peur d’importuner que je me borne? N’est-ce point plutôt par une sorte
de pudeur de parler de moi, tant ces charmantes et moelleuses vies me
semblent se mêler à la mienne?...
Regagnez le paradis des bêtes, petits disparus à quatre pattes que je
m’honore d’avoir compris et chéris. Tous les humains qui vous ont aimés
connaissent à propos de vous des faits et des traits encore plus
émouvants et _personnels_ que ceux que je pourrais raconter encore.
Adieu donc, ou au revoir, Nique, petite siamoise qui étranglais tes
enfants quand ils n’étaient pas les fils de Sim, ton mari légitime; et
toi, Poupée, qui prenais les tiens pour des jouets, et les détruisais à
force de t’amuser d’eux, comme si ton nom avait influé sur tes goûts; et
toi, Golo-le-Tigre qui, gavé comme un seigneur, refusais les plats que
tu adorais pour voler ceux dont tu faisais fi, quand ils étaient offerts
par nous...
Ces bêtes-là sont comme nous autres... «_Aucun chat ne ressemble à un
autre chat_», et, je le répète, il en est parmi eux à propos desquels on
ne saurait parler de manque de franchise, d’ingratitude, etc. Celui qui
somnole à mes pieds n’est que fidélité et loyauté.
Je l’appelle:
--Emile!
Il me regarde bien en face et miaule avec une tendresse enrouée. On ne
saurait dire de lui qu’il est un félin de luxe. Il est important par la
taille, plaisant par l’embonpoint et confortable par la fourrure, mais
il n’a rien de rare, louche quand il rêve et offre à mon observation un
angle facial aussi dénué d’importance que celui d’un cochon d’Inde.
C’est peut-être parce qu’il a un sentiment très exact de sa piètre
valeur qu’il se montre, dans l’ordinaire de l’existence, humble,
tendre,--et d’une scrupuleuse honnêteté.
Sa joie, lorsque je le nomme et que je lui parais avoir des loisirs,
c’est, éveillé de son perpétuel demi-sommeil de vieux chat, de prendre
des poses d’enfant gâté... Puis, s’étant étiré, il grimpe le long de mon
bras et va s’installer--tour-de-cou au bruit de rouet ou de bouilloire,
dit Tristan Derème--sur mes épaules qu’il pétrirait sans jamais se
lasser, voluptueusement, surtout si je voulais bien le véhiculer et lui
faire faire une petite promenade d’une pièce à l’autre...
Personnellement, je me lasse de ce jeu assez vite, mais, quand je
_sacque_ Emile, j’éprouve presque du remords, tant il me semble
reconnaissant de l’honneur que je lui ai fait.
Il n’a jamais volé, jamais griffé, jamais mordu; et, avant d’attaquer
son repas, il manifeste un véhément désir de se voir confirmer que c’est
bien pour lui. Il faut que quelqu’un de nous lui porte son assiette sous
le nez, encore, avant qu’il se risque, voyons-nous que ses yeux verts
nous interrogent.
Une nuit qu’une panne d’auto nous avait retenus à la campagne, se
sentant affamé, il développa, dans l’office, le paquet qui contenait son
repas du soir, en mangea une bouchée, puis, pris de scrupules ou
terrifié de son audace, il alla se cacher dans le sommier d’un lit, d’où
il ne sortit qu’au bout de quelque vingt-quatre heures, et comme nous
commencions à le pleurer...
C’est à coup sûr un chat d’origine très modeste... Bien que devenu
nouveau riche dans son monde, il manifeste sa mauvaise humeur à la façon
des pauvres honnêtes, en allant bouder ou grogner tout seul dans un
coin. Quand il nous suivit, Pierre et moi, le long de la rue Falguière,
sa toison contenait des poux de poules, ce qui m’oblige à croire--les
poux des gallinacés ne vivant qu’un temps infime dans les toisons des
mammifères--qu’il était né et avait été nourri jusque-là, chichement et
sévèrement, dans l’arrière-boutique d’une marchande de volaille ou d’un
rôtisseur du quartier.
Ce n’est pas sans préméditation que je montre ici un chat en face d’une
pâtée.
Jamais vous n’en verrez aucun se comporter comme son voisin, à la
différence des chiens d’un même chenil ou d’une même maison.
