Un bruit monte. «—Silence!»

C'est un chariot sur une route: nous entendons le sabot du cheval...

Un peu plus loin, une imperceptible lumière: c'est une chaumière

isolée.—En voici une autre encore!

Le vent d'Ouest nous a décidément repris!

Et l'étoile pâlit...

Devant nous, ces bleus sombres se changent peu à peu en violets

profonds, rehaussés tout à l'heure par les riches dessous de pourpre

et d'or qui ne se laissent encore que deviner.

L'orchestre divin, palette mélodieuse, se dispose sourdement, et

s'accorde enfin pour l'admirable symphonie de l'aube. Nous pouvons

presque distinguer nos visages, amis ou ennemis, sur la plate-forme de

notre nacelle. Et nous marchons toujours vers les clartés naissantes, de

moins en moins confuses...—De larges rubans d'un rouge sanglant et

sombre s'étendent devant nous; d'autres banderoles jaunâtres ou orangées

viennent, sûres d'elles-mêmes, prendre leur place harmonieuse dans les

profondeurs vertes et roses. Derrière elles s'allume par degrés et

chauffe la grande fournaise qui va tout à l'heure dissoudre et fondre

d'un seul coup ces clartés avant-courrières...—Tout à coup, comme un

cri de joie, s'élance d'un jet, à travers l'immensité céleste, un dard

de flamme... C'est le signal,—et jusqu'aux profondeurs des plus

lointains horizons subitement illuminés, éclate la splendide fanfare du

jour...

Nous planons au-dessus d'un panorama infini: des plaines, des bois,

des villes, des étangs, des rivières.

Notre vue embrasse le plus admirable des spectacles. Les prairies

resplendissent d'un vert particulier, vert tendre, et comme pâli sous

la rosée. La fumée s'échappe des toits de briques: c'est le repas du

matin...—Pâturages, bestiaux, maisons roses, tout ce microcosme d'une

disposition, d'une netteté, d'une propreté charmantes, sourit ou

plutôt semble éclater de gaité sous les premiers rayons du soleil

levant.

Nous jouissons à pleins pores de notre «liberté dans la lumière!»

comme dit le grand Poëte.—De nos deux voyages, c'est la première

heure qui sonne pour nous hors des ténèbres.

Il s'agit de bien consulter nos baromètres, ma foi! et nous nous

soucions bien, en cet heureux moment, de préparer «LE RAPPORT!!!»

qu'on nous a si violemment reproché de n'avoir pas rapporté de notre

premier voyage nocturne! Déjeunons d'abord et réparons les fatigues de

la nuit; nous aurons peut-être besoin de nos forces plus tard.—Si

impatient que soit là-bas le savant homme qui nous guette, «embusqué

dans son feuilleton,» il nous attendra,—et s'il est trop pressé, ce

monsieur Victor Meunier, qu'il monte!

Pourquoi faut-il qu'en ce moment, tout de bonheur et d'admiration, un

second coup de fusil tiré sur nous vienne nous rappeler qu'il y a des

méchantes gens à terre, ennemis mortels nés de tout ce qui est

au-dessus d'eux!

Mais, au moins ici, ce coup de fusil n'est pas français,—et nous

sommes si haut que nous défions les balles.

Le GÉANT, en effet, dont les manoeuvres commencent à se sécher des

humidités de la nuit et dont le gaz se dilate rapidement aux rayons du

soleil levant, monte de plus en plus... Nous dépassons certainement

l'altitude de quatre mille mètres.

Aux vastes et grasses prairies succèdent les landes incultes et des

marais encore. Mais bientôt, de l'immense tapis que le vent d'Ouest

continue à dérouler sous nous, nous ne pouvons plus distinguer que

vaguement les fertilités inégales.

Voici un grand lac et deux rivières dont le vif argent nous perce les

yeux. La boussole et la carte semblent nous indiquer le lac Dümmersée

et l'Yssel,—à moins que ce ne soit le Weser; mais nous n'avons pas

de certitude.—Le savant de tout à l'heure nous serait précieux en ce

moment: pourquoi donc n'a-t-il pas demandé à faire partie du voyage?

Il affirmait si doctoralement l'autre jour «qu'il n'y a pas de

danger!»

Voici une grande ville:

—Quelqu'un, qui n'en sait rien du tout, parle de Bentheim. Est-ce

Bentheim? Est-ce Munster?—L'absence du savant se fait de plus en plus

sentir.

Il y a de la fatigue à bord, une grande fatigue. Ainsi que je l'ai

dit, Louis, Jules et Yon,—la partie militante de l'équipage,—n'ont

pas voulu se relayer de quart la nuit dernière. Si j'ajoute à la

lassitude de cette nuit celle de la rude journée précédente au Champ

de Mars, sans parler encore de l'excès de nos labeurs à tous et de nos

veilles depuis ces deux rudes mois, je n'ai pas de peine à comprendre

que, loin de passer une seconde nuit en l'air, comme je l'ai espéré,

notre équipage voudra bientôt chercher à terre le repos dont nous

avons en effet tous assez besoin.

