d’orchestre; mais Zompette ne se préoccupera guère de ses gestes avant
un an encore; car, à en croire les compétences, l’entier développement
des raines, comme d’ailleurs celui des grenouilles et des crapauds, ne
s’effectue qu’avec lenteur. Citons Lacépède, dont les observations, sur
ce point, me semblaient exactes: «_De même qu’elles demeurent longtemps
dans leurs véritables œufs, c’est-à-dire sous l’enveloppe qui leur fait
porter le nom de têtards..._»
Arrêtons. Ceci est d’un analyste précis et clairvoyant; car il n’y a
guère de rapprochements à faire entre les métamorphoses des batraciens
et celles des insectes, par exemple. Les transformations de ces derniers
représentent véritablement des vies successives, aux buts différents,
certes, mais qui n’en sont pas moins des existences parfaites, nettement
caractérisées: la chenille mange, rampe, mais possède son _modus
vivendi_, tout un jeu d’actions et de réactions qui lui sont propres,
bref, une personnalité qui se suffit à elle-même et à qui manque seule
la possibilité de perpétuer l’espèce; il en est de même du papillon,
avec cette différence que c’est justement cette possibilité qui le
distingue, et qu’il aime et vole, au lieu de manger et de ramper.
Considérons, au contraire, des œufs de rainette nouvellement pondus et
fécondés: nous y verrons un petit globule noir d’un côté et blanchâtre
de l’autre, placé au centre d’un autre globule, dont la substance
glutineuse et hyaline doit servir de nourriture à l’embryon; deux
enveloppes membraneuses et concentriques le contiennent: ce sont ces
membranes qui représentent à peu de chose près la coque de l’œuf.
Après un temps plus ou moins long, suivant la température, et qui varie
aussi, nous le verrons en éclaircissant le mystère de la naissance de
mon héroïne, quand la nécessité l’exige, le globule noirâtre d’un côté
et blanchâtre de l’autre se développe et prend le nom de têtard; cet
embryon déchire alors les enveloppes qui l’emprisonnaient mollement; il
nage dans la liqueur hyaline qui l’environne et qui s’étend et se délaie
peu à peu dans l’eau. Il conserve pendant quelques jours son cordon
ombilical, lequel est attaché à sa tête. Il sort de temps en temps de la
matière gluante, comme pour essayer ses forces, mais, au début, ne
s’aventure guère et se hâte de rentrer dans cette petite masse
flottante, qui peut le soutenir; il y revient non seulement pour se
reposer, mais pour s’y nourrir; comme le futur poussin dans sa coquille,
il a là le couvert et le gîte...
Je passe rapidement sur les métamorphoses, dont tant de livres scolaires
ou de vulgarisation scientifique ont popularisé l’aspect et le progrès:
c’est en général au bout d’un mois et demi que le têtard se débarrasse
de sa dernière enveloppe pour prendre sa forme définitive. La peau
extérieure se fend sur le dos, près de la _véritable_ tête, laquelle
surgit de la fente qui vient ainsi de s’ouvrir. La membrane qui servait
de bouche au têtard se retire en arrière et fait partie de la dépouille,
comme les branchies qui lui servaient de poumons, et chose plus
prodigieuse encore, comme les instruments qui lui servaient d’yeux et
qui étaient apparus une semaine environ après l’animation de la frêle
chose! Alors, les pattes de devant commencent à sortir et à se déployer;
et la dépouille, toujours repoussée en arrière, laisse enfin à découvert
le corps, les pattes postérieures et la queue qui, diminuant de jour en
jour de volume, finit par disparaître complètement, d’une façon vraiment
mystérieuse: car elle ne tombe pas d’un coup, mais tout se passe, en
vérité, comme si elle se fondait dans l’élément qui l’entoure, fait
absolument déconcertant pour l’observateur, fait probablement unique
dans la nature et qui est cause qu’on excuse le bon vieux Pline d’avoir
raconté sans sourciller que la queue des jeunes batraciens se fendait en
deux pour former les pattes de derrière...
Le têtard n’est donc en somme qu’un _œuf animé_, pourvu de moyens
sensoriels et locomoteurs provisoires; l’on comprend dans une certaine
mesure l’abbé Spallanzani qui voulait rattacher pour ce motif les
batraciens aux vivipares; et il est de fait que, dès la fécondation,
l’œuf est en effet animé, est déjà têtard. Mais, puisque le têtard n’est
qu’un œuf animé...
