Il y a toujours des ombres qui nous font escorte quand nous ne sommes

pas satisfaits de nous et du destin (c’est la même chose!)--et que l’on

se sent vieillir avant que de s’être épanoui. Toutes les espérances,

toutes les possibilités nous reviennent avec d’invisibles figures de

larves, font derrière nous un bruit de pas qui ne s’entend que dans le

silence, de par son indicible mollesse de chose avortée et déjà pourrie,

de virtualité avide de prendre sa place au soleil,--toutes choses qui me

font beaucoup moins plaindre les morts que ceux qui sont encore à

naître!

Pierre Benoit ne m’apprit pas grand’chose en me disant:

--On nous suit.

Je lui répondis:

--Avant même que détourner la tête, je puis te le dépeindre: c’est un

type dans le genre des poètes sous la troisième République. Beau ou

laid, sympathique ou antipathique, bien doué ou non, cela n’a aucune

importance. Il est jeune, né de cet hiver sans doute; sans le voir, je

sens qu’il a cette attitude résolue, prête à tout, que manifestent,

inquiètes d’un repas ou d’un gîte, les plus superbes des bêtes, dont il

est. Ne te détourne pas. C’est un petit garçon qui a rêvé trop tôt de

vagabondage, de folles équipées et qui maintenant n’aspire qu’à devenir

sous-préfet, ou quelque chose d’approchant. S’il nous suit jusque chez

moi, c’est entendu: je l’adopte, et même si mon chat Golo, qui est,

selon Larguier, aussi célèbre que Magre, doit en mourir de dépit...

--Comment l’appelleras-tu?

--Comme tu voudras...

--Ma grand’mère en avait un qui s’intitulait Adolphe... J’aime beaucoup

les prénoms d’hommes pour les chats...

--J’en ai connu un, à Chelles, qu’on avait nommé Jacques, et cela lui

allait, ma foi, comme un gant!

--Nous appellerons donc celui-ci: Emile.

--S’il me suit jusque chez moi.

Il me suivit jusque chez moi. Et voilà comment Emile eut pour parrain un

écrivain illustre.

5

Golo, à propos de qui Léon Lafage me demandait volontiers: «Vous êtes

sûr que ce n’est pas un tigre?...» reçut fort mal cet intrus, lui

administra une tripotée mémorable, et tout se passa comme si cet animal

aussi célèbre que Magre avait été offusqué par la réputation naissante

d’un Jean Cocteau. Il mourut d’une maladie de foie, dans un âge encore

tendre, et dont le nouveau venu supporte allégrement le double, au jour

que j’écris.

Emile était, dès ce moment, _lui-même_: patience et sapience,

résignation et bonté. Il accepta sans broncher la correction du tigre en

miniature et dévora placidement les reliefs d’un poulet et un morceau

d’omelette froide.

Il est devenu beaucoup plus difficile par la suite...

Mais ce sont là des façons d’agir qui ouvrent à n’importe qui une belle

carrière de sous-préfet.

_LIVRE CINQUIÈME_

... LES AUTRES

1

J’entends par là tous ceux qui, depuis que je suis né à ce monde, ont

été mes protégés, amis, connaissances. Traitant ici de la personnalité

chez les bêtes, que puis-je faire de mieux que d’esquisser quelques

biographies, de façon fruste, mais avec la plus scrupuleuse exactitude?

Pauvres âmes des bêtes, auxquelles, avant Francis Jammes, nul paradis

n’était promis après la mort! Où êtes-vous à présent, où

m’attendez-vous? La nuit tombe. Comptant les disparus une fois encore,

je ne peux ne point penser à vous, si mêlés à une race dont je m’honore

d’être, mais à laquelle je n’ai pas demandé d’appartenir!

Vous êtes dans le présent et dans ma mémoire des êtres à part; vous êtes

le jeu griffu et la caresse péremptoire, le charme des mauvaises heures;

vous êtes ceux avec qui l’on s’explique quand on n’a rien à dire ou à

penser; une tiédeur contre la main; un ronronnement au bord de

l’oreille; un égoïsme qui nous fait trouver le nôtre charmant; un

exemple de fierté, vertu dont nous avons toujours que faire et dont nous

ne trouvons pas à nous approvisionner à chaque coin de rue.

Je ne saurais concevoir ma vie sans la compagnie d’un des vôtres.

