VI

Mon confrère Moreau. — M. Mauguin fils. — Découverte de la lune. —

La main qui saisit! — Les ouvriers de la dernière heure. — Qui?

comment? — «La liberté dans la lumière!» — Obsession et possession.

— Quel Oedipe? — Une Photographie sans retouches. — Les bêtes à X.

— La Chimie, c'est ce qui pue! — L'impatience de l'ennui. — Le pape

Clément XIV et l'arlequin Carlo Bertinazzi. — PINGEBAT ROMA!!! — Un

capitaine mangé. — Le baron Taylor. — J'ai l'horreur du

_raisonnable!_ — Le Génie, c'est l'Insolence! — La baguette de

Tarquin. — Attention à la cravate! — Le beau jeune homme de Rouen.

— Gustave Flaubert. — Les croix d'honneur. — Gare les épaules! —

Le monsieur au cochon de lait. — Résumé.

Je discutais avec tout venant:

La contradiction m'affirmait et m'excitait, encore comme la meule

affile la lame, comme la compression exaspère l'explosion.

Mais quelle satisfaction quand je trouvais un partisan du _Plus lourd

que l'air_, comme, il y a quelque dix ans, mon sagace et ingénieux

confrère Moreau, de la Société des auteurs dramatiques, qui en sait

plus à lui seul sur l'électricité et bien d'autres choses que vingt

académies;—et M. Mauguin,—fils du député, mon ancien chef de file au

journal le _Commerce_,—directeur d'une importante usine en Belgique,

avec lequel je me rencontrai juste au retour d'un voyage en Hollande,

pour tomber ensemble à bras raccourcis sur les «directeurs de ballons»

et chanter la gloire de l'hélice et des plans inclinés, etc., etc.

D'ailleurs, je ne savais rien de la question,—rien, j'entends, de ce

que m'eussent pu apprendre les autres.

Je n'avais rien lu de tout ce que j'ai lu depuis et qui m'a démontré

qu'en effet il n'était rien de nouveau sous le soleil. Je ne

connaissais ni la précieuse théorie de Michel Loup, publiée en 1853,

ni l'excellente démonstration de Liais,—une de nos gloires

scientifiques perdue sur un rocher lointain, ni les très-remarquables

articles du capitaine Béléguic, ni seulement l'_Aéronef_, brochure de

La Landelle publiée depuis deux ou trois ans déjà.

Je ressemblais peut-être bien un peu, moi Parisien né, à ces jeunes

gens départementaux, pleins de confiance, qui viennent ici pour nous

découvrir la lune. Mais cet isolement mien de tout ce qui avait pu se

dire et faire m'amenait, par la concentration, comme une sorte

d'hypnotisme, jusqu'au paroxysme de la Foi.

Plus convaincu chaque jour, je m'étonnais de l'aveuglement et de

l'indifférence des hommes devant cette immense question, la plus grande

des questions humaines dans toute la série des siècles,—lorsqu'elle

n'attendait même pas un inventeur comme Papin ni un découvreur comme

Colomb, lorsque le mot du problème était simplement dans l'application

raisonnée des phénomènes connus.

Les temps ne sont-ils pas venus? Je vois l'Angleterre s'émouvoir

depuis quelques années surtout autour des questions qui se rattachent

à la Navigation Aérienne. Devant la préoccupation générale des esprits

dans ce pays, la multiplicité des tentatives vers l'étude des

phénomènes naturels dans ces voies nouvelles,—l'émulation de

libéralité des sociétés scientifiques, Société de géographie, Société

royale de Londres, Association britannique, sans parler de

l'Administration de la guerre, à voter des fonds pour la création de

coûteux aérostats et la répétition infatigable des expériences,—on

comprend que cette nation, essentiellement pratique, a senti que le

moment est enfin venu pour l'homme de prendre possession de l'immense

domaine vers lequel il lève irrésistiblement les yeux depuis si

longtemps.

Il a suffi que son flair subtil devinât la proie glorieuse. Son

intérêt la pousse, son orgueil légitime l'excite:—elle avance déjà la

main qui saisit.