Nous parlions de printemps et je citais Lacépède: qu’on m’excuse; avant
de conter le roman amoureux de Zompette, il m’a paru logique de la
montrer dans son mouvant berceau. Ceci fait, je laisse de nouveau, bien
volontiers, la parole au comte: [_Zompette_], _de même qu’elle demeure
longtemps dans son véritable œuf, ne devient qu’après un temps assez
long en état de perpétuer son espèce: ce n’est qu’au bout de trois ou
quatre ans qu’elle s’accouple. Jusqu’à cette époque, elle est presque
muette; les mâles mêmes... ne se font point entendre, comme si leurs
cris n’étaient propres qu’à exprimer des désirs qu’ils ne ressentent pas
encore et à appeler des compagnes vers lesquelles ils ne sont point
encore entraînés..._
... Je me rappelle; c’était l’été de 1914, un bel été précoce, vite
devenu trop chaud, orageux, tourmenté. Du pot en vieux rouen, j’avais
depuis quelques jours retiré Zompette un peu éblouie, un peu ahurie, un
peu «pâlotte», pour tout dire, et je l’avais réinstallée dans son bocal
et j’avais conclu un traité avec un négociant en articles de pêche qui
me fournissait tous les huit jours de petits vers rouges bien gaillards,
et il y avait des limaces dans les salades et ni Giraudoux ni Carco
n’oubliaient leur amie; bref, pour Zompette comme pour nous tous, ce fut
un temps où l’on éprouva véritablement cette douceur de vivre, que
d’aucuns disent qu’on ne connaîtra jamais plus. Une nuit où, cherchant
uniquement à me renseigner sur les mœurs et coutumes de ma pensionnaire,
j’en étais peut-être tout juste au passage de Lacépède que je viens de
citer, je m’aperçus d’un certain remue-ménage dans le bocal. Zompette, à
l’ordinaire si réfléchie et méditative une fois gavée, ne tenait plus en
place, gambadait, sautait, heurtant parfois de son museau camus le tulle
de sa clôture. Sachant que la lumière artificielle a le don d’énerver ou
d’abrutir ses congénères, je la portai dans un coin obscur, et...
... Et ce fut alors tandis que je continuais ma lecture, que retentit
pour la première fois, imprévu, lamentable et formidable, une sorte de
cri désespéré:
--Kô-ô-ô-ax!!!
X
LE RAPPEL DE L’ONDE
Cette nuit-là, je ne lus pas plus avant l’œuvre de M. de Lacépède et
conçus pour la première fois de ma vie quelques doutes vis-à-vis de
l’infaillibilité des savants officiels... Car, enfin, à croire ce que je
venais d’apprendre en lisant, Zompette, née à la vie durant le précédent
automne, n’aurait dû encore être qu’un bébé. Je l’examinai: deux petites
plaques brunes tachaient à présent, de chaque côté, la blanche soie
granitée de sa gorge, ce qui est l’insigne de la puberté chez les mâles
de sa race... J’ajoute sans plus tarder que M. de Lacépède n’avait
pourtant pas aussi tort qu’il peut y paraître: j’ai depuis lors, en
effet, acquis la certitude qu’une rainette captive, bien soignée,
régalée de mouches par des hommes de lettres d’un grand talent et de
vers rouges acquis à prix d’or par son maître, atteint plus vite à son
complet développement que celles de ses sœurs soumises aux incertitudes
alimentaires de la complète liberté. Accommodation aux circonstances qui
n’a rien qui puisse surprendre outre mesure, et que nous retrouverons
tout à l’heure dans un cas autrement intéressant et troublant au point
de vue scientifique.
Le dimanche suivant, je le passai à Chelles, comme il m’arrivait
fréquemment en ces temps heureux. Juin. Les sœurs de Zompette, ou plutôt
les mâles de sa race, poursuivirent ce soir-là, dans les arbres du
jardin de l’auberge, un concert rauque et discord. Car, il faut bien le
reconnaître, à côté de la flûte mélodieuse du crapaud et du brékex
discrètement grinçant de la grenouille comestible, le _kô-ô-ô-ax_ de
Zompette est quelque chose de purement exaspérant, affreux, déchirant.
Déjà, on m’avait averti, en mon domicile parisien, que les locataires
voisins se plaignaient de la chanson de ma pensionnaire. Il me fallut
donc penser à lui chercher une compagne digne d’elle, ou à partir pour
les champs; ce fut cette dernière solution que j’adoptai pour des motifs
dictés au reste infiniment plus par mon égoïsme et mon envie personnelle
que par sollicitude pour les oreilles de mes voisins...
C’est à la fin d’un mois d’avril normal que le roman amoureux de
Zompette commence; mais ce n’est pas dans les arbres qu’elle et ses
sœurs en goûtent les plaisirs; est-ce de la pudeur? Peu probable...
Est-ce, comme pourrait parfaitement l’affirmer un Bernardin de
Saint-Pierre, parce qu’elles veulent se soustraire à tous les regards et
se mettre à l’abri de tous les dangers, pour s’occuper plus pleinement,
sans distraction et sans trouble, de l’objet avec lequel elles vont
s’unir?...
Non, l’onde les appelle parce qu’elles y sont nées, qu’elles savent que
cet élément sera indispensable à la première vie de leur progéniture et
il n’y a là qu’un des plus simples des mille miracles de l’instinct...
C’est la récréation, au sens multiple et fort du mot, dans l’élément
originel... Noces assez brèves, du reste: les femelles sont délivrées en
moins de quarante-huit heures des œufs qu’elles portent et, très
souvent, le mâle, lassé ou impatient de reprendre sa vie aérienne,
abandonne sa femelle qui ne pond plus alors que des œufs voués à la
stérilité.
XI
ÉCLAIRCISSEMENT D’UN MYSTÈRE
Je ne vous conseille pas de faire prendre un bain de mer à une
grenouille ou à une rainette; certes, elles n’en meurent pas, comme
feraient des poissons d’eau douce, mais cela les dégoûte d’étrange
sorte, elles n’ont qu’une envie, celle de regagner le sol, et je vous
assure qu’elles s’y emploient promptement. Ce n’était donc pas dans la
mer salée ou dans l’étang non moins salé d’Hossegor que les pères et
mères des innombrables bébés-rainettes qui pullulaient en octobre 1913
dans ce coin de la forêt landaise avaient consommé leurs noces, ce
n’était pas dans cette onde hostile que leurs têtards avaient pu se
développer.
Alors, où et comment? Car, c’est le moment de le répéter, nulle source
ni nulle mare douce à deux bonnes lieues à la ronde... Fallait-il
imaginer, comme on l’a cru jadis dans les campagnes, que les grenouilles
vertes ou brunes, et les raines et les crapauds tombaient du ciel avec
les orages, lesquels se contentent de les mettre en bonne humeur et de
les exciter au vagabondage? Evidemment non... Mais, si fort que ces
petites et un peu puériles recherches agacent ma curiosité, il est fort
probable que je ne serais jamais arrivé à allumer à ce propos ma
lanterne, si le hasard n’avait soulevé la question au cours d’une
conversation que j’eus, voici deux ans, avec M. Georges Bohn, éminent
biologiste et distingué chroniqueur scientifique au _Mercure de France_.
Justement, à cette époque, son laboratoire de la rue Cuvier était peuplé
de têtards. Et ce fut de batraciens que nous causâmes... Or, quand j’eus
parlé de Zompette et du mystère de sa naissance au plus aimable et au
plus accueillant des hôtes:
--Il existe, me dit-il, des raines autres que la rainette verte ou
commune: la _bossue_, de Lemnos; la _brune_ et la _couleur-de-lait_,
américaines; la _flûteuse_, qui doit être très rare et peut-être
inexistante; et l’_orangée_ de Surinam... En les étudiant, peut-être
trouveriez-vous une solution à votre problème... Mais je vous signale
surtout une grenouille, la _rana rufa_ de Java, qui s’accouple
volontiers, quand il n’y a pas d’eau douce dans les environs, au creux
des souches ou des vieux arbres: il y aurait peut-être pour vous
quelques indices utiles à tirer de là.
Je ne saurais trop remercier M. Georges Bohn; ses prévisions n’étaient
point trompeuses; ma Zompette, contrairement à la plupart de ses sœurs
ou frères des contrées riches en sources et en viviers, n’était pas née
dans l’onde, mais au creux de quelque vieux pin. Là, les pluies
s’amassant, entretenant des mares précaires, de l’humidité en tout cas,
et cela suffit aux noces de ses parents qui--nous l’avons noté--n’aiment
pas, mâles ou femelles, à s’éloigner des arbres et ont toujours hâte d’y
aller reprendre leur vie pensive et gourmande, si fortes que soient les
sollicitations de l’amour.
Avec un peu de patience, j’ai pu découvrir trois ou quatre de ces
_nids_, car il n’y a pas de mot convenant mieux à ces réceptacles d’œufs
d’une race aussi arboricole que celle des oiseaux; dans la pluie ou
l’humidité demeurées au creux de l’arbre, la substance glutineuse et
hyaline se comporte comme elle ferait au fond d’une mare, et, en elle,
les têtards n’évoluent pas autrement qu’ils ne le faisaient dans les
cuvettes de verre blanc du laboratoire de la rue Cuvier.
Mais il est hors de doute que, dans ces conditions, l’évolution de
l’_œuf animé_ aquatique vers sa forme terrestre, aérienne et définitive,
est infiniment plus rapide que lorsque la ponte a eu lieu dans une mare
importante ou un intarissable ruisseau. On assigne aux têtards des
grenouilles et des rainettes un mois et demi ou deux mois pour
devenir--en plus petit--tels qu’ils demeurent le reste de leur
existence, mais, dans les conditions exceptionnelles dont je parle,
trois semaines suffisent, je l’ai constaté et je l’affirme, à dépouiller
notre héroïne de sa défroque provisoire et à la lancer vers sa nouvelle
vie, armée de ses pattes à ressort et de la teinte qui lui confère une
invisibilité herbeuse ou bocagère...
XII
SUITE ET FIN DES ANNALES DE ZOMPETTE
Les gens les plus indifférents ou les plus distraits ne sauraient avoir
oublié encore que divers événements de quelque gravité se déroulèrent à
la fin de juillet de 1914. Nous nous trouvions dans l’île bretonne de
Bréhat, et, les trains étant momentanément réservés aux mobilisés, ce
fut par mer que je résolus de me rendre vers des destinées militaires
encore vagues, mais qui, selon moi, ne pouvaient tarder à se préciser,
dès que j’aurais rallié mon centre de recrutement, dans mon Sud-Ouest
natal. Nous nous embarquâmes donc à Brest, sur un cargo en partance pour
Bordeaux, avec divers familiers que je comptais bien hospitaliser dans
la maison maternelle, aussi longtemps que durerait la guerre,
c’est-à-dire, ainsi que le proclamaient le bon sens, le sens commun et,
en outre, les gens bien informés, pour une période dont la durée ne
devait excéder cinq ou six mois...
* * * * *
L’histoire de la rainette verte, et le rapport des quelques
particularités dans l’histoire de ma Zompette, à moi, qui peuvent jeter
quelques lueurs sur sa race tout entière, touchent ici à leur fin.
Tandis que les hasards de la servitude militaire me ballottaient sans
trêve d’un bout à l’autre de la France, employé aux fonctions les plus
ahurissantes et les plus dépourvues d’intérêt, Zompette demeura dans la
maison maternelle, vivant aux beaux jours dans son bocal, dormant entre
mousse et sable quand les rigueurs de la saison avaient fait passer de
vie à trépas les derniers insectes, vouée à l’affection et à la grande
sollicitude des miens.
Ils aiment comme moi les animaux, mais non pas tous, et il faut bien
reconnaître qu’il n’y a pas grand mérite à s’intéresser à cette petite
créature peu encombrante, d’entretien nul, et pleine de gentillesse. Je
le répète: Zompette ne s’apprivoise pas, comme peut le faire un être
tout voisin de nous, la chauve-souris, par exemple, ou même un être
infiniment lointain, mais rendu subtil par quelques millions de siècles
de plus que nous, plus évolué, mieux organisé: par exemple, un grillon.
Elle ne s’apprivoise pas dans le sens que, dans la chauve-souris,
j’attribue à ce terme et qui revient à donner à apprivoisement la
quasi-synonymie du beau mot d’amitié... Mais elle s’habitue à nous, à
notre face et à nos regards, à nos mains et à nos gestes, et quand elle
nous connaît bien, saute volontiers sur un de nos doigts, comme un
moineau privé, pour s’emparer de la mouche qu’on lui tend.