2

J’en étais à peu près là, dans mon esprit sinon encore par l’écriture,

de mes réflexions concernant la personnalité chez les bêtes, lorsque

j’éprouvai à la lecture du numéro d’août 1922 de la _Nouvelle Revue

française_ une forte sensation de plaisir et (tous les gens du métier me

comprendront...) d’horreur, presque de détresse...

Sensation de plaisir parce que la prose de Maurice Boissard est de

celles dont l’éloge n’est plus à faire; d’horreur parce qu’il était en

train d’exprimer, excellemment et sans user d’aucun point et

virgule,--ce qu’on sait qu’il a en dégoût,--toutes sortes d’idées qui me

paraissaient à divulguer, parce qu’assez peu courantes et pourtant

justes; et, alors que leur forme ne s’imposait pas encore à mon esprit,

je les voyais brusquement jetées sous mes yeux, réalisées par un autre!

Ceci, notamment:

«_Il n’y a pas un animal qui ressemble à un autre. Ce sont les serins

ou les gens qui les ignorent totalement qui se figurent que toutes les

bêtes sont pareilles. Pour eux, un chat ou un chien sont ni plus ni

moins qu’un autre chat ou un autre chien. Les animaux sont comme nous.

Ils ont chacun leur individualité. Celui-ci n’est pas celui-là, qui, à

son tour, n’est pas cet autre. Je le vois bien dans ma petite troupe

de chats. Il y a les vagabonds et les sédentaires, les indifférents et

les démonstratifs, les hardis et les timides, ceux qui vont par groupe

et ceux qui préfèrent être seuls--même pour manger. J’ai de mes chats,

par exemple, qui, d’eux-mêmes, entièrement libres et toutes les portes

ouvertes, ne sont jamais montés au premier étage du pavillon que

j’habite, d’autres qui m’y suivent aussitôt que j’arrive. Je vous

nommerai, par exemple, la chatte Mme Minne, la doyenne, qui a de

l’esprit plein sa frimousse, la chatte Lolotte, une petite pimbêche,

qui ne connaît que moi, ne quitte pas mon cabinet de travail, ne

fréquente personne, me suit partout, bavarde sans cesse, avec des

manières de petite précieuse, les chats Riquet, Laurent, Bibi et

Pitou, ce dernier que j’ai ramassé au marché Saint-Germain, gros comme

le poing, sachant à peine boire tout seul, et qui arrivé à la maison,

quand je l’eus posé sur un canapé, _soufflait_ après tout le monde. Je

les ai tous six depuis bientôt dix ans. A cause de ce temps, et

d’eux-mêmes, ils ont pris des habitudes plus intimes. Ils m’attendent,

rangés sur la table de l’antichambre, à l’heure à laquelle j’arrive.

Ils sont sur la table, autour de mon assiette, quand je dîne. Ils se

tiennent avec moi, dans mon cabinet, quand je lis, paresse, ou écris.

Rien ne pourrait faire, quand je suis là, qu’ils ne soient pas autour

de moi, sur mes genoux, mes épaules, me prodiguant leurs

démonstrations affectueuses, si je ne fais rien, en parlant,--car les

animaux, et surtout les chats, ont un langage et parlent,--ou me

regardant, immobiles et silencieux, si je suis occupé. Je parle là du

caractère. Il en est de même pour le physique. Sur ce point encore,

les animaux sont comme nous. Ils ont comme nous, deux yeux, un nez,

une bouche et des oreilles, mais quelque chose dans l’expression les

différencie chacun. Trois chats,--puisque je parle de chats,--noirs,

tigrés, blancs ou jaunes, ne sont pas du tout, quand on regarde bien

leur physionomie, trois chats noirs, tigrés, blancs ou jaunes, mais

bien un chat, un autre chat, et encore un autre chat noir, tigré,

blanc ou jaune. Des gens riront de ce que j’écris là, peut-être? Ce

sont des gens qui passent sans rien voir à rien._»

3

On concevra que je me sois quelques minutes senti enclin au

découragement et tenté de me débarrasser, comme de coureuses se frottant

à d’autres que moi, des réflexions avec qui je vivais en amitié et

familiarité depuis bon nombre de semaines.

C’eût été lâche, peu courtois et, surtout, profondément illogique.

Maurice Boissard, certes, m’a fait aimer Chati et Petite Café, à présent

partis pour le Paradis des Bêtes, et Minne la doyenne, et Lolotte qui se

nomme comme une de mes cousines, et Riquet, Laurent, Bibi et Pitou, qui,

bien que leurs noms ne soient pas classés par ordre alphabétique et

inscrits sur le cahier de correspondance, m’apparaissent désormais comme

des camarades de Lycée...

