Je savais de tels faits parfaitement possibles, les ayant ex

CHARLES DERENNES

LE BESTIAIRE SENTIMENTAL

III

EMILE ET

LES AUTRES

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR

PARIS--22, RUE HUYGHENS, 22,--PARIS

DU MÊME AUTEUR:

ROMANS

Le Renard bleu (Albin Michel).

Les Bains dans le Pactole (Albin Michel).

Le Pou et l’Agneau (Ferenczi).

Mon Gosse (Baudinière).

Etc., etc.

_En préparation_:

Gaby, mon amour... (Albin Michel).

L’Ile flottante.

LE BESTIAIRE SENTIMENTAL

Vie de Grillon (Albin Michel).

La Chauve-Souris (Albin Michel).

_En préparation_:

Les Porte-Bonheur (Kiki, Filon, etc.).

L’Etre qui viendra.

La Société des Fourmis.

EN MARGE DU BESTIAIRE

_Pour paraître prochainement_ (Collection Colette):

L’Enfant dans l’herbe.

POÈMES

Perséphone.

La Fontaine Jouvence (Garnier Frères).

La Princesse (Les Amis d’Edouard, Champion).

_En préparation_:

La Matinée du Faune.

Il a été tiré de cet ouvrage:

7 exemplaires sur Papier du Japon numérotés à la presse de 1 à 7

15 exemplaires sur Papier de Hollande numérotés à la presse de 1 à 15

35 exemplaires sur Vergé pur fil des Papeteries Lafuma numérotés à la

presse de 1 à 35

Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays.

_Copyright 1924 by Albin Michel._

A CLAUDE FARRÈRE

A CAUSE DE

CHAT COMME ÇA,

ET

A PAUL LÉAUTAUD

A CAUSE

DE CHATI, DE PETITE CAFÉ, DE MINNE

ET DE RIQUET, ET DE BIBI, ET DE PITOU

... ET DE GOLO ET D’ÉMILE

... ET DES AUTRES

PRÉFACE

DE L’AMITIÉ ET DE L’ÉTUDE MAL ENTENDUES DES ANIMAUX

Je reçois constamment des lettres: «Vous qui aimez les bêtes...»

J’y réponds rarement, parce que je n’aurais plus le temps de m’occuper

d’autre chose, et qu’elles dénotent, huit fois sur dix, une étrange

inintelligence du but que je poursuis en faisant paraître de petites

études naturelles, comme _Vie de Grillon_ ou _la Chauve-souris_.

Tranchons le mot, soyons cyniques: j’aime les bêtes d’une façon

intéressée, pour la joie que me valent l’observation et

l’expérimentation exercées à propos d’elles, en savant d’occasion, donc

en égoïste, et non pas, en la plupart des membres de la Société

protectrice des animaux... Certes, j’approuve de tout cœur cette Société

et la loi Grammont; j’ai envie d’étrangler, aussi bien que le roulier

qui brutalise ses chevaux sous l’influence d’un coup de vin, le

charcutier qui pratique la vivisection intensive sous prétexte

d’inspiration scientifique...

Mais...

* * * * *

... Mais je connais une charmante vieille dame qui, jusqu’à sa mort, a

juré de porter, éternellement fixé à son poignet par un bracelet de

cuir, le portrait sous médaillon d’un caniche qu’elle perdit il y a eu

vingt ans aux pommes.

J’en sais une autre,--celle-ci beaucoup plus jeune, ma foi!--qui va

chaque mois au moins orner de fleurs la tombe d’un bull dans le

cimetière canin d’Asnières, où il dort son dernier sommeil...

Tant pis pour moi si l’on m’en veut de protester contre de pareilles

marques d’affection! J’estime que, s’il faut aimer les bêtes, qui sont,

en effet, infiniment aimables, il faut aussi que notre intérêt pour

elles soit digne de nous et qu’il soit surtout--ce dont le prétendu ami

des bêtes ne semble guère, à l’accoutumée, se douter--digne d’elles.

Par exemple, il est entendu que, ce qu’il y a de meilleur dans l’homme,

c’est le chien. Soit! Mais pourquoi ne pas _transposer_, quand il s’agit

d’animaux domestiques? Pourquoi ne pas dire: ce qu’il y a de plus

mauvais dans le chien, c’est l’homme? Le malheureux toutou, auquel nous

devrions, par convenance pour nous et par amitié pour lui, concéder une

_valeur_ plus désintéressée, ne nous plaît en général que dans la mesure

où il flatte notre orgueil, ou quelque autre de nos défauts.