En revanche, n’imaginez pas qu’elle saurait, comme le moineau privé,
regagner sa cage, après avoir conquis cette menue offrande. Elle est
charmante, mais elle est stupide. Je me rappelle à ce propos que, voici
quelque quinze ans, un brave type en redingote, cravaté de noir,
surmonté d’un chapeau haut de forme, arriva de sa province pour
expliquer aux Parisiens que l’homme «descendait», non point du singe,
mais de la grenouille, et avec l’intention, j’en ai bien peur, de fonder
sur cette sensationnelle découverte tout un système philosophique,
sociologique, et peut-être même religieux. Prévenue par quelques «pays»
facétieux de ce savant obscur jusque-là, la jeunesse des écoles lui fit
un accueil grandiose, l’acclama... Il y eut, en l’hôtel des Sociétés
savantes, un banquet somptueux, suivi d’une profusion de discours, d’où
il était à conclure que, véritablement, un nouvel ordre de choses était
né.
Je m’en voudrais de contrister ce sympathique savant, s’il est encore de
ce monde, et si un mauvais sort veut qu’il lise ma prose, mais je me
vois obligé de le contredire en cet endroit. Stupide, mais charmante,
ai-je écrit tout à l’heure. Ceux qui se sont intéressés à mes
précédentes études naturelles savent que, certes, j’ai maintes fois
énoncé qu’_instinct_ et _intelligence_ sont des mots, ne sont rien que
des mots,--que je ne suis même pas loin de supposer que, «peut-être,
après tout, l’intelligence n’est que l’instinct en herbe...» Pourtant,
je me vois bien obligé d’écrire de mon amie Zompette qu’elle est
stupide, du moins dans le sens que notre «intelligence» attribue à
stupidité... Bref, c’est un de ces animaux que nous convenons d’appeler
inférieurs.
Animal inférieur. Oh! sur ce point aussi, entendons-nous... De la
prétendue _Echelle des êtres_, laquelle est sans commencement ni fin,
nous ne connaissons qu’une minime étendue; nous n’en demeurons pas moins
persuadés qu’il doit exister, vers l’infiniment petit, des microbes pour
les microbes et qu’au delà du bipède-roi, dans l’avenir de la planète
Terre ou dans d’autres mondes de l’espace, peuvent ou pourront dominer
des créatures aux yeux desquelles nous sommes ou serons, comme dit Wells
à propos de ses Marsiens, ce que sont, à nos propres yeux, «les bêtes
qui périssent»...
Animal inférieur, déjà très simplifié organiquement, sur la parcelle par
nous à peu près connue de l’échelle infinie, et bien plus proche déjà,
pour les actions et réactions sensorielles, du mollusque gastéropode, de
ce nigaud d’escargot, par exemple, que du reptile infiniment plus élevé
au point de vue de la personnalité et de la compréhension. Le cœur de
Zompette est conformé de manière à pouvoir battre sans être mis en
activité par les poumons; il fonctionne assez durablement quand la
bestiole est placée sous la cloche de la machine pneumatique; si vous
avez le courage de lui arracher ce cœur en pleine vie, vous verrez ce
viscère conserver son battement une dizaine de minutes; et la rainette,
privée de son cœur, continuera de vivre près d’une demi-heure, ou même
plus longtemps, si vous entretenez par des injections de sérum une
circulation artificielle. Toutes choses sur lesquelles il serait
pédantesque d’insister ici, mais qu’il convient de signaler,
puisqu’elles prouvent que, chez les batraciens, les centres nerveux
n’obéissent qu’à moitié encore à un ganglion cardinal, et qu’un
régionalisme excessif de la sensibilité et de la vie leur permet de
vivre ou de donner des apparences de vie en dépit des mutilations les
plus atroces. Un ver de terre est sectionné en son milieu, et, en voici
deux au lieu d’un; un mammifère est décapité, et il n’en reste plus que
deux lambeaux inégaux de chair et d’os aussitôt voués à la pourriture.
Or, à tort ou à raison, force nous est bien, momentanément tout au
moins, de considérer comme lointains pour nous, sinon inférieurs à nous,
des êtres chez qui la sensibilité et la faculté de vie se comportent de
façon si autre qu’en nous-mêmes.
