Prenez une pièce de dix centimes en bronze, qui ne soit pas trop usagée,

entre le pouce et l’index; faites-la glisser de haut en bas, vivement,

sur n’importe quelle boiserie parfaitement plane, arrêtez cette descente

en plaquant brusquement l’objet contre la paroi lisse (qu’elle soit de

bois, de marbre ou de verre), et le décime y demeurera comme collé.

C’est un phénomène de pneumatique si simple qu’il ne vaut pas la peine

qu’on en fournisse l’explication: les «pelotes visqueuses» de Zompette

et de ses sœurs européennes ou exotiques agissent ainsi contre les

feuilles, et d’autant plus facilement que celles-ci sont _absolument

lisses_, en la même manière que le décime traité comme j’ai dit: par la

force de l’air comprimé. Pelotes visqueuses? Non point. Mais ventouses.

J’ai promis un portrait de Zompette, à présent différenciée de ses

cousines et installée à la place qui lui est due. En saurais-je prendre

le soin, quand je le vois tracé sous mes yeux de main de maître.

Ecoutez, regardez: c’est signé Lacépède et pourrait être sous-intitulé:

A la manière de mon maître M. de Buffon...

«_Tout ce que nous avons dit de l’instinct (?), de la souplesse, de

l’agilité de la grenouille commune appartient encore davantage à la

raine verte; et, comme sa taille est toujours beaucoup plus petite que

celle de la grenouille commune, elle joint plus de gentillesse à toutes

les qualités de cette dernière. La couleur du dessus de son corps est

d’un beau vert; le dessous, où l’on voit de petits tubercules, est

blanc_... (N’imaginez aucun tubercule, grand ou petit, et ne voyez là

que soie _granitée_ de la couleur indiquée par le maître...) _Une raie

jaune, bordée de violet, s’étend de chaque côté de la tête et du dos,

depuis le museau jusqu’aux pieds de derrière, et une raie semblable

règne_ (ce n’est pas moi, en cet instant, qui écris!) _depuis la

mâchoire supérieure jusqu’aux pieds de devant_...»

(Ceci n’est vrai que pour les adultes et dans les mois de l’an qui vont

d’un avril à un octobre normaux.)

Mais le complément du portrait est admirable, irrétouchable:

_La tête est courte, aussi large que le corps, un peu rétrécie

par-devant; les mâchoires sont arrondies, les yeux élevés. Le corps est

court, presque triangulaire, très élargi vers la tête, convexe

par-dessus et plat par-dessous. Les pieds de devant, qui n’ont que

quatre doigts, sont assez courts et épais; ceux de derrière, qui en ont

cinq, sont au contraire déliés et très longs; les ongles sont plats et

arrondis_...

_La raine verte saute avec plus d’agilité que les grenouilles, parce

qu’elle a les pattes de derrière plus longues en proportion de la

grandeur du corps_...

Irrétouchable, ai-je dit; mais, à peine quelques lignes plus loin

Lacépède ajoute, citant de nouveau Catesby: _Les raines vertes

franchissent quelquefois un intervalle de douze pieds_...

... Outre que vous me feriez dire!...

IV

POURQUOI SI PEU DE RÉVÉRENCE VIS-A-VIS DE MES ILLUSTRES DEVANCIERS

Car il faut bien que je réponde à ceux qui m’ont accusé, dans l’ordre

d’études que je poursuis ici, d’avoir _dénigré_ tour à tour Buffon et

Fabre dans les deux premiers volumes de mon _Bestiaire_: _Vie de

Grillon_ et _la Chauve-Souris_[9]. Je n’ai dénigré ni l’un ni l’autre;

j’ai relevé, chapeau bas, quelques erreurs. J’ai dit: «Vérité dans

l’hermas de Sérignan, erreur parfois au delà...» Ou encore: «Le savant

aux manchettes ne reproduisit guère que des relations de

correspondants... ou de correspondants de correspondants...» C’est même

miracle qu’il ait pu bâtir de la sorte une œuvre qui s’est imposée comme

un monument aux fondements inébranlables et sur lesquels toute

l’histoire naturelle, en France et à l’étranger aussi, semble s’être

assise soudain, une fois pour toutes, comme atteinte d’irrémédiable

infirmité: des noms de bêtes et un semblant de style... et allez-y! La

science enregistrera et perpétuera les erreurs que vous avez pu

commettre de bonne foi ou par négligence. Tenons-nous-en à la bonne foi.