Ainsi, les caresses serviles qu’il octroie si volontiers aux bipèdes

permettent aux plus misérables de ceux-ci de posséder un serviteur et un

courtisan. Mais il y a pire: ces pauvres bêtes, façonnées depuis des

millénaires par une hérédité d’esclavage, parodient les tares (ou les

vertus, mais c’est moins fréquent!), les allures et jusqu’aux grimaces

de ceux dont elles ont fait leurs dieux Lares. Elles reflètent

fidèlement, avec une facilité déplorable, celles des manies, ceux des

tics, ceux des instincts qui nous sont les plus coutumiers. Je

commenterai plus loin l’histoire de deux chiens que j’ai connus dans mon

enfance: le dogue du boucher du coin ressemblait, museau et caractère, à

son patron. Pourquoi? Parce que celui-ci cultivait sa férocité et son

goût professionnel de l’odeur du sang, ceci sans le savoir, peut-être,

mais un peu comme Dieu fit quand il nous créa à son image (flatteur pour

lui!)... Cependant, la levrette de la gentille modiste d’en face

sautillait tout le long du jour sur le trottoir avec une coquetterie un

peu niaise et tellement jumelle de celle même que sa patronne

pratiquait!

Et le boucher du coin disait de son gros chien camus:

--Un travailleur, messieurs... et un gaillard!

Et la modiste d’en face disait de sa grêle chienne au museau pointu:

--Un amour, et si sensible, mesdames!

Ainsi n’admiraient-ils qu’eux-mêmes dans leurs frères inférieurs, ou

prétendus tels. Une admiration de ce genre me semble, à le déclarer net,

aussi peu flatteuse pour l’être humain qui l’éprouve et la chante à tout

venant que pour l’animal qui la subit.

Il est vrai que ce dernier n’en peut mais. Et, «en l’espèce», je juge

que, dans le cas du boucher et du bouledogue, de la modiste et de la

levrette, les «frères inférieurs» n’étaient pas nécessairement ceux

qu’on aurait cru pouvoir désigner de prime abord, sans hésitation

possible.

* * * * *

La Science ne va plus aujourd’hui jusqu’à décider péremptoirement que

l’homme descend du singe; elle transige et explique que l’homme est un

singe qui a réussi. Je me suis attiré toutes sortes de foudres pour

avoir énoncé qu’il fallait aller plus loin, que l’homme était un singe

qui avait mal tourné,--puisqu’il avait été obligé d’inventer le feu, et

réalisé par la suite diverses autres conséquences du «Progrès» qui

rendent les guerres et l’existence actuelles, la mort et la vie, si

séduisantes dans leur ensemble...

Mais tenons-nous-en aux toutous. Car il en est aussi de «progressistes»,

ou plutôt de «perfectionnables».

On dit d’eux qu’ils sont de luxe. Je les considère plutôt comme des

loups qui ont mal tourné; ceux-ci, par notre faute, ont partagé le

mieux, presque à l’égal de nous, la male-chance des hommes par rapport à

la chance,--relative, car tout est relatif!--des singes et surtout des

grands anthropomorphes...

* * * * *

A la vérité, ce qui fait le mérite des bêtes, c’est la valeur de

l’intérêt que nous leur portons; mais il ne faut pas les aimer bêtement,

anthropomorphiquement: _il faut les comprendre_.

Ceci, au point de vue intellectuel.

Et, _au point de vue moral_: il faut que nous fassions tout pour que ces

esclaves, _qui ne sont esclaves que par notre faute, restent auprès de

nous aussi rapprochés que possible de ce qu’ils seraient si nous

n’existions pas_.

Voilà, je crois, la vraie maxime de ceux qui s’intéressent aux bêtes

autrement que d’une façon «anthropomorphique» et sensiblarde.

Je me souviens d’un jour de l’hiver dernier, où, près d’une fenêtre

provinciale, je relisais je ne sais plus quelle page féroce, splendide

(et cependant moins _hallucinée_ qu’à l’ordinaire) de Mirbeau. Or, voici

qu’à quelques pas de la maison maternelle, sur le trottoir, retentit

soudain un miaulement lamentable.

Je regarde: c’était un malheureux chaton, sous la pluie, dans la boue;

un affreux petit animal, maigre, affamé, égaré. Et moi, je croyais

comprendre très bien tout ce que son miaulement éperdu contenait de

détresse. Je croyais comprendre... Que dis-je? Je traduisais à mesure:

«Je suis terrifié, j’ai faim, j’ai froid... Je n’y suis pour rien, ce

n’est pas de ma faute!... Si les hommes n’avaient pas domestiqué mes

ancêtres, je serais déjà capable, même si petit, de chercher ma pitance

dans quelque fourré lointain. Mais je suis dans la ville où il m’a fallu

naître, devant ces divinités qui disposent de tout et qui vont

certainement encore me chasser à coups de bottes ou de balai.»

Comme pour confirmer les sentiments que mon imagination prêtait à la

bestiole (mais mon imagination s’égarait-elle beaucoup?), une voisine

s’écria:

--Il est encore là?... C’est celui qui, ce matin, maraudait dans ma

cuisine!... Sale bête!

Le petit chat miaula plus fort, supplia, ce qui parut irriter davantage

encore la commère. Elle cria tant et si bien que son mari surgit sur le

seuil...

--Flanque-lui donc _Ravachol_ aux trousses! glapit-elle.