Amputée soigneusement de son cerveau, dûment pansée et bien guérie de
cette opération, Zompette, après avoir manifesté quelques troubles
passagers, n’en continuera pas moins à sauter après les mouches à peu
près aussi habilement que ses sœurs intactes, ce qui prouve que ses
nerfs optiques et auditifs ont des ramifications qui n’aboutissent pas
nécessairement toutes au ganglion cardinal. S’il en est autrement, c’est
que l’opérateur aura maladroitement endommagé les nerfs optiques ou
auditifs au lieu de se borner à enlever ou à détruire la matière
cérébrale...
Charmante, mais stupide...
Mais que lui demandons-nous d’autre que d’être charmante, d’être vêtue
de la plus belle tunique verte que nous puissions concevoir et dont sa
coquetterie ira jusqu’à modifier la nuance selon la teinte des feuilles
de la branche que nous lui offrirons comme perchoir? Car Zompette est
une admirable--encore qu’inconsciente--artiste en fait de mimétisme.
Selon la couleur du feuillage dont vous meublerez son bocal, celle aussi
de sa vêture se modifiera; les feuillages sensibles du mimosa
l’inviteront à la pâleur, ceux de l’arbousier à une verdure d’or ou de
bronze; cette dernière robe est, selon moi, celle qui convient le mieux
à sa personnalité pensive et vorace.
Dans une autre étude, où j’essayerai de situer l’échelon où commence la
_personnalité_ chez les bêtes, il ne me sera pas très difficile de
démontrer qu’elle n’existe et ne peut se développer que lorsqu’il s’agit
d’animaux dont les «visages» peuvent se modifier selon la différence
quantitative ou qualitative des émotions subies. Les insectes d’une même
race sont totalement dépourvus de personnalité et, qu’on les torture ou
qu’on les flatte, présentent une identique face qui, chez le grillon ou
la fourmi, est aussi peu expressive, aussi dépourvue de physionomie
qu’un seau à charbon, par exemple. Il en va autrement déjà chez les
reptiles, et je vous assure, ayant eu pour amies diverses couleuvres,
qu’elles n’ont pas du tout la même tête selon qu’on les caresse ou les
irrite... Zompette est déjà à l’étage, à l’échelon au-dessous. Son
visage ne traduit ni la douleur, ni la joie, ni la tension du désir, ni
l’apaisement de la satisfaction; seule la forme de ses mains à quatre
doigts, presque préhensiles, ai-je dit, et la façon dont elle s’en sert
parfois, notamment pour bien enfoncer dans sa bouche une proie
considérable et mal happée, a pu faire illusion au bon savant provincial
dont j’ai parlé tout à l’heure, sur sa parenté avec nous et sa relative
«humanité».
Pas plus de physionomie qu’un grillon ou une fourmi, à cela près que la
face de ceux-ci fait penser, si l’on veut, à un seau à charbon, tandis
que la sienne évoque plutôt l’idée d’un bijou bien ciselé ou d’un
fragment de jade: «On aura presque autant de plaisir à les observer qu’à
considérer le plumage, les manœuvres et le vol de plusieurs espèces
d’oiseaux...» Et Lacépède, cité pour la dernière fois, a parfaitement
raison quand il s’exprime de la sorte. Car, si Buffon et ses disciples
immédiats accueillent l’erreur avec une immense indulgence lorsqu’il
s’agit des faits particuliers, on ne saurait leur contester la faculté
d’ouvrir larges leurs tabliers quand il pleut des vérités premières et
des considérations générales.
Le printemps de 1917 me retrouva en congé de convalescence dans ma ville
natale. Printemps seigneurial, épanoui, généreux, qui succédait au plus
rigoureux des hivers. Ma sœur et moi, penchés vers le vase de vieux
rouen, guettions le réveil de Zompette. Elle allait entrer dans la
cinquième année de sa vie.
Je ne savais pas alors qu’elle ni ses pareilles ne vivent guère plus de
quatre ans.
XIII
SALTAVIT ET PLACUIT
Charmante, mais stupide... Stupide, mais charmante... Une figure
dépourvue de toute expression, mais ravissante. Je pense à ces _sisters_
de music-hall, aux visages aussi _impersonnels_ que celui de Zompette,
mais à qui nous sommes reconnaissants, maquillés qu’ils sont par les
lumières de la rampe comme Zompette par le reflet du feuillage, de
flatter un instant nos yeux.