Mais... mais ses chats n’étaient pas les miens, morts ou vifs, et les

miens sont _autres_; comme moi-même, en dépit de sympathies communes

évidentes, je suis autre que Maurice Boissard, lequel n’a peut-être rien

de commun, après tout, avec Paul Léautaud.

_LIVRE SIXIÈME_

LES AUTRES... ET ÉMILE

1

LA VIEILLE.--Elle n’avait jamais eu de nom et n’avait plus d’âge,

lorsque ce sobriquet lui fut attribué avec la complicité des temps.

Dès celui où mon grand-père Cassan vint habiter à Villeneuve-en-Agenois

la maison que lui léguait Vidalone Vidal, fille de son grand-oncle Vidal

(Calixte), _la Vieille_ était déjà là, protégeant caves et greniers de

la gent ratonne, et donnant à téter, comme il lui arrivait deux fois

l’an au moins, à une bonne demi-douzaine d’enfants-chats...

Or, la servante, dont mon grand-père héritait en même temps que de la

maison, et qui gardait au moins un chaton de chaque portée de _la

Vieille_, lui donnait déjà ce titre, à ce que j’ai appris par la suite.

Car je ne devais naître à ce monde que sept ans plus tard et j’étais

déjà en âge de sourire aux jeunes filles quand mourut _la Vieille_:

c’est le plus curieux exemple de longévité que j’aie constaté, sans

tromperie possible, chez un animal de cette espèce. Il suffit à nous

démontrer deux erreurs nouvelles de nos naturalistes classiques dont un

(Buffon), énonce que la durée de la vie, pour les animaux, est en

proportion directe--et ceci à peu près absolument--de la durée de la

gestation de la mère; d’autres déclarent: les animaux qui vivent le plus

longtemps sont ceux dont les femelles sont les moins fécondes ou portent

le plus rarement. On ne sait en vérité où des esprits loyalement résolus

à être scientifiques sont allés chercher des rapports ou proportions de

ce genre, que tout contredit, à commencer par l’expérience quotidienne

d’un humble, ou l’observation élémentaire d’un enfant.

J’en avais pour des ans encore à ignorer en quelle façon les mammifères

(dont je suis au même titre que les chats), se reproduisent; mais

j’éprouvais déjà une sorte d’effarement à penser que _la Vieille_,

depuis qu’elle était née et à raison d’une bonne dizaine de petits par

an, en avait produit pour le moins «vingt fois gros comme elle»...

Comme il arrive, en pareil cas, aux âmes sans détours et toutes neuves,

j’avais fini par en faire presque un mérite à _la Vieille_, l’admiration

pour un tour de force se substituant en moi à la stupéfaction provoquée

par les prodiges.

Les prodiges sont certains postulats que les amateurs d’études

naturelles établissent quand ils n’ont pas envie d’aller voir les faits

de trop près, et qu’ils invoquent ensuite à peu près constamment hors de

propos, comme si tout, dans les études naturelles, ne devait pas d’abord

se réclamer de la Nature! Mais on croit faire hommage à celle-ci, en

dépit du nom qui l’honore, en laissant entendre qu’elle a du goût pour

l’extraordinaire, trouble domaine où naissent pourtant et se fixent la

plupart des inventions industrielles et intellectuelles des hommes.

_La Vieille_ mit au monde vingt fois gros comme elle de petits, sans

pour cela croire insulter à des ombres glorieuses, et ne devint ombre à

son tour que passé le double de la limite d’âge à elle assignée par les

compétences.

C’était une créature timide et tendre, d’une remarquable humilité. Elle

se montrait volontiers, comme il arrive à tant de chats, en compassion

momentanée ou durable avec certaines souffrances des gens de sa maison.

Quand j’avais l’âge où certains jeunes hommes peuvent sans trop de

mauvaise grâce chagriner celles qui les aiment, cette brute féroce de

Golo devenait tendre en leur faveur et leur prodiguait toutes les

consolations qu’il savait: ce tigre manqué avait le cœur amolli par une

larme de femme... Ce doit être qu’il leur ressemblait.

_La Vieille_, elle, ressemblait à mon arrière grand-père, au _pépé_

Cassan, et ne s’humanisait guère que sur ses genoux, les rares fois où

elle se sentait l’audace d’y grimper. J’ai la conviction qu’il y avait

alors entre eux d’immenses bavardages silencieux, une communion de

sentiments profonde, ce que j’ai tenté tout à l’heure de signifier par

un mot comme _compassion_, faute de mieux.