Avec l’âge, Emile est devenu à la fois difficile et sobre. Il aime les
caresses à la condition de les rendre, le feu et le sommeil. Jadis, il a
été un étonnant chasseur; maintenant, il ne regarde même plus les
moineaux qui viennent sur mes fenêtres.
Mais, contrairement à ce qui advient pour la plupart de nos familiers,
il s’intéresse vivement à tous les quadrupèdes qui passent sous les
fenêtres de mon rez-de-chaussée, converse avec eux, chien ou chat, et,
quand il le peut, leur témoigne une sympathie touchante. Il n’a aucune
jalousie et cela doit se sentir si bien, dans le monde de ceux qui vont
à quatre pattes et la tête penchée vers le sol, que jamais un chien ne
lui a dit de sottises...
_LIVRE SEPTIÈME_
LE TEMPS ET LES BÊTES
1
Emile a environ douze ans.
C’est un âge beaucoup moins auguste qu’on ne le croit en général, pour
ceux de sa race. _La Vieille_, dont j’ai esquissé plus haut la
biographie, sa longévité fut probablement exceptionnelle; mais les chats
et surtout les chattes qui soutiennent avec honneur le poids de trois ou
quatre lustres ne sont pas rares.
Là aussi s’impose cette idée de «différenciation» qui les rend tellement
ressemblants à nous, et qui m’a fait çà et là, en dépit de tous mes
efforts, retomber dans cet «anthropomorphisme» que je redoute.
Pour eux comme pour nous, la longévité est fonction de leur hygiène et
de leur moralité. A dix ans, n’importe quel chien est vieux; à quatre
ans, n’importe quelle chauve-souris est épuisée... Mais ce mauvais
diable de Golo-le-Tigre fut emporté à six ans par une maladie de foie
due à son incomparable gloutonnerie, tandis qu’Emile, âgé du double, a
des chances de ne mourir que dans douze ans encore,--et peut-être après
moi.
Dieu me garde de tirer de ces faits des conclusions qui voudraient être
à notre utilité. Ni Golo, ni Emile n’ont jamais lu de traités de morale,
écouté de conférences, ni adhéré à des ligues végétariennes ou contre
l’alcool...
Les animaux nous donnent d’ailleurs sur ce point une grande leçon: les
progrès des thérapeutes n’ont pas fait varier depuis des siècles la
durée de la vie humaine et, plus que tous les traitements ou régimes, ce
sont certaines qualités _personnelles_ d’esprit et de cœur,
d’intelligence ou de moralité qui font durer ou abrègent notre étape en
ce monde. Je ne sais plus qui disait: «On ne meurt que quand on le veut
bien...» Et je crois que c’est une vérité, une réalité _hygiénique_ à
méditer dès notre enfance.
Emile n’est pas vieux, puisqu’il est très loin de vouloir mourir...
Je le regarde, sur la chaise trop étroite pour lui qu’il a adoptée je ne
sais pourquoi, depuis quelque temps, et d’où ses pattes et sa queue
pendent, comme à la dérive du navire-sommeil. Ne nous y trompons pas:
sommeil n’est qu’un mot humain, et dormir, pour un chat, c’est simuler
de le faire,--et méditer, et réfléchir.
Sur quoi?...
A propos de quoi?...
Quel rideau sombre se déroule aussitôt devant qui, tâchant de penser
clairement, se pose de pareilles interrogations à lui-même.
2
Le passé existe pour les bêtes, et surtout pour celles dont je parle,
comme pour nous, mieux que pour nous, car leur mémoire est formidable
comparée à la nôtre, car nous n’avons, à côté d’elles, que de très
précaires facilités dans cette «dimension» ou dans ce «sens» du temps.
Celui-ci est un monstre à trois têtes dont nous regardons plus
volontiers, nous autres hommes, celles qui sont les plus inconsistantes
et les plus vaines: le présent et l’avenir. Au contraire, la méditation
d’un chat est un substantiel festin de souvenances.
Je ne rêve point ici, ni ne m’exprime par métaphore: mille expériences,
si simples qu’elles ne paraîtraient pas avoir d’intérêt, m’en ont fourni
la preuve... Ainsi, un bruit de papier froissé tire de sa torpeur un
vieillard gris et roux à qui j’allais porter, voici bien dix ans, des os
et d’humbles pitances, alors qu’il était misérable, avant que des amis
landais se fussent chargés de lui...
