côté du diptyque que figure toujours une métaphore. Emile est concret,
les Autres sont abstraits; et voilà tout,--pour m’exprimer «en
raccourci», et provisoirement.
Pour _être_, il faut rechercher l’extension et non la compréhension.
Pour _être_, c’est-à-dire pour ne pas mourir, même quand notre dépouille
sera retournée à la terre. Certes, les créatures impersonnelles ne
meurent pas, ou du moins elles ne vivent pas davantage qu’elles ne
meurent: la vie sans la possibilité de la mort ou la mort sans la
certitude d’une autre vie sont deux zéros additionnés, et qui en égalent
un autre.
Pourquoi y aurait-il sur la terre, ou ailleurs dans l’espace ou le
temps, des créatures intelligentes, pourvues d’âmes immortelles, et
d’autres qui ne seraient qu’instinctives et vouées à l’abolition
définitive?
Ici, le paradis des bêtes, qu’il soit imaginé par Francis Jammes ou par
n’importe qui, ressemble à celui dont nous rêvons pour notre usage
personnel, nous autres hommes, et dont nous avons tous le pouvoir d’être
assurés. La religion et la science (qui n’ont nul besoin de se
rejoindre) n’ont pas du moins à prendre la peine de s’opposer, de se
considérer hostilement.
Comme le Pauvre entre les pauvres, allons demander leur avis aux
animaux, qui voient Dieu face à face, comme ils voient peut-être la mort
lorsqu’ils sont chats et qu’ils témoignent de la terreur ou de la
colère, dans des coins d’ombre où, pour nos yeux, il n’y a personne ni
rien.
4
Croire aux choses, c’est les rendre réelles.
Je ne voudrais point, parlant de bêtes, avoir l’air d’ajouter ici une
moralité à une fable; mais l’exemple d’Emile, et des _Autres_,--de
beaucoup d’autres, et qui n’étaient pas nécessairement chats,--me
convainc chaque jour davantage que notre immortalité doit dépendre
surtout de nous-mêmes, et de la réalisation plus ou moins heureuse que
nous faisons de notre personne, patiemment.
Certaines races animales n’y ont plus droit. La nôtre et celle d’Emile
peuvent escompter ce privilège sur la planète Terre, aussi longtemps que
nous sauvegarderons cette personnalité sans laquelle une créature
vivante n’a plus l’orgueil de soi-même et perd la croyance, qui est le
souverain passeport pour notre prochain voyage.
Vivre et mourir ne devraient avoir de sens pour nous que tout à fait
provisoirement. C’est sur des trésors dont nous pouvons à chaque instant
nous enrichir, arbre ou minéral, chat ou homme, que se fonde notre
future fortune, notre licence à durer et même à ne plus jamais mourir...
La mort n’est qu’une association en enfilade d’images sinistres,
momentanément valables pour nous, qui vont de l’image souffrance à celle
d’un pourrissement où nous ne sommes plus pour rien.
La mort, c’est un mot qui ne devrait pour nous correspondre à rien,
comme pour tant d’_Autres_, comme pour la plupart des autres.
A plus forte raison ne me semble-t-il _encore_ impliquer ni l’enfer,
qui, pour les êtres sans individualité, doit être quelque chose
d’horrible comme un néant dont on aurait conscience, ni le paradis, où
ceux qui tentèrent loyalement d’être eux-mêmes obtiennent, j’imagine, un
délai hors du temps pour se réaliser et se personnifier encore mieux...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Oui, viens sur mes genoux, Emile, pauvre bête honnête et tendre, puisque
ce geste te ressemble, te réalise, te personnifie; voici l’heure où les
feux achèvent de se consumer, où les chars des maraîchers, d’un
roulement ininterrompu, annoncent le lugubre avènement sur Paris d’une
aurore d’arrière-automne...
Viens sur mes genoux, grimpe contre mon bras, installe-toi sur mes
épaules... C’est la place que tu as choisie, la meilleure part de ce que
je puis t’offrir... Tes griffes s’enfoncent terriblement dans ma peau,
mais que m’importe à moi, puisque tu continues à m’instruire?
