ART. 1er. Tout voyageur, à quelque titre que ce soit, à bord du GÉANT,
prend, avant la montée, connaissance du présent règlement et s'engage
sur l'honneur à le respecter et à le faire respecter, dans sa lettre
et dans son esprit.—Il accepte et conserve cette obligation jusqu'au
retour inclusivement, à moins de congé acquis.
ART. 2. Il n'y a, depuis le départ jusqu'au retour effectué, qu'un
commandement; celui du capitaine. Ce commandement est absolu.
ART. 3. À défaut de pénalité légale, le capitaine ayant la
responsabilité de la vie des voyageurs, décide seul et sans appel, en
toutes circonstances, des moyens d'assurer l'exécution de ses ordres,
et le concours de tout voyageur lui est acquis.—Le capitaine peut,
dans certains cas, prendre l'avis de l'équipage, mais son autorité
décide souverainement même contre l'unanimité.
ART. 4. Tout voyageur affirme en montant à bord qu'il n'emporte avec
lui aucune matière inflammable,
ART. 5. Tout voyageur accepte, par le fait seul de sa présence à bord,
sa part d'entière et parfaite coopération à toutes les manoeuvres, et
se soumet à toutes les nécessités du service, sur toute et première
réquisition du capitaine.—Il ne peut à terre s'écarter de l'aérostat
sans autorisation, ni se retirer définitivement sans congé dûment
acquis.
ART. 6. Le silence doit être absolu au commandement du capitaine. Ce
silence est de rigueur pendant toute manoeuvre.
ART. 7. Les vivres ou boissons quelconques qui pourraient être
apportés par l'un des voyageurs sont déposés à la cantine commune. Le
capitaine a la clef de la cantine et détermine les distributions.—Les
vivres ne sont dus aux passagers qu'à bord seulement.
ART. 8. La durée des voyages n'est jamais limitée. L'appréciation
seule du capitaine décide de la limite. Cette même et unique
appréciation décide sans appel de la mise à terre d'un ou de plusieurs
voyageurs dans le courant du voyage.
ART. 9. Tous jeux sont interdits à bord.
ART. 10. Il est rigoureusement interdit à tout voyageur de délester de
quoi que ce soit le bord sous aucun prétexte.
ART. 11. Le bagage total de chaque voyageur ne peut excéder en poids
15 kilog., et en volume celui d'un très-petit sac de nuit.
ART. 12. Sauf de très-rares exceptions, dont le capitaine seul a
l'appréciation, il est absolument interdit de fumer à bord et à terre
en dedans de l'enceinte qui entoure le ballon.
Aucune de ces dispositions n'étant indifférente, et la moindre
infraction, si puérile qu'elle paraisse, pouvant compromettre la vie
de l'équipage, il est ici rappelé de nouveau que c'est _à la
conscience et à l'honneur_ de chaque voyageur qu'est confié le respect
du présent règlement.
_Paris, 3 octobre 1863 (veille du premier départ du GÉANT)._
Un article important avait été omis. Je ne l'oubliai,—j'en ai les
nombreux témoignages,—vis-à-vis d'aucun des voyageurs de mes deux
ascensions.
J'ai trop peu de goût pour les dictatures pour ne pas aller au-devant
d'un soupçon d'autocratie; mais les ascensions comme celles que je
voulais entreprendre sont de véritables campagnes. Le but de ces
ascensions était tel d'ailleurs que le succès ne devait dépendre
d'aucune faute de précaution.
Je ne pouvais donc, sous aucun prétexte, permettre à ceux que
j'admettrais à y prendre part,—généralement inexpérimentés en cette
locomotion,—la possibilité de compromettre même innocemment le succès
de ma grande entreprise par des appréciations fausses, des
inexactitudes de nature à inquiéter ou même égarer l'opinion.
À un point de vue plus personnel, j'entendais bien me réserver
d'ailleurs en tout droit, et sans conteste possible, la faculté de
raconter moi-même mes expéditions.—Je payais seul,—et assez cher,
avais-je pensé,—ce mince privilége pour espérer que tous ceux
auxquels j'offrais l'hospitalité auraient au moins la délicatesse de
le respecter.
Enfin, je comptais, après chaque ascension, en soumettre le compte
rendu à l'assentiment de chaque passager.—Ce devait être un véritable
_Livre de Bord_, unanimement contre-signé et donnant dès lors au
public toutes garanties non-seulement de véracité, mais d'absolue
exactitude.
