Je ne parle pas après cela des plaisanteries inoffensives d'un ou deux
petits journaux, bien qu'à ce moment je m'y sois trouvé assez
sensible. J'aime assez me moquer des autres, mais je n'aime pas du
tout que les autres se moquent de moi,—c'est-à-dire que je suis
absolument comme tout le monde, avec cette petite différence peut-être
que je me vois et m'avoue tel que je suis.
Et puis je prenais tellement au sérieux l'entreprise que j'avais
conçue, je voyais mon but si grand, je payais là si bien et
incontestablement de ma personne en tous points, que la moindre
irrévérence prenait pour moi le caractère de l'odieux et presque les
proportions d'une impiété.—Aussi gardai-je un trop bon bout de temps
quelque rancune à mon ami Scholl et à son sous-Scholl, M. Francisque
Sarcey, qui me plaisanteront dans _le Nain Jaune_. Ledit Sarcey,
foudre de guerre connu sur la place, trouva même depuis du dernier
comique que je me fusse cassé la jambe droite en Hanovre, et il eut la
délicatesse de choisir ce moment pour paraphraser avec la légèreté
qu'on lui sait la fameuse romance: «—_Ah! zut alors, si Nadar est
malade!_»—Mais comme il se serait moqué de moi davantage si j'avais
défié ses oreilles de lièvre d'aller seulement se montrer là où
j'avais été chercher mon mal!
Je trouvais tout cela très-énorme alors: c'est de moi-même que je
m'étonne aujourd'hui.
Et je ne trouverais pas dans ce livre une meilleure place, je pense, à
propos de ces misères, pour m'excuser auprès de mon lecteur si je le
fais passer par tant de détails insignifiants et tout personnels.
Je comprends la fatigue et aussi à la fin l'impatience que doivent
assurément déterminer l'interminable énumération de toutes ces petites
et grosses douleurs d'un indifférent et surtout cet haïssable JE,
toujours en scène.
Mais ce livre s'appelle MÉMOIRES, et la seule étiquette prévenait
contre le contenu.
Que le lecteur auquel cette première excuse ne suffirait pas veuille
bien considérer encore qu'il ne s'agit pas ici d'un individu
proprement dit, mais d'un être de raison,—de la _persona_ synthétique
qui, avec toutes ses imperfections humaines, se débat, froissée,
meurtrie à tous heurts, tantôt contre la méchanceté, tantôt contre la
sottise, pour arriver à faire prévaloir une Vérité nouvelle qu'elle
sait et en qui elle croit.
Et cette fois, cette Vérité nouvelle n'est-elle pas autrement
précieuse et belle que la statue qui va sortir de la fournaise de
Benvenuto?...
* * * * *
J'ajouterai, pour en finir, que spontanément un autre journal vint se
jeter dans mes vitres. Ce journal invraisemblable, le _Hanneton_,
était rédigé au gros sel et au gros poivre par un Commerson de
l'avenir, homme cocasse, habitué déjà à envisager d'un oeil calme les
coquesigrues les plus fantastiques et à aborder les farces les plus
saugrenues.
Mais ici, pas la moindre malveillance, et je ne pus m'empêcher de rire
de bon coeur,—l'occasion pour moi en était rare alors,—avec les
passants arrêtés court devant ces extravagantes affiches dont je
consigne ici le souvenir arraché des murs: