Dans le grand concert printanier, c’est l’enfant amour qui est chef

d’orchestre; mais Zompette ne se préoccupera guère de ses gestes avant

un an encore; car, à en croire les compétences, l’entier développement

des raines, comme d’ailleurs celui des grenouilles et des crapauds, ne

s’effectue qu’avec lenteur. Citons Lacépède, dont les observations, sur

ce point, me semblaient exactes: «_De même qu’elles demeurent longtemps

dans leurs véritables œufs, c’est-à-dire sous l’enveloppe qui leur fait

porter le nom de têtards..._»

Arrêtons. Ceci est d’un analyste précis et clairvoyant; car il n’y a

guère de rapprochements à faire entre les métamorphoses des batraciens

et celles des insectes, par exemple. Les transformations de ces derniers

représentent véritablement des vies successives, aux buts différents,

certes, mais qui n’en sont pas moins des existences parfaites, nettement

caractérisées: la chenille mange, rampe, mais possède son _modus

vivendi_, tout un jeu d’actions et de réactions qui lui sont propres,

bref, une personnalité qui se suffit à elle-même et à qui manque seule

la possibilité de perpétuer l’espèce; il en est de même du papillon,

avec cette différence que c’est justement cette possibilité qui le

distingue, et qu’il aime et vole, au lieu de manger et de ramper.

Considérons, au contraire, des œufs de rainette nouvellement pondus et

fécondés: nous y verrons un petit globule noir d’un côté et blanchâtre

de l’autre, placé au centre d’un autre globule, dont la substance

glutineuse et hyaline doit servir de nourriture à l’embryon; deux

enveloppes membraneuses et concentriques le contiennent: ce sont ces

membranes qui représentent à peu de chose près la coque de l’œuf.

Après un temps plus ou moins long, suivant la température, et qui varie

aussi, nous le verrons en éclaircissant le mystère de la naissance de

mon héroïne, quand la nécessité l’exige, le globule noirâtre d’un côté

et blanchâtre de l’autre se développe et prend le nom de têtard; cet

embryon déchire alors les enveloppes qui l’emprisonnaient mollement; il

nage dans la liqueur hyaline qui l’environne et qui s’étend et se délaie

peu à peu dans l’eau. Il conserve pendant quelques jours son cordon

ombilical, lequel est attaché à sa tête. Il sort de temps en temps de la

matière gluante, comme pour essayer ses forces, mais, au début, ne

s’aventure guère et se hâte de rentrer dans cette petite masse

flottante, qui peut le soutenir; il y revient non seulement pour se

reposer, mais pour s’y nourrir; comme le futur poussin dans sa coquille,

il a là le couvert et le gîte...

Je passe rapidement sur les métamorphoses, dont tant de livres scolaires

ou de vulgarisation scientifique ont popularisé l’aspect et le progrès:

c’est en général au bout d’un mois et demi que le têtard se débarrasse

de sa dernière enveloppe pour prendre sa forme définitive. La peau

extérieure se fend sur le dos, près de la _véritable_ tête, laquelle

surgit de la fente qui vient ainsi de s’ouvrir. La membrane qui servait

de bouche au têtard se retire en arrière et fait partie de la dépouille,

comme les branchies qui lui servaient de poumons, et chose plus

prodigieuse encore, comme les instruments qui lui servaient d’yeux et

qui étaient apparus une semaine environ après l’animation de la frêle

chose! Alors, les pattes de devant commencent à sortir et à se déployer;

et la dépouille, toujours repoussée en arrière, laisse enfin à découvert

le corps, les pattes postérieures et la queue qui, diminuant de jour en

jour de volume, finit par disparaître complètement, d’une façon vraiment

mystérieuse: car elle ne tombe pas d’un coup, mais tout se passe, en

vérité, comme si elle se fondait dans l’élément qui l’entoure, fait

absolument déconcertant pour l’observateur, fait probablement unique

dans la nature et qui est cause qu’on excuse le bon vieux Pline d’avoir

raconté sans sourciller que la queue des jeunes batraciens se fendait en

deux pour former les pattes de derrière...

Le têtard n’est donc en somme qu’un _œuf animé_, pourvu de moyens

sensoriels et locomoteurs provisoires; l’on comprend dans une certaine

mesure l’abbé Spallanzani qui voulait rattacher pour ce motif les

batraciens aux vivipares; et il est de fait que, dès la fécondation,

l’œuf est en effet animé, est déjà têtard. Mais, puisque le têtard n’est

qu’un œuf animé...