2

_Pépé_ Cassan avait ruiné les siens après lui-même, pour avoir conjugué

la manie bien innocente de jouer du violon sur les toits, par les nuits

de lune (afin d’évoquer les Elémentals), à celle de vouloir accaparer la

production de blé de l’Europe, manie beaucoup plus dangereuse, celle-ci,

et surtout en un temps où le mot _trust_, n’ayant pas même été inventé

dans le Nouveau Monde, avait encore moins de raison de rien signifier

dans l’ancien.

Manies contradictoires, et dont l’une l’avait dégoûté de l’autre,

contrairement à ce qui advient à l’accoutumée...

Il renonça à jouer du violon sur les toits dans l’époque même de sa vie

où cette occupation, de sa part, eût pu, somme toute, être tenue pour

admissible, raisonnable... Ce grand enfant était nonagénaire et _la

Vieille_ avait plus de vingt ans... Elle aussi avait cessé d’aller faire

à sa manière de la musique sur les toits, les nuits de lune ou autres.

Ils avaient atteint tous deux cet âge où la somme des espérances se

montre cruellement inégale à balancer le poids des souvenirs, et où,

hommes et chats, femmes et chattes, nous n’adressons plus de secrets

recours qu’à la grande Amie ténébreuse qui est là pour remettre les

choses en place, rééquilibrer la balance en supprimant les souvenirs et

l’espérance, ou en renforçant celle-ci sans enlever aucun prix à

ceux-là, en nous priant d’avoir confiance en Elle ou en nous invitant

goguenardement à nous aller faire pendre ailleurs.

_La Vieille_ mourut comme d’autres entreprennent une série de pensées ou

inaugurent un rêve, sans en avoir trop l’air, en s’immobilisant et en se

repliant sur elle-même. Ce fut même pourquoi on ne la porta très

longtemps que comme disparue. Elle avait tant procréé qu’elle semblait,

quand on retrouva son cadavre auprès d’une pile de vieux sacs, n’avoir

ajouté que sa propre vie aux innombrables autres dont le monde avait été

accru par elle...

Elle était «exténuée», comme l’on dit, un peu au sud de chez nous, des

vieux pins saignés à blanc et dont la résine est désormais tarie. Nulle

putréfaction. Sa dépouille ressemblait à un sac mince et plat de

fourrure miteuse, râpée, qui avait--ô ironie du sort pour les animaux

comme pour les hommes!--servi de gîte confortable à un ménage de souris

et à leurs souriceaux aveugles encore...

Ceux-ci furent jetés à l’égout en même temps que la carcasse pelucheuse

de _la Vieille_...

Durant les jours qui suivirent cet événement, je fis une assez piteuse

figure, à cause de ce massacre d’innocents souriceaux; les miens s’en

inquiétèrent; mais j’ai toujours eu, du ridicule, un sentiment aigu, et

qui m’en a inspiré une inguérissable horreur: il me parut bien plus

honorable, puisque j’étais dans l’âge où l’on se doit d’aimer les

sourires des filles, de laisser vaguement soupçonner dans mon entourage

que je souffrais d’une passion contrariée.

3

ROUSSOTTE.--Des innombrables descendants de _la Vieille_, une seule

chatte demeurait dans la maison, les autres ayant été sacrifiés aux

nymphes du Lot; ou bien, n’ayant pas été soupçonnés, ils s’étaient

offert la fantaisie de récupérer l’état sauvage, tout au moins vagabond.

Ce fut un peu par hasard que la Roussotte tenta de franchir, dans son

monde, _l’étape_, telle que l’a définie M. Paul Bourget; fille d’une

misérable et touchante pauvresse, elle était devenue le jouet de deux

petits enfants très gâtés et très capricieux; elle dédaigna la chasse

aux rats et connut l’usage des lits et des fauteuils... Une pimbêche,

dans le fond, et une mijaurée!

Mais elle était bonne mère, même avec les petits des autres chattes, et

je lui en garde beaucoup de tendresse.

Quand elle devint «sale», ce qui n’est permis qu’aux hommes et aux chats

vagabonds, il fallut bien se débarrasser de cette parvenue, de cette

personne qui s’était cru trop tôt permis l’abord et la fréquentation des

lits et des fauteuils.

