XVI

Les journaux. — Remercîments. — Dissonances. — _Les victuailles!_

— Juge et partie. — Le mépris! — L'abbé Fracasse. — Une citation.

— _Le Nain jaune._ — A. Scholl et son sous-Scholl. — _Le Hanneton._

— Le Guillois, Commerson de l'avenir. — _Sans bretelles!_ — Une

affiche. — Les directeurs de ballons. — La formule! — Le

couvre-oreilles. — Le paletot insubmersible. — Richard, Breguet,

Devisme, Ragueneau. — Le Champagne Folliet. — Une lettre chargée. —

Le souscripteur anonyme. — Le 3 octobre. — M. Levesque. — La pluie!

— L'explosion! — Pourquoi? — L'ivrognerie. — Le maréchal Regnauld

de Saint-Jean d'Angély. — Le général Gault, le colonel Robinet. —

Agitation. — Les crieurs. — Un homme public! — Pourvu que!... —

Les fumeurs. — Un asphyxié. — C'est bien fait! — L'enceinte de

manoeuvre. — _Un petit banc._ — Un coup de canne. — Les drapeaux de

Delessert. — M. Babinet. — Pas de compensateur! — Madame A. D. —

La princesse de la Tour-d'Auvergne. — Discussion. — Je cède! — De

Villemessant. — Je ne cède pas! — Le chiffre 13! LÂCHEZ TOUT!!!

Cependant journaux de Paris et de province faisaient, à propos de la

prochaine ascension du GÉANT, un terrible remue-ménage.

Il serait difficile de trouver plus de bienveillance que je n'en

trouvai chez mes confrères de la presse. Je ne sais si tous

appréciaient bien au juste ce que je voulais faire et ce que j'avais

tant de fois répété;

—_Gagner_ AVEC MON BALLON _le premier capital d'essais nécessaire à

une Société de Navigation Aérienne_ SANS BALLONS.

Les mêmes choses ne sauraient jamais être assez de fois redites, et

je rencontre encore aujourd'hui des personnes du meilleur monde qui me

disent d'un air fin: «—Croyez-vous que vous arriverez réellement à

_diriger votre ballon?_...» Ce qui me fait sauter haut, vous pensez!

Si le but, si désintéressé, que je me proposais échappa,—s'il échappe

encore, même aujourd'hui, à quelques-uns, j'en ai la démonstration,—je

n'en suis que plus obligé personnellement à ceux-là mêmes qui mirent à

ma disposition toute leur publicité de la façon la plus obligeante et la

plus large, depuis le grave _Moniteur_ et les sérieux _Débats_ jusqu'à

la moindre feuille hebdomadaire.

Un ou deux petits journaux industriels firent désaccord dans

l'ensemble.

Dans l'un, je fus assailli de deux ou trois articles consécutifs d'un

brave homme qui, ne comprenant pas un mot à ce qui se passait, me

tançait vigoureusement pour avoir—«abandonné, trahi mon drapeau,»—en

faisant un ballon, moi partisan du _Plus lourd que l'air_.—Dieu sait

toutes les belles choses que ce rédacteur indigné tirait de là! Il

m'écrasait à chaque ligne:—«Faiblesse déplorable qui fait déserter la

lutte! Honteuse versatilité, pour ne rien dire de plus!»

s'écriait-il.—«Pour ne rien dire de plus» me semblait bien.

Mais ce qui paraissait l'animer surtout, c'était d'avoir appris que

nous nous proposions d'emporter avec nous de quoi souper là-haut.

Cela, il ne pouvait le digérer:—«Des victuailles!» s'écriait-il à

chaque pas, dans son étonnement mêlé de convoitise, comme ce comique

de Labiche qui s'extasie sur «—les girandoles!» À voir l'espèce

d'inquiétude douloureuse et obstinée avec laquelle il revenait sans

cesse à—«Chevet, aux comestibles, aux provisions, poulets, chapons,

perdreaux,»—à nos «gosiers bien nourris,»—on sentait que ce brave

homme avait l'eau à la bouche, et l'envie m'eût pris de l'inviter à

dîner pour avoir le plaisir de le regarder manger.

Une autre feuille du même genre m'attaqua; mais, malgré la médiocrité

et l'obscurité de l'agresseur, je fus plus que de raison sensible à

cette attaque inattendue.

Avec la promptitude de nature que j'ai à m'enflammer pour ce que je

trouve bon et à m'indigner contre ce que je tiens pour mauvais, je ne

fais pas assez compte encore que, ne ménageant jamais ma parole devant

ma pensée, je dois choquer souvent ceux qui ont parfaitement le droit

de n'avoir pas les mêmes appréciations que moi.

Je puis me tromper du tout au tout, me jugeant moi-même, mais il me

semble que je suis plutôt bon que méchant, et je crois pouvoir

affirmer en toute certitude que je suis bienveillant de nature. Si mon

prochain fait un pas vers moi, j'en fais volontiers deux vers lui, et

le plus souvent je ne l'ai pas attendu. Je ne crois pas avoir dans ma

vie refusé beaucoup de services,—je commence à me guérir!—lorsque

j'étais requis et lors même que ces services étaient impossibles, et

je me suis donné plus d'une fois le bonheur d'obliger celui-là qui ne

me demandait rien.

Les relations que j'ai autour de moi sont assez nombreuses pour que

ce que je ne crains pas de dire haut ici puisse être accepté comme

vérité.

Il résulte de ceci que, lorsqu'il m'arrive de rencontrer chez autrui

un sentiment de malveillance à mon endroit, le premier mouvement que

j'éprouve est la surprise, le second la tristesse, le troisième et

définitif l'indignation et la colère véhémente.—«Il faut que celui-là

soit donc bien mauvais, puisqu'il m'est hostile!...»