L’homme eut un bon gros rire, siffla, puis:

--Au chat, _Ravachol_, au chat!

Un chien, un superbe berger alsacien (?), accourut... «Au chat!...»

Ça ne traîna pas: deux ou trois bonds joyeux, un coup de

mâchoire,--crac!...--et il n’y eut plus sur la chaussée, sous la pluie,

dans la boue, qu’une petite boule de fourrure grise et sale qui gisait,

les reins brisés, avec une fine langue rose recroquevillée aux bords des

gencives brunes et des dents blanches. La femme montra un visage

épanoui, triomphant: l’homme eut de nouveau son bon gros rire placide;

le chien revint vers ses Dieux Lares, satisfait, avec des aboiements

victorieux, fit le beau, reçut des caresses... (Oui, Mirbeau eût

admirablement conté cette histoire-là!)

C’était pourtant un bon chien... C’étaient pourtant de braves gens...

* * * * *

Non, sous aucun prétexte, il ne faut aimer les animaux en ce qu’ils nous

rappellent de notre propre nature: tout esprit clair et débarrassé des

préjugés ordinaires sait que nous risquerions d’apprécier presque

uniquement en eux les sentiments que les moins intéressants de nos

semblables ne constatent pas sans inquiétude dans leur propre cœur.

Il faut comprendre ce que le Pauvre des pauvres appelait, en ses

Fioretti, l’adorable Sainteté des Bêtes. Les bêtes ont leur sainteté,

que je nommerai, moins dévotement, leur dignité. Mais qu’est la dignité

d’un animal domestique (oh! non par sa faute, encore une fois!), à côté

de celle d’une bête sauvage? C’est à l’état sauvage que doivent, des ans

et des ans, ceux qui prétendent chérir leurs frères inférieurs, les

observer.

Les observer, oui, car on ne chérit véritablement pas une créature,

quelle qu’elle soit, que l’on n’a pas longtemps _observée et comprise_.

Il faut voir les animaux à l’œuvre, à leur œuvre; et non à la

nôtre--car, lorsque notre collaboration leur fait défaut, l’œuvre, je

vous prie de le croire, n’en est pas moins belle et noble pour cela.

* * * * *

Quant aux «petits chienchiens à leurs mémères», ils ne seront jamais,

d’ailleurs,--en plus sympathique généralement,--que les caricatures de

ces dames.

Mais je n’aime plus guère à m’occuper d’humaine et surtout de féminine

psychologie.

I

ÉMILE OU DE LA PERSONNALITÉ CHEZ LES BÊTES

_LIVRE PREMIER_

PSYCHOLOGIE HUMAINE ET PSYCHOLOGIE ANIMALE

1

Quiconque tente une étude de ce genre, et même aussi modeste

d’intentions et d’effets que celle que voici, se doit de noter d’abord à

quel point est impropre le terme _psychologie_, lorsqu’il s’agit de

projeter quelques lueurs sur les mystères de l’âme animale.

D’autres écriraient: de ce qui sert d’âme aux bêtes ou leur constitue un

semblant d’âme. Je préfère dire âme tout court, et ceux qui ont pris

quelque intérêt à mes précédents essais du même genre[1] doivent

connaître (même s’ils ne partagent point tout à fait mon avis), que,

concédant une âme aux bêtes, ou plutôt ne voyant pas très clairement où

finit l’instinct et où commence l’intelligence, je ne m’exprime pas de

la sorte pour des motifs uniquement sentimentaux.

[1] _La Vie de Grillon_ et _La Chauve-Souris_.

Terme impropre--dis-je,--que celui de psychologie appliqué à l’âme des

animaux, terme non seulement impropre, mais dangereux, puisqu’il

risquerait de nous inviter à étudier l’âme des bêtes comme nous faisons

celle de nos semblables: méthode qui, dès le principe, serait

défectueuse.

Mais, au fait, en quoi consiste l’œuvre de l’observateur de ses

semblables, du psychologue _humain_?

Nous sommes à peu près assurés que, pour la plupart des hommes, deux et

deux font quatre et que la somme des angles d’un triangle est égale à

deux droits; les phénomènes intellectuels, leur processus et leur

exercice, grâce à la possibilité de communes mesures d’homme à homme,

sont donc susceptibles d’être étudiés à peu près objectivement et de

donner lieu à des lois provisoirement indiscutables. Mais, dès qu’il

s’agit de phénomènes sensoriels ou sentimentaux, l’abîme déjà se creuse

entre individus d’une même espèce, voire de la même famille, et l’on

doit se rabattre, pour tenter d’y voir clair, sur la méthode

introspective, faire de soi-même son objet d’expérience, l’objet

d’expérience par excellence, celui à propos duquel on a le plus de

chance de ne pas trop se tromper.

Nous pouvons parfaitement côtoyer toute notre vie des gens qui appellent

le vert rouge, et réciproquement, sans nous en douter et sans qu’ils

s’en doutent eux-mêmes.

Les miroirs des sens sont loin de refléter le monde extérieur de la même

manière, et, si n’importe qui d’entre nous se trouvait logé brusquement

dans la peau de son meilleur ami ou de son frère, et pourvu à

l’improviste de ses machines à interpréter le monde, il y aurait chance

qu’il se crût soudain éberlué, ou devenu dément, ou transporté dans une

autre planète que cette terre.

2

Quand nous disons des autres hommes «nos semblables», c’est une

expression qui a sans conteste son charme social, mais qui est

indubitablement inexacte et insuffisante dès qu’il s’agit de la vie

psychique. Chaque homme est aux autres hommes un monde clos et mes

semblables peuvent bien me raconter ce qui se passe en eux-mêmes, que je

les y invite ou non, sans que je me juge obligé de les croire pour cela.

Non que l’on soit tenu par principe de suspecter leur bonne foi. Mais,

pour les croire _scientifiquement_, il faudrait, comme l’on dit, pouvoir

y aller voir... Les erreurs que nous faisons sur notre compte sont

fréquentes, et si un mur opaque et infranchissable nous sépare des

autres âmes, combien de fois des nuées et des voiles ne

s’interposent-ils pas, fallacieux, entre notre intelligence condamnée à

l’impuissance et nos sentiments devenus pour elle étrangement confus et

obscurs?

Freud, étudiant avec la précision et la subtile logique que l’on sait

les phénomènes si troublants du sommeil et du songe, n’attribue aux

expériences faites sur les autres ou aux informations documentaires

bénévolement fournies par ceux-ci, qu’une valeur très relative.

Il est bien évident qu’en pareil cas le sujet peut, non seulement se

tromper en toute sincérité, se souvenir mal, défectueusement

s’expliquer, mais aussi conter d’énormes blagues au plus savant, au plus

averti des spécialistes... Bref, l’humaine psychologie, pour une immense

part de l’ordre d’études qu’elle embrasse, est condamnée à se fonder sur

une base subjective, presque uniquement subjective, à laquelle on ne

saurait dénier quelque incertitude et quelque instabilité.

3

La psychologie animale se heurte, bien entendu, à des difficultés de

méthode encore plus considérables.

Elles proviennent d’abord de ce fait que le mur, si souvent opaque et

infranchissable d’homme à homme, devient encore plus décourageant

d’homme à bête.

En second lieu, il ne saurait être question ici, sinon

exceptionnellement, de ces phénomènes intellectuels auxquels je faisais

allusion tout à l’heure, et grâce auxquels certaines échelles peuvent

être lancées par-dessus le mur, quelques fenestrelles pratiquées en lui:

l’âme de l’animal est avant tout un monde de sentiments et de sensations

qui ne sauraient naître et se développer d’une manière analogue aux

nôtres qu’à titre d’exception et absolument par hasard. Entre ses

sentiments ou sensations et nos sensations, il n’y a même pas une

apparence de possibilité de commune mesure.

Nous voici donc dans l’obligation d’inférer, de traduire,--de traduire

avec des chances perpétuelles de trahir.

4

Le pire des écueils que ménage aux hommes qui s’intéressent aux bêtes

l’étude de leur mentalité et de leur moralité, écueil que je tenterai

d’éviter avec le plus de soin, est celui vers lequel tend

perpétuellement à nous conduire ou nous ramener la manie invétérée de

juger nos «frères inférieurs», ou prétendus tels, selon nous-mêmes.

Lorsque Buffon, à propos du cheval, parle de noblesse, il n’y a là

qu’association d’idées assez puériles, en tout cas superficielles et peu

solides, dans l’esprit et sous la plume du pompeux écrivain; l’idée de

cheval a évoqué pour lui d’autres idées ou images nobles et brillantes,

que désignent des mots comme chevalerie, chevauchée, cavalerie,

cavalcade.

Ajoutez à cela l’expression d’une reconnaissance égoïste, l’exposé des

services que rend à l’homme «sa plus noble conquête», la louange de son

endurance au labeur, de sa fidélité à son maître, de sa reconnaissance

envers celui qui le nourrit et le caresse, et Buffon ne doutera pas de

nous avoir suffisamment éclairés sur la psychologie hippique.

Ainsi d’ailleurs le voyons-nous, d’un bout à l’autre de la part

descriptive de son œuvre,--et qui en est bien la plus caduque,--juger

toutes bêtes sauvages ou domestiquées en raison de considérations

strictement humaines, d’ordre plutôt esthétique quand ce sont les bêtes

sauvages et surtout les grands fauves qui sont en cause, d’ordre plutôt

utilitaire et vaguement moral quand il traite d’animaux devenus nos

auxiliaires ou nos familiers.

Mais, pour nous en tenir au cheval, et à ne le juger qu’en hommes, nous

aurions pu tout aussi justement dire de lui qu’il est un animal assez

stupide, gourmand, sujet à des épouvantements ridicules, volontiers

capricieux ou têtu. Certes, nous n’en serions pas plus avancés dans la

connaissance foncière et profonde de son être, et, probablement, au lieu

de verser dans cet anthropomorphisme que j’ai maintes fois dénoncé, dans

cette infirmité intellectuelle de ramener à nous toutes les créatures,

aurions-nous agi avec plus de logique et de raison en nous demandant,

par exemple, si les vertus que nous lui attribuons ne sont pas des

défauts ou de navrants pis-aller, selon lui, et si, au contraire, il ne

conçoit pas quelque fierté obscure de cette stupidité et de cette

poltronnerie qui le caractérisent également?

_LIVRE DEUXIÈME_

DU PLAGIAT OU DE LA «SINGERIE» CHEZ LA PLUPART DE NOS FAMILIERS

1

Il faudra donc nous débarrasser de cet anthropomorphisme tel que je

viens une fois de plus de le définir.

Ceci posé, je m’empresse de reconnaître, que, lorsqu’il s’agit d’animaux

domestiques, et c’est ici le cas, ceux-ci ne nous facilitent guère une

besogne déjà compliquée et scabreuse. Car la domestication leur fait

adopter quantité de nos manières et même de nos manies.

Il n’y a pas que les romanciers, les poètes et les planteurs de choux à

se plagier les uns les autres, parfois bien involontairement.

L’imitation est une grande loi naturelle, une loi universelle, une loi

générale; et tout objet ou tout être pour qui cette loi resterait par

hasard lettre morte serait considéré justement comme une anomalie, une

monstruosité.

Chacun de nous, dans la vie courante, et tout aussi longtemps qu’il

respire, regarde, écoute, touche, goûte et sent, chacun de nous est

plagiaire sans qu’il s’en doute, un peu de la même façon que M. Jourdain

était prosateur.

Qu’est-ce en effet qui saurait mieux qu’un miroir répondre à la

définition du plagiaire?

Or, tout homme, grâce aux modestes miroirs des sens par lesquels il

reflète le monde, est le plagiaire partiel d’une réalité dont l’ensemble

lui échappe.

Dieu créa l’homme à son image, dit la Genèse. Nous, nous nous créons et

recréons perpétuellement à l’image de Pan, pourrait-on dire aussi.

L’une de ces formules est sacrée, l’autre profane; mais, en fin de

compte, toutes deux s’accordent et concordent admirablement.

2

Traitant des dons d’imitation dont font preuve les bêtes, je ne

m’attarderai pas sur ces phénomènes de mimétisme, aujourd’hui bien

connus de tous, qui font le caméléon varier de teintes selon celles des

lieux ou des heures où il promène sa pataude paresse, qui imposent à mon

amie Zompette, la grenouille verte, de passer par toute la gamme des

verts selon qu’on garnit son bocal de sombre laurier ou de pâle mimosa.

Il est généralement admis que cette faculté que possèdent certains êtres

de changer de couleur comme à volonté est une arme naturelle à eux

concédée pour leur permettre de se dérober plus facilement aux yeux de

leurs ennemis...

Explication qui sent un peu bien son Bernardin de Saint-Pierre, lequel

voyait en toutes choses la sollicitude d’une Providence vraiment

précautionneuse, tatillonne et en tout cas romanesque à l’excès.

A la vérité, ce mimétisme doit être d’ordre esthétique plutôt que

pratique. Je n’y vois point l’effet d’une sollicitude supérieure, encore

moins un procédé de défense, mais art instinctif, coquetterie

involontaire ou jeu inconscient.

Oui, un jeu que l’animal se donne à lui-même pour son plaisir obscur,

une fête dans son royaume clos, une satisfaction à cet appétit

d’imitation que je signalais tout au long de l’échelle des êtres, une

récréation analogue à celle de la parure masculine ou féminine, à quoi

l’on voit que se complaisent tant de bêtes, de préférence dans la saison

des amours, mais maintes fois aussi de la manière la plus désintéressée.

Ceci, du reste, est une autre histoire...

3

--Car, parlant d’imitation de la part de nos familiers, j’entends ici

imitation voulue, consciente, exécutée par commodité naturelle, par

obéissance à la loi générale, mais aussi dans un but agréable ou

profitable à l’individu.

Cette tendance à l’imitation est observable déjà chez quantité d’animaux

sauvages. Je n’en citerai qu’un exemple, que j’ai d’ailleurs apporté en

d’autres circonstances et pour illustrer une suite de raisons d’ordre

différent.

Contrairement à ce que nous pourrions croire, tous les castors ne sont

pas ces étonnants constructeurs de huttes et de cités lacustres qu’on

nous apprit à admirer dès notre enfance: il en est de vagabonds, gîtant

et fondant famille au hasard, en des logements de fortune offerts par la

nature; mais si ces vagabonds rencontrent des congénères plus civilisés,

plus avisés et laborieux, «on les voit», nous conte Buffon parfaitement

informé (pour une fois), par un de ses correspondants, «on les voit qui

les observent et qui ne tardent pas à faire de même...»

