ÊTRE PLUS LOURD QUE L'AIR POUR COMMANDER À L'AIR.

—Mais vous négligez un léger détail qui a quelque intérêt,—nous

demandait ironiquement le savant,—en omettant de nous dire de combien

il faut être plus lourd que l'air?

—Du plus possible!

En vertu du même principe qui fait que, des trois balles de volume

égal lancées par vous avec la même force,—la balle de plomb fendra

l'air à plusieurs mètres,—la balle de liège arrivera jusqu'à trois ou

quatre pas,—la balle de moelle de sureau reviendra sur vos pieds.

Du plus possible!—À quelques cinq ou six cents mètres, le moineau,

le pigeon, emportés dans la nacelle de l'aérostat et par vous posés

sur le bord, ont le vertige—_le vertige de l'oiseau_, oui!—et ils se

rejettent effarés en arrière vers le fond de la nacelle.—Lancés par

vous loin du bord, vous les voyez tomber comme plomb ou tourbillonner,

jusqu'à ce qu'ils aient atteint dans leur chute la couche

atmosphérique plus dense, où il est seulement permis à leur exiguïté

de se soutenir et de se mouvoir.

Cependant, seul et fier, l'aigle habite les cimes qui lui

appartiennent—de par son envergure corrélative à son poids,—et c'est

bien au-dessus de mille mètres que plane le condor, quand il gagne les

crêtes de la Cordillière des Andes.

Pourquoi?—Parce que de tous les volateurs proprement dits, il est le

plus grand, le plus gros,—c'est-à-dire le plus lourd!

Sur quoi, l'homme du monde,—un beau monsieur qui ne fait rien, qui

n'a jamais rien fait et qui ne saura jamais rien faire, en conséquence

ennemi né de celui qui fait quelque chose,—nuisible dès lors, parce

que inutile;—l'homme du monde qui ignore l'orthographe comme s'il

était vraiment né gentilhomme,—qui n'a pas trouvé d'autre moyen de

tuer son ennemi mortel, l'ennui, qu'en essayant des gilets neufs,—qui

cause avec son coiffeur, porte à la boutonnière un petit brin de ruban

d'une couleur quelconque qui n'est pas même la rouge, tutoie son

domestique et dit vous à son ami,—l'homme du monde vous demande avec

sa finesse la plus supérieure et ce demi-sourire d'âne que vous

savez:

—Et votre point d'appui?

—Sur quoi, ô homme du monde! l'oiseau s'appuie-t-il quand il vole?

—Mais, dit l'académicien qui vient en aide,—en admettant même votre

principe, votre oiseau possède physiologiquement une force relative

que l'homme n'a pas,—car AB = VS...

—Prenez garde, académicien que vous êtes! et rappelez-vous toujours

que votre même formule mathématique défend aussi à l'oiseau de voler.

Pourtant,—PIGEON VOLE!—Qu'en savez-vous d'ailleurs, et comment, pour

les soustraire, avez-vous pu réduire ces deux fractions à un même

dénominateur?

—Mais où est votre moteur? Vous ne possédez pas le moteur, assez

léger d'une part et assez puissant de l'autre, car une force vapeur

qui pèse 100, je suppose, ne peut enlever que 10.

—Et, en admettant que nous ne puissions arriver à créer un moteur à

vapeur suffisamment léger,—ce dont les nécessités industrielles n'ont

pas eu à s'occuper très-précisément jusqu'ici,—n'avons-nous pas cent

autres agents? Ces autres forces naturelles qui se nomment l'air

comprimé, l'air dilaté, le gaz acide carbonique,—que l'homme ne sait

même pas contenir encore, l'éther, l'électricité, etc., etc.,—sans

parler des poudres,—ne sont-elles pas autant d'agents pour la

Navigation Aérienne?

Qui vous dit qu'on ne va pas vous présenter demain une force de cheval

dans un boîtier de montre et dix chevaux dans un carton à chapeau?

Nos mécaniciens ont-ils donc fermé l'atelier depuis le bourgmestre

qui inventa les deux hémisphères à Magdebourg?

Mais, d'abord, êtes-vous bien sûrs, ô savants! qu'une si grande force

soit indispensable à l'homme pour s'élever et se mouvoir dans cet air

si essentiellement élastique?

Êtes-vous bien sûrs que l'oiseau dépense tant de force,—toute sa

force pour voler,—quand l'aigle enlève l'agneau,—quand le tiercelet

et la pie-grièche, les plus petits des carnassiers, ne se gênent pas,

en cas de besoin, pour ajouter à leur poids celui d'une mère perdrix

qu'ils viennent d'arracher du sillon?

