Les journaux. — Remercîments. — Dissonances. — _Les victuailles!_
— Juge et partie. — Le mépris! — L'abbé Fracasse. — Une citation.
— _Le Nain jaune._ — A. Scholl et son sous-Scholl. — _Le Hanneton._
— Le Guillois, Commerson de l'avenir. — _Sans bretelles!_ — Une
affiche. — Les directeurs de ballons. — La formule! — Le
couvre-oreilles. — Le paletot insubmersible. — Richard, Breguet,
Devisme, Ragueneau. — Le Champagne Folliet. — Une lettre chargée. —
Le souscripteur anonyme. — Le 3 octobre. — M. Levesque. — La pluie!
— L'explosion! — Pourquoi? — L'ivrognerie. — Le maréchal Regnauld
de Saint-Jean d'Angély. — Le général Gault, le colonel Robinet. —
Agitation. — Les crieurs. — Un homme public! — Pourvu que!... —
Les fumeurs. — Un asphyxié. — C'est bien fait! — L'enceinte de
manoeuvre. — _Un petit banc._ — Un coup de canne. — Les drapeaux de
Delessert. — M. Babinet. — Pas de compensateur! — Madame A. D. —
La princesse de la Tour-d'Auvergne. — Discussion. — Je cède! — De
Villemessant. — Je ne cède pas! — Le chiffre 13! LÂCHEZ TOUT!!!
Cependant journaux de Paris et de province faisaient, à propos de la
prochaine ascension du GÉANT, un terrible remue-ménage.
Il serait difficile de trouver plus de bienveillance que je n'en
trouvai chez mes confrères de la presse. Je ne sais si tous
appréciaient bien au juste ce que je voulais faire et ce que j'avais
tant de fois répété;
—_Gagner_ AVEC MON BALLON _le premier capital d'essais nécessaire à
une Société de Navigation Aérienne_ SANS BALLONS.
Les mêmes choses ne sauraient jamais être assez de fois redites, et
je rencontre encore aujourd'hui des personnes du meilleur monde qui me
disent d'un air fin: «—Croyez-vous que vous arriverez réellement à
_diriger votre ballon?_...» Ce qui me fait sauter haut, vous pensez!
Si le but, si désintéressé, que je me proposais échappa,—s'il échappe
encore, même aujourd'hui, à quelques-uns, j'en ai la démonstration,—je
n'en suis que plus obligé personnellement à ceux-là mêmes qui mirent à
ma disposition toute leur publicité de la façon la plus obligeante et la
plus large, depuis le grave _Moniteur_ et les sérieux _Débats_ jusqu'à
la moindre feuille hebdomadaire.
Un ou deux petits journaux industriels firent désaccord dans
l'ensemble.
Dans l'un, je fus assailli de deux ou trois articles consécutifs d'un
brave homme qui, ne comprenant pas un mot à ce qui se passait, me
tançait vigoureusement pour avoir—«abandonné, trahi mon drapeau,»—en
faisant un ballon, moi partisan du _Plus lourd que l'air_.—Dieu sait
toutes les belles choses que ce rédacteur indigné tirait de là! Il
m'écrasait à chaque ligne:—«Faiblesse déplorable qui fait déserter la
lutte! Honteuse versatilité, pour ne rien dire de plus!»
s'écriait-il.—«Pour ne rien dire de plus» me semblait bien.
Mais ce qui paraissait l'animer surtout, c'était d'avoir appris que
nous nous proposions d'emporter avec nous de quoi souper là-haut.
Cela, il ne pouvait le digérer:—«Des victuailles!» s'écriait-il à
chaque pas, dans son étonnement mêlé de convoitise, comme ce comique
de Labiche qui s'extasie sur «—les girandoles!» À voir l'espèce
d'inquiétude douloureuse et obstinée avec laquelle il revenait sans
cesse à—«Chevet, aux comestibles, aux provisions, poulets, chapons,
perdreaux,»—à nos «gosiers bien nourris,»—on sentait que ce brave
homme avait l'eau à la bouche, et l'envie m'eût pris de l'inviter à
dîner pour avoir le plaisir de le regarder manger.
Une autre feuille du même genre m'attaqua; mais, malgré la médiocrité
et l'obscurité de l'agresseur, je fus plus que de raison sensible à
cette attaque inattendue.
Avec la promptitude de nature que j'ai à m'enflammer pour ce que je
trouve bon et à m'indigner contre ce que je tiens pour mauvais, je ne
fais pas assez compte encore que, ne ménageant jamais ma parole devant
ma pensée, je dois choquer souvent ceux qui ont parfaitement le droit
de n'avoir pas les mêmes appréciations que moi.
Je puis me tromper du tout au tout, me jugeant moi-même, mais il me
semble que je suis plutôt bon que méchant, et je crois pouvoir
affirmer en toute certitude que je suis bienveillant de nature. Si mon
prochain fait un pas vers moi, j'en fais volontiers deux vers lui, et
le plus souvent je ne l'ai pas attendu. Je ne crois pas avoir dans ma
vie refusé beaucoup de services,—je commence à me guérir!—lorsque
j'étais requis et lors même que ces services étaient impossibles, et
je me suis donné plus d'une fois le bonheur d'obliger celui-là qui ne
me demandait rien.
Les relations que j'ai autour de moi sont assez nombreuses pour que
ce que je ne crains pas de dire haut ici puisse être accepté comme
vérité.
Il résulte de ceci que, lorsqu'il m'arrive de rencontrer chez autrui
un sentiment de malveillance à mon endroit, le premier mouvement que
j'éprouve est la surprise, le second la tristesse, le troisième et
définitif l'indignation et la colère véhémente.—«Il faut que celui-là
soit donc bien mauvais, puisqu'il m'est hostile!...»
