VI

Il faut se réveiller, et pour sortir du rêve, contentons-nous, la part

reste assez belle, d'apprécier si l'Autolocomotion aérienne est

possible,—et, si elle ne l'est pas aujourd'hui, qu'elle le soit

demain! Hâtons-nous de réparer le temps perdu en nous emparant au plus

tôt de ce champ qui nous appartient.

«Nous ne saurions, dès à présent, en apercevoir les horizons sans fin.

L'Autolocomotion aérienne, qui efface les frontières, supprime les

distances, rend les guerres impossibles, nous réserve le spectacle

d'autres miracles, dès que nous aurons su la gagner.

«Efforçons-nous à cela, et, pour commencer, tâchons d'avoir la

Foi!—Il y a quatre mille ans que la navigation est connue, et

pendant quatre mille ans le marin a souffert la soif sur les océans.

Le Père Fournier écrivait en 1643 que l'eau de mer passée à l'alambic

peut, à la vérité, devenir potable, mais il s'empressait de racheter

cette concession en décrétant «—que l'usage de cette eau pendant

quinze jours donne _infailliblement_ le flux de sang.» Il n'y a pas

vingt ans qu'on s'est enfin décidé à ne plus mourir de soif au milieu

de l'eau.—Rappelons-nous le vaisseau de Colomb glissant dans les

espaces, les souffrances de Dallery, l'invention du marquis de

Jouffroy traitée d'enfantillage puéril, et les propositions de Fulton,

d'inepties. Rappelons-nous les locomotives qui devaient tourner sur

place sans avancer et la vitesse de traction qui devait étouffer sans

miséricorde les voyageurs. Rappelons-nous ces choses, et tant

d'autres!

«L'homme, se soumettant à cette infériorité, serait-il donc décidé à

repousser sa part d'une prérogative qui a été dispensée, comme pour

l'engager d'exemple, à toutes les séries diverses du règne animal,

depuis l'oiseau et l'insecte jusqu'à certains mammifères et à quelques

poissons[3]?

[Note 3: _L'Aéronef_, par G. de La Landelle.—J'ai à remercier ici

mon précieux collaborateur des utiles emprunts qu'il m'a permis de

faire à sa brochure. Devant une pareille cause, il ne faut pas se

lasser de répéter les mêmes choses jusqu'à leur acceptation

définitive, et toute individualité généreuse s'efface.]

«À l'homme, au seul bénéfice duquel, nous dit-on, l'univers entier a

été créé,—et il doit dès lors le prouver jusqu'au bout;—à l'homme,

qui a supprimé l'espace avec la vapeur et l'électricité, et, avec

cette même électricité, a vaincu les ténèbres et défié le soleil;—à

l'homme qui, s'élevant cette fois jusqu'à la puissance créatrice, a

fait de rien quelque chose, en fixant et en matérialisant par la

photographie les spectres impalpables;—à l'homme qui s'est fait

porter par le feu;—qui, comme le poisson, a fait sienne la mer, et

qui, bien autrement que la taupe, traverse en un trait de flamme les

profondeurs de la terre;—à l'homme appartient un dernier domaine,

celui de l'oiseau, et il n'a qu'à le vouloir pour s'en emparer.

«Chaque époque a sa part faite, et si l'on a bien quelques autres

reproches à adresser à ce siècle-ci, on ne saurait méconnaître au

moins la place lumineuse qu'il se sera marquée, par les sciences

physiques, dans l'histoire des âges. Nous devons encore quelque chose

à notre siècle, au siècle de la Vapeur, de l'Électricité et de la

Photographie:—nous lui devons l'Autolocomotion aérienne.

«Ne le sentez-vous pas, en effet, comme nous,—quelque chose, qui est

la satisfaction d'un besoin réel, ne vous manque-t-il pas encore?

N'éprouvez-vous pas, comme nous, comme tous, ces aspirations vagues et

pourtant certaines, cette curiosité inquiète qui se défie d'elle-même

jusqu'à en être moqueuse?—Pour ma part, en admirant les bonnes

volontés et les sympathies que je trouvais en ces derniers jours

autour de moi, qui ne suis rien devant cette immense question, je me

disais:—Pour qu'on me laisse si peu à faire dès que j'ai prononcé le

premier mot magique, pour que je rencontre tant de bienveillance, tant

d'élan et de spontanéité, la solution de ce problème était donc bien

impatiemment attendue?