L'incertitude du point précis où nous nous trouvons va hâter la

solution pressentie,—car, bien qu'on y voie clair à cette heure, les

théories géographiques continuent à se donner beau jeu, et le spectre

des Mers se dresse toujours à chaque point de l'horizon...

Une voix propose d'atterrer: la majorité est évidemment de cet avis,

et il n'y a plus l'ombre d'une hésitation quand celui de nous qui

s'est plus spécialement chargé de la boussole et des cartes déclare

que _la Mer est à six lieues_[6].

[Note 6: Frehren, près Rethem, où nous sommes tombés, est, si j'ai

bien fait le compte, à QUARANTE-CINQ lieues (—!) de la

Baltique.—Puisque nous en sommes aux chiffres, et en cas d'oubli

plus tard, disons tout de suite qu'en recueillant les

appréciations de mes compagnons de voyage et en établissant une

moyenne,—la carte sous les yeux, bien entendu,—nous aurions

conclu à un _traînage_ de 30 à 25 minutes, par un vent de 14 à 15

lieues à l'heure. Pendant ce traînage, nous aurions subi de 60 à

80 chocs proprement dits, précipités depuis un mètre jusqu'à

trente et quarante mètres de hauteur.

Inutile d'ajouter que ces évaluations ne sauraient être

qu'approximatives, quelle que soit leur sincérité:—nous n'avions

pas précisément nos montres ni nos baromètres en mains...]

Je n'accepte cette indication de latitude que sous toutes

réserves,—mais j'ai depuis quelques instants une bien autre

préoccupation.

Plus nous montons, plus le gaz dilaté gonfle le ballon, dont

j'aperçois l'enveloppe se tendre avec violence sous le filet...—Or,

j'ai raconté mes luttes avec mon constructeur Godard quant aux

dimensions de la soupape. Il est par trop évident que l'appendice, de

disproportion non moins absurde, ne donne pas non plus suffisant

passage à l'excédant de ces six mille mètres de gaz qui se dilatent à

la fois sous la double action du soleil et de notre ascension

croissante.

On se rappelle, lors de notre première ascension, la sinistre

prédiction de M. Babinet...

À ce moment je regarde et vois la dilation du GÉANT devenir

réellement inquiétante. L'enveloppe se gonfle davantage de seconde en

seconde, jusqu'à éclater... Entre chaque maille du filet, elle

capitonne avec violence...

D'une explosion d'aérostat à cinquante ou cent mètres de hauteur, on

peut à la rigueur se tirer, si la déchirure est partielle, l'étoffe,

sous elle-même, refoulée dans la chute, formant parachute.

Mais, à la terrible hauteur où nous sommes, il n'y aurait pas de grâce

à attendre...

Je n'hésite pas à engager Louis à donner un coup de soupape, ne fût-ce

que pour nous voir un peu plus près de terre.

Notre voyage est trop beau pour être déjà fini. Le ciel est magnifique

et le vent nous porte si bien en ligne droite, sur plein Est!—Je veux

me dire qu'avant d'atterrer, et si notre bon vent ne se modifie pas dans

les couches inférieures, notre angle de descente va nous porter sur

Berlin, la Saxe,—et qui sait? si nous nous décidons à oublier enfin la

mer un instant, peut-être atteindrons-nous le Grand-Duché,—ma terre

promise!

Mais ce n'est qu'un rêve,—et je vois bien vite que le sort en est

jeté. Louis n'y va pas de main morte sur la corde de soupape. Il n'y a

plus à s'en dédire: nous descendons, et avec une telle rapidité que

l'air, en soulevant nos cheveux, siffle à nos oreilles.

Inutile de dire que tout le monde est sur le pont. Comme pressentant

ce qui va se passer, aucun des passagers nouveaux n'a eu l'idée de

descendre dans l'intérieur.—Encombré d'objets divers, n'offrant

aucune ressource comme point d'attache, l'intérieur serait, en cas de

secousses,—comme pour la souris, la ratière,—le plus dangereux des

refuges.

Les aérostats de dimensions ordinaires atterrissent rarement, à moins

d'aides extérieurs, sans un ou deux chocs plus ou moins légers. Si

l'on se rend compte des tâtonnements inévitables du pesage avant toute

ascension,—équilibre rigoureux, à un gramme près, ai-je dit, entre la

force ascensionnelle et le lest,—on comprend facilement que le

dégagement du gaz déterminé par le coup de soupape pour la descente

peut être mesuré bien moins précisément et rapidement encore que le

poids du lest pour le départ.

Avec les proportions excessives du GÉANT, ces difficultés augmentent. À

moins de circonstances exceptionnellement bénignes,—emplacement tout à

fait propice, absence complète de vent,—il est difficile d'espérer

qu'un chargement de quatre mille cinq cents kilogrammes,—dont la

pesanteur acquise a d'abord, comme je vais le dire, dû se mettre

d'accord avec le délest depuis trois ou quatre milles mètres

d'altitude,—se dépose à terre et s'assoie à premier essai, sans

tâtonner par quelques «_coups de tampon_,» pour employer l'expression

technique.