Un client campagnard de mon grand-père lui dit qu’elle ferait

parfaitement son affaire, car elle avait l’air d’être _bouno ratairo_...

Mon grand-père, qui était un ironiste, lui expliqua qu’elle avait en

effet toutes les caractéristiques de la parfaite pourchasseuse et

destructrice de rats, et qu’elle tenait cette physionomie de sa mère,

laquelle avait été connue et tenue pour la meilleure _ratairo_ de

l’arrondissement.

Ainsi, à franchir _l’étape_ quand on n’en est pas digne, perd-on des

qualités sans en acquérir d’autres, et devient-on une sorte de néant

sans intérêt pour soi-même et pour les autres êtres. Mais Roussotte

n’était pas de notre race, et elle eut du moins le mérite de me prouver

quelques réalités que je tenais pour des légendes, et que je tiendrais

pour telles à ce jour encore, si cette pimbêche ne me les avait

démontrées.

Emportée dans un panier clos au lieu dit Romas par le client de mon

grand-père, lieu distant de trois bons kilomètres de chez nous, elle

s’était réinstallée dès l’aurore du lendemain sur notre seuil, le ventre

au soleil, et pleinement contente d’elle-même, à la façon des gens qui

accomplissent des miracles sans se douter qu’ils ont ce pouvoir-là.

Miracle pour nous, et qui se renouvela par trois fois. Après quoi, le

client fut découragé et mon grand-père ému. Et la mijaurée acheva

paisiblement sa vie en notre maison. Miracle pour nous que ce don

d’orientation des animaux, puisqu’il force notre intelligence et notre

raison à admettre chez certains d’entre eux des sens que nous ne pouvons

définir ou nommer qu’à l’aide de niaises pétitions de principes, ainsi

que je viens de le faire moi-même.

Qu’est-ce que nous savons? Les chats «entendent» peut-être les lignes et

les couleurs, «touchent» la chaleur et «goûtent» la lumière; cela

expliquerait ce nom de «petits sphinx» que tant de leurs plus

intelligents amis leur ont donné et ces attitudes qui parfois, quand

nous les regardons attentivement, font trébucher nos pensées comme des

ivrognesses dans une nuit noire...

Je n’ai rien éprouvé de plus déconcertant pour mon amour de connaître et

d’y voir clair avec des mots (tout récemment, dans une calme maison

provinciale), que le spectacle d’un gros chat, choyé et gâté, qui,

couché jusque-là devant un beau feu de corsier, se leva soudain, hérissa

ses poils, et s’en fut dans un coin sombre cracher au visage du vide.

Il n’y avait là que moi à m’occuper, dans l’ordinaire de l’existence, de

travaux d’imagination et de pensée, travaux qui font suspecter, parfois

non sans raison, les sensations les plus sincères de ceux qui ne se

veulent pas ou ne se connaissent pas d’autre métier sur la terre... Mais

j’affirme que le gentilhomme-campagnard, le député et deux charmantes

femmes, avec qui je perpétrais ce soir-là un petit poker honnête, se

sentirent froid dans le dos, comme s’ils étaient devenus poètes tout à

coup...

On parla spiritisme (ce qui d’ailleurs n’était indiqué par les

événements en aucune manière)... Et l’on ne joua pas plus avant au

poker.

4

LA JAUNE ET LA BLANCHE.--La Jaune et la Blanche, si je parle ici

d’elles, c’est que, données dans les mêmes conditions que la Roussotte,

elles ne revinrent jamais chez nous. En fait de personnalité, elles ne

montrèrent que celle de ne pas me reconnaître ou de me dédaigner, et de

témoigner ce dédain ostensiblement, les fois où il m’advint de les

rencontrer en leurs nouvelles demeures.

La Jaune eut un malheur.

Un jour qu’elle somnolait sur la grand’route, en face de la maison de

ses nouveaux maîtres, la roue d’un muletier qui dormait sur son bros (on

sait que c’est là l’essentiel, et comme la noblesse du métier de

muletier, entre deux auberges) lui passa sur le corps et la laissa

presque aussi plate que l’était la Vieille quand on la retrouva morte.

Contrairement à toute prévision, elle survécut, après avoir durant des

semaines promené un pitoyable arrière-train de paralytique.