* * * * *
Tout à l’heure, j’irai comme font mes semblables m’instruire de la mort
à l’école du sommeil, du sommeil qu’un réveil a toujours suivi jusqu’ici
pour M. de la Palisse et pour moi... Mais il est certainement, ailleurs,
des réveils qui valent mieux que ceux de cette vie; je le comprends dans
tes yeux verts qui louchent un peu et qui, pour l’instant, me
signifient:
--C’est entendu; dans trois heures la bonne arrivera et je lui
réclamerai ma pitance, avec fracas, s’il le faut... C’est entendu,
j’écourterai ton précaire sommeil, mais tu n’as qu’à dormir comme nous
le faisons, nous autres, dans notre monde: d’un œil. Je suis Emile, et
fier de moi en dépit de mon apparente humilité... Dépêche-toi, la
bouillotte de ton lit--et j’en aime la tiédeur autant, sinon plus, que
celle de tes épaules,--va être froide...
... Viens donc, pauvre vieux chat, et éveille-moi dès qu’il te plaira...
comme il me serait doux qu’on m’éveillât un jour ou l’autre,--pour tout
de bon, ailleurs!
... Viens. Je suis sûr que vous avez encore infiniment de choses à
m’apprendre, Toi et les Autres...
II
COCO, CACATOIS
Des gens content que nous vieillissons ou mourons? Quelle blague! Nous
sommes arrivés hier à Jolibeau et tout était en place, et Noctu dans le
ciel, et Filon le Gris dans sa lézarde de la troisième marche du seuil,
et son cousin Filon le Vert dans le trou de taupe du talus d’en face
qu’il a accommodé à l’usage de sa paresse, comme chaque an. Evidemment,
ce ne sont plus les mêmes... Et après? Suis-je moi-même identique à ce
que j’étais, durant que j’écrivais la précédente ligne?
* * * * *
Toutes les bêtes sont là: la soixantaine de pigeons, les cinq ou six
chats, les lapins bleus et gris, et les noirs, et la petite ânesse
poilue et frisée, dont il semble que la mère ait trompé le père avec un
épagneul. La chienne, hier hostile, se rappelle soudain que celle dont
elle est née m’adorait, et la voici qui vient vers moi en rampant, un
bout de satin rose entre ses babines de négresse. Midi bientôt. Seul le
maître à danser des poules n’est plus là: il est allé leur enseigner la
musique au paradis des bêtes. Et M. l’aumônier, autre voisin, a beaucoup
vieilli: son mécréant de docteur en est réduit à réciter pour lui des
chapelets.
Les rossignols sont certainement, eux, les mêmes. En tout cas leur voix
n’a pas changé, ni mes oreilles, à cela près que quelques crins blancs
du plus charmant effet frisent au-dessus de leurs ourlets... Mais il y a
incontestablement du neuf devant ma vieillesse en herbe.
* * * * *
Ce neuf s’appelle Coco et d’après les estimations les plus sérieuses, il
doit avoir tout près de deux cents ans.
Un perroquet. Non. Un kakatoès, un cacatois comme on écrivait quand il
est né. C’est la femme de mon cousin qui l’a emmené de Languedoc en
Aquitaine gasconne; là-bas, dans sa famille, on ne se souvenait pas de
ne point l’avoir vu. Un cacatois blanc, dont la huppe arbore des
brindilles rouges lorsqu’on le caresse ou l’agace, lorsqu’il est heureux
ou furieux. Enorme. Des gamins qui ont dû depuis beau temps aller voir
comment on fume la pipe de l’autre côté de la vie, lui ont, jadis, crevé
un œil et cassé une aile. Ce borgne compliqué de manchot ne s’en porte
pas plus mal pour cela. Il a un appétit charmant, un cœur tendre, et
tient des discours pleins d’intérêt.
* * * * *
Car, ne nous y trompons pas: il se peut qu’un jeune perroquet répète
sans y rien entendre les mots et les sons qu’on lui serine; mais il n’en
saurait être de même pour un patriarche de l’importance de Coco.
Un patriarche, je m’explique mal, car Coco est une femelle cacatois, qui
pond de temps en temps un bel œuf blond et le déguste suavement,
n’ignorant pas qu’elle est veuve depuis deux siècles bientôt et que les
qualités de l’objet sont uniquement nutritives.
Mais avant de manger son œuf, Coco s’extasie et répète: «C’est bon!
C’est bon!... Viens me voir, papa!...» Aujourd’hui, il (ou elle) m’a
accueilli avec une gravité inaccoutumée: «Temps orageux, monsieur...»