Notons au passage qu’une telle adaptation, précédée d’observation,

implique incontestablement le raisonnement dans l’esprit du castor, et

une éducation rapide, vivement menée, ne participant en rien de cette

science et de cette habileté héréditaires et routinières, par quoi l’on

a coutume de séparer l’animal de l’homme et l’instinct de

l’intelligence... Mais, ceci aussi est une autre histoire, pour le

moment du moins.

4

Comme il est facile de le prévoir, en passant des animaux sauvages ou

libres aux domestiques, on constatera un notable accroissement des

facultés de plagiat, et, bien entendu, le modèle choisi par ces

imitateurs résolus sera de préférence l’homme, le patron, le maître.

Non pas toujours, néanmoins.

Un de mes amis me contait l’hiver dernier que ses poules, dont il

possède une fort remarquable collection, lorsqu’il les logeait dans

l’enclos des pintades, ne tardaient pas à imiter l’allure et les

manières particulières à celles-ci, comme si elles les avaient jugées

plus imposantes ou distinguées.

Je me suis méfié un peu, cet ami étant Gascon,--comme moi-même,--mais

j’ai constaté par la suite l’exactitude absolue de la chose et il est

facile à n’importe qui d’en faire autant.

D’autre part, divers journaux ont mentionné il y a quelques mois une

chatte allaitant et, par la suite, chérissant un rat blanc devenu le

compagnon de jeu de ses fils.

Je savais de tels faits parfaitement possibles, les ayant expérimentés

moi-même de la part de ma siamoise Nique, ainsi que je l’ai conté

ailleurs[2], de Nique dont on trouvera plus loin la biographie

détaillée. Si je parle ici de rats, c’est du reste pour cette seule

raison que j’ai connu un autre rongeur, un lapin, qui, nourri, lui

aussi, par une chatte et ayant grandi avec les chatons, ne procéda

jamais par bonds, à la façon des autres Jeannots. Non!... Il s’insinuait

d’une allure féline, avisée et réfléchie, le long des murs ou entre les

caisses du vaste grenier qu’on lui avait assigné pour domicile, copiant

ainsi les manières de ses frères de lait.

[2] _La Chauve-Souris_ (A. Michel).

5

Quand c’est le bipède prétendu supérieur que plagient les animaux

familiers, cela se dénomme singerie; mais, comme nous venons de le voir,

on aurait tort de croire que la singerie est le fait des seuls singes.

Il y a dans les _Lettres de mon moulin_ d’Alphonse Daudet une bien jolie

phrase à propos de deux très vieux époux: «Chose touchante, ils se

ressemblaient...» Encore cette grande loi naturelle de l’imitation, ou,

pour mieux dire, du modelage réciproque, dont l’individualisme humain

atténue maintes fois les effets, mais auquel se prête beaucoup mieux la

plasticité animale... Qu’on me permette de revenir ici sur tels

souvenirs d’enfance que j’ai utilisés déjà dans ma préface: le boucher

du coin possédait un dogue bordelais, la modiste d’en face une levrette;

celle-ci allait et venait d’un trottinement dansant, un peu prétentieux,

faisant mille coquetteries ou minauderies en l’honneur de tout et de

rien; celui-là demeurait assis de longues heures sur le seuil de son

patron, les babines retroussées sur ses crocs féroces, le gosier

grondant, les prunelles sanglantes...

De ma fenêtre, admirant combien le bouledogue ressemblait au boucher, la

levrette à la modiste, j’imaginais vaguement qu’il était fatal, prévu,

ordonné qu’il en fût ainsi, partout et toujours, entre les êtres humains

et leurs familiers.

Mon opinion actuelle n’est pas évidemment si absolue. Pourtant, que nos

familiers adoptent volontiers, non seulement nos tics et nos manies,

mais notre allure, nos façons d’agir et jusqu’à certains traits de nos

caractères, cela me semble incontestable. Laisse-moi observer ton chien,

et déjà j’en saurai long sur ton compte. Un bon chien peut être la

propriété d’un bandit, mais il est rare qu’un mâtin hargneux appartienne

à un homme courtois. Oui, ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est

le chien... peut-être, après tout!... Mais, à coup sûr, ce qu’il y a

maintes fois de pire chez le chien, c’est l’homme, le maître qu’il

plagie, dont il s’inspire et qu’il nous révèle innocemment,--le don de

se dissimuler aux autres et, par occasion, à soi-même, demeurant jusqu’à

nouvel ordre notre apanage exclusif.

_LIVRE TROISIÈME_

INDIVIDUALITÉ ET PERSONNALITÉ

1

Aux difficultés que présente l’abord de la psychologie animale (et il

demeure bien entendu que j’emploie ce mot de psychologie par paresse,

commodité ou faute de mieux), s’en adjoint donc une nouvelle, dont il me

semble qu’on ne s’était pas encore suffisamment méfié: croyant étudier

une bête familière, c’est encore de nous que nous nous occupons, comme

reproduits et réédités à sa manière, caricaturés,--ou embellis.