Les plans inclinés ne vous fournissent-ils pas, comme à plaisir, de

véritables temps de repos où se renouvelle la force dépensée et sur

lesquels Antée va retrouver la terre?

La sage et molle lenteur avec laquelle descend le parachute ne vous

a-t-elle donc rien fait deviner?

Et quand, au-dessus de votre tête, l'oiseau plane, majestueux, donnant

à peine un coup d'aile par minute, comme s'il daignait consentir à ne

pas oublier tout à fait sa gravité,—dépense-t-il là de la force ou

s'enivre-t-il de toute la profonde sécurité de son équilibre, de toute

la molle volupté du repos où il se berce?—Non, il ne travaille pas:

il jouit!

—Que m'arrivera-t-il donc si je dis cette fois encore ce que je

pense—comme je le pense?

Eh bien, il y a des injustices!

Nos Athéniens d'aujourd'hui, vous savez trop s'ils sont

impitoyablement persévérants à charbonner d'éternelles plaisanteries

les murailles de l'Académie des Lettres.—Celle des Arts encore est si

peu ménagée que, l'autre jour, le pouvoir lui-même, gardien intéressé

de toute autorité, portait la main sur sa masure et la jetait bas.

Or, je me demande quel singulier privilége semble protéger l'Académie

des Sciences?

Devant celle-ci, nous semblons tous frappés d'une sorte de stupeur

bestiale, comme sous le tonnerre certains animaux. Toucher à cette

momie, c'est cas de sacrilège, et l'idée seule de cette énormité ne

viendrait même pas.

Si jamais l'ennemi fut quelque part pourtant, ennemi dérisoire et

grotesque, mais dangereux surtout, c'est bien ici, puisqu'ici ne se

débat plus la vanité du superflu, mais la nécessité de l'indispensable.

Pire cent fois donc que ses soeurs est celle-ci à tous points de

vue,—et au-dessous même du dernier étiage, car vingt hommes de génie

ont toute leur vie passé, comme Balzac et tant d'autres génies devant la

porte de l'Académie des Lettres, sans penser à y sonner,—tandis que

l'Académie des Sciences n'a même pas été dédaignée une seule fois par un

Déranger de l'A+B.

Tous vont à ce moulin.

Ô Savants! Pharisiens et Princes des Prêtres! Doctrinaires de la

science! Académies, Comités scientifiques, Corps savants reconnus,—je

vous reconnais seulement comme ennemis nés de tout ce qui est hors de

vous, de tout ce qui se cherche et surtout de tout ce qui se trouve

sans vous!

C'est vous qui démontriez, il y a quelques années, l'impossibilité

pratique de l'éclairage extrait de la houille, alors même que tout le

pays d'Angleterre resplendissait de la lumière du gaz hydrogène.

C'est vous qui décrétiez avant-hier que—LES ROUES DES CHEMINS DE FER

PATINERAIENT TOUJOURS SANS AVANCER JAMAIS, DE PAR LE POLI DES SURFACES

QUI RENDAIT L'ADHÉSION IMPOSSIBLE,—et c'est vous encore qui ajoutiez,

en supplément de bagage, qu'—EN SUPPOSANT LA TRACTION POSSIBLE, SA

VITESSE ÉTOUFFERAIT INFAILLIBLEMENT LES VOYAGEURS...

C'est vous qui déclariez hier que—LA TÉLÉGRAPHIE ÉLECTRIQUE NE

POURRAIT ÊTRE JAMAIS PLUS QU'UN AMUSEMENT INTÉRESSANT POUR LES

PERSONNES CURIEUSES DE PHYSIQUE...

Mais ayons la générosité de ne pas tirer sur ceux qui sont trop

près:—c'est l'ingénieur de Philadelphie qui nie la locomotion par la

vapeur, alors même que roule devant lui la voiture qu'Olivier Evans a

construite avec ses pauvres épargnes.

C'est le professeur Hardner qui prêche à Londres, à Bristol, partout,

qu'—ESSAYER DE TRAVERSER L'ATLANTIQUE AVEC DES BATEAUX À VAPEUR,

C'EST ESSAYER D'ALLER DANS LA LUNE...—et, quelques années après, le

_Sirius_ et le _Great-Eastern_ traversent l'Atlantique en quinze

jours.

Le pauvre Stephenson allait partout, de l'un à l'autre, jusqu'à la

reine. Des Académies, il y en a partout, même en ce pays libre

d'Angleterre. Tout le monde tournait le dos quand il prêchait la

locomotion ferrée.