Et, le comble, c’est que c’est vrai!... Allez parler de psittacisme à
propos d’un animal qui, lorsqu’on lui offre un biscuit, vous déclare
froidement: «Non, j’ai soif... Une orange, bien tirée, une orange!...»
Et il ne se trompe jamais sur la pronostication du temps... Ce matin, il
m’a dit: «Prends ton pépin...» Une ondée est tombée, comme j’allais
sortir. Durant que j’écris, il grommelle,--j’allais dire: entre ses
dents!--il grommelle: «Charmante journée. Beau temps pour la
campagne!...» Et, cette fois encore, il a raison. Tout va bien. Tout est
dans l’ordre. L’ondée n’aura pas de conséquences graves; à peine suis-je
aspergé quand je secoue les lilas et les cognassiers pour en faire choir
les hannetons, régal des poules. Les libellules célèbrent leurs noces
au-dessus des bassins; les petits escargots noirs et roses ou jaunes et
bruns sont tous dehors, lustrés, repeints à neuf,--comme la tortue qui
vient me regarder sous le nez avec une déplorable insolence, un manque
de timidité qui semble écœurant à mon orgueil humain.
Tout est dans l’ordre, ai-je dit... Toujours à l’excès optimiste! Midi
vient de sonner à la tour rose de l’église; j’admettais le caquetage des
passereaux, les coassements des grenouilles... Mais ce rossignol, à
pareille heure. Que nous veut-il? Et c’est qu’il en met! Nous n’y
couperons pas, c’est une ode!...
* * * * *
Je regarde: avec une pierre dans l’arbre, je pourrais sans doute envoyer
ce troubadour se faire pendre ailleurs. Impossible de le repérer. Et,
tout à coup, une stupéfaction énorme m’immobilise. Le rossignol, c’est
Coco... Coco qui s’est reconnu poète sur le tard et qui imite les
maîtres au point de les surpasser en virtuosité. Il peine, il travaille,
il y va fort, il est beau. Son œil crevé a l’air d’un monocle posé sur
un œil normal... Je n’y tiens plus. J’applaudis. Il me rappelle
quelqu’un ou quelque chose...
Il me sourit (il n’y a pas d’autre mot), puis, de son accent le plus
tendre:
--Si vous ne la savez pas, je vous la copierai.
... J’en suis retombé le derrière dans l’herbe, comme au temps où j’y
verdissais mes pantalons de coutil blanc.
Pauvre vieux qu’il y a là! Personne n’osera plus le gronder, s’il se
tache...
III
ZOMPETTE
LA GRENOUILLE VERTE
PROLOGUE
Il faut savoir entendre les conseils de l’Automne et se rendre aux lieux
où il tient le plus somptueusement ses assises. De longs ans, ce
fut,--pour moi,--en un coin de la forêt landaise que n’avait pas encore
saccagé la stupidité de quelques nouveaux riches... Il y avait là, aux
temps lointains dont je parle et dont nous sépare un affreux abîme de
boue et de sang, il y avait là, dès la fin de septembre, une douceur de
vivre perpétuellement exaltée par le prodigieux concert d’odeurs, de
couleurs et de sons dont se veut accompagné le prince Automne aux lieux
où il passe.
Le prince Automne, comme il est dit dans un conte gascon recueilli par
J.-F. Bladé. Appellation qui est, me semble-t-il, une vraie trouvaille
de poète. Faites résonner avec soin dans votre esprit et votre cœur
l’harmonie de ces syllabes, et dites-moi si vous n’imaginez pas tout de
suite un adolescent royal, plein de mélancolie et de langueur, qui passe
sur un fastueux tapis de feuilles mortes?
Donc, ce n’était pas encore la guerre, et la France n’y pensait pas plus
que chacun de nous ne pense à sa propre mort dans l’ordinaire des
jours... Un matin, Paris se réveilla sous une vilaine brume, terne,
rougeâtre, tragique, une brume à couper au couteau, et qu’on eût
effectivement coupée et tailladée comme pour la rendre sanglante...
Depuis huit jours, je mourais d’envie de partir et j’inventais cent
mille motifs de ne le point faire. Bénie fut la brume qui fit
brusquement la balance pencher dans le sens que je souhaitais, sans oser
me l’avouer à moi-même!...