Nous ne nous sommes débarrassés de notre naïf anthropomorphisme que pour

devenir les jouets de nos objets d’étude, qui nous bernent sans le

vouloir, en versant eux-mêmes, à leur façon, dans un anthropomorphisme

instinctif.

Autre conclusion assez troublante à ce que j’ai tenté de dégager

jusqu’ici: cette personnalité, cette différenciation d’être à être d’une

même race qui rend précaires les bases de toute psychologie, mais sans

laquelle il ne serait plus de psychologie possible, ne devient-elle pas

dès lors illusoire?

Il est sûr que, si les animaux qui nous approchent ne témoignaient d’une

personnalité propre que dans la mesure où ils obéissent à la loi

d’imitation, il n’y aurait plus lieu de parler du caractère propre à tel

chien ou à tel chat; et, par un chemin détourné, nous les ramènerions à

cet état de machines où, d’autorité, les a relégués Descartes; ils ne

seraient plus des automates, mais des appareils enregistreurs, et la

psychologie animale en serait, une fois de plus, simplifiée, certes, et

éclaircie, mais bornée aussi à un point qui offense la raison.

2

Chez le dogue bordelais du boucher, comme chez la levrette de la

modiste, comme chez la plupart des chiens, des chats, des animaux du

foyer, de l’écurie, des étables et même de la basse-cour, il y a une

personnalité naturelle qui continue de vivre et de se développer à côté

de la personnalité occasionnelle ou de pastiche.

Je disais tout à l’heure qu’un bon chien, un chien honnête, peut être la

propriété d’un bandit... Kroumir, le chien du vieux Piocq, un chemineau

qui vagabondait jadis entre Dax et Mugron-en-Chalosse, imitait

(personnalité occasionnelle) les allures louches et sournoises de son

maître, se faufilait au long des venelles, chérissait l’approche de la

nuit et de passer inaperçu, était à la fois piteux, arrogant, et, en

outre, sale et puant comme le Piocq lui-même.

Mais, alors que Piocq passait, à juste titre, pour un fieffé maraudeur,

Kroumir, dans les instants où il travaillait pour son compte, faisait

preuve d’une amabilité modeste et d’une scrupuleuse honnêteté; jamais il

ne serait entré qu’on ne l’y eût dûment convié dans la cuisine où les

servantes de mon oncle préparaient les repas, toutes portes et fenêtres

ouvertes sur la rue qu’illuminaient les beaux soleils d’août et de

septembre. Il apparaissait sur le seuil, et s’arrêtait là humblement,

avec de légers frétillements de queue et des yeux qui parlaient

(personnalité naturelle ou, tout au moins, effets d’expériences acquises

au cours de sa vie propre, particulière). Quelques rogatons et quelques

croûtons engloutis, il remerciait à sa manière, d’un curieux petit

hochement de tête et d’une sorte de glapissement que je n’ai jamais

entendu que de sa part, avant d’aller poursuivre l’accomplissement de

son devoir auprès du Piocq, endormi, digérant ou cuvant son vin dans un

fossé du voisinage.

Et c’était ce même Kroumir qui n’avait pas son pareil pour pénétrer sans

crier gare dans une basse-cour, y étrangler sans fracas une volaille et

la rapporter toute chaude et pantelante encore à son maître, lequel

allait la plumer et la cuisiner dans quelque bois ou boqueteau peu

fréquenté du pays!

En quoi Kroumir continuait de faire son devoir, de se comporter en chien

honnête, sous les injonctions obscures de la double personnalité

évidente chez la plupart de ses pareils...

C’est bien l’homme qui représente ce qu’il y a de plus mauvais dans le

chien, je ne me lasserai pas de le répéter...

3

--Si j’attache une telle importance à la personnalité animale, c’est

que, si simple à définir et si commode à élucider que soit cette notion,

ceux qui s’intéressent aux bêtes, sentimentalement ou scientifiquement,

n’en ont guère tenu compte jusqu’à ce jour.

Toute étude de ce genre s’inspirant d’une méthode sensée se doit de

différencier d’abord, pour classer et cataloguer ensuite, ce qui revient

à dire: à unifier.

J’ai dit que les notions d’instinct et d’intelligence me semblaient

insuffisantes à diviser l’animalité en deux grands groupes élémentaires,

et que ces mots me choquaient à cause de leur infime signification ou,

ce qui revient au même, à cause du peu de différenciation que l’on peut

faire entre les phénomènes, si souvent confondus et enchevêtrés dans la

réalité, qu’ils sont censés caractériser l’un et l’autre.

Ils me choquent encore de ce fait qu’ils semblent ériger l’espèce

humaine, dans une solitude orgueilleuse (et imaginaire), en face de tous

les autres êtres qui naissent, respirent, et meurent, en face de cet

_omne genus animantium_ auquel, dès le début de son poème, Lucrèce

reconnaissait plus lucidement tant de consanguinité avec les créatures

exceptionnelles que nous ne sommes qu’en apparence, ou par la vertu

d’une superbe, mais bien puérile et désuète illusion.