Comme il est rare qu’elle rende ici ce que son plus fervent amoureux

attend d’elle! Car nous sommes ici en face d’un désert survolé de

légendes (c’est même ce côté légendaire qui m’a, dès mon enfance,

inspiré l’envie «d’y aller voir»...) et où, d’autre part, foisonnent les

mauvaises herbes de l’ignorance. Fabre fut un prodigieux défricheur,

dans la partie entomologique du désert sus-indiqué. Les moyens lui ont

manqué, d’autant plus qu’il voulut embrasser trop, et il ne demeure plus

à nos yeux déjà qu’un charmeur par le style et les roueries de parlage

(comme Buffon!); les petits enfants provençaux l’ont contredit par

devers moi en ce qu’il conte de maintes bestioles; et moi-même, qui n’ai

rien tant aimé, depuis que je suis né à ce monde, que de me pencher vers

la terre ou de contempler les bas-fonds du ciel, je savais, par avance,

que le véridique, entre le vieillard admirable et le groupe des petits

enfants dont les yeux attisaient une innocente et perspicace lumière, ce

n’était pas toujours, hélas! celui-là, mais celui-ci.

[9] Albin Michel, éditeur.

Il est triste que notre pays n’ait rendu les honneurs au héros de

Sérignan qu’au moment où, nonagénaire, sourd et à demi aveugle, il parut

ne comprendre qu’à peine (j’étais là!) tout ce que ce beau monde, venu

de Paris ou d’ailleurs, semblait réclamer de lui... Heure pénible! Heure

atroce! Mais l’homme aux manchettes mourut comblé de fortune et de

gloire, et en somme, c’est bien plus la méthode que les régimes ou les

époques qu’on doit ici incriminer.

Il ne faut pas lire... Il faut voir. Il ne faut pas voir une fois, mais

mille, mais dix mille, et encore n’est-on pas sûr alors que l’on ait vu

vrai... Il ne faut pas rêver de connaître toutes les bêtes, mais se

contenter d’en aimer une dizaine, d’être familier avec elles, et de

relater aussi nûment que possible ce que l’on croit savoir d’elles, et

avec pudeur, et avec prudence, et avec une modestie sans défaut.

Voilà ce que je me disais à peu près, tandis que je rapportais Zompette

vers ma maison.

_Celle-qui-était-avec-moi-dans-la-forêt_ me dit tout à coup:

--Comme tu vas lentement!... Tu rumines... A quoi penses-tu? Et cette

pauvre bête, entre ta tête et ton chapeau... Elle va mourir! Si on lui

rendait la liberté?

--C’est notre fille, répliquai-je, et tu as dit toi-même que Zompette

serait son nom. On va tâcher de la rendre heureuse.

Il n’y avait rien à répondre à d’aussi fortes paroles. Zompette demeura

captive sur mes cheveux, herbage étrange, au-dessous de la ridicule

voûte céleste que lui infligeait momentanément le dôme ajouré d’un vieux

panama...

V

DE L’HABITAT QUI SIED A ZOMPETTE CAPTIVE

De même que, pour répondre à la question et aux reproches de

_Celle-qui-se-promenait-dans-la-forêt_, j’interrompis, voici bientôt

quinze ans, une esquisse mentale de méthodologie en sciences naturelles,

de même en ferai-je sur le papier, pour le moment du moins...

Une heure plus tard, Zompette était installée dans sa nouvelle demeure.