Si une question peut effacer jusqu'à l'ombre du sentiment mesquin des

rivalités ou des jalousies, c'est bien cette noble question de la

Navigation Aérienne dont le premier bienfait sera de hâter la grande

communion humaine.

Mais, pour arriver à cette éclosion, l'ardeur de tous est nécessaire.

Les siècles marchent, les heures avancent: celle-ci va sonner, la plus

solennelle dans la série des âges,—et, comptant trop sur ce que nous

valons comme ouvriers de la dernière heure, nous attendons,

impassibles et comme indifférents.

De temps à autre pourtant, de ce point ou de cet autre, une aspiration

isolée s'exhale, une clarté s'éveille et luit un instant pour

s'éteindre, un effort se manifeste qui s'affaisse aussitôt découragé.

C'est que la Foi seule ne suffit pas, et comme, d'une part, le capital

individuel n'aurait garde de prêter l'oreille à de semblables

sornettes, et que, d'autre part, le levier puissant de l'association

nous fait défaut pour répondre aux lieu et place du capital

particulier qui est sourd,—il en résultera demain que la plus grande

des conquêtes humaines affranchira le monde sous un pavillon qui ne

sera pas le nôtre.

Et nous ne nous glorifierons plus en répétant notre phrase consacrée:

«—L'Aérostation, cette science toute Française!...»

Je me demandais:

—Quels seront les moyens?

Quels agents silencieux encore, quels moteurs mystérieux, quels

fluides qui gardent encore leur secret, nous donneront raison de ce

grand Inconnu?

Qui attachera son nom à cette révolution gigantesque?

Dans quel coin de hameau, pauvre, ignoré, moqué, attend-il qu'on

l'appelle, le porteur prédestiné et béni du _Sésame, ouvre-toi!_ qui

nous donnera pleine carrière par les portes libres des immensités?

Ou plutôt cette gloire de demi-dieu ne sera-t-elle pas trop lourde, et

la victoire trop opime pour n'appartenir qu'à un seul?

Ne serait-il pas trop haut, en effet, au-dessus des autres hommes,

celui qui, leur apportant, selon la belle parole du poète:

«La liberté dans la lumière!...»

—abaissera les frontières, fera les guerres impossibles et déchirera

jusqu'au dernier feuillet les codes divers de nos époques barbares,

pour en dicter un seul et dernier, Loi suprême de Liberté et d'Amour?

J'ai pensé qu'il n'y avait rien de plus beau, de plus utile, de plus

nécessaire que la solution de ce grand problème,—solution aussi

urgente, pour tout gouvernement intelligent, que celle du pain à bon

marché pour l'ouvrier de la métropole;—plus précieuse, une fois

entrevue, pour tout esprit philosophique, pour tout homme de généreux

vouloir, à défaut de l'initiative gouvernementale, que repos, santé,

fortune, famille, vie même.

L'idée que je couvais depuis tant d'années, à laquelle je revenais

toujours à travers les agitations, les nécessités, les soucis ou même

les plaisirs d'une existence déjà remplie plus que de besoin, cette

idée s'était emparée de moi, de plus en plus maîtresse chaque jour.

Elle m'avait pris comme prenait autrefois ses gens le Diable d'Enfer

au Moyen Âge:—j'avais passé par l'Obsession, j'arrivais à la

Possession.

Elle en était venue peu à peu à faire place nette autour d'elle, trop

jalouse pour supporter une rivalité, trop grande pour ne pas envahir

le terrain tout entier, si chétif qu'il fût.—Un jour se leva où tout

avait disparu autour de moi: travaux caressés à moitié achevés,

modestes ambitions maintenant méprisées, devoirs sacrés et de toute

nature oubliés désormais.

De tout cela qui avait toujours fait jusqu'à ce jour ma vie remplie,

il ne restait rien—qu'une volonté unique, fervente, âcre.

Je ne me suis pas interrogé, je ne me suis rien promis. Je n'ai pas

pesé mes forces,—heureusement! Je n'ai pas pensé à regarder la route,

dès qu'elle menait vers le but, et, sans me demander par où je

passerais, j'ai marché.