Nous parlions de printemps et je citais Lacépède: qu’on m’excuse; avant

de conter le roman amoureux de Zompette, il m’a paru logique de la

montrer dans son mouvant berceau. Ceci fait, je laisse de nouveau, bien

volontiers, la parole au comte: [_Zompette_], _de même qu’elle demeure

longtemps dans son véritable œuf, ne devient qu’après un temps assez

long en état de perpétuer son espèce: ce n’est qu’au bout de trois ou

quatre ans qu’elle s’accouple. Jusqu’à cette époque, elle est presque

muette; les mâles mêmes... ne se font point entendre, comme si leurs

cris n’étaient propres qu’à exprimer des désirs qu’ils ne ressentent pas

encore et à appeler des compagnes vers lesquelles ils ne sont point

encore entraînés..._

... Je me rappelle; c’était l’été de 1914, un bel été précoce, vite

devenu trop chaud, orageux, tourmenté. Du pot en vieux rouen, j’avais

depuis quelques jours retiré Zompette un peu éblouie, un peu ahurie, un

peu «pâlotte», pour tout dire, et je l’avais réinstallée dans son bocal

et j’avais conclu un traité avec un négociant en articles de pêche qui

me fournissait tous les huit jours de petits vers rouges bien gaillards,

et il y avait des limaces dans les salades et ni Giraudoux ni Carco

n’oubliaient leur amie; bref, pour Zompette comme pour nous tous, ce fut

un temps où l’on éprouva véritablement cette douceur de vivre, que

d’aucuns disent qu’on ne connaîtra jamais plus. Une nuit où, cherchant

uniquement à me renseigner sur les mœurs et coutumes de ma pensionnaire,

j’en étais peut-être tout juste au passage de Lacépède que je viens de

citer, je m’aperçus d’un certain remue-ménage dans le bocal. Zompette, à

l’ordinaire si réfléchie et méditative une fois gavée, ne tenait plus en

place, gambadait, sautait, heurtant parfois de son museau camus le tulle

de sa clôture. Sachant que la lumière artificielle a le don d’énerver ou

d’abrutir ses congénères, je la portai dans un coin obscur, et...

... Et ce fut alors tandis que je continuais ma lecture, que retentit

pour la première fois, imprévu, lamentable et formidable, une sorte de

cri désespéré:

--Kô-ô-ô-ax!!!

X

LE RAPPEL DE L’ONDE

Cette nuit-là, je ne lus pas plus avant l’œuvre de M. de Lacépède et

conçus pour la première fois de ma vie quelques doutes vis-à-vis de

l’infaillibilité des savants officiels... Car, enfin, à croire ce que je

venais d’apprendre en lisant, Zompette, née à la vie durant le précédent

automne, n’aurait dû encore être qu’un bébé. Je l’examinai: deux petites

plaques brunes tachaient à présent, de chaque côté, la blanche soie

granitée de sa gorge, ce qui est l’insigne de la puberté chez les mâles

de sa race... J’ajoute sans plus tarder que M. de Lacépède n’avait

pourtant pas aussi tort qu’il peut y paraître: j’ai depuis lors, en

effet, acquis la certitude qu’une rainette captive, bien soignée,

régalée de mouches par des hommes de lettres d’un grand talent et de

vers rouges acquis à prix d’or par son maître, atteint plus vite à son

complet développement que celles de ses sœurs soumises aux incertitudes

alimentaires de la complète liberté. Accommodation aux circonstances qui

n’a rien qui puisse surprendre outre mesure, et que nous retrouverons

tout à l’heure dans un cas autrement intéressant et troublant au point

de vue scientifique.

Le dimanche suivant, je le passai à Chelles, comme il m’arrivait

fréquemment en ces temps heureux. Juin. Les sœurs de Zompette, ou plutôt

les mâles de sa race, poursuivirent ce soir-là, dans les arbres du

jardin de l’auberge, un concert rauque et discord. Car, il faut bien le

reconnaître, à côté de la flûte mélodieuse du crapaud et du brékex

discrètement grinçant de la grenouille comestible, le _kô-ô-ô-ax_ de

Zompette est quelque chose de purement exaspérant, affreux, déchirant.