Celle où elle vivra aussi heureuse qu’en liberté, plus heureuse

peut-être, est peu coûteuse à établir. Vous rincez soigneusement un de

ces grands bocaux de verre blanc où l’on conserve traditionnellement, de

mère en fille, en Gascogne ma patrie, les piments, les cornichons, les

oignons et les aulx dans le vinaigre, les cerises, les pruneaux ou de

beaux grains de raisin de malaga dans l’eau-de-vie; deux centimètres

d’eau, tout au fond du bocal, suffisent; et encore est-ce un luxe, une

concession à cette habitude mentale qui nous fait considérer Zompette

comme une grenouille; un tapis de mousse humide, en cette place,

suffirait parfaitement à son bonheur; après quoi, vous coupez à

n’importe quel arbre une branche dont vous étêtez les ramifications de

telle façon que celles-ci puissent ensuite, leurs bouts coincés contre

les parois du bocal, maintenir l’ensemble en équilibre stable; vous

laissez autant de feuilles qu’il plaît à votre fantaisie, non point

trop, toutefois, car vous risqueriez de ne plus commodément observer

votre pensionnaire, mais sans oublier que ce sera là son perchoir

habituel, son fauteuil, son lit de repos, et qu’il sied qu’il soit

confortable... C’est tout, à cela près que vous donnerez comme clôture à

cet aimable asile, afin que votre pensionnaire ne s’en évade pas en

sautant après une mouche, ou par distraction, un lambeau de mousseline,

de tulle ou d’étamine, fixé par une ficelle circulaire à l’orifice du

bocal.

Un trou aménagé dans cette clôture en écartant les mailles du tissu vous

permettra d’introduire et d’emprisonner dans la maison de Zompette les

mouches dont elle fera sa plus ordinaire alimentation.

C’est bien simple, vous dis-je! J’ajoute qu’on vend, chez les

naturalistes des quais, de gentils papillons de verre, de style

vaguement chinois, au toit pointu de toile métallique, qui sont de

véritables cages à rainettes et où celles-ci vivent également dans une

captivité heureuse. Le fond est compris de façon à contenir les quelques

centimètres cubes que je vous conseillais tout à l’heure de verser dans

le bocal; les commerçants qui vous vendront cet article ajouteront:

--Quelques tiges de cresson qui continueront à pousser, les pieds dans

l’eau... Votre raine sera là-dedans heureuse... comme une reine. Et,

par-dessus le marché, voici la petite échelle, monsieur...

VI

RÉPUTATION USURPÉE DE ZOMPETTE

C’est la minuscule échelle de bois, soi-disant barométrique, à larges

échelons plats, où se peut installer confortablement l’hôtesse de céans,

occupant son temps à de mystérieuses méditations, ou guettant les

mouches que la générosité de son gardien lui dispense. Les bonnes gens

vous diront que, si Zompette grimpe vers le sommet de l’échelle, c’est

que le temps va se mettre au beau, et tout le contraire, si elle

s’installe sur un des bas échelons, qu’il vaudrait mieux, du reste, en

l’espèce, dénommer paliers.

Les bonnes gens vous diront cela, ou vous l’ont dit et nombreux sont

ceux qui leur demeurent crédules. En dépit du chagrin que j’ai à

détruire une innocente légende, les bonnes gens ont tort, et nous

aurions tort d’attribuer un caractère utilitaire à l’encagement de

Zompette; sa grâce, sa couleur, son aspect de bijou animé et sa

gentillesse méritent que nous l’aimions pour elle-même, et sans qu’il

soit besoin de lui attribuer des compétences météorologiques dont, soit

dit à son excuse, je ne sache pas qu’elle se soit jamais targuée

personnellement.

Zompette n’annonce pas le temps par ses allées et venues au long de

l’échelle, mais profite de lui dans sa cage exactement en la même

manière que le ferait un humble retraité plein de loisirs; à cela près

que c’est le soleil qui attire le vieux homme au banc de son seuil, la

brume et le froid qui le font se confiner à l’âtre, tandis que, pour

Zompette, il en va un peu différemment: j’ai dit qu’elle pouvait se

passer d’eau dans sa cage, mais le climat idéal est pour elle une

atmosphère gorgée de vapeur aqueuse et ensoleillée tout ensemble.

Lorsque le temps est beau et qu’un rayon de soleil frappe sa demeure,

c’est évidemment dans la partie supérieure de celle-ci que son idéal se

trouve, hygrométriquement, réalisé pour le mieux; quand le temps est

mauvais ou quelconque, quiconque connaît bien Zompette avouera qu’elle

s’installe un peu au hasard en tel ou tel endroit de sa demeure.

Zompette n’annonce pas le soleil en gagnant les étages supérieurs; elle

le suit aux lieux où ses effets lui paraîtront particulièrement

agréables.

Elle prendra, de temps à autre, volontiers, un bain, surtout dans les

premiers jours, lorsque votre approche l’épouvante encore et qu’elle

n’est pas accoutumée à votre aspect ou à vos gestes.