Tout indique donc ici la nécessité de précautions plus

qu'ordinaires,—et, en première ligne, cet arrêt préalable en équilibre,

à quelques dizaines de mètres du sol, arrêt qui permet à l'aéronaute

d'apprécier, sans confusion ni hâte, la position,—d'attendre et de

choisir son instant et sa place.—Puis, nous allons évidemment lancer

le précieux _guide-rope_, si utilement inventé par Green, et dont le

traînage prolongé, précédant et préparant le jeu de l'ancre, ralentit à

point la marche de l'aérostat.

À mon extrême surprise, je vois—tout à coup et sans autres

préliminaires,—sur le commandement de Louis, Jules filer la première

ancre: l'amarre glisse et grince sur l'osier de notre bordage.—De

_guide-rope_, de lest, tout prêt, sous la main de nos conducteurs, il

ne paraît pas être question...

Et cependant notre course furieuse continue... Ce n'est pas une

descente, c'est une chute... La terre se rapproche de nous avec une

effrayante rapidité... Une trentaine de mètres à peine nous en

séparent encore.—Deux ou trois secondes, et nous touchons!...

Et au-dessous de nous, je vois les arbres se courber sous le vent...

Pourquoi—lorsqu'à ma connaissance personnelle, nous avons encore une

vingtaine de sacs de lest à fond de cale, pourquoi notre conducteur ne

saisit-il pas cet instant qu'il doit guetter, où quelques kilos

pesant, lancés par lui hors de la nacelle, vont, comme suspendre tout

à coup cette chute précipitée et permettre, en toute liberté d'esprit,

de reconnaître si le terrain est favorable, si le vent n'est pas trop

violent? Qui le presse donc tant de descendre? Pourquoi...

Mais il n'y a ni une parole à dire, ni surtout une seconde à perdre!

J'attire brusquement à moi ma femme dans un angle de la

plate-forme,—je pose ses mains sur deux des câbles du cercle, que je

saisis ensuite moi-même autour d'elle en la couvrant...—

... —et j'attends!...

Le vent souffle d'une telle force près de terre que l'accélération

verticale de notre chute, malgré la vitesse acquise, en est, sinon

ralentie, du moins dérangée.

Notre énorme masse précipitée dérive en fendant l'air...—Notre chute

diagonale devenue est bientôt plus qu'oblique,—horizontale...

Le cri sacramentel en toute descente se fait entendre, —véhément,

bref,—sans réplique:

—TENEZ-VOUS BIEN!... TENEZ-VOUS BIEN!!!...

—AH!!!...—Telle a été l'effroyable violence du choc que toutes les

mains, descellées, ont lâché prise—et plusieurs en sont renversés...

L'aérostat a rebondi d'un gigantesque élan...

Du coup, l'appendice, retenu et tendu, a été tranché comme par la

faux, et il est tombé sur l'étoile du cercle,—drapeau dont le porteur

est tué.

Le pont de la nacelle, qui vient de repartir sous son maître par les

airs, présente le spectacle de la plus inextricable, indescriptible

confusion...

Mais tous ont au plus vite repris leur place, devinant bien que la

partie vient seulement de s'engager...

—ATTENTION!...—TENEZ-VOUS BIEN!!!...

Des villages, des vergers filent sous nous... comme des

éblouissements...

—TENEZ-VOUS BIEN!!!...

—Seconde secousse, non moins formidable... Le GÉANT, qui n'en a que

l'écho, en frémit dans tout l'ensemble de sa manoeuvre...

L'amarre de notre première ancre, comme un simple fil, vient de se

briser: nous ne nous en sommes même pas doutés.

Le vent furieux qui nous emporte redouble...

Notre seconde ancre est déjà par-dessus le bord, filée par Jules et

Yon.

L'amarre vient à frapper mes yeux:

—Mais ces gens-là sont-ils donc fous?—Cette amarre, qui porte une

ancre de soixante kilos et qui doit arrêter d'un coup une force lancée

de plusieurs milliers de chevaux,—cette amarre est grosse comme deux

doigts à peine... Et dix câbles comme celui-ci, tressés ensemble et

ménagés encore par des _serpentins_, seraient à peine suffisants...

Je me penche par-dessus le bord et je vois, courant éperdue derrière

nous, à travers les guérets, notre ancre folle qui égratigne la terre,

bondit et rebondit, soulevant après elle un long nuage poudreux...

Le ballon se rapproche de terre...

—TENEZ-VOUS BIEN!!!...

Tous les muscles sont tendus, les mains crispées sur les cordes...

Un choc encore!...—Puis un autre,—puis un autre, coup sur coup.

—_La seconde ancre est perdue!_ s'écrie Jules.—NOUS SOMMES TOUS

MORTS!!!...

Cri plus qu'inutile!—L'évidence est là!...

Car vient de commencer cette course furibonde, échevelée, qui a nom le

_Traînage_...

À terre & en l'air... Mémoires du Géant · 第 78 / 114 题