
payée je crois et au plus, cent cinquante francs!)
J'étais tout engouffré.—Je signai.
Il signa aussi,—sans oublier de mettre préalablement les cinq mille
francs en poche...
Puis il me raconta—tout naïvement,—sans le moindre embarras, par
manière de conversation,—comme quoi il s'était moqué d'Arnaud,—«_un
marchandeur, un rat!_» disait-il,—et pourquoi ils n'avaient pas
conclu, ledit Arnaud s'étant obstinément tenu à une différence de
—DEUX FRANCS!!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le 17 octobre au soir, veille de la seconde ascension, il avait été
expressément convenu que, pour certitude décuple, tout le monde serait
à son poste, au Champ-de-Mars, à sept heures du matin.
J'y étais dès six heures et demie, arpentant le terrain et regardant à
l'horizon Nord...
Je compte sept heures,
—sept heures et demie,
—huit heures,
—huit heures et demie,
—neuf heures!...
Personne!
—Qu'arrive-t-il encore? Qu'est-ce que ce retard m'annonce?... J'ai
payé pour tout craindre!...
—Toutes les défiances, je les ai désormais, me rappelant certaines
histoires qu'ils m'ont racontées:—Une fois, c'est l'aéronaute qui
s'aperçoit à quelques cents mètres en l'air qu'un confrère a fait
couper intérieurement les câbles qui attachent sa nacelle au
cercle.—Une autre fois, c'est lui-même, Godard, qui, en ouvrant sa
soupape pour sa descente, voit se présenter à l'orifice une bouteille
qu'il n'a certainement pas mise lui-même à cette place-là. Cette
bouteille, qui devait tomber droit sur lui au premier coup de corde,
contient de l'acide sulfurique...—Le moins qu'il pût bien m'arriver,
c'était, à ce dernier moment, la désertion que j'avais cru prévenir
par cet exorbitant traité...
Après l'affaire Arnaud, je peux m'attendre à tout... Je sais
maintenant à qui j'ai affaire, et je comprends trop que,—devant un
homme sans responsabilité d'aucune sorte et dès longtemps dégagé,
ainsi que j'avais pu l'apprendre, vis-à-vis de toute revendication ou
reprise possible,—mon traité lui-même peut fort bien n'être entre mes
mains qu'un chiffon de papier dérisoire...
S'il n'y avait là qu'un spectacle ordinaire, où le public n'a qu'à
passer par un tourniquet pour être admis, je ferais sur-le-champ
débarrasser la place, je m'en irais cuver ma ruine et tout serait
dit.—Mais c'est tout autre chose: nombre de billets ont été pris _à
l'avance_ dans tous les dépôts... Je suis engagé d'honneur!...
—Ils ne viennent pas!...—Et il est neuf heures passées...—C'est
évident: je suis joué!...
N'y pouvant plus tenir, je dépêche à tout hasard mon frère vers les
Batignolles, au-devant des Godard,—s'ils viennent!...
Et je reste seul,—bourrelé de désespoir, voyant ma ruine consommée,
maudissant l'imprudence sans pardon qui m'a livré pieds et poings liés
à la discrétion de ces gens-là...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais—me suis-je trompé?—je vois des chariots s'avancer: c'est le
ballon, escorté de Godard et de son monde!...—Ma poitrine se dégage
d'une montagne!
—Comment, lui dis-je, me laissez-vous dans une inquiétude pareille
et arrivez-vous à neuf heures et demie quand vous deviez être là à
sept heures?
Il me répond d'un air singulièrement dégagé (—j'étais désormais pays
conquis!)—qu'il n'y a pas de mal, que nous avons devant nous plus de
temps qu'il ne faut.—Et, bientôt en effet, les ballons sont déroulés,
le matériel est en place,—et, sur le sol détrempé par les pluies des
jours passés, tout se dispose avec une activité qui me rassure.
Quelques gouttes d'eau commencent à tomber!...
Ce n'était rien!...—Voici le temps qui se remet, et même un petit
rayon de soleil perce la nue.
—Quand je te disais que nous aurions beau temps!
C'est mon bon Daniel qui m'a toute la semaine rassuré contre cette
mauvaise chance.
Voici une nuée de sergents de ville qui arrivent, commandés par
plusieurs officiers de paix et deux commissaires de police.—Cette
fois, nous serons bien gardés.
Voici la troupe que le maréchal Magnan a bien voulu doubler: deux
bataillons, deux escadrons, sans compter la garde municipale à
cheval,—et deux corps de musique.