«Ayons la Foi. Défions-nous des idées préconçues et du parti pris.

Les leçons du passé nous montrent tant de fois les rieurs moqués!—Le

savant astronome Lalande condamnait en 1782, dans une lettre publique,

comme _folles tentatives_, toutes celles, aérostatiques ou dynamiques,

essayées par l'homme pour s'élever dans l'air.—Un an après l'anathème

de Lalande, la première Montgolfière, lui donnant un premier démenti

en prédisant le second, s'enlevait par le fait d'une simple différence

de pesanteur spécifique, et bientôt Lalande lui-même, enthousiasmé,

essayait à son tour,—à plus de soixante ans!—ces routes nouvelles,

dans le ballon de Blanchard.

«Puisque l'homme ne se lasse pas de revenir à cette escalade

sublime,—puisque, malgré tant d'assauts infructueux, il semble devoir

s'y obstiner jusqu'à ce qu'il ait trouvé l'issue, et puisque la

Question semble devoir nous imposer tant d'efforts successifs,

cherchons donc encore et ensemble, ou tout au moins ne bafouons pas ni

n'écrasons celui qui veut chercher. Sans dérision comme sans basse

envie, unissons-nous, encourageons et entr'aidons-nous. Ne soyons pas

toujours si mauvais et cruels pour nous-mêmes que nous repoussions si

impitoyablement ceux-là qui s'entêtent à nous servir malgré nous.

Daignons au moins faire accueil à celui qui vient, pieds nus par les

sillons, nous offrir sa trouvaille, et sans ouvrir les grandes portes

à la démence non plus qu'à la vanité impuissante, prenons au moins la

peine de jeter les yeux sur ce qui nous est apporté, au prix souvent

de tant de sueurs et de sacrifices.—Que le pauvre inventeur, condamné

déjà par nous à l'amende préventive pour son génie, trouve au

moins le seuil hospitalier où on l'écoute!

«Je voudrais voir se créer une Société d'hommes d'intelligence et de

bien, se proposant pour objet d'encourager et de faciliter ces

intéressantes recherches. Cette Société, qu'un capital insignifiant

suffirait à constituer au début, trouverait bien vite en elle-même les

ressources nécessaires par des expositions ou expériences publiques et

d'autres moyens qui naîtraient d'eux-mêmes devant l'intérêt général et

profond qui s'attache aux tentatives de cet ordre. Elle serait, comme

nous l'avons dit, le point de concentration, d'examen comparatif et de

cohésion de tant d'efforts isolés jusqu'ici et dès lors perdus. Un

Comité d'hommes spéciaux, d'incontestable compétence, se réunirait à

époques périodiques pour apprécier l'apport d'idées de tout nouveau

venu, et ferait à chacun sa part méritée, décidant seul des essais à

faire et ne disposant qu'avec la prudence indiquée du capital de

l'association.

«Je ne désespère même pas tout à fait que quelques esprits, trop

élevés et curieux pour ne pas s'intéresser à la solution du problème,

si lointaine qu'elle paraisse être, aient le très-grand courage de

surmonter notre «_poltronnerie française_» en acceptant le drapeau de

cette grande recherche, et que les ressources de l'influence de notre

association puissent s'accroître par la création d'un Cercle ou Club

spécial.—N'avons-nous pas, dans des ordres absolument similaires,

d'autres Cercles spéciaux composés d'hommes du monde empressés

d'honorer leurs loisirs en mettant leurs réunions sous l'invocation

des intérêts les plus sérieux, et l'Autolocomotion aérienne n'est-elle

pas au chemin de fer ce que le chemin de fer a été au cheval?

«Enfin, et pour terminer, l'attention extrême qu'accorde toujours la

presse au moindre fait d'aérostation témoigne à l'avance de la

bienveillance avec laquelle les journaux de tous pays soutiendraient

cette Association désintéressée en tout, hors le bien de la cause.

Prochain ou éloigné, quel que fût le résultat de sa constitution et de

ses actes, cette Société ne saurait être inutile dès qu'elle

réveillerait et aiguillonnerait les efforts des chercheurs et

l'attention publique au profit de l'immense Question qui réalisera,

dans les ordres physique, moral et politique, la plus considérable des

révolutions humaines.

«Je soumets l'ébauche de ce projet aux hommes de bonne volonté et je

me tiendrai pour fier d'avoir seulement provoqué la grande _Agitation_

au profit de la Cause.»