Quels conseils d'amis aimés et respectés, quelle influence assez

pénétrante, quelles prières, quelles larmes auraient pu me détourner?

Une première et fort simple réflexion m'eût arrêté tout net et

d'abord, avant le premier pied levé,—si j'avais été Celui qui

réfléchit:

—Devant moi se dressait la plus grande question des siècles, la

question devant laquelle s'effacent et s'anéantissent toutes les

découvertes dont l'humanité s'enorgueillit,—la Question des questions

aux pieds de laquelle pâlissent, dès les temps mythologiques, les plus

savants et les plus sages.

Or, devant ce Sphynx redoutable, qui en a tant dévorés, et les plus

forts,—quel Oedipe aujourd'hui?

Je vais vous le dire moi-même,—après avoir écouté aux plus mauvaises

portes.

—Un ancien faiseur de caricatures, dessinateur sans le savoir, assez

impertinent, pêcheur à la ligne dans les petits journaux, médiocre

auteur de quelques romans dédaignés de lui tout le premier, et réfugié

finalement dans le Botany-Bay de la photographie.

Comme unique bagage d'érudit, parrain, de par le catalogue de

l'entomologiste Chevrollat, d'un _Bupreste_ et d'une variété _Copris_

(environs de Paris). Intelligence superficielle, ayant effleuré

beaucoup trop de choses pour avoir eu le temps d'en approfondir

une.—N'ayant commencé l'étude de la médecine que pour lui tourner le

dos aussitôt, et n'en sachant pas plus d'ailleurs, en fait de physique

et de chimie, que ce qu'il a oublié de ce qu'il n'avait guère appris

étant au collége, où il passait son temps, on se le rappelle encore, à

crosser du pied les bordures eu buis taillé du _Jardin des racines

grecques_.—Un de ces hommes dénués de respect, qui appellent les

savants «des bêtes à X,» comme d'autres disent des vers à soie;—se

compromettant, comme à plaisir, à affecter une ignorance plus grande

encore que la sienne réelle, et à se faire attribuer la paternité de

formules dans le genre de celle-ci:—«La Chimie, c'est ce qui pue!»

Voilà pour l'autorité scientifique.

Comme caractère général ou caractères généraux, la plus solide et la

mieux établie des réputations de cerveau brûlé sur le territoire

parisien et extra-muros. Un vrai casse-cou, toujours en quête des

courants à remonter, bravant l'opinion, inconciliable avec tout esprit

d'ordre, se vantant d'avoir ses quarante ans bien sonnés, quand tout

le monde sait bien qu'il n'en compte que douze ou treize au

plus;—touche à tout, riant à gauche, pinçant à droite, mal élevé

jusqu'à appeler les choses par leur nom et les gens aussi, et n'ayant

jamais raté l'occasion de parler de cordes dans la maison de gens

pendus ou à pendre. Sans mesure ni retenue, exagéré en tout, impatient

à la discussion, violent en paroles, obstiné plutôt que persévérant,

enthousiaste à propos de rien, sceptique à propos de tout, épouseur en

défi de toutes les querelles, ramasseur de gens à terre, bougeant

toujours et dès lors marchant sur les pieds de tout le monde, ce que

les gens qui ont des cors ne pardonnent pas.—Imprudent jusqu'à la

témérité et téméraire jusqu'à la folie, ayant passé sa vie à se jeter

par la fenêtre de tous les sixièmes étages pour retomber sur ses

pieds, à fournir de légendes la badauderie universelle, et poursuivi

comme malgré lui par un acharnement d'heureuse chance à faire grincer

des dents aux plus bénins, puisqu'il n'a jamais pu réussir à se noyer

tout à fait.—Personnalité bruyante, absorbante, gênante, agaçante,

forçant la curiosité, qui s'en irrite,—et dès lors couchée en joue de

derrière chaque angle de carrefour; rebelle né vis-à-vis de tout joug,

impatient de toutes convenances, alerte comme lièvre devant la porte

de toutes les maisons où on ne met pas ses pieds sur la cheminée,

n'ayant jamais su répondre à une lettre que deux ans après, et—afin

que rien ne lui manque, pas même un dernier défaut physique, pour

combler la mesure de toutes ces vertus attractives et lui rassembler

quelques bons amis de plus—poussant la myopie jusqu'à la cécité, et

conséquemment frappé du plus impertinent manque de mémoire devant tout

visage qu'il n'a pas vu plus de vingt-cinq fois à quinze centimètres

de son nez.