VII

LES MENUS DE ZOMPETTE

C’est le gibier ailé, avons-nous dit, qui constitue en captivité la base

de l’alimentation de Zompette, la plus agréable pour elle et la plus

commode pour son gardien. Deux à trois mouches par jour lui suffisent

largement; c’est une méditatrice, une contemplative qui ne fait pas

beaucoup d’exercice physique, qui, en conséquence, ne brûle pas beaucoup

de graisse et qui, surtout dans la sécurité de la cage, se contente de

très peu. Mais elle est aussi une prévoyante, et si la fantaisie vous

prend de faire bourdonner en son bocal une poignée de mouches, vous la

verrez en gober une quantité qui vous paraîtra prodigieuse pour un si

petit estomac: on ne sait pas de quoi demain sera fait, profitons de

l’instant présent!... Et notre amie de bondir en tous sens,

frénétiquement, dardant sa langue qu’enduit une sorte de glu naturelle

dont ne peut se dépêtrer le «volatile ailé», si peu qu’il en ait été

atteint.

La précision des bonds de Zompette chassant est d’ailleurs remarquable,

et impayable sa mimique, lorsqu’elle tourne sa tête dans la direction du

bourdonnement. Il lui arrive pourtant de manquer son coup et de retomber

pesamment n’importe où, sans en paraître d’ailleurs affectée ou vexée

outre mesure... En liberté, ces chutes peuvent parfois être

considérables, ce qui justifierait en partie cet intervalle de douze

pieds dont Catesby fait mention à propos de ses facultés de saut. Mais,

à ce compte-là, un homme prenant son élan du sommet de la tour Eiffel

serait parfaitement capable de battre tous les records, y compris celui

du saut en longueur, étant donnée l’importance du tremplin et de la

trajectoire.

Il faut noter, à propos de l’alimentation de Zompette, un fait qui a son

intérêt au point de vue de la façon dont fonctionnent ses organes

visuels. Zompette ne s’attaque pas aux proies immobiles, d’où la plupart

des naturalistes concluent que toute proie autre que vivante lui

répugne. Cela est parfaitement inexact; plus tard, quand Zompette n’aura

plus peur de vous, ou, pour mieux dire, de votre main, installez-la sur

le dos de celle-ci et, de l’autre, avancez sous ses narines une mouche

écrasée, voire une parcelle de viande crue, et vous constaterez que les

papilles gustatives de Zompette, après les olfactives, agréeront et

apprécieront bel et bien votre présent. La conclusion à tirer du fait

que la bestiole ne bondit jamais sur une proie immobile est autrement

plus importante et troublante pour quiconque s’intéresse à la

psychologie comparée; les yeux, les beaux yeux de Zompette, à peu près

aveugles aux formes et aux couleurs telles que nous les percevons, sont

surtout, sinon uniquement, _sensibles au mouvement_.

Imaginez dès lors ce que peut être l’univers aux yeux de Zompette: une

immensité désertique, incolore ou grise, de temps en temps rayée ou

marquée par des lignes et des points alimentaires... Tels sont les

horizons que peuvent ouvrir parfois nos humbles études. Ces yeux, qui

sont pour la plupart de nous les organisateurs de tant de belles fêtes,

devant les merveilles artistiques ou naturelles de notre monde, ne sont

plus chez Zompette (et d’ailleurs chez tous les autres batraciens) que

des guides, des indicateurs, des viseurs, des instruments de chasse, des

armes.

En dehors des mouches, Zompette avalera tout ce que vous lui présenterez

de remuant et de proportionné à la dimension de ses mâchoires, tout et y

compris un fragment de chiffon rouge ou jaune au bout d’un fil balancé.

On sait que de la sorte, et à la condition de dissimuler sous le

fragment de chiffon un hameçon à trois becs, les pêcheurs adroits

peuvent attraper maintes cousines de Zompette, des grenouilles

comestibles,--pêche autrement amusante, du reste, que celles qui se

pratiquent au filet ou à la chandelle, et qui sont interdites aux

rhumatisants... Donc, Zompette n’est pas difficile sur la qualité des

mets qu’on lui présente: un ver de terre, un papillonnet, un moustique,

une petite limace exciteront également son appétit. Nous parlions de la

dimension, ou plutôt de la faculté d’absorption de ses mâchoires (et, en

conséquence, de son gosier et de son estomac); celle-ci est relativement

considérable: Zompette adulte peut engloutir d’un coup un grillon, qui

représente pour son estomac une pièce au moins aussi importante que le

serait pour le nôtre un mouton de moyenne taille. La belle indigestion

qui s’ensuivrait! Mais qu’on ne croie pas Zompette à l’abri

d’incommodités de ce genre, et que ses véritables amis se gardent bien

de la gaver à l’excès. A la suite de débauches alimentaires, on la voit

perdre sa vivacité, son entrain à aller d’un point à l’autre de son

bocal, et qui est le même que celui d’un fifi sautant de perchoir en

perchoir dans sa cage; elle somnole lourdement, comme un goinfre repu;

le rythme de sa respiration, qui se décèle si bien sur sa blanche gorge,

devient irrégulier, saccadé, pénible.