«En admirant les bonnes volontés et les sympathies que je trouvais en

ces derniers jours autour moi...—pour qu'on me laisse si peu à faire

dès que j'ai prononcé ce premier mot magique, pour que je rencontre

tant de bienveillance, tant d'élan et de spontanéité...»—disais-je

alors.

Hélas! ces «derniers jours» étaient les premiers—et je devais payer

cher, plus tard, ce trop heureux début!

X

À tous les journaux de l'univers. — Pluie de lettres. — Prenez mon

poisson! — Une pierre dans la mare. — L'ichthyologie. — Un démenti.

— Sacristie scientifique. — Beaucoup de bruit, donc un peu de

besogne. — Une visite inespérée. — M. Babinet, de l'Institut. —

L'Association polytechnique. — Le _Flesselles_. — Les _Stropheors_.

— Un oeil crevé. — Ville gagnée! — La souris et l'éléphant. —

Mademoiselle Garnerin. — Le maréchal Niel. — Un capital placé. — Ma

tète à couper! — Une addition pour une omission. — La date! — La

mine de poudre. — Un académicien spirituel! — Le grand Arago. —

Ondoyant et divers. — Vivent les joujoux! — La pomme de Newton était

une poire. — Un million d'exemplaires!

Aussitôt je commandais à l'imprimerie du journal _la Presse_ un tirage

supplémentaire de plusieurs milliers dudit _Manifeste_, dont j'avais

fait prudemment conserver la composition, et j'envoyais un exemplaire

à tous les journaux du monde entier, sans exception, jusqu'à Bombay et

au Cap, avec une note invoquant leur appui pour la propagation du

_Plus lourd que l'air_.

Ce fut comme un coup de tam-tam. Je reçus une pluie de lettres.

Presque toutes—toutes, allais-je dire,—criaient _bravo!_ et

encourageaient.

Quelques-unes me provenaient de «_directeurs de ballons_» qui

n'avaient pas compris un mot de ce que j'avais dit, chacun de ceux-ci

venant m'offrir son «_poisson_» aérostatique dirigeable.

Un ou deux de ces hommes-poissons—qui avaient compris—me disaient

des injures.—J'avais jeté une grosse pierre dans la mare des poissons

aérostatiques, et je n'en avais pas fini avec toute cette

ichthyologie.

Un certain abbé Moigno, qui rédige aux abords de l'Institut un journal

de sacristie scientifique, n'hésita pas à déclarer tout simplement que

nos hélicoptères, qui avaient volé devant cinq cents assistants, dont

il était, n'avaient pas volé du tout et que j'étais un homme _dénué de

conviction_.—Je reviendrai peut-être à celui-là, si j'ai le temps.

Au résumé, beaucoup de bruit—ce qu'il fallait—et déjà, par

conséquent, un peu de besogne.

Je n'en attendis pas longtemps la preuve.

Deux jours après, entrait chez moi un vieillard, grand et fort, un peu

voûté, de figure singulièrement intelligente, les cheveux gris emmêlés

sur le front, décoré.

—Je viens vous dire que vous avez raison! me dit sans autre bonjour

ce personnage.—Mais vous usez bien inutilement de l'encre pour

prouver l'absurdité des prétendus directeurs de ballons. Si ces

imbéciles-là veulent voir clair, ils n'ont qu'à ouvrir les yeux!—Je

m'appelle Babinet.

Jamais je ne me fusse attendu à cet honneur, jamais je n'eusse osé

concevoir seulement la pensée d'aller déranger de ma visite profane

les travaux de ce savant vénéré de tous,—et c'était lui qui venait à

moi! Homme d'imagination, ayant au plus quelque sentiment des

probabilités, je croyais de toute la force de ma foi, mais sans trop

savoir encore, dans mon ignorance, pourquoi je croyais;—et cet homme

des plus illustres parmi ceux qui savent pourquoi ils croient venait

me tendre la main et me dire:—Persévérez!

Un pareil encouragement ne pouvait manquer de centupler mes forces.

Le célèbre académicien m'annonça son intention de faire, le dimanche

suivant, sa leçon à l'Association polytechnique, sur la question de la

Navigation Aérienne au moyen d'appareils _plus lourds_ que l'air. Je

l'engageai vivement à utiliser, pour la démonstration, les petits

appareils hélicoptères de MM. d'Amécourt et de La Landelle; ce qui fut

fait devant l'assistance considérable entassée dans le grand

amphithéâtre de l'École de Médecine.