Le plus terrible de ces académiciens lui répondit une fois, comme par

condescendance:

—J'admets—pour un instant—votre système mis en pratique: la machine

est lancée à toute vapeur, les wagons qu'elle entraîne et qui la

poussent à leur tour augmentent sa vitesse acquise. Et dans les

prairies traversées comme par un éclair, un boeuf, je suppose, a

franchi la haie de son pacage, il a pénétré jusque sur la voie, et le

tourbillon arrive sur lui... Quel épouvantable malheur!...

—Hélas! oui, monsieur,—pour le boeuf!

Une ville de nos départements—que je ne nommerai pas,—allait

célébrer je ne sais quelle fête.

On avait commandé une ascension de ballon.

L'Académie de l'endroit,—une Académie très-importante, s'il vous

plaît, mais dont plusieurs membres étaient en même temps Conseillers

municipaux,—réfléchissant que ledit Conseil avait alloué pour cette

ascension une somme relativement assez forte, eut l'idée louable de

tirer, académiquement, tout le parti possible de la dépense

municipale.—On verrait donc à utiliser l'ascension au profit de

quelques observations barométriques, stratégiques ou autres.—On se

décida pour un essai d'application stratégique, plus facile.

Mais avant de rien faire, les plus prudents demandèrent, par

déférence, l'opinion d'un des leurs, qui était un véritable savant

assurément et en même temps un très-haut personnage:—je persiste à

ne nommer personne.

Voici, _strictement_, la réponse de l'illustre

savant,—très-compétent, je le répète, en toutes choses d'X et surtout

en l'espèce:

—Votre expérience serait absurde. Les aérostats NE PEUVENT être

stratégiquement utilisés aujourd'hui, de par les progrès de la

projection des nouveaux engins de guerre,

«CAR—un aérostat de 500 mètres, tenu en captivité par deux câbles

de... ne peut s'élever à plus de... mètres, puisqu'il n'emporte que...

kilos par... mètres, et que chacun des câbles pèse... par... mètres...

kilos.

«OR,—la force balistique des canons rayés de tel modèle étant, à

angle de..., de...,

«à la hauteur de... mètres, l'aérostat ou l'aérostier seraient

inévitablement atteints par les projectiles ennemis.

«DONC!!!...»

—Ce qui était en effet du plus juste et du plus limpide calcul.

Seulement, ô illustre savant,—si vous aviez fait un plus gros ballon,

n'auriez-vous pu soulever un câble plus long—et monter plus haut???

«Il n'avait oublié qu'un point!» dit Florian.

L'inventeur pour ces gens-là, mais c'est l'ennemi!

Avez-vous la naïveté, par hasard, de croire que des personnages de

cette importance commettent la folie de se déranger pour si peu? Ils

ne croiront d'abord ni à vous ni à votre découverte. Ils vous

oublieront aux catacombes de leurs cartons,—ou s'ils examinent, ce

sera pis encore.

Si vous aviez raison, par hasard, voyez donc les conséquences!—Des

essais à suivre, des formules nouvelles à établir,—sans compter que

cette découverte va en forcer plus d'un à se démentir et à revenir sur

des théories précédemment affirmées.—Comment, en bonne conscience,

attendre qu'un tel bouleversement pourra être pris de bonne grâce par

ces braves gens et émérites, doués d'un âge où on aime le repos, et

qui, leur siège fait, bien campés sur leurs traitements, accroupis sur

leurs positions acquises, doivent raisonnablement être plus difficiles

à déranger qu'une dinde sur ses oeufs?

Ô les savants d'Académie!

Et comme ils se moquent de ton respect, ô Public naïf qui croiras

toujours aux Augures!—Entends-les donc seulement rire les uns des

autres! Et, dans leurs querelles, écoute comment ils se traitent,

connaissant leur ignorance réciproque pour ce qu'elle vaut!

Un célèbre vétérinaire—mais vétérinaire!—se présentait à l'Académie

des Sciences.—Quelques membres s'indignaient de l'audace:

—Je ne trouve pas que ce soit trop d'un vétérinaire pour tant

d'académiciens, dit le plus savant de la compagnie.

Et quand il s'en présentait deux de droits égaux à brouter les

éternels chardons du jardin d'Académus, ce n'est plus _Ex æquo_

qu'écrivait celui-là, mais _Ex asino_—poussant jusqu'au calembour en

latin le dédain de sa moquerie.

Écrivez _Tatar_ pour Tartare et _Timbouctou_ pour Tombouctou, voilà

votre candidature académique posée.—Arrivez à Indoustan par un H:

_Hindoustan_, la voici prise en considération.—Maintenant, au lieu de

Constantinople, prononcez _Stamboul_,—vous êtes élu!