Et elle vomit... «comme un homme», ainsi que disait alors en la

considérant une de mes domestiques. Pas tout à fait comme un homme, car

ce qu’elle évacue de la sorte, ce ne sont point des fragments de la bête

trop grosse avalée, mais des filaments blanchâtres, visqueux, qu’un

spirite traiterait volontiers d’ectoplasme, et dont elle se hâte de se

dépêtrer avec ses petites mains à quatre doigts, si préhensiles et

presque humainement conformées; elle s’en dépêtre avec un dégoût

manifeste... Sucs gastriques formés à l’excès dans sa poche stomacale,

sucs de réaction nettement acides, appelés en hâte par la présence d’une

nourriture excessive, qui demeurent eux-mêmes excessifs et dont il

convient de se débarrasser au plus tôt...

Contrairement à ce qui arrive chez les goinfres, on voit, après des

événements aussi déplorables que ceux que je conte, Zompette résister à

toutes les tentations alimentaires et observer, trois ou quatre jours de

suite, un jeûne résolu.

VIII

L’AUTOMNE ET LE SOMMEIL

Maintenant, c’était bien la superficie d’un jeton de 2 francs ou d’une

pièce d’argent de 40 sous, qu’eût pour le moins, au repos, occupée

Zompette. Et je ne trouverai jamais occasion plus belle de vous parler

de sa naissance et de sa vie qu’à ce propos...

Les rainettes ne sont aériennes et amies des arbres, parfois les plus

hauts, que pendant le printemps et l’été,--saisons où elles vivent en

oisives, dépourvues de tous sentiments, et uniquement occupées de

méditer à leur manière et de se nourrir. Mai passé, elles délaissent les

ruisseaux, les étangs et les mares où elles sont allées consommer leurs

amours, puis se hâtent, en personnes sages, de rejoindre les habitacles

des arbres, comme si elles désiraient plus vite, de la fange, regagner

les hauteurs.

... Mais Zompette n’est encore qu’une toute jeune personne, jouvenceau

ou demoiselle, quand vient le temps, pour moi, de regagner Paris. Elle

est installée dans une petite caisse tapissée de coton hydrophile bien

imbibé, et mise aux bagages, comme mes papiers et mes manuscrits

eux-mêmes. N’oublions pas que c’est la première fois que je l’observe et

que j’apprends à l’aimer... Je n’ai jamais si mal dormi dans un train

qu’en cette nuit d’automne de 1913, où j’emmenais, comme un colis,

Zompette vers Paris, depuis Dax, dans un wagon de bagages... De vagues

remords s’appesantissaient sur moi; j’aurais pu, devant que de quitter

la forêt landaise, lui rendre sa liberté, comme j’avais fait pour tout

un clan de musaraignes et diverses tribus d’insectes... Mais Zompette

était Zompette, et je l’aimais, ce qui ne va jamais sans cruauté,

surtout de la part de qui aime.

Un grave souci me sollicitait en outre: comment allais-je désormais

pourvoir à sa nourriture? Les mouches étaient bien rares dans ma maison

de Paris, et la cuisinière aurait-elle vraiment la chance de rencontrer

à peu près quotidiennement un ver de terre ou une limace en épluchant

les légumes ou la salade? Cet automne fut le plus beau de ceux que j’ai

connus. Les mouches abondèrent dans mon rez-de-chaussée, et les limaces

dans les salades... Zompette embellissait comme on dit en Gascogne, ou

forcissait, comme on dit en Avignon, pour parler d’une jeune personne

qui profite. Un jour, je me décidai à fabriquer avec une règle, un bout

de fil de fer et un capuchon de tulle, une réduction de filet à

papillons, destiné à capturer pour ma captive les dernières mouches.