--Il n’y a qu’à froisser du papier pour qu’il s’éveille, me disent mes
amis landais...
Après dix ans!
Un coup de fusil (ou le bruit qu’on provoque avec un sac gonflé et crevé
d’un coup de poing) faisait bondir Golo hors de son fauteuil, non point
par terreur, mais avec une sorte d’allégresse avide. Jadis,--et c’était
sur quoi était en train de _méditer_ ce vorace,--je livrais à sa
gourmandise les agaçantes corneilles qui avaient cru devoir s’installer
aux environs de ma bicoque sylvestre et maritime, et que j’abattais sans
pitié vaine dès que l’occasion m’en était donnée.
Vous me lisez bien: il _méditait_; et je n’aurais pu écrire décemment
_il se souvenait_.
Pour nous, l’esprit et les années défuntes représentent un magasin en
désordre, une provision au hasard entassée de ces pelotes de fil, de
soie ou de laine multicolore que nous appelons, faute de mieux,
«associations d’idées» ou «d’images», et dont les bouts, fil, soie ou
laine, et quelle que soit leur valeur ou leur couleur, traînent un peu à
l’aventure, hors des tiroirs, hors du comptoir, souvent même hors du
magasin, sur le trottoir...
Les animaux et surtout les chats ont, au contraire, l’esprit en ordre;
et cet esprit, je l’entrevois (le Temps n’existant guère en la façon
dont nous le concevons pour des êtres qui ne vivent que dans une des
«dimensions» de cette catégorie de l’entendement), je l’entrevois assez
bien sous l’espèce d’une carte d’état-major soignée, riche en cotes et
en points de repère... Ou bien sous celle d’un «état» perpétré par un
adjudant plein de génie, et où tout ce que l’on a à savoir ou à faire
connaître pour que les choses aillent bien et que l’existence soit
belle, serait calligraphié et disposé harmonieusement sur une
considérable, mais _unique_ et _étale_ page de beau papier...
3
Le _présent_ n’est pour Emile qu’un ensemble de phénomènes _à côté_, un
détail, un accessoire plaisant ou haïssable...
Il ne fait pas partie de la pensée, de la vie spirituelle; il s’y ajoute
un peu comme une distinction de laurier en papier peint ou un bonnet
d’âne à la tête d’un enfant; qu’il soit désir de nourriture, d’amour ou
de jeu, il n’est que _désir_; il va même plus loin: il annihile
momentanément la vie spirituelle et la pensée, qui ne reprendront leur
cours réel que tout à l’heure, quand nous recommencerons, sur notre
chaise élue, pattes et queue flottantes dans le vide, à faire croire à
ce bon nigaud d’homme que nous sommes en train de dormir...
Quant à l’avenir, qui n’est fondé pour nous que grâce à des séries
d’inductions scabreuses, issues des plus mesquins événements de la vie,
il est probable qu’il est à peu près inexistant pour les bêtes même les
plus rapprochées de nous.
En tout cas, il n’y a aucune raison (humaine) de croire à la réalité
chez les bêtes de cette dimension de la catégorie Temps. La soupe qu’on
flaire de loin et l’oiseau qu’on guette sont eux-mêmes du présent,--du
passé peut-être,--avant que d’être goûtés ou capturés. Et pourtant,
comme nous, les bêtes se savent mortelles sur cette terre. En la même
façon que nous? c’est peu vraisemblable... Elles sentent que le passé
n’est pas infiniment enrichissable et que le présent n’est pas
éternel...
Mais sous quel aspect la notion de vieillesse et de mort leur
apparaît-elle?
4
Cela doit commencer par une impression de détresse et d’injustice comme
nous n’en éprouverons jamais,--trop compliqués que nous sommes!--et cela
si rigoureux que se montre notre destin personnel.
Mais il n’est pas très difficile d’imaginer et de reproduire les
sentiments qu’un animal familier doit ressentir en face de la maladie et
des déchéances qu’elle comporte. La satisfaction de sa faim étant, dans
la fleur de sa jeunesse et la prospérité de sa santé, le remède sûr à
toutes ses souffrances physiques et morales, il _généralise_ à sa
manière et devient d’autant plus vorace qu’il souffre davantage, même et
surtout quand la diète serait l’unique traitement qui pourrait empêcher
la progression du mal.
Ainsi en alla-t-il de Golo-le-Tigre.
Il avait le foie volumineux, comme les oies que l’on gave pour leur
infliger cette maladie, au profit de notre gourmandise. Souffrant
cruellement, il dévorait en proportion, pensant que cela apporterait un
soulagement à ses misères.
Ce qui prouve que les bêtes familières sont intelligentes au point de
perpétrer des sophismes, comme nous-mêmes!
Un sophisme d’induction, de la catégorie _fallacia accidentis_, laquelle
comporte encore une plus grande subtilité de «raisonnement dévoyé» que
ceux de la catégorie _non causa pro causa_. Golo concluait de l’essence
à l’accident, peut-être même de l’accident à l’essence, ce qui me
paraîtrait plus troublant encore:
_Un tel est bon médecin, donc il guérira tel malade..._
Ou:
_Un tel a guéri tel malade, donc il est un bon médecin._
Ainsi, exactement, raisonnait Golo:
_L’apaisement de la faim est un remède à tous les maux, donc je dois
manger d’autant plus que je souffre davantage._
Ou bien:
_L’apaisement de ma faim ayant de tout temps (c’est-à-dire dans la
dimension PASSÉ), provoqué mon bien-être, je dois manger plus que jamais
puisque j’ai davantage à lutter contre la douleur._
Il en mourut.
Pour nous aussi, la mort prématurée ou non accidentelle est presque
uniquement une conséquence tragique ou non de nos sophismes familiers,
moraux ou viscéraux...
_LIVRE HUITIÈME_
LA MORT
1
Nombre de légendes courent sur la façon dont nos bêtes amies accueillent
la sombre Déesse. On conte volontiers qu’elles en ont la pudeur, alors
que la plupart des hommes n’en éprouvent que l’effroi.
Ceci est les ennoblir vainement et de manière perfide, car il n’en est
rien. Je ne puis jamais penser sans sourire à un poème du cher François
Coppée, qui, s’étonnant d’errer dans les bois avec son amoureuse de
l’année sans y trouver de «délicats squelettes» d’oisillons, se
demandait:
Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir?
Le bon poète ignorait, ainsi que je l’ai noté ailleurs[7], l’existence
des nécrophores, de ces macabres mais prévoyants insectes pour qui toute
bestiole morte, emplumée ou velue, est une trouvaille si précieuse que,
faute de cette rencontre, il ne saurait être question pour eux de se
perpétuer,--de _prévoir_ pour leurs larves, ce qui est leur façon à eux
de croire à l’immortalité, ou plutôt d’estimer absurde l’idée de mort.
[7] _Vie de Grillon_.
Non, les oiseaux ne se cachent pas pour mourir, non plus que les mulots,
les musaraignes et les taupes; mais leur mort, par une industrie
subtile, sert immédiatement à préparer de la vie. Un menu cadavre, pour
un nécrophore, c’est la même chose que de l’air respirable autour des
berceaux de nos nouveau-nés.
2
Revenons-en à nos familiers, chiens ou autres et surtout chats, puisque
je les ai choisis en exemple.
La mort, ils la reniflent de très loin, de beaucoup plus loin que nous
ne la pressentons nous-mêmes.
Il est curieux d’observer chez les hommes, je parle de ceux qui ont
conquis quelque tranquillité intellectuelle et morale, combien la
présence de la sombre Déesse, quand elle les guette avec des chances de
succès et dans les conditions normales (vieillesse ou maladie), leur est
insoupçonnée ou leur semble insignifiante.
J’en parle par expérience personnelle, n’ayant peut-être jamais éprouvé
plus de bien-être que lorsque je manquai de mourir, voici trois ans. Je
n’ignorais rien de la gravité de ma grippe compliquée de congestion
pulmonaire et d’urémie. Un prêtre était venu: je savais pourquoi...
On m’a dit depuis que j’avais souffert beaucoup, et je n’ai gardé
pourtant aucun souvenir de souffrance, bien qu’en ayant manifesté les
signes extérieurs pour tant de sollicitudes attentives et empressées à
mon chevet. On m’a conté que je grattais mon drap et tentais de le
ramener sur ma face, comme on le fait quand il s’agit de s’accoutumer au
linceul, mais aucune de mes facultés de sentir ou de comprendre n’était
amoindrie; je jouissais au contraire d’un repos actif et conscient, si
je puis dire, et absolument pareil à ceux dont on se délecte lorsque
l’on a quinze ans et que l’on se laisse, quelque splendide jour d’été,
flotter en «faisant la planche» au gré de sa rivière natale...