Conséquence remarquable et logique dans l'absurde:

—lorsqu'il s'agit d'abord de cet insoluble problème de la direction

des ballons, l'Académie de Paris fût unanime pour adopter le rapport

signé, entre autres, par Lavoisier et Condorcet, et proclamant la

possibilité de cette archi-impossibilité.

Ce n'était pas assez encore, et les Académies de Lyon et de Dijon,—je

n'ai pas compté les autres,—s'empressèrent d'acclamer en choeur cette

inanité.

Aujourd'hui que le problème est posé dans ses véritables

termes,—logiques, incontestables, absolus,—l'Académie des Sciences

n'a pas assez de ricanements quand un chercheur de Navigation Aérienne

a la naïveté de s'adresser à elle, et elle éclate de rire,—ô les

fines mouches!—en «_renvoyant à M. Babinet_!»

Mais ne terminons pas en oubliant une des plus étranges variétés du

genre Savant,—la dernière:—le savant pieux, qui gagne sa vie à

raccommoder Josué avec Galilée, et Moïse avec le Manuel du

baccalauréat.

Pour celui-là, toute idée nouvelle, c'est l'ennemi, comme à la

chauve-souris dans son ombre toute lumière fait cligner l'oeil. Sans

voir, sans regarder même, il crie: Non!—d'avance et d'instinct à

toute découverte, tremblant toujours d'être définitivement débusqué

ce coup-là de son trou.

Celui-là,—se gardant bien de dire qu'il copie servilement en cette

rencontre l'_Aéronautica of Sketches_—affirme «qu'en fait de

locomotion au sein des eaux, la Création a atteint des proportions

_assez_ gigantesques en nous donnant la baleine. Mais, en fait de

locomotion aérienne, elle s'est arrêtée—_et pour cause!_—à l'aigle

ou au condor; elle a armé l'autruche de pattes très-énergiques,

d'ailes très-courtes, et lui a donné le sol pour appui,—etc., etc.,

etc.»

Vous savez avec quel aplomb ces honnêtes gens-là accaparent le bon

Dieu, et il faut vraiment que le bon Dieu soit bien fort pour résister

depuis si longtemps à ces Guillot qui le défendent.

Ils n'hésitent jamais, ricanant sous cape et sans trembler du

sacrilége, à faire intervenir devant leur parterre «la Bonne

Providence» chaque fois qu'ils ont besoin de remplir leur marmite ou

leur tabatière.—Et on comprend dès lors que «la Bonne Providence,»

absorbée par des soins aussi importants, n'a pas de temps de reste

pour assister la Navigation Aérienne.

De par eux donc, défense à Dieu de faire voler l'autruche,—le

ptérodactyle et l'épiornis, étant morts et enterrés, ne sont plus là

pour répondre;—et, pour défendre à l'homme de dépasser certaines

proportions de la nature, affirmons pieusement que le _Great Eastern_

est moins volumineux que la baleine,—ordonnons que le cheval distance

comme vitesse et dépasse comme format la locomotive avec ses queues de

wagons,—décrétons que le télégraphe électrique porte moins loin que

la parole humaine et l'oeil du lynx fantastique plus loin que notre

télescope,—jetons bas la casquette de notre Corps des Ponts et

Chaussées devant l'auréole du castor,—et arrêtons court le tunnel du

Mont-Cenis par déférence pour le trou du lapin.

Pour le besoin de la cause présente, ils oublient leur thème

ordinaire:—l'Ordre Universel créé tout entier pour les besoins et la

satisfaction de l'homme, et aussi Dieu qu'ils ne craignaient pas

d'envoyer tout à l'heure clouer les étoiles au firmament «_pour le

seul plaisir de nos yeux_.»

Impies blasphémateurs de Dieu qu'ils limitent à leur mètre, insolents

envers le créateur et la créature, les voilà qui nient à présent cette

miraculeuse intelligence qui a été donnée à l'homme et par laquelle il

a dépassé en tous ordres les facultés de l'animal, à mesure qu'il a su

le vouloir et le mériter.

Eh quoi! l'homme, plus vite que le cerf, plus prompt que le bruit, qui a

fait siens le domaine de la taupe comme celui du poisson,—l'homme,—ce

favorisé de la Providence, celle image de la Divinité,—ne s'élèverait

pas dans l'air comme la misérable chenille d'hier et la mouche immonde

née de la pourriture!...

À terre & en l'air... Mémoires du Géant · 第 36 / 114 题