Elle guérit pourtant, à la longue, mais n’enfanta plus dès lors que des

chatons morts; elle était touchante à la regarder les lécher

désespérément, comme acharnée à les ranimer; mais, avec le genre humain,

elle était devenue méchante et c’était toute une affaire que de lui

enlever ses pitoyables rejetons. Ses maîtres durent se résigner à la

supprimer. Il faut craindre beaucoup des gens qui ont eu des malheurs et

des vieux poètes qui ne sont plus créateurs que de poèmes mort-nés.

5

PIERROT, lui, était un drôle de bonhomme; un rustique, mais un malin. Il

connaissait le secret de toutes les serrures, et seuls les moyens

matériels lui manquaient pour ouvrir une porte de buffet fermée à clef.

Il vivait à Jolibeau, en cet endroit où je parvins un soir à capturer

Noctu[6] dans un remous des bas-fonds du ciel. Il avait l’air blafard et

hagard de l’amoureux de Colombine, et c’est là, sans doute, ce qui lui

avait valu son nom, mais je ne crois pas avoir jamais connu un animal

aussi _intelligent_ que lui. J’emploie cette épithète dans son sens

fort, et strictement comme s’il s’agissait d’un de mes semblables. Il

comprenait de manière incontestable d’assez subtiles nuances dans

l’expression des physionomies humaines, et, plutôt sauvage à

l’ordinaire, s’empressait de sauter sur mes genoux si je simulais une

silencieuse douleur.

[6] _La Chauve-souris_.

Il donnait aussi l’impression de savoir compter et d’effectuer divers

raisonnements élémentaires, notamment quand je lâchais en terrain clos

et en sa présence quelques-unes de mes souris. Sa tactique et sa

stratégie différaient du tout au tout selon que les souris étaient plus

ou moins nombreuses.

Il ne jouait d’ailleurs pas avec elles pour les martyriser puis s’en

nourrir, mais simplement pour les réduire à sa merci, comme pour se

prouver à lui-même son adresse. Il les immobilisait sous ses pattes

antérieures et ne témoignait aucun regret quand je les lui enlevais pour

les replacer dans leur cage,--intactes.

Un artiste. Un étrange bonhomme, je vous dis! Ainsi il adorait la salade

bien vinaigrée... Vous imaginez ce qu’on pouvait penser de lui dans un

pays où l’on appelle une platée de viande ou un fastueux rôti «une

salade de chat»!

6

KIKI vivait vers la même époque, mais «en ville», comme nous disions

dans notre famille, par opposition avec la maison déjà campagnarde de

Jolibeau.

Kiki, physiquement, ressemblait comme un frère à cet Emile qui, durant

que j’écris, ronronne à mes pieds; mais, moralement, quelle différence!

Un mauvais sujet... un don Juan de bas étage! Et, avec cela, fourbe,

gourmand, voleur.

Ma grand’mère l’appelait _le Coureur_ et--pauvre chère femme, si pieuse

et sainte!--elle passait de bien cruels moments, quand il disparaissait,

vers février, pour aller «faire carnaval avec le diable», comme on dit

chez nous des chats dans la saison pré-printanière de leurs amours.

Ma grand’mère avait cependant une affection particulière pour cet agneau

égaré; dans les discours qu’elle lui tenait, après l’avoir maintes fois

cru perdu, corps et biens et moralement en outre, son indignation

dissimulait mal une infinie tendresse. Ce chat magnifique, coiffé de

stricts et quasi virginaux bandeaux noirs,--à la Cléo, comme on disait

alors...--revenait affamé, sordide, les oreilles déchiquetées, traînant

sur lui comme l’affreux relent de tous les péchés du monde.

Il n’y avait pas que ma grand’mère à s’inquiéter de lui: il y avait

encore Mitte, sa mère à lui...

Quel obscur instinct avertissait celle-ci du retour de l’enfant

prodigue, dans la nursery où, vers cette époque, elle s’occupait déjà,

presque toujours, d’autres bébés? A peine ma grand’mère avait-elle crié

triomphalement: «Le voilà!» que Mitte apparaissait, comme si son cœur et

ses sens plus affinés que les nôtres avaient discerné à distance, le

long des trottoirs ou des gouttières, l’approche feutrée du mauvais

sujet.

Alors, elle lui parlait doucement, léchait ses plaies, lui faisait sa

toilette... Et l’on put, plusieurs printemps de suite, assister à

l’effarant spectacle de ce voyou de deux ans ou plus qui revenait téter

sa maman ravie...

--Au fond, disait ma grand’mère, il n’est pas si mauvais qu’il en a

l’air...

7

Emile et les autres · 第 2 / 7 段