Je connaissais donc la colère, la haine et l'horreur.

J'ai dans ces derniers mois appris un sentiment que je ne savais pas

encore: le mépris.

Mais il ne trouble en rien les autres!

Il se trouva alors que celle feuille qui s'en prenait à moi sans

provocation, et qui depuis n'a pas laissé passer une seule occasion de

me témoigner sa pieuse rancune était rédigée par un abbé au moins

aussi connu dans les corridors de l'Institut qu'à sa sacristie. Cet

abbé-là assistait à la première séance où je lus le _Manifeste_ et

d'où naquit noire Agitation. À cette séance avaient publiquement

fonctionné, ai-je dit, les petits hélicoptères de MM. d'Amécourt et de

La Landelle.

Si telle était son opinion, notre adversaire fort inattendu pouvait

assurément apprécier que nos hélicoptères ne prouvaient pas

assez;—que, s'ils s'enlevaient, ce n'était en somme, qu'à l'aide

d'une force préalablement emmagasinée;—que la question du moteur,

question qu'il pouvait enfler à son gré, restait tout entière, etc.

etc.—Il n'en fit rien et choisit un procédé beaucoup plus simple: ce

fut de nier, tout carrément, que nos hélicoptères se fussent envolés,

sans s'inquiéter autrement des cinq cents assistants qui, avec lui,

les avaient vus partir en l'air et évoluer;—et pour faire bonne

mesure, il termina en donnant à entendre que nous étions des

intrigants, ou tout au moins des farceurs qui ne croyaient pas un mot

de ce qu'ils disaient.

Je me trouvais à ce moment-là un peu gâté par tout le monde,—j'en ai

rabattu!—et je n'avais pas encore l'épiderme endurci aux piqûres. Je

m'indignai fort du procédé et je répondis de ma meilleure encre dans

le feuilleton du premier numéro de _l'Aéronaute_ à ce bizarre

ecclésiastique, toujours plus pourvu qu'il ne faut de querelles et de

procès qui n'ont rien du tout d'apostolique,—avec toutes réserves

d'ailleurs,—mais sévères,—sur sa qualité sacerdotale, qu'il serait

peut-être préférable de ne pas engager dans cette vie de polémiques et

d'algarades scientifico-industrielles. Il s'était certainement

débarrassé de sa soutane pour me porter plus solidement son coup: je

ne la lui laissai pas remettre pour lui rendre le mien,—Un trait

suffirait pour peindre notre homme: je terminais mon article en

espérant qu'à défaut de modération et de charité, la dureté de ma

riposte lui inspirerait désormais tout au moins _le souci de sa

conservation_.—Il fit semblant de s'y méprendre et s'écria que je

menaçais de le battre!...

Je n'avais qu'une réponse à faire à ce personnage militant, tumultueux

et ardélionesque:—cette simple citation que voici, dudit abbé en

personne criant aux passants, sans y être forcé, dans son propre

journal, ces étranges confidences de ménage, à propos de je ne sais

quelle nouvelle bisbille qu'il s'était faite avec un de ses amis:

«À bout d'arguments, notre ami frappe un grand coup. Ce passage de sa

lettre est _très-instructif, on nous pardonnera_(!) de le reproduire:

«—Et maintenant, _puisque l'occasion s'en présente_, laissez-moi vous

féliciter de la fondation des _Mondes_! À quelque chose malheur est

bon. _Je regrette seulement que vous soyez toujours aux gages de

quelqu'un_, et que votre puissante intelligence soit _forcée de

compter_ avec des gens qui l'exploitent _au profit_ de leur cause. À

quoi bon, etc. Est-ce de la science? etc.»—Voilà le grand mot lâché!

_Je suis aux gages_ de quelqu'un... mon intelligence est _forcée de

compter_ avec des gens qui l'exploitent!... Grâce à _Dieu_(!!!), cher

ami, il n'en est rien. Dans le _Cosmos_, _j'étais aux gages_ de M.

Seguin; mon intelligence avait à _compter_ avec M. Tramblay; dans _les

Mondes_, je suis à _mes propres gages_, et mon intelligence n'a à

compter qu'avec elle-même. _On ne voudra pas le croire_, etc.,

etc.[5].»

[Note 5: Je dois citer le journal: c'est moi, cette fois, qu'on ne

croirait pas!—Ces lignes plus que naïves sont extraites du

journal _les Mondes_, n° du 13 août 1863.]

Cela suffisait et au delà, et je n'avais rien à ajouter.

On me reprocha d'avoir frappé un peu trop fort et surtout, ce qui

était plus grave, d'avoir perdu mon temps,—pour n'apprendre rien à

personne.

Je suis de cet avis aujourd'hui, surtout en relisant trois curieuses

lettres,—trop autographes,—dont on m'a fait présent—et que je

résiste à la démangeaison de publier.....

Mais je ne sais pas me contenir quand je crois voir une méchante action;

et ce qui m'irritait encore un peu plus en cette affaire, c'est que ce

terrible abbé Fracasse, chez qui je n'étais jamais allé, était, lui,

venu plusieurs fois chez moi plein d'une apparente mansuétude et y avait

été fort bien reçu, avec la même onction,—excepté une seule fois où je

m'étais montré peut-être un peu plus froid, l'abbé étant venu sans dire

gare, accompagné...

—(Eh bien! non, je n'irai pas plus loin, puisque, pour obtenir celle

grâce, une si belle lettre et si chrétienne m'est écrite par une main

à laquelle je ne saurais rien refuser.

À terre & en l'air... Mémoires du Géant · 第 60 / 114 题