I
LA FORÊT A L’AUTOMNE
Comment, si bonne que lui soit la vie à Paris, quelqu’un de notre
Sud-Ouest peut-il respirer sans nostalgie, ailleurs que chez lui,
l’_odeur_ de l’automne? L’odeur de l’automne! Voici une expression qui
aurait besoin d’être définie, mais par modestie ou par lâcheté, j’aime
mieux ici n’en rien faire et me contenter d’en parler pour ceux qui,
l’ayant éprouvée ou subie eux-mêmes, comprendront tout naturellement la
sensation dont il s’agit.
Je retrouvai donc _ma forêt_, et le vent y respirait, avec l’odeur des
mousses reverdissantes, une senteur, promenée sur des lieues et des
lieues, de taillis détrempés, de fumée de bois vert et de pommes de pins
en train de pourrir. Alors, les champignons émergent du sol sans crier
gare et semblent quintessencier au pied des arbres le goût même de la
forêt en menus sachets comestibles, gonflés de toutes les sèves du sol,
riches de tout l’arome des feuillages. Voici les cèpes aux airs joufflus
et cossus, au costume de velours sombre doublé de clair; les
chanterelles biscornues, en accoutrement de mardi gras; les oreilles de
loups, les bidaüs et les coulemelles qu’on appelle aussi sanguins,
serins, coucoumetz ou encore pignatons, jaunets et morts de froid, et
qui ne se plaisent que sous les pins; les rougets couleur de trogne
d’ivrogne; les oronges, pareilles quand elles naissent à un œuf oublié
sous le bois par une poule vagabonde, à un œuf dont le jaune ferait
éclater la coque et s’épanouirait végétalement en ombelle quelques
heures plus tard...
Il était inévitable qu’autour d’eux l’imagination campagnarde cultivât
un opulent jardin de légendes. Les vieux paysans, qui savent le temps et
la peine nécessaires à faire venir à bien les récoltes, ne pouvaient
guère voir ces hôtes des prés et des bois naître et grandir en une seule
nuit sans conclure qu’il y avait de la sorcellerie là-dessous.
Dans les pacages qui bordent les rivières du Sud-Ouest, quand les
champignons des prés étoilent, au matin, la verdure de taches blanches,
c’est que les _fatilières_, un peu plus tôt, ont déroulé leur ronde en
cet endroit. Ces _fatilières_ sont des déités bien originales de ma
petite patrie et qu’il serait malséant de confondre avec de vulgaires
sorcières: celles-ci sont de vilaines femmes, des mortelles promises aux
feux éternels et qui, bonnes amies du général Satan, lui constituent en
ce monde un régiment d’Amazones. Mais les fatilières, comme l’étymologie
du mot l’indique (_fatum_), s’apparentent davantage aux fées et, par
suite, à leurs lointaines cousines, les oréades, les dryades, les
napées, les nymphes champêtres et bocagères. Ce sont des génies qui se
montrent bienfaisants ou malfaisants au gré de leur humeur, mais qui
travaillent toujours pour leur compte et sans qu’aucun pacte les lie à
l’Ange déchu... Seulement, trait bien caractéristique de la race
gasconne, plus amoureuse encore de comique que de beauté, loin de se
présenter aux humains sous les espèces de belles et gracieuses jeunes
femmes, les _fatilières_ sont de burlesques carabosses avec lesquelles
on ne sait trop sur quel pied danser, mais qui, elles, dansent toujours.
Dansent et plus que jamais aux nuits où les brumes d’octobre se
déploient au-dessus des ruisselets. Alors, quelque enchanteur,
commerçant bien avisé, déroule devant elles ses brouillards, merveilleux
coupons de mousselines et de gazes, et c’est à son étalage que les
vieilles coquettes vont choisir leurs robes de soirée... Les crapauds
préludent sur leur flûte, la brise salée fait vibrer chaque être
végétal, du plus majestueux au plus humble; les chats-huants, sur un ton
invariable et obstiné de pochards tristes, scandent inlassablement le
refrain de la grande chanson... C’est le beau moment du bal, et, demain,
en tout endroit où se seront appuyés les talons des cocasses ballerines,
un champignon blanc dessus et rose dessous apparaîtra, baigné de rosée,
saupoudré de sable et de brins de mousse.
Quantité de mes amis rustiques ont vu les fatilières comme je vous vois.
Je me console de ne les point avoir vues en me sentant à peu près
incapable de douter de leur existence.