J'indique, aussi bien que je peux, le service de chacun, puisque c'est
moi—le rêve continue!—qui commande à tout ce monde-là!
Mon ami l'artificier Ruggieri est là aussi. Il a voulu lui-même
apporter nos bombes et présider à l'installation des mortiers.
Tout ira aussi bien que possible.—Je suis rassuré, au moins d'un
côté, sur le jeu de la soupape: une légère corde en soie, qui
suffirait à pendre deux hommes, a remplacé le câble pesant qui nous a
joué si méchant tour la fois première.
Quant à mon autre préoccupation,—la terrible, celle de l'insuffisance
absurde du diamètre de la soupape,—je veux espérer que le vent se
montrera, cette fois encore, clément à notre descente.
J'ai résolu, attendant l'événement, de garder pour moi mes
appréhensions trop motivées à cet endroit, et de ne pas faire partager
inutilement mon inquiétude à ceux qui m'entourent.
Mais j'ai beau faire, je ne puis la chasser;—car je dois tenir pour
certain que, cette fois, ma femme m'accompagne.
Et, puisque je suis arrivé à ce point délicat, elle n'est pas la moins
embarrassante, cette dernière conséquence forcée qui m'amène à
prononcer—moi-même—dans ces pages, un nom qui semblait ne devoir
être arraché jamais à sa modeste et honnête obscurité.
Ceux qui m'ont adressé le reproche d'avoir _emmené_ ma femme ont sans
doute le malheur d'ignorer que, généralement, nous ne nous marions
guère que pour faire une autre volonté que la nôtre.
Et je ne rougis pas du tout d'ajouter que, généralement encore, c'est
ce que nous pouvons faire de mieux.
Je me suis donc soumis à cette volonté, d'autant plus fermement
arrêtée et précise, qu'elle n'a pas même pris la peine de passer par
des lèvres qui ne se sont jamais ouvertes à une parole de
contradiction.
Deux motifs l'ont déterminée:—l'un sérieux,—l'autre futile, mais
contre lequel je ne trouve mot à dire.
Ce qui est pour moi une crainte trop raisonnée se manifeste de ce
côté, non même comme un irrésistible pressentiment, mais comme une
conviction certaine, absolue:—IL Y AURA CETTE FOIS MALHEUR!
Or, j'ai eu beau promettre d'envoyer des nouvelles heure par heure,
pour ainsi dire, en laissant tomber des lettres sur toutes les
localités que nous dépasserons, ma femme ne se sent pas la force
d'attendre dans l'anxiété, avec la—_certitude_—d'un accident;—elle
veut aller elle-même au-devant de la mauvaise nouvelle.
Ensuite, et la femme ici se complète, il paraît, d'après tous les
chiromanciens, que chez moi la _Ligne de vie_ est brusquement
arrêtée:—de par la science de Desbarrolles et à l'unanimité, il est
écrit que je dois périr de mort violente, comme les Ravenswood.—Chez
ma femme, tout au contraire, cette même _Ligne de vie_ semble ne pas
vouloir finir, et on dirait qu'elle va tourner autour de la main.
Or, il y aura accident,—c'est convenu!
Si je suis seul, c'est la mort,—la _Ligne_ qui m'a condamné me tue.
Mais si cette autre main,—la main de salut!—est dans ma main, je
dois être préservé, au moins de la mort, de par l'autre _Ligne de
vie_ qui luttera à force égale contre ma _Ligne de mort_, et me
protégera...
Que répondre?—Et surtout en me rappelant qu'alors qu'une maladie
inquiétante me couchait sur mon chevet à la veille de notre mariage,
cette même main de la jeune protestante, toujours étendue sur moi,
allait pieusement allumer un cierge aux pieds de la Vierge
catholique?...
Contre l'épouse, la mère l'avait, la première fois, emporté. Mais
rien ne luttera cette fois contre la certitude que cette seconde
épreuve ne doit pas faire grâce.—D'ailleurs, l'enfant à terre,
confié à une autre sollicitude non moins maternelle, ne court,
lui, aucun risque jusqu'à notre retour. L'autre péril reste donc
seul,—terrible,—imminent,—qu'il _faut_ conjurer...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Cependant la foule commence à envahir les enceintes.
Pour éviter toute possibilité d'accident,—et me soustraire aussi aux
importunités de l'ascension première,—il a été décidé que la plus
sévère consigne interdirait rigoureusement à tous l'entrée de
l'enceinte de manoeuvre.—Pas d'exception!—Je suis au moins
tranquille de ce côté-là!