Ma vie passée ne redéfilait pas frénétiquement et comme
cinématographiquement devant moi, ainsi que racontent tant de gens qui
ne sont pas allés y voir ou qui n’ont pas su regarder. Je me baignais
dans le Lot, j’avais quinze ans... C’était pour toujours que je me
baignais,--sans avoir l’ennui de me rhabiller et de risquer une
gronderie si j’arrivais en retard chez nous.
Nos souffrances physiques, en pareil cas, n’existent probablement plus
que pour les nôtres et, tout en gardant d’elles, dans nos attitudes et
nos gestes, les expressions et les traductions ordinaires, nous nous en
sommes déjà débarrassés, comme d’une vêture inutile, ou comme un
musulman dépose ses babouches au seuil de la mosquée où il s’est rendu
de loin en pèlerinage.
La mosquée est belle et flatteuse...
O chère rivière où je me baignais au printemps de la vie et dans l’été
de l’année!
3
Parmi les bêtes familières dont il n’est pas dans nos coutumes de nous
nourrir, et qui n’ont jamais été maltraitées ou négligées par leurs
maîtres ou leurs hôtes, je n’ai jamais constaté cette pudeur devant la
mort qui nous fait ramener le drap devant notre face, comme si nous
redoutions de ne pas être assez beaux vis-à-vis de semblable douceur.
Tous les chats ou chiens qui furent miens, en leurs derniers instants,
se sont pour ainsi dire cramponnés à moi; ils estimaient sans doute que,
dispensateur de leur vie, distributeur de nourriture et de joie, je
pouvais quelque chose pour eux en cet instant critique, en cette épreuve
qu’ils estiment à coup sûr moins définitive que nous ne le faisons pour
la plupart, mais qui les inquiète de plus loin que nous.
Crainte qui s’ajoute aux «accessoires» détestables du présent (et qui ne
saurait provoquer chez eux la réalité _in extremis_ de la dimension
_avenir_ du Temps); crainte qui les rend affectueux jusqu’à se montrer
importuns, ce dont résulte pour eux, qui nous agacent, le fait de subir
sous une autre apparence encore cette injustice dont l’âge ou la maladie
leur a déjà fourni la notion; crainte qui semble les inciter alors à
exagérer leurs défauts ou à caricaturer leurs vertus, en guise de
protestation contre les injustices dont ils accusent le destin et
nous-mêmes, qui représentons sans doute le destin à leurs yeux...
Encore un sophisme de leur part? Mais ceci serait décidément raisonner
en homme... Et, peut-être, renforçant à l’approche de la mort leur
personnalité, leurs tics, leurs petites manières, se montrent-ils non
pas pratiquement, mais métaphysiquement plus malins que nous. En effet,
par «immortalité de l’âme», le _consensus omnium_, le jugement des
non-croyants comme des croyants de toute confession, entend ou veut dire
la prolongation d’une personnalité au delà de ce monde, selon des
catégories de l’espace et du temps que nous ne pouvons scientifiquement
entrevoir ou définir ici-bas à notre usage, sur lesquelles pourtant
l’observation de nos frères inférieurs, vus non pas d’en haut (car il
n’y a ici ni haut ni bas), mais d’en face, peut et doit projeter quelque
lumière.
_LIVRE NEUVIÈME_
IMMORTALITÉ ET PERSONNALITÉ
1
Une créature respirante n’existe pas réellement, au sens humain du mot,
si faculté ne lui est concédée de se réaliser à part, d’acquérir des
signes qui la différencient des autres créatures de sa race. Elle
«n’existe pas», au sens courant de cette expression, n’existe pas plus
dans le langage du raisonnement humain que ne le font individuellement
l’atome ou la cellule.
Où il n’y a pas d’existence, il ne saurait y avoir d’immortalité
concevable. Où l’immortalité devient absurde, l’idée de mort l’est déjà!
Les insectes ont atteint ce stade égalitaire et cette organisation
mécanique dont quelques hommes rêvent intempestivement encore pour leurs
semblables,--sinon pour eux-mêmes. Il n’y a donc, _logiquement_, pour un
grillon par exemple, ni possibilité d’idée de mort, ni entrevision
d’immortalité. Notre personnalité est le lien mystérieux par quoi sont
réunis les atomes et les cellules qui nous composent; le resserrement
volontaire de ce lien, qu’un grand écrivain appela naguère culte du moi,
et que je nommerais ici plus volontiers «désir quasi religieux de
personnalisation», est l’acte indispensable _pour vivre ici, puis
ailleurs_.