Je connaissais donc la colère, la haine et l'horreur.
J'ai dans ces derniers mois appris un sentiment que je ne savais pas
encore: le mépris.
Mais il ne trouble en rien les autres!
Il se trouva alors que celle feuille qui s'en prenait à moi sans
provocation, et qui depuis n'a pas laissé passer une seule occasion de
me témoigner sa pieuse rancune était rédigée par un abbé au moins
aussi connu dans les corridors de l'Institut qu'à sa sacristie. Cet
abbé-là assistait à la première séance où je lus le _Manifeste_ et
d'où naquit noire Agitation. À cette séance avaient publiquement
fonctionné, ai-je dit, les petits hélicoptères de MM. d'Amécourt et de
La Landelle.
Si telle était son opinion, notre adversaire fort inattendu pouvait
assurément apprécier que nos hélicoptères ne prouvaient pas
assez;—que, s'ils s'enlevaient, ce n'était en somme, qu'à l'aide
d'une force préalablement emmagasinée;—que la question du moteur,
question qu'il pouvait enfler à son gré, restait tout entière, etc.
etc.—Il n'en fit rien et choisit un procédé beaucoup plus simple: ce
fut de nier, tout carrément, que nos hélicoptères se fussent envolés,
sans s'inquiéter autrement des cinq cents assistants qui, avec lui,
les avaient vus partir en l'air et évoluer;—et pour faire bonne
mesure, il termina en donnant à entendre que nous étions des
intrigants, ou tout au moins des farceurs qui ne croyaient pas un mot
de ce qu'ils disaient.
Je me trouvais à ce moment-là un peu gâté par tout le monde,—j'en ai
rabattu!—et je n'avais pas encore l'épiderme endurci aux piqûres. Je
m'indignai fort du procédé et je répondis de ma meilleure encre dans
le feuilleton du premier numéro de _l'Aéronaute_ à ce bizarre
ecclésiastique, toujours plus pourvu qu'il ne faut de querelles et de
procès qui n'ont rien du tout d'apostolique,—avec toutes réserves
d'ailleurs,—mais sévères,—sur sa qualité sacerdotale, qu'il serait
peut-être préférable de ne pas engager dans cette vie de polémiques et
d'algarades scientifico-industrielles. Il s'était certainement
débarrassé de sa soutane pour me porter plus solidement son coup: je
ne la lui laissai pas remettre pour lui rendre le mien,—Un trait
suffirait pour peindre notre homme: je terminais mon article en
espérant qu'à défaut de modération et de charité, la dureté de ma
riposte lui inspirerait désormais tout au moins _le souci de sa
conservation_.—Il fit semblant de s'y méprendre et s'écria que je
menaçais de le battre!...
Je n'avais qu'une réponse à faire à ce personnage militant, tumultueux
et ardélionesque:—cette simple citation que voici, dudit abbé en
personne criant aux passants, sans y être forcé, dans son propre
journal, ces étranges confidences de ménage, à propos de je ne sais
quelle nouvelle bisbille qu'il s'était faite avec un de ses amis:
«À bout d'arguments, notre ami frappe un grand coup. Ce passage de sa
lettre est _très-instructif, on nous pardonnera_(!) de le reproduire:
«—Et maintenant, _puisque l'occasion s'en présente_, laissez-moi vous
féliciter de la fondation des _Mondes_! À quelque chose malheur est
bon. _Je regrette seulement que vous soyez toujours aux gages de
quelqu'un_, et que votre puissante intelligence soit _forcée de
compter_ avec des gens qui l'exploitent _au profit_ de leur cause. À
quoi bon, etc. Est-ce de la science? etc.»—Voilà le grand mot lâché!
_Je suis aux gages_ de quelqu'un... mon intelligence est _forcée de
compter_ avec des gens qui l'exploitent!... Grâce à _Dieu_(!!!), cher
ami, il n'en est rien. Dans le _Cosmos_, _j'étais aux gages_ de M.
Seguin; mon intelligence avait à _compter_ avec M. Tramblay; dans _les
Mondes_, je suis à _mes propres gages_, et mon intelligence n'a à
compter qu'avec elle-même. _On ne voudra pas le croire_, etc.,
etc.[5].»
[Note 5: Je dois citer le journal: c'est moi, cette fois, qu'on ne
croirait pas!—Ces lignes plus que naïves sont extraites du
journal _les Mondes_, n° du 13 août 1863.]
Cela suffisait et au delà, et je n'avais rien à ajouter.
On me reprocha d'avoir frappé un peu trop fort et surtout, ce qui
était plus grave, d'avoir perdu mon temps,—pour n'apprendre rien à
personne.
Je suis de cet avis aujourd'hui, surtout en relisant trois curieuses
lettres,—trop autographes,—dont on m'a fait présent—et que je
résiste à la démangeaison de publier.....
Mais je ne sais pas me contenir quand je crois voir une méchante action;
et ce qui m'irritait encore un peu plus en cette affaire, c'est que ce
terrible abbé Fracasse, chez qui je n'étais jamais allé, était, lui,
venu plusieurs fois chez moi plein d'une apparente mansuétude et y avait
été fort bien reçu, avec la même onction,—excepté une seule fois où je
m'étais montré peut-être un peu plus froid, l'abbé étant venu sans dire
gare, accompagné...
—(Eh bien! non, je n'irai pas plus loin, puisque, pour obtenir celle
grâce, une si belle lettre et si chrétienne m'est écrite par une main
à laquelle je ne saurais rien refuser.