Déjà, on m’avait averti, en mon domicile parisien, que les locataires

voisins se plaignaient de la chanson de ma pensionnaire. Il me fallut

donc penser à lui chercher une compagne digne d’elle, ou à partir pour

les champs; ce fut cette dernière solution que j’adoptai pour des motifs

dictés au reste infiniment plus par mon égoïsme et mon envie personnelle

que par sollicitude pour les oreilles de mes voisins...

C’est à la fin d’un mois d’avril normal que le roman amoureux de

Zompette commence; mais ce n’est pas dans les arbres qu’elle et ses

sœurs en goûtent les plaisirs; est-ce de la pudeur? Peu probable...

Est-ce, comme pourrait parfaitement l’affirmer un Bernardin de

Saint-Pierre, parce qu’elles veulent se soustraire à tous les regards et

se mettre à l’abri de tous les dangers, pour s’occuper plus pleinement,

sans distraction et sans trouble, de l’objet avec lequel elles vont

s’unir?...

Non, l’onde les appelle parce qu’elles y sont nées, qu’elles savent que

cet élément sera indispensable à la première vie de leur progéniture et

il n’y a là qu’un des plus simples des mille miracles de l’instinct...

C’est la récréation, au sens multiple et fort du mot, dans l’élément

originel... Noces assez brèves, du reste: les femelles sont délivrées en

moins de quarante-huit heures des œufs qu’elles portent et, très

souvent, le mâle, lassé ou impatient de reprendre sa vie aérienne,

abandonne sa femelle qui ne pond plus alors que des œufs voués à la

stérilité.

XI

ÉCLAIRCISSEMENT D’UN MYSTÈRE

Je ne vous conseille pas de faire prendre un bain de mer à une

grenouille ou à une rainette; certes, elles n’en meurent pas, comme

feraient des poissons d’eau douce, mais cela les dégoûte d’étrange

sorte, elles n’ont qu’une envie, celle de regagner le sol, et je vous

assure qu’elles s’y emploient promptement. Ce n’était donc pas dans la

mer salée ou dans l’étang non moins salé d’Hossegor que les pères et

mères des innombrables bébés-rainettes qui pullulaient en octobre 1913

dans ce coin de la forêt landaise avaient consommé leurs noces, ce

n’était pas dans cette onde hostile que leurs têtards avaient pu se

développer.

Alors, où et comment? Car, c’est le moment de le répéter, nulle source

ni nulle mare douce à deux bonnes lieues à la ronde... Fallait-il

imaginer, comme on l’a cru jadis dans les campagnes, que les grenouilles

vertes ou brunes, et les raines et les crapauds tombaient du ciel avec

les orages, lesquels se contentent de les mettre en bonne humeur et de

les exciter au vagabondage? Evidemment non... Mais, si fort que ces

petites et un peu puériles recherches agacent ma curiosité, il est fort

probable que je ne serais jamais arrivé à allumer à ce propos ma

lanterne, si le hasard n’avait soulevé la question au cours d’une

conversation que j’eus, voici deux ans, avec M. Georges Bohn, éminent

biologiste et distingué chroniqueur scientifique au _Mercure de France_.

Justement, à cette époque, son laboratoire de la rue Cuvier était peuplé

de têtards. Et ce fut de batraciens que nous causâmes... Or, quand j’eus

parlé de Zompette et du mystère de sa naissance au plus aimable et au

plus accueillant des hôtes:

--Il existe, me dit-il, des raines autres que la rainette verte ou

commune: la _bossue_, de Lemnos; la _brune_ et la _couleur-de-lait_,

américaines; la _flûteuse_, qui doit être très rare et peut-être

inexistante; et l’_orangée_ de Surinam... En les étudiant, peut-être

trouveriez-vous une solution à votre problème... Mais je vous signale

surtout une grenouille, la _rana rufa_ de Java, qui s’accouple

volontiers, quand il n’y a pas d’eau douce dans les environs, au creux

des souches ou des vieux arbres: il y aurait peut-être pour vous

quelques indices utiles à tirer de là.

Je ne saurais trop remercier M. Georges Bohn; ses prévisions n’étaient

point trompeuses; ma Zompette, contrairement à la plupart de ses sœurs

ou frères des contrées riches en sources et en viviers, n’était pas née

dans l’onde, mais au creux de quelque vieux pin. Là, les pluies

s’amassant, entretenant des mares précaires, de l’humidité en tout cas,

et cela suffit aux noces de ses parents qui--nous l’avons noté--n’aiment

pas, mâles ou femelles, à s’éloigner des arbres et ont toujours hâte d’y

aller reprendre leur vie pensive et gourmande, si fortes que soient les

sollicitations de l’amour.

Avec un peu de patience, j’ai pu découvrir trois ou quatre de ces

_nids_, car il n’y a pas de mot convenant mieux à ces réceptacles d’œufs

d’une race aussi arboricole que celle des oiseaux; dans la pluie ou

l’humidité demeurées au creux de l’arbre, la substance glutineuse et

hyaline se comporte comme elle ferait au fond d’une mare, et, en elle,

les têtards n’évoluent pas autrement qu’ils ne le faisaient dans les

cuvettes de verre blanc du laboratoire de la rue Cuvier.

Mais il est hors de doute que, dans ces conditions, l’évolution de

l’_œuf animé_ aquatique vers sa forme terrestre, aérienne et définitive,

est infiniment plus rapide que lorsque la ponte a eu lieu dans une mare

importante ou un intarissable ruisseau. On assigne aux têtards des

grenouilles et des rainettes un mois et demi ou deux mois pour

devenir--en plus petit--tels qu’ils demeurent le reste de leur

existence, mais, dans les conditions exceptionnelles dont je parle,

trois semaines suffisent, je l’ai constaté et je l’affirme, à dépouiller

notre héroïne de sa défroque provisoire et à la lancer vers sa nouvelle

vie, armée de ses pattes à ressort et de la teinte qui lui confère une

invisibilité herbeuse ou bocagère...

XII

SUITE ET FIN DES ANNALES DE ZOMPETTE

Les gens les plus indifférents ou les plus distraits ne sauraient avoir

oublié encore que divers événements de quelque gravité se déroulèrent à

la fin de juillet de 1914. Nous nous trouvions dans l’île bretonne de

Bréhat, et, les trains étant momentanément réservés aux mobilisés, ce

fut par mer que je résolus de me rendre vers des destinées militaires

encore vagues, mais qui, selon moi, ne pouvaient tarder à se préciser,

dès que j’aurais rallié mon centre de recrutement, dans mon Sud-Ouest

natal. Nous nous embarquâmes donc à Brest, sur un cargo en partance pour

Bordeaux, avec divers familiers que je comptais bien hospitaliser dans

la maison maternelle, aussi longtemps que durerait la guerre,

c’est-à-dire, ainsi que le proclamaient le bon sens, le sens commun et,

en outre, les gens bien informés, pour une période dont la durée ne

devait excéder cinq ou six mois...

* * * * *

L’histoire de la rainette verte, et le rapport des quelques

particularités dans l’histoire de ma Zompette, à moi, qui peuvent jeter

quelques lueurs sur sa race tout entière, touchent ici à leur fin.

Tandis que les hasards de la servitude militaire me ballottaient sans

trêve d’un bout à l’autre de la France, employé aux fonctions les plus

ahurissantes et les plus dépourvues d’intérêt, Zompette demeura dans la

maison maternelle, vivant aux beaux jours dans son bocal, dormant entre

mousse et sable quand les rigueurs de la saison avaient fait passer de

vie à trépas les derniers insectes, vouée à l’affection et à la grande

sollicitude des miens.

Ils aiment comme moi les animaux, mais non pas tous, et il faut bien

reconnaître qu’il n’y a pas grand mérite à s’intéresser à cette petite

créature peu encombrante, d’entretien nul, et pleine de gentillesse. Je

le répète: Zompette ne s’apprivoise pas, comme peut le faire un être

tout voisin de nous, la chauve-souris, par exemple, ou même un être

infiniment lointain, mais rendu subtil par quelques millions de siècles

de plus que nous, plus évolué, mieux organisé: par exemple, un grillon.

Elle ne s’apprivoise pas dans le sens que, dans la chauve-souris,

j’attribue à ce terme et qui revient à donner à apprivoisement la

quasi-synonymie du beau mot d’amitié... Mais elle s’habitue à nous, à

notre face et à nos regards, à nos mains et à nos gestes, et quand elle

nous connaît bien, saute volontiers sur un de nos doigts, comme un

moineau privé, pour s’emparer de la mouche qu’on lui tend.

En revanche, n’imaginez pas qu’elle saurait, comme le moineau privé,

regagner sa cage, après avoir conquis cette menue offrande. Elle est

charmante, mais elle est stupide. Je me rappelle à ce propos que, voici

quelque quinze ans, un brave type en redingote, cravaté de noir,

surmonté d’un chapeau haut de forme, arriva de sa province pour

expliquer aux Parisiens que l’homme «descendait», non point du singe,

mais de la grenouille, et avec l’intention, j’en ai bien peur, de fonder

sur cette sensationnelle découverte tout un système philosophique,

sociologique, et peut-être même religieux. Prévenue par quelques «pays»

facétieux de ce savant obscur jusque-là, la jeunesse des écoles lui fit

un accueil grandiose, l’acclama... Il y eut, en l’hôtel des Sociétés

savantes, un banquet somptueux, suivi d’une profusion de discours, d’où

il était à conclure que, véritablement, un nouvel ordre de choses était

né.

Je m’en voudrais de contrister ce sympathique savant, s’il est encore de

ce monde, et si un mauvais sort veut qu’il lise ma prose, mais je me

vois obligé de le contredire en cet endroit. Stupide, mais charmante,

ai-je écrit tout à l’heure. Ceux qui se sont intéressés à mes

précédentes études naturelles savent que, certes, j’ai maintes fois

énoncé qu’_instinct_ et _intelligence_ sont des mots, ne sont rien que

des mots,--que je ne suis même pas loin de supposer que, «peut-être,

après tout, l’intelligence n’est que l’instinct en herbe...» Pourtant,

je me vois bien obligé d’écrire de mon amie Zompette qu’elle est

stupide, du moins dans le sens que notre «intelligence» attribue à

stupidité... Bref, c’est un de ces animaux que nous convenons d’appeler

inférieurs.

Animal inférieur. Oh! sur ce point aussi, entendons-nous... De la

prétendue _Echelle des êtres_, laquelle est sans commencement ni fin,

nous ne connaissons qu’une minime étendue; nous n’en demeurons pas moins

persuadés qu’il doit exister, vers l’infiniment petit, des microbes pour

les microbes et qu’au delà du bipède-roi, dans l’avenir de la planète

Terre ou dans d’autres mondes de l’espace, peuvent ou pourront dominer

des créatures aux yeux desquelles nous sommes ou serons, comme dit Wells

à propos de ses Marsiens, ce que sont, à nos propres yeux, «les bêtes

qui périssent»...

Animal inférieur, déjà très simplifié organiquement, sur la parcelle par

nous à peu près connue de l’échelle infinie, et bien plus proche déjà,

pour les actions et réactions sensorielles, du mollusque gastéropode, de

ce nigaud d’escargot, par exemple, que du reptile infiniment plus élevé

au point de vue de la personnalité et de la compréhension. Le cœur de

Zompette est conformé de manière à pouvoir battre sans être mis en

activité par les poumons; il fonctionne assez durablement quand la

bestiole est placée sous la cloche de la machine pneumatique; si vous

avez le courage de lui arracher ce cœur en pleine vie, vous verrez ce

viscère conserver son battement une dizaine de minutes; et la rainette,

privée de son cœur, continuera de vivre près d’une demi-heure, ou même

plus longtemps, si vous entretenez par des injections de sérum une

circulation artificielle. Toutes choses sur lesquelles il serait

pédantesque d’insister ici, mais qu’il convient de signaler,

puisqu’elles prouvent que, chez les batraciens, les centres nerveux

n’obéissent qu’à moitié encore à un ganglion cardinal, et qu’un

régionalisme excessif de la sensibilité et de la vie leur permet de

vivre ou de donner des apparences de vie en dépit des mutilations les

plus atroces. Un ver de terre est sectionné en son milieu, et, en voici

deux au lieu d’un; un mammifère est décapité, et il n’en reste plus que

deux lambeaux inégaux de chair et d’os aussitôt voués à la pourriture.

Or, à tort ou à raison, force nous est bien, momentanément tout au

moins, de considérer comme lointains pour nous, sinon inférieurs à nous,

des êtres chez qui la sensibilité et la faculté de vie se comportent de

façon si autre qu’en nous-mêmes.

Amputée soigneusement de son cerveau, dûment pansée et bien guérie de

cette opération, Zompette, après avoir manifesté quelques troubles

passagers, n’en continuera pas moins à sauter après les mouches à peu

près aussi habilement que ses sœurs intactes, ce qui prouve que ses

nerfs optiques et auditifs ont des ramifications qui n’aboutissent pas

nécessairement toutes au ganglion cardinal. S’il en est autrement, c’est

que l’opérateur aura maladroitement endommagé les nerfs optiques ou

auditifs au lieu de se borner à enlever ou à détruire la matière

cérébrale...

Charmante, mais stupide...

Mais que lui demandons-nous d’autre que d’être charmante, d’être vêtue

de la plus belle tunique verte que nous puissions concevoir et dont sa

coquetterie ira jusqu’à modifier la nuance selon la teinte des feuilles

de la branche que nous lui offrirons comme perchoir? Car Zompette est

une admirable--encore qu’inconsciente--artiste en fait de mimétisme.

Selon la couleur du feuillage dont vous meublerez son bocal, celle aussi

de sa vêture se modifiera; les feuillages sensibles du mimosa

l’inviteront à la pâleur, ceux de l’arbousier à une verdure d’or ou de

bronze; cette dernière robe est, selon moi, celle qui convient le mieux

à sa personnalité pensive et vorace.

Dans une autre étude, où j’essayerai de situer l’échelon où commence la

_personnalité_ chez les bêtes, il ne me sera pas très difficile de

démontrer qu’elle n’existe et ne peut se développer que lorsqu’il s’agit

d’animaux dont les «visages» peuvent se modifier selon la différence

quantitative ou qualitative des émotions subies. Les insectes d’une même

race sont totalement dépourvus de personnalité et, qu’on les torture ou

qu’on les flatte, présentent une identique face qui, chez le grillon ou

la fourmi, est aussi peu expressive, aussi dépourvue de physionomie

qu’un seau à charbon, par exemple. Il en va autrement déjà chez les

reptiles, et je vous assure, ayant eu pour amies diverses couleuvres,

qu’elles n’ont pas du tout la même tête selon qu’on les caresse ou les

irrite... Zompette est déjà à l’étage, à l’échelon au-dessous. Son

visage ne traduit ni la douleur, ni la joie, ni la tension du désir, ni

l’apaisement de la satisfaction; seule la forme de ses mains à quatre

doigts, presque préhensiles, ai-je dit, et la façon dont elle s’en sert

parfois, notamment pour bien enfoncer dans sa bouche une proie

considérable et mal happée, a pu faire illusion au bon savant provincial

dont j’ai parlé tout à l’heure, sur sa parenté avec nous et sa relative

«humanité».

Pas plus de physionomie qu’un grillon ou une fourmi, à cela près que la

face de ceux-ci fait penser, si l’on veut, à un seau à charbon, tandis

que la sienne évoque plutôt l’idée d’un bijou bien ciselé ou d’un

fragment de jade: «On aura presque autant de plaisir à les observer qu’à

considérer le plumage, les manœuvres et le vol de plusieurs espèces

d’oiseaux...» Et Lacépède, cité pour la dernière fois, a parfaitement

raison quand il s’exprime de la sorte. Car, si Buffon et ses disciples

immédiats accueillent l’erreur avec une immense indulgence lorsqu’il

s’agit des faits particuliers, on ne saurait leur contester la faculté

d’ouvrir larges leurs tabliers quand il pleut des vérités premières et

des considérations générales.

Le printemps de 1917 me retrouva en congé de convalescence dans ma ville

natale. Printemps seigneurial, épanoui, généreux, qui succédait au plus

rigoureux des hivers. Ma sœur et moi, penchés vers le vase de vieux

rouen, guettions le réveil de Zompette. Elle allait entrer dans la

cinquième année de sa vie.

Je ne savais pas alors qu’elle ni ses pareilles ne vivent guère plus de

quatre ans.

XIII

SALTAVIT ET PLACUIT

Charmante, mais stupide... Stupide, mais charmante... Une figure

dépourvue de toute expression, mais ravissante. Je pense à ces _sisters_

de music-hall, aux visages aussi _impersonnels_ que celui de Zompette,

mais à qui nous sommes reconnaissants, maquillés qu’ils sont par les

lumières de la rampe comme Zompette par le reflet du feuillage, de

flatter un instant nos yeux.

Emile et les autres · 第 6 / 7 段