Des applaudissements enthousiastes et réitérés accueillirent la leçon

du maître,—leçon que je pus recueillir en me rappelant mon ancien

métier de sténographe aux Chambres.

Si cette leçon doit retrouver quelque part sa place, c'est ici, ce

livre n'ayant pas été fait uniquement pour la distraction du lecteur

indifférent, mais comme plaidoyer et prêche au profit de la Cause qui

me l'a surtout fait écrire.

«La théorie de la direction des ballons proprement dits est absurde,

dit M. Babinet.

«Comment faire résister et manoeuvrer contre les courants des ballons

comme le _Flesselles_, par exemple, qui mesurait 120 pieds de

diamètre? Il faudrait une force de 400 chevaux pour mettre en lutte à

peu près égale avec le vent une voile de vaisseau. Supposez, ce qui

est impossible, qu'un ballon put emporter avec lui une force de 400

chevaux, et ce grand effort ne servirait absolument à rien, car vous

appréciez tout de suite que sous cette pression votre ballon

s'écraserait dans sa fragile enveloppe.

«L'impossibilité étant admise devant tout bon esprit, M. Nadar s'est

donné beaucoup de peine bien inutile pour la démontrer. Je le répète,

pour en finir une bonne fois avec l'_impossible direction des

ballons_, supposez tous les chevaux d'un régiment attachés par une

corde à la nacelle d'un ballon, vous obtiendriez pour tout résultat de

voir voler en éclats votre ballon.

«C'est tout à fait ailleurs que l'homme doit chercher les moyens de

s'élever, ce qui veut dire en même temps de se diriger dans l'air.

«J'ai vu et acheté autrefois chez Giroux, marchand de jouets, alors

rue du Coq, un joujou qui était alors fort à la mode et s'appelait

_stropheor_. Ce joujou se composait d'une petite hélice libre se

détachant de son support sous le jeu d'une ficelle enroulée et

rapidement tirée. L'hélice était assez lourde, pesant bien un quart de

livre, et ses ailes étaient en fer blanc plein très-épais. Cette

hélice ne volait pas impunément: son essor était si violent dans les

appartements que souvent elle allait briser la glace de la cheminée;

mais cet inconvénient n'arrêtait pas les amateurs, parce que

généralement, au moment où la glace volait en éclats, il fallait

courir à l'enfant, dont l'oeil était crevé du même coup.—Voici l'un

de ces joujoux, comme j'en ai trouvé beaucoup en Belgique et en

Allemagne, et dont la force d'ascension est telle que j'en ai vu

passer un par-dessus la cathédrale d'Anvers, qui est un des monuments

les plus élevés du globe. Vous voyez qu'en effet l'air de dessous est

aspiré et fait le vide en passant sous les élytres, tandis que l'air

de dessus les remplit et fait donc le plein, et par ce double effet

l'appareil monte.

«Mais le problème n'est pas encore résolu par ces joujoux, dont le

moteur est extérieur.

«MM. Nadar, Ponton d'Amécourt et de La Landelle nous apportent mieux

que cela, bien que les ailes de leurs différents modèles soient tout à

fait rudimentaires et réellement peu dignes de gens qui veulent

montrer quelque chose à ceux qui ont la vue courte. Ce n'est encore

que l'enfance du procédé, mais il est bon, dès lors qu'on peut

seulement établir que voici des appareils qui montent en l'air tout

seuls: nous avons là, Messieurs,—_ville gagnée!_—car—_ce résultat,

si petit qu'il soit, est fondamental_.

«L'hélice n'est pas une chose nouvelle. On a fait des hélices avant de

les nommer. Les moulins à vent ne sont que des hélices: le vent appuie

sur les ailes, disposées en conséquence, et les fait tourner. Dans

les turbines, où vous voyez des chutes d'eau de 300 mètres utilisées

par un mécanisme qui n'est pas plus gros qu'un chapeau, le phénomène

est le même, seulement le vent est remplacé par l'eau.

«L'hélice aérienne présente de grandes difficultés; mais, si on

parvient par elle à enlever le moindre poids, _nous sommes certains

d'enlever d'autant mieux un poids plus lourd_,—car—_une grande

machine est toujours plus efficace qu'une petite_.

«Je le répète—_et l'affirme:—votre hélice qui, sans moteur

extérieur, enlève une souris, emportera dix fois plus aisément un

éléphant_.