Cet article omis, je n'oubliai pas de l'exposer ni de l'imposer, je le
répète, à tous les passagers que j'acceptai dans mes deux premières
ascensions! J'exigeai de chacun, et avec une même formule,—la PAROLE
D'HONNEUR—que, _quoi qu'il arrivât_, pas une ligne, pas un mot, même
télégraphique, ne seraient expédiés sans m'avoir été préalablement
communiqués...
C'est la seule réponse que j'aie encore aujourd'hui à faire aux
nombreux amis qui m'ont reproché de n'avoir pas devancé certaines
publications, lorsque,—condamné à l'immobilité sur mon lit de blessé,
en pays étranger,—dévoré par tous les parasitismes de tous les
genres,—j'ignorais même ce qui se passait à côté de moi, et si
quelque main éhontée et avide n'arrachait pas quelque lambeau du
drapeau commun.
Quant à l'autre reproche,—celui d'avoir accepté à côté de moi des
inconnus dans une partie sérieuse où il faut être dix fois sûr de ses
partners,—je n'ai rien à dire,—qu'à confesser encore ma trop grande
facilité d'accueil.
Je me corrigerai peut-être...
Mais j'ai ressenti un trop vif chagrin,—au milieu de tant
d'autres,—de ces étranges publications dont les inexactitudes et les
contradictions flagrantes ont déconcerté l'opinion publique et m'ont
même été attribuées;—qui encore, dans certains journaux d'Angleterre,
ont provoqué de sanglantes railleries contre le caractère
Français,—pour n'avoir pas gardé à coeur le besoin de la protestation
publique et très-explicite d'aujourd'hui.
Si une imprudence que je ne suppose pas nécessitait une déclaration
plus circonstanciée, ma réponse serait alors autrement complète.
Je ne crois pas devoir oublier non plus, dans ces archives, le modèle
de ces fameuses enveloppes en plusieurs langues qui ont fait pousser
des cris affreux à un honnête feuilletoniste scientifique,—avec
lequel je n'ai pas fini.
Cet homme à feuille de vigne avait une telle hâte de s'indigner après
l'accident encore inexpliqué,—il le sera enfin tout à l'heure!—qui
interrompit si inopinément à Meaux notre premier voyage, qu'il n'eut
même pas la patience d'attendre le second; tant il était pressé de
m'injurier!—Il n'avait pourtant que bien peu de jours à laisser
passer pour savoir si le GÉANT avait quelques chances de se servir de
ces enveloppes de lettres!
On m'a raconté pourtant qu'après notre seconde ascension il y avait eu
dans le public une certaine émotion à attendre de nos nouvelles que
l'on demanda vainement, trois jours de suite, aux journaux muets. Si
l'honnête feuilletoniste en question conteste, je ne dirais
certainement pas, devant lui, cette sympathie, mais cette curiosité
que j'ai pu seulement connaître d'après rapports,—j'ai au moins su
pertinemment que, ces nuits-là, un frère et un groupe d'amis dévoués
veillèrent dans ma maison, attendant le message qui devait leur
annoncer le sort de celui qu'ils aiment—par cette bonne et simple
raison qu'ils en sont aimés.
J'ai su encore qu'en la dernière de ces nuits, ces veilleurs à l'oreille
ouverte se levaient tous à chaque coup de la sonnette...—Mais,—toutes
les hypothèses ayant été épuisées vingt fois,—ce frère et ces amis ne
se parlaient plus entre eux,—même comme on parle dans la chambre d'un
malade, à voix basse: ils attendaient toujours,—mais ils n'espéraient
plus...
Or, voici la simple explication de l'inexplicable retard de ces
nouvelles.
Pas un des neuf passagers de notre voyage de Hanovre ne savait un mot
d'allemand.—Une dépêche en français, envoyée dès le lundi matin, deux
ou trois heures après notre chute, par un cavalier à la station la
moins éloignée, nous était revenue le lendemain matin, faute d'avoir
pu être traduite. Il fallut dépister un interprète allemand-français,
rare trouvaille à Rethem, et réexpédier le messager à cheval.—La
dépêche n'arriva à Paris que le mercredi dans la nuit.