Mais que dire de plus—car je n'en finirais pas!—d'un garçon

tellement dépourvu de cervelle qu'il n'eut jamais le premier bon sens

pratique—ô monsieur Prud'homme!—de se prendre un seul instant de sa

vie au sérieux et de commencer par se croire quelqu'un pour le

persuader aux autres!

Tireur de pétards, casse-carreaux, chien de jeu de quilles, prototype

de terreur pour les beaux-pères:—voilà l'homme qui avait l'insolence

de se poser face à face avec la question de l'Automotion Aérienne,—à

peu près comme ferait un chien devant un Évêque!

Mais, de toutes ces incongruités, qu'il nous soit permis de forcer

l'attention du lecteur sur la plus monstrueuse en notre pays de

France: l'impatience de l'ennui.

Lâche devant l'Ennemi! Crime irrémissible.—À quelle considération, à

quelle respectabilité pourrait-il jamais prétendre, celui-ci qui, une

seule fois dans sa vie, n'a pu se résigner à entendre réciter «_une

pièce_» de vers,—assez imprudent encore et même impudent pour s'en

vanter!

Latouche fait dire à Clément XIV, dans sa pseudo-correspondance avec

l'arlequin Carlo Bertinazzi: «—Ce peuple, qui passe pour le plus gai

et le plus impatient, est de tous le plus intrépide à s'ennuyer.»

Voici assurément une parole profonde,—et malheur à l'enfant du père

auquel l'expérience des années n'a pas appris la nécessité première

d'arborer la cravate blanche à sa progéniture dès le berceau!

Il y avait des peintres qui avaient nom Heim, Picot, Hesse, Couder,

que sais-je encore? tous de génie à peu près égal, comme il convenait

à gens venus de l'école des David, des Gérard et des Girodet.

Pendant que ces bons peintres se bornaient naïvement à faire leur

peinture, l'un d'eux tira ses grègues à l'écart de ces braves gens, et

se mit à peindre ses toiles avec un sérieux tout particulier et

véritablement supérieur. Rien de plus profondément glacial et

antipathique que cette atroce peinture et que cette méthode plus

répulsive encore qui calculait machiavéliquement ses lenteurs, patiente

jusqu'à l'énervement, sobre jusqu'à l'abstinence, avare jusqu'à la

prodigalité. Mais, en revanche,—impérissable secret pour tout homme

médiocre qui veut atteindre à toute grande fortune,—l'homme ne riait

jamais, et quand il avait terminé un de ses enluminages archaïques, ce

«Chinois égaré dans les rues d'Athènes,» comme a dit mon Préault,

écrivait magistralement au bas: INGRES PINGEBAT. ROMA, et le millésime

en romains.

Et la foule d'accourir pour contempler ce que venait d'accomplir

l'homme grave, et comme il demeurait plus sérieux que jamais, cela

ôtait l'envie de rire aux autres.

—PINGEBAT!... lisait l'un.

—ROMA!!... relisait l'autre.

—Bigre!!!... disaient les deux en s'en allant,—celui-là est un homme

fort!

Et, en effet,—cet homme dont l'oeuvre n'est autre chose qu'une

glacière dans laquelle un ou deux rayons de chaude lumière semblent

perdus à regret, devant chaque tableau duquel il me semble qu'on me

coule une clef dans le dos,—cet homme qui a créé la plus détestable

école, dont le caractère personnel et impérieux repoussait toute

sympathie, mourra comblé d'ans, d'honneurs et de biens, et traînera

toute une nation spirituelle derrière lui le jour de ses funérailles.

À terre & en l'air... Mémoires du Géant · 第 37 / 114 题