C’est qu’à l’automne la nature déclinante est un peu comme ces bonnes
vieilles en qui persistent seuls les souvenirs de leur toute petite
enfance, et qui les racontent intarissablement; par ces pâles et
diaphanes journées qu’on prendrait volontiers pour les fantômes de leurs
sœurs printanières, les légendes, qui furent la fraîche naïveté de la
nature et l’adorable puérilité de l’esprit humain, ressuscitent. Leurs
âmes mêmes semblent s’exhaler du sol toutes vivantes, avec l’odeur de
l’herbe mouillée et du bois mort. Nul doute que le peuple des menus
génies forestiers qui dansaient jadis avec les fées et les fatilières ne
retrouve alors une fugitive existence, analogue à celle que les contes
accordaient aux trépassés durant que sonnaient les douze coups de
minuit.
Je ne vais jamais à la cueillette des champignons sans un vague espoir
de découvrir, sous la coupole d’un de ces frustes et primitifs végétaux,
quelque fadet ou quelque lutin qui, selon qu’il sera bon ou mauvais,
aura, par sa présence, insufflé à la plante une succulence innocente ou
une mortelle malignité.
II
RENCONTRE DE ZOMPETTE
«_Celle-avec-qui-je-me-promenais-dans-la-Forêt_» vit quelque chose de
vert bondir à son approche, et grimper pataudement contre sa robe
claire. Elle poussa un cri:
--Un crapaud!
Puis, ayant examiné la bestiole:
--Ce n’est pas un crapaud... c’est un bijou.
Ce n’était pas un crapaud, ce n’était pas un bijou; c’était ZOMPETTE,
grenouille verte, rainette. Pourquoi Zompette? A cause que certains
visages évoquent quasi fatalement certains prénoms ou surnoms et que le
visage de la bestiole nous avait rappelé presque en même temps à l’un et
à l’autre l’appellation de l’héroïne d’un conte d’Henri Duvernois qui
nous avait fait bien rire le même matin.
Ainsi fut baptisée cette nouvelle petite amie qui, ce jour-là, aurait pu
aussi avoir nom «légion» dans la forêt landaise. Ce n’est pas en vain
que j’ai parlé de champignons, de leur pullulement mystérieux et
équivoque pour les simples, quand le prince Automne entre dans son
sylvestre palais. Zompette, ce jour-là, était aussi fréquente sur nos
pas que le sont, en mai, les sauterelles dans les prés, où l’herbe croît
et commence de mûrir, et cela n’allait pas sans provoquer en moi un
étonnement assez légitime.
Car toutes ces Zompettes étaient visiblement des bébés-rainettes au plus
tendre de leur âge, d’une superficie moindre que celle d’un jeton de
vingt sous, évidemment très maladroites encore à procéder sur le sol par
bonds ou autrement, tout de suite essoufflées et comme décontenancées
d’avoir pris brusquement contact avec une vie qu’elles n’entrevoyaient
la veille encore qu’à travers le partiel aveuglement larvaire de tous
leurs sens... Oui, certainement, quelques heures plus tôt, Zompette et
ses sœurs n’étaient que des têtards, habitants de mares ou de sources
qu’elles ne retrouveraient désormais qu’adultes et dans la seule saison
de leurs amours, petites choses équivoques et mal finies, pourvues de
leurs quatre pattes, déjà, certes, mais aussi d’un reste de queue qui
leur rappelait désobligeamment (j’imagine) leur cousinage avec les
tritons et les salamandres, créatures vaseuses, fangeuses, dépourvues de
toute aspiration vers les arbres et le ciel.
Or, ni mare, ni source n’existent là, à deux bonnes lieues à la ronde;
nulle provision d’eau douce dans cette longue presqu’île que bornent, au
nord, des landes sèches et, par ailleurs, l’océan gascon sujet aux
grands délires, ou le bel et vaste étang marin qu’un chenal fait
communiquer avec lui.
Mystère qui déjà me rendait ma nouvelle pensionnaire sympathique! Ainsi,
un certain romanesque flottait autour de son origine... L’histoire de
Zompette, mon héroïne, commence, somme toute, comme fait si souvent
celle d’une héroïne humaine dans un roman-feuilleton construit selon les
règles de l’art. On me concédera qu’il serait prématuré de faire, dès à
présent, la lumière sur sa naissance à la vie, lumière dont je ne devais
être éclairé moi-même que beaucoup plus tard.