«Ces hélices, qui ne semblent d'abord servir qu'à monter et descendre,

résolvent de plus le problème de la direction contre un vent modéré.

«Mademoiselle Garnerin paria une fois de se diriger, avec le

parachute, du point de sa chute à un endroit déterminé et assez

éloigné. Par les inclinaisons combinées qu'elle put donner à son

parachute, on la vit en effet, très-distinctement, manoeuvrer et

tendre vers la place désignée, et son pari fut presque gagné, à

quelques mètres près.

«J'ai souvent examiné dans les montagnes des oiseaux qui planent, et

j'ai bien remarqué que leur procédé est absolument celui-là. Une fois

qu'ils ont atteint le maximum d'ascension voulu, ils planent et se

laissent tomber, les ailes ouvertes en parachute, sur le point qu'ils

ont choisi. Le maréchal Niel me raconta qu'il avait bien des fois

observé cette manoeuvre des grands oiseaux dans les montagnes de

l'Algérie.

«En résumé, il est positif que vous avez le moyen de vous transporter

par le fait seul que vous avez possession du moyen de vous élever. La

seule hauteur vous donne la direction. _Dès que vous avez obtenu

l'élévation, vous avez employé et placé là un capital de force que

vous n'avez plus qu'à dépenser comme vous l'entendez._

«_La cause est plus qu'entendue, et ce n'est plus que l'affaire de la

technologie;—j'en mettrais ma tête à couper!_»

J'ai reproduit ici ces paroles, comme je les ai publiées déjà

ailleurs, telles qu'elles ont été prononcées.

Je m'y permis une simple addition: celle du nom de M. d'Amécourt, que

M. Babinet avait négligé par une omission involontaire. Cette

omission, qu'en ce qui dépendait de moi, je réparais immédiatement

dans mon premier compte rendu[4], je devais mettre d'autant plus

d'empressement à la relever, que M. Babinet, en oubliant le nom de M.

d'Amécourt, l'un des auteurs légitimes, avait prononcé le mien, bien

que je fusse tout à fait étranger à ces hélicoptères.

[Note 4: L'_Aéronaute_, épreuves corrigées et nom de M. d'Amécourt

rétabli, dès août 1863. (Imprimerie Claye, 7, rue Saint-Benoît.)]

J'eus à regretter cette même omission dans la reproduction immédiate

de cette séance écrite par M. Babinet pour le _Constitutionnel_. Ne

sachant pas que la leçon dût être publiée, je n'avais rien pu

prévenir.—M. Babinet, averti aussitôt par moi, a réparé cette

omission en une foule d'occasions avec une remarquable prodigalité.

Je ne chercherai pas à dire l'enthousiasme qui m'avait du premier coup

emporté pour mon illustre visiteur.

Comme un enfant imprudent, j'avais couru mettre le feu à une mine de

poudre, dont je n'avais pas même soupçonné la portée d'explosion,—et,

au moment où j'étais assourdi et éperdu du bruit que je venais de

faire, au moment où je me demandais, sans presque oser me tâter, si

j'avais bien encore tous mes membres, la main d'un sage me frappait

sur l'épaule et sa voix m'affirmait que j'étais hors de danger.

On aimerait à moins son sauveur. Et il faut ajouter à ce sentiment de

reconnaissance trop justifiable, le charme que j'éprouvais à entendre

et à voir familièrement le savant qui avait bien voulu me prendre en

amitié. Ceux qui l'ont approché savent quelle curiosité, quel intérêt

provoque cette individualité si puissante et si originale.

Tout le monde sait qu'il n'est personne au monde de plus

spirituel—_rarissima avis_—que le célèbre académicien.—Vous

comprenez tout de suite que cela déconcerte fort certaines

gens,—preneurs du fameux _Pingebat!!!_ sérieux eux-mêmes jusqu'au

grotesque, et pour lesquels il n'est pas de science sans pédantisme,

pas de savants sans lunettes, ni de professeurs sans cravate blanche;

notez que notre cher Maître porte parfois cravate blanche et

lunettes,—mais on ne les voit pas. Ces braves gens-là, qui ont mis du

temps à accepter la science vulgarisée du grand Arago, n'ont pas

encore pardonné, et ils ne pardonneront, je le crains bien, jamais à

M. Babinet d'avoir de l'esprit.—Un membre de l'Institut spirituel

comme les deux Dumas! n'y a-t-il pas là de quoi faire frissonner, à

côté de sa pieuse amie, une honnête «plume scientifique» que nous

connaissons!