Jean Giraudoux et Francis Carco n’hésitaient pas, munis de cet engin, à

les pourchasser jusques au boulevard Pasteur. Loués soient-ils ici pour

cela! Ils faisaient, ma foi, bonne chasse, et attrapaient bien les

mouches.

_Celle-qui-s’était-promenée-avec-moi-dans-la-forêt_--c’était l’hiver, et

Giraudoux nous avait quittés pour l’Amérique, et Carco pour des

destinations ou des destinées inconnues--me dit un soir:

--Il vaudrait mieux porter au Bois cette pauvre bête. Elle saura se

débrouiller...

Je crois que c’est la première fois que j’ai lu des livres traitant

d’animaux; j’appris, d’après ces livres, et pour ne pas entrer dans des

détails oiseux, que les raines, «quand le ciel leur refuse leur pâture»,

vont s’engourdir dans la vase des étangs. Je n’avais pas un étang sous

la main. Je n’avais qu’un pot de vieux rouen garni de mousse encore

vivante, tout au moins susceptible d’être arrosée; et ce fut là que

j’installai Zompette, quand il n’y eut décidément plus moyen de la

nourrir.

Peu après, il fallut bien reconnaître ceci, que Zompette criait

famine,--simple façon de parler,--s’agitait, poursuivait d’inexistantes

ombres de mouches; ceci de ce fait seul que mon appartement gardait une

température où, décemment, les insectes eussent dû pulluler. Il n’y

avait pas de solution autre que de prier ma concierge de colloquer le

vase de Zompette à côté de ceux qui servaient de piédestal aux plantes

vertes de divers locataires, en plein air, dans la cour... Plantes

vertes et grenouille verte...

En plein air, dans la cour... Alors, Zompette, bien qu’élevée en

captivité depuis sa naissance à sa vraie vie, comprit ce qui se passait

sous le ciel et ne se comporta pas autrement que si elle avait de tout

temps été libre et à elle-même livrée. Le vase de vieux rouen était

circulaire, haut d’environ vingt centimètres, garni de sable sec et de

mousse mourante. Zompette fit ce qu’elle eût fait en pareille saison

dans la forêt landaise, lorsque les insectes sont morts et que le froid

va venir: elle s’installa pour dormir entre la mousse et le sable...

Un matin, ma concierge vint me dire:

--On ne voit plus votre grenouille... Ça ne m’étonnerait pas que le

petit chat du 4, qui est si malin...

L’avant-veille, j’avais aperçu encore, dans une fissure du tapis de

mousse, Zompette et son museau triangulaire et ses deux mains quasi

humaines en dépit qu’elles n’aient que quatre doigts. La veille, une

seule de ces mains apparut au bord de la lacune moussue... Le jour où la

concierge m’entretint en la manière que j’ai dit, il faisait très froid

et, dans le pot en vieux rouen, il n’y avait visiblement plus ni

Zompette, ni son museau, ni ses mains à quatre doigts, ni rien, ni

personne...

--Ce chat du 4, qui est si malin..., reprenait ma concierge...

Vaines paroles! J’avais déjà, comme Zompette entre la mousse et le

sable, une si solide impression de sécurité!...

IX

LE PRINTEMPS

Au contraire de l’automne, qui semble tomber des branches, le printemps

paraît monter du sol. Le thermomètre n’accuse pas une température plus

élevée qu’hier, les servantes s’affairent encore autour des foyers, et,

cependant, il est là. Il s’annonce par une odeur qui n’est qu’à lui, et

que les végétaux, qui l’ont perçue avant nous, consentent à nous

transmettre après s’en être voluptueusement imprégnés.

Zompette, qui participait entre la mousse et le sable à une vie alanguie

et comme végétative, a éprouvé le retour du jeune dieu à la manière des

plantes. Ses sens, depuis des semaines inutilisés, s’éveillent et se

recréent; le monde visuel va être riche de lignes, de points et de

mouvements alimentaires; les oreilles aussi se préparent à entendre le

concert immense, et une humeur visqueuse suinte abondamment sur la

membrane qui les recouvre, les dérouillant, pour ainsi dire, les

nettoyant de la terre et du sable qui s’y sont collés durant

l’hibernation; ces organes auditifs renferment dans leurs cavités une

corde élastique que Zompette peut tendre à volonté et qui doit lui

transmettre, avec une précision inimaginable pour nous, les vibrations

aériennes et les sonorités terrestres.

Emile et les autres · 第 5 / 7 段