III
PORTRAIT DE ZOMPETTE
Pour l’exposer au mieux, il ne le faut point isoler, mais le situer
parmi d’autres qui seront, pour elle et le lecteur, comme ses portraits
de famille. Puisqu’on l’appelle couramment la grenouille verte, notons
tout de suite qu’elle est bien de la famille des batraciens, mais
qu’elle appartient à un autre genre de cette catégorie de créatures et
qu’elle est non point sœur autrement vêtue, mais tout juste cousine de
la grenouille commune, immortalisée littérairement par Aristophane et
comestiblement inoubliable à certains gourmets. De la grenouille commune
et de la vraie sœur de celle-ci, la grenouille rousse,--la délicieuse
hôtesse, satinée et aux bésicles d’or, des fossés forestiers, feuillus,
moussus et _secs_,--Zompette se distingue essentiellement en ceci
qu’elle est une raine (raine verte, _hyla viridis seu vulgaris_).
Sa vie ordinaire n’est pas aquatique ou marécageuse, comme celle de la
grenouille comestible, ni sylvestre et pratiquée au ras du sol, comme
celle de la grenouille rousse: elle est aérienne, un peu, mon Dieu, à la
manière de celle des oiseaux. Zompette, sauf en diverses circonstances
que nous découvrirons au cours de ce récit, vit «de branche en branche».
En liberté, ses petites manières, ses procédés de chasse, ses ruses, ses
embuscades, provoqueraient, pour nos yeux, une fête aussi charmante que
le manège des oiseaux. Aussi charmante, mais bien plus difficile à
observer, tant sa couleur se marie à celle des feuillages.
Ce qui a permis à Zompette cette existence, non plus de naïade, mais de
dryade, ce qui lui a autorisé partiellement le domaine de l’air, alors
que ses cousines vertes ou brunes sont condamnées au sol, et à ne s’en
séparer qu’à l’occasion d’un bond, c’est une particularité minuscule, où
d’aucuns pourraient voir un privilège, où d’autres--dont je suis--ne
déplorent qu’un navrant pis-aller, tout de même que dans les ailes
précaires de la chauve-souris, ou les ailes et autres organes
artificiels qu’a cru devoir s’inventer l’homme.
C’est un naturaliste du nom de Catesby qui s’aperçut que la rainette
verte a, ainsi que toutes les autres _raines_, de petites plaques
«visqueuses» sous ses doigts, lesquelles plaques lui permettent de
s’attacher aux branches ou aux feuilles des arbres. Si j’ai mis le mot
«visqueux» entre guillemets, c’est que Lacépède l’interpréta de la
sorte, tout en accordant à son devancier que son interprétation à lui
était excellente, ou, du moins, non pas à dédaigner.
Voici ce que dit Lacépède de la rainette, au chapitre intitulé:
«Deuxième genre [de batraciens], _quadrupèdes ovipares qui n’ont point
de queue et qui ont sous chaque doigt une petite pelote visqueuse_.
«_Sa peau est si gluante et ses petites pelottes visqueuses se collent
avec tant de facilité à tous les corps, quelque polis qu’ils soient_
(notez bien ce: «quelque polis»), _que la raine n’a qu’à se poser sur la
branche la plus unie, même sur la surface inférieure des feuilles, pour
s’y attacher de manière à ne pas tomber_...»
Jusqu’ici, une grenouille aux pattes enduites d’un de ces produits
modernes qui collent tout, même le fer, ne se comporterait pas autrement
que sa cousine et pourrait, elle aussi, devenir de vaseuse aérienne, et
chasser aussi ses proies de branche en branche et de feuille en feuille.
Poursuivons:
«_Catesby dit qu’elle a la faculté de rendre ces pelotes concaves, et de
former par là un petit vide qui l’attache plus fortement à la surface
qu’elle touche_...»
On ne saurait expliquer mieux, sinon plus brièvement, que maman Nature a
pourvu les doigts de Zompette, moins favorisée à d’autres points de vue
que Brékex, sa cousine des marais, de petites ventouses quasi
automatiques, qui lui permettent, d’où qu’elle chute ou saute, de rester
fixe à l’endroit,--je ne dis pas qu’elle avait visé, mais où elle a
abouti, après le happement aérien d’une proie ailée ratée ou conquise...