Si, dès l'aube du lundi, ou même dans la nuit de notre départ, nous
avions eu la précaution de semer au-dessus des petits centres de
populations Belge, Hollandaise et Allemande, que nous laissions sous
nous, quelques-unes de nos enveloppes tant reprochées et
vilipendées,—il y eût eu sans doute quelques heures d'angoisses de
moins pour ceux qui attendaient; et la précaution polyglotte se
trouvait peut-être justifiée.
Elle l'était encore davantage si notre descente, au lieu de s'exécuter
dans le pays où l'on parle allemand, avait eu lieu seulement trois ou
quatre heures plus tard, puisque, avec le même vent, nous tombions
alors en plein territoire Russe.—Or, à notre descente désastreuse—et
dont le public n'a jamais su les véritables et misérables causes, que
je dirai, enfin! à leur place, tout à l'heure,—nous avions encore en
réserve une vingtaine de sacs de lest de 25 kilogr. chacun,
c'est-à-dire de quoi rester encore quelques quarante-huit heures en
l'air,—ce qui, avec le vent que nous avions, pouvait nous mener
loin...
La moindre notion aérostatique et le plus mince sentiment des
probabilités suffisaient là pour se passer du fait et laisser aux
petits journaux les plaisanteries, chez eux inoffensives, à propos de
nos enveloppes en plusieurs langues.
Mais le venin ne raisonne pas, et c'est dans un article dit
scientifique qu'une simple précaution utile, élémentaire, était
dénoncée à l'indignation de tous comme une manoeuvre dolosive,
frauduleuse, impudente, destinée à tromper la crédulité publique.
L'insulteur n'avait pas reculé jusque devant la calomnie, sans même
examiner si elle n'était pas exagérée jusqu'à l'invraisemblable et au
ridicule:—dans un journal grave, dans une rédaction spéciale dont
chaque terme doit être pris au sérieux par le lecteur, il n'hésitait
pas à affirmer qu'il avait vu, parmi nos différents textes,—une leçon
_Chinoise_!...
Implacable contre ce qui est le mal, je dirai tout à l'heure ce que
vaut,—et comme savant, et comme homme,—celui qui m'a offensé de la
façon la plus odieuse,—en laissant derrière lui prudemment ouverte,
après chaque injure, chaque insinuation perfide, la porte par laquelle
on se dérobe au châtiment.
Mais j'oubliais:—voici le modèle promis d'une de ces abominables
enveloppes, dans toute l'horreur de leur supercherie,—et qui n'ont
pas craint d'employer même une langue mère, le latin,—pour mieux
exploiter la naïveté publique!...
=PRIÈRE de porter immédiatement au plus prochain journal ces
nouvelles impatiemment attendues par les familles des voyageurs du
ballon LE GÉANT, parti de Paris le dimanche 4 octobre, à cinq
heures du soir.=
Placeat ad proximam hujas loci Publicam Cartulam has nuntias
afferre, quæ viatorum in GEANTE familiis valde desiderantur.
You are kindly requested to address to the nearest Newspaper
office these news desired with the utmost impatience by the
families of the travellers in the balloon LE GÉANT.
Bitte diese Nachrichten sogleich an das nächste Zeitungs-Büreau zu
tragen, da dieselben ungeduldig von den Familien der Reisenden des
Luftballons GÉANT erwartet werden.
[Polonais: Proszę te nowiny, niecierpliwie oczekiane przez familie
podróżających balonem GÉANT, jak najprędzej zanieść do bliższej
gazetnej kantory.]
[Cyrillique: Прошу немедленно отнести въ ближайшую Редакцію мѣстныхъ
Вѣдомостей, эти извѣстія о путешествующихъ на воздушномъ шарѣ Жеантъ,
съ нетерпѣніемъ ожиданныя ихъ семействами.]
Preghiamo di portare immediatemente queste notizie, con somma
impazienza aspettate dalle famiglie dei viaggiatori del ballone
GÉANT, alla più vicina reddazione di giornale.
Ruego à vd. de llevar aquellas noticias con impaciencia
esperadas por las familias de los viageros del ballon el GÉANT á
la redaccion del mas vecino diario.
Notre savant de bas de page verra aux prochains voyages du
GÉANT,—Hanovre ne compte pas!—si celles que j'enverrai seront
timbrées de Meaux...