Quelle erreur!—Voilà Villemessant qui vient à moi, tout guilleret,
flanqué de sa dynastie.
—Comment es-tu entré ici? lui dis-je tout surpris et mécontent. Au
nom de Dieu! va-t'en ou fourre-toi sous la tente de service!—Si on
t'aperçoit là, chacun va vouloir entrer, et je suis débordé!
Il paraît comprendre et fait mine de se terrer.—Mais demandez à ce
Villemessant-là de se tenir tranquille!...—Un instant après, je
l'aperçois, voltigeant à gauche, à droite, autour de mes
équipiers,—partout...
Je me résigne,—ne pouvant mieux faire, et, comprenant bien que je
vais être envahi, je me réfugie auprès des miens dans la cabane en
bois qui nous sert de _retiro_.
Mais je n'y suis pas pour longtemps tranquille!...
... —et voici que je me trouve encore forcé de donner place à un
épisode—dont je ne parlerais pas, s'il n'avait couru la ville avec
les commentaires les plus variés et les appréciations les plus
inexactes.
Entre, tout essoufflé, un ami:
—L'Empereur arrive!
Puis un autre,—un inconnu, celui-là:
—Monsieur Nadar,—l'Empereur! voici l'Empereur, avec le roi des
Grecs!
Puis, coup sur coup, dix autres, vingt autres:
—L'Empereur est là!
D'après les yeux ronds de tous ces messagers, haletants, ahuris,—je
comprends bien vite que cette visite inattendue va d'autant plus
m'embarrasser qu'elle témoigne en somme pour mon Entreprise d'un
intérêt que je ne puis nier.
Je vois bien déjà, sous la pression qui commence à se resserrer autour
de moi, que chacun va me jeter rudement la pierre, si je ne
m'empresse de courir au-devant du visiteur dont l'arrivée met tout ce
monde tellement sens dessus dessous.—Telle est l'agitation qui
m'entoure, qu'il semble, si je ne m'élance assez vite, que la terre va
manquer sous mes pieds et sous ceux de toute la population rassemblée
là, dans ce Champ de Mars,—comme autrefois s'ouvrit le sol pour
engloutir dans les flammes Coré, Dathan et Abiron...
Mais je ne saurais vraiment d'abord attribuer si grosse importance, en
cette indifférente question, à ce que peut faire ou non ma personne.
Je sens d'ailleurs qu'il m'est ici plus qu'impossible, pour plusieurs
raisons, de mettre un pied devant l'autre,—et je suis bien plus
surpris encore moi-même de la surprise de tous ces gens-là à cette si
simple déclaration.
Je n'ai rien demandé—qu'une chose:—la jouissance de mon droit à me
casser le cou au profit de mon Idée (qui eût eu pourtant si grand
besoin d'autres aides!)—Hors cela, rien: ni argent pour le présent,
ni récompense pour l'avenir.—De ceci, la preuve éclatante est là,
dans ce dur, cruel métier que j'ai préféré entreprendre pour gagner
son premier capital à ma société d'essais du _Plus lourd que l'air_.
Je persisterai certainement à ne rien demander, à ne rien accepter
même jusqu'à ce que ma tâche soit remplie, si,—dans un égoïsme dont
personne je pense ne me disputera le bénéfice,—je tiens à conserver
vis-à-vis de la future Navigation Aérienne le seul titre qui puisse
m'appartenir.
Et puis,—et, n'étant pas encore en Chine, peut-être, je tiendrais
pour la pire offense de ne pas le dire!—je veux croire, plus encore
devant cette espèce d'incroyable stupeur qui m'environne et surtout
devant ces insistances qui deviennent presque des injonctions,—que la
disposition de ma personne ne dépend que de ma volonté.
Or, pour ce qui me concerne, je ne sais parler qu'à ceux auxquels je
puis dire tout ce que je pense, et j'ai toujours vécu trop loin du
pouvoir et dans la réserve d'une abstention trop absolue pour ne pas
être bien sûr, sans vaine bravade, qu'il est certaines paroles qui ne
sauraient jamais sortir de mes lèvres...
Et enfin, n'y eût-il que cela, j'ai fait, de toute ma conviction comme
toutes choses, en 1848, un livre, _la Revue Comique_, que tous ont pu
oublier, sauf moi, et je méprise qui renie son oeuvre...
(Quelque différentes des miennes que puissent être, sur ce point ou
tous autres, les appréciations de mon lecteur, j'espère qu'il ne saura
du moins me reprocher l'hypocrisie ni la bassesse.)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Plus ils insistent, plus il me semble que ces officieux si empressés
s'exagèrent jusqu'à l'absurde l'importance d'un fait qui n'en saurait
avoir,—plus aussi je commence à m'irriter de voir cette insistance
indiscrète souligner mon refus et donner tout à l'heure des
proportions ridicules à un incident qui n'en comportait d'aucune
sorte.
J'en arrive à me fâcher tout de bon, au bout d'une grande demi-heure
que ces obsessions successives durent, et à envoyer très-haut, tous
ensemble, ces importuns au diable,—bien que je voie depuis un moment
autour de moi nombre de visages inconnus et spéciaux que je n'ai
certainement pas été chercher,—et qui paraissent prendre un intérêt
tout particulier à ma conversation...
—Voilà qui m'inquiète peu, par exemple! aujourd'hui comme toujours!
Au milieu de la querelle arrive par deux fois le maréchal Magnan, qui
ne sait guère ce qui se passe par ici, et qui a l'obligeance, lui
aussi, de venir m'avertir...
J'ai dit les sentiments que je garde à tout jamais au maréchal pour le
touchant intérêt qu'il m'a prouvé. Mais il y a là quelque chose de
plus fort même que mon très-ardent désir de lui être agréable.—J'ai
le réel chagrin de le voir se retirer, me semble-t-il, fâché...
Pour éviter tous autres assauts et voulant enfin couper court à ces
scènes désagréables, je prends le parti de céder la place, et je me
réfugie dans notre coupé de service, au repos contre la cabane,—et,
pour meilleure garantie, je baisse les stores.
Mais jusque-là ils viennent me relancer encore!...
Enfin ils paraissent s'être décidés à me laisser à peu près en
repos.—Il était temps: depuis trois gros quarts d'heure maintenant,
je crois, que dure cette ennuyeuse bataille...
Très-mécontent de la sotte histoire, qui n'était rien sans
l'acharnement plus qu'indiscret de tous ces gens-là, je réfléchis à
tous les commentaires, à tous les bavardages qui vont s'ensuivre...
Il y a là quelque chose de sérieux, maintenant.—J'ai payé pour
connaître jusqu'où vont certaines malveillances, et, en vérité,—mon
pauvre _Plus lourd que l'air_ et moi, nous avions déjà assez d'ennemis
sans ce dernier anicroche!
Je ne dois pas attirer sur nous plus d'orages...
Je viens d'en prendre mon parti!
Le jour commence à baisser: bien!—attendons quelques instants encore!
Je soulève un de mes stores—et je vois qu'enfin tout est prêt pour le
départ du GÉANT...
—C'est le moment—tout juste!
Voici le groupe,—sur un côté duquel le jeune roi des Grecs, orné d'un
parapluie...
Je m'avance rapidement:
—Je suis M. Nadar.
—Ah! monsieur Nadar, vous tentez une grande, belle chose!...
Un silence.
—... Et on me dit qu'après cela vous pensez vous diriger dans l'air
au moyen d'appareils purement mécaniques?...
—Très-certainement nous devons y arriver.
(—Ici, théorie du _Plus lourd que l'air_, et son historique;—MM.
Babinet et Barral, nos autorités;—évidence rationnelle du système
et, surtout, impossibilité essentielle de la prétendue direction des
ballons, etc.—Je suis ici tout à fait sur mon terrain favori, et j'ai
affaire à un auditeur remarquablement attentif...)
—Et combien d'argent, monsieur Nadar, vous faut-il pour réaliser
votre hélicoptère?
—Je n'en sais pas assez long pour le dire,—mais je n'ai demandé
d'argent à personne et je n'en désire de personne;—je veux mériter
l'honneur de donner les premiers fonds à CECI.......
Puis,—deux secondes et deux pas,—et me voilà sur la plate-forme du
GÉANT.
Je jette un dernier et prompt coup d'oeil autour de moi.—Tout notre
monde est là: neuf passagers en tout.
—Êtes-vous tout à fait prêt? dis-je vivement au Godard.
—Oui, monsieur!
—Eh bien...—LÂCHEZ TOUT!!!.......
Et pendant que le GÉANT s'élève, j'entends la voix de tout à l'heure
qui nous crie:
—BON VOYAGE, MONSIEUR NADAR!...
C'est sur ce souhait que nous partons...