Je ne saurais dire, pour moi, et en tâchant même de ne pas tenir

compte de mes sympathies personnelles, quel charme infini j'éprouve à

suivre, par les caprices de ses méandres, la parole de ce maître

devant qui les plus savants s'inclinent.—Parole pleine d'_humour_, de

bonhomie un peu malicieuse parfois, et qui va sa route, sans fatigue

et sans hâte, toujours sûre qu'elle est d'arriver au but à son

heure;—s'arrêtant selon son caprice aux endroits qui lui plaisent,

ramassant à gauche et à droite sur le chemin, dans son apparente

distraction, le caillou ou la fleur, c'est-à-dire l'anecdote, le mot

ou le chiffre, toujours au profit de l'instruction de son auditeur.

Jamais, comme pour l'aider encore à ce butin _ondoyant et divers_,

jamais mémoire humaine n'ouvrit devant un seul homme pareil trésor

éparpillé: prosateurs et poètes français, latins et grecs, il les sait

tous par coeur, et ce n'est pas par hémistiches qu'il les cite, mais

par cent et deux cents vers, poëmes Saphiques, Odyssées, tragiques,

historiens, satiriques.—Pic de la Mirandole, Mezzofanti, Victor Hugo,

Th. Gautier et notre ami Christol Terrien, qui parle soixante-douze

langues, seraient eux-mêmes éblouis par cette vertigineuse mémoire.

Quant à l'éternelle digression de l'inépuisable causeur, elle n'a rien

qui fatigue, parce qu'elle est comme l'accompagnement, toujours

harmonieux et surtout bien nourri, d'une mélodie certaine.

Le sans-façon de la forme, l'insouciance, toujours correcte, des

solennités du dire, le tâtonnement dans les transitions, qui

semblerait par instants poussé jusqu'à l'amnésie, ont une grâce

singulière et indicible.

On croirait voir le crayon entre les droits d'un glorieux doyen

d'école: le papier se couvre de hachures hésitantes, l'oeil cherche en

vain la pensée bégayante qui échappe dans l'apparent désordre de ces

lignes tremblées, éparpillées et confuses. Mais peu à peu la lumière

se fait, le chaos s'explique, la pensée préconçue se dégage, et la

forme apparaît enfin dans sa volonté absolue, magistrale. La création

est.

Si ce don particulier n'était pas de nature, M. Babinet serait le plus

habile et le plus grand des comédiens.

À cette haute science, à cet esprit charmant, joignez, pour parfaire

l'ensemble, la caractéristique et suprême indifférence de certaines

conventions, le mépris sidéral, mais sans malveillance aucune, de tout

ce qui est nul devant la pensée, le pittoresque inouï d'un intérieur

qui eût rendu fou l'auteur des _Parents pauvres_,—_pandæmonium_ ou

sanctuaire dont les yeux des princesses sollicitent l'honneur de

scruter les vertigineux encombrements,—et,—pour dire le mot dernier,

qui ne viendrait jamais, la passion enfantine et l'infatigable

curiosité du joujou chez ce puissant vieillard pour qui la science la

plus abstraite n'est elle-même qu'un jeu. Joujou pour lui, les

profondes théories du savant Chevreul sur le prisme irisé, joujou la

loi de gravitation des corps,—et, en passant, ce n'est pas, dit-il,

une pomme qui la fit découvrir, vu qu'une pomme ne pouvait

raisonnablement tomber du poirier bien constaté qui se trouvait, seul

arbre, dans le jardin de Newton;—joujou, les planètes de

l'observatoire, jeu de boules qu'il tient dans sa main;—et, joujou

devenue, voilà que la mécanique compliquée de la turbine et de

l'hélice s'appelle _stropheor_ et _spiralifère_.

Je n'oserais pas affirmer que, sans le bruit que j'avais fait autour

des petits joujoux hélicoptères de MM. d'Amécourt et de La Landelle,

imprimés déjà de par moi à près d'un million d'exemplaires, M. Babinet

se fût dérangé pour venir à nous.

N'eussent-ils servi qu'à cette rencontre, ils mériteraient d'être

célébrés à deux millions de tirage en plus,—et j'en payerais encore

volontiers les frais!

À terre & en l'air... Mémoires du Géant · 第 45 / 114 题