A quel degré de l’échelle sans commencement ni fin le resserrement du
lien devient-il possible pour une créature respirante? Ici, je
redescends avec joie vers les plus humbles expériences et les faits que
n’importe qui peut constater... La personnalité commence chez les êtres
dont les physionomies et les attitudes ou les accentuations de la voix
sont capables d’exprimer des sentiments que nous puissions, humainement,
à peu près homologuer[8].
[8] Ceci sera plus longuement étudié dans le prochain volume du
_Bestiaire_: _Les Porte-Bonheur_.
2
Je voudrais aussi éclairer rapidement (et il serait vain de tenter de le
faire mieux et plus subtilement qu’en me rappelant les leçons de vieux
maîtres en logique formelle) la notion de personnalité, de
différenciation, de distinction.
Autant qu’il m’en souvienne, ils accordaient en logique une importance
capitale à la considération de généralité. Entre _Emile_ et _les
Autres_, il y a la même opposition qu’entre un terme concret et un terme
abstrait. A première vue, certes, il semble, même en dehors de toute
étude de psychologie animale, que pareille distinction ne doive pas
s’imposer, puisque ce que l’on entend par terme concret représente une
réalité matérielle, corporelle--un ensemble défini par l’usage ordinaire
de nos cinq sens. Mais envisageons (entre autres!) des termes comme
_âme_ ou _île enchantée_; ils désignent bien des réalités ou des
possibilités, en tout cas des ensembles; mais des ensembles qui n’ont
aucune existence dans le domaine de nos sens.
Le mieux, pour éclairer ici notre lanterne, c’est d’en revenir
décidément à ce qu’on m’apprenait jadis en ce qui concerne l’idée et le
terme, à _leur connotation_ et à _leur dénotation_, comme écrivait
Stuart Mill qui avait l’excuse de n’être pas Français. Traduisons
classiquement: compréhension et extension des idées. Exemple: _Homme_.
A ce substantif, on peut immédiatement adjoindre certaines épithètes,
comme _bipède_ ou encore comme _raisonnable_ (je ne prends ce dernier
attribut qu’avec quelque méfiance... mais passons!). De ces idées de
_bipède_ ou de _raisonnable_, plus simple que l’idée d’_Homme_, apparaît
la signification même du mot compréhension: la compréhension d’une idée
correspond à l’ensemble des idées simples, mais constructives, qui
servent de fondement, de forme et de couleur à une idée plus générale.
Passons à l’extension: l’idée d’_Homme_ (ou le substantif _Homme_) peut
recevoir à son tour l’attribut ou l’épithète de Français ou de Prussien,
et dès lors chacune des idées que suggèrent ces derniers termes est plus
complexe que celle qui se reflète dans le mot Homme...
a) L’extension ou l’étendue d’une idée est l’ensemble des idées plus
complexes desquelles cette idée peut être affirmée à titre d’attribut.
b) L’extension des idées et des termes est en raison inverse de leur
compréhension.--_Homme_ a plus d’extension que _français_, puisqu’il y a
des hommes qui ne sont pas des Français, mais _français_ a plus de
compréhension qu’_homme_, puisque le Français possède tous les attributs
par quoi l’on a coutume de définir l’homme, et en plus tous ceux qui le
distinguent des bipèdes qui ne sont pas français.
3
Qu’y a-t-il de plus étendu, mais d’aussi peu compréhensif que l’idée de
L’ÊTRE? Même quand certains inventeurs lui ont adjoint l’attribut
_suprême_, ils sont demeurés dans une étrange imprécision à côté de ce
qu’explique, à propos de l’idée de Dieu et d’éternité, le plus humble
des catéchismes entre les mains d’un petit villageois.
Un jour, peut-être, tenterai-je une introduction à la méthode en
sciences naturelles; mais qu’on ne croie pas que j’aie voulu un peu plus
haut faire du fleuret avant de batailler pour de bon.
J’ai--je le répète--tenu simplement à éclairer de mon mieux la notation
de personnalité, essentielle pour qui s’intéresse aux bêtes, aux hommes
et à lui-même.