C’est pourquoi, méditant ces questions qui désormais m’intéressent plus

que tout au monde, je me demande depuis quelques années si la notion de

personnalité ne contribuerait pas à nous renseigner sur la vie psychique

des bêtes mieux que celle de l’intelligence opposée à l’instinct,

celui-ci fût-il ou non complété par le _tropisme_, forme d’activité

psychique ou psycho-organique qui est, selon la théorie à laquelle je

pense, au-dessous de l’instinct comme celui-ci est au-dessous de

l’intelligence. Une récente étude de Lucien Fabre[3], très avertie et

très poussée, a largement tenu compte des excellents travaux poursuivis

par Georges Bohn sur le tropisme, que les amibes et même les végétaux

sont capables de manifester.

[3] _Revue Universelle_ (1923).

Mais, cette troisième forme d’activité interne parmi les êtres qui

naissent et meurent, ajoute-t-elle une bougie de plus à la lampe qui se

doit d’être hautement illuminante?

Et nous, qui nous demandons avec une angoisse quelque peu mêlée

d’agacement où finit l’instinct, où commence l’intelligence, ne

sommes-nous pas les victimes de cette décevante lumière, laquelle

n’éclaire qu’un point d’interrogation de plus: où finit le tropisme, où

commence l’instinct?

4

Je n’entends point tenter en cet ordre d’études une révolution qui

serait bien au-dessus de mes forces. Si je m’habitue peu à peu à classer

les êtres vivants en deux grandes catégories, selon que les individus

des diverses espèces sont ou non capables de montrer de la personnalité

ou de n’en montrer point, c’est sans la moindre prétention ambitieuse,

c’est une petite invention à mon usage personnel, une commodité pour

mettre quelque ordre dans mes pensées et dans mes raisonnements

familiers.

Révolution qui ne saurait d’ailleurs être radicale et qui n’aurait, pour

conséquence, que la nouveauté de ne pas laisser l’homme absolument isolé

parmi les autres êtres de ce monde: à la notion clairement définie de la

possibilité de caractères distincts chez tels ou tels individus de telle

ou telle espèce viennent s’adjoindre naturellement les notions de

responsabilité, de choix, de libre arbitre, de discernement, de

raisonnement, d’intelligence que nous accueillons si fièrement quand il

s’agit de nous et de nos semblables.

Un cheval vicieux ou un chien méchant (et il en est de foncièrement

tels, sans que le pastiche que fait l’animal du maître ou l’éducation

que celui-ci impose à celui-là y soient intervenus pour rien), nous

pouvons dès lors ne plus les considérer comme irresponsables.

Nous possédons, nous aussi, de mauvais sujets et des assassins qui,

lorsqu’on les juge, font couler beaucoup de salive: il est alors

fortement question d’hérédité fâcheuse, de mauvais instincts; je ne

prends parti ni pour le ministère public ni pour la défense; je constate

qu’on parle en pareil cas d’instinct ou d’instincts à propos de l’homme

encombrant pour la société, exactement en la même manière--et c’est

justice!--que lorsqu’il s’agit d’une mauvaise bête dont le propriétaire

tient à se débarrasser provisoirement ou pour toujours.

5

Pour mieux connaître les animaux et nous connaître nous-mêmes, ce qui

demeure le but essentiel de la science générale, de celle que le Démon

de Socrate appelait _musique_ en son langage, il conviendra donc moins

d’étudier les origines de l’intelligence sur «l’échelle des êtres»,--sur

l’échelle sans commencement ni fin et qui, par conséquent, n’en est pas

une...--que de rechercher à quel échelon, à quel stade, où et dans

quelles conditions, commencent à se manifester chez les êtres vivants la

personnalité et l’individualité[4].

[4] Ce sera l’objet principal d’une prochaine série de portraits de

bêtes: _Les Porte-Bonheur_.

Quand nous regardons passer un de nos semblables dans la rue, son image

est accompagnée inévitablement en notre esprit d’autres images

accessoires que traduisent des épithètes comme vieux ou jeune, beau ou

laid, antipathique ou sympathique, etc. S’il s’agit de quelqu’un que

nous connaissons bien, surtout d’une personne intimement liée à notre

propre existence, c’est à l’infini que se multiplient des épithètes de

ce genre pour lui constituer, dans un des innombrables casiers de notre

mémoire, une fiche personnelle et nettement distinctive, qui le classe

et le mette à part avec d’autant plus ou moins de rigueur que notre

cerveau est plus ou moins bien organisé pour un travail de ce genre.

En revanche, considérez une prairie ou une cage peuplée de grillons...

Aucune épithète les départageant et les distinguant ne viendra corser

l’intérêt que vous prenez à observer leur vie et leurs manèges: ils se

ressemblent tous, manifestent les mêmes goûts; ils se portent tous

également bien, accidents ou mutilations à part; dans leurs combats

singuliers, ce n’est pas leur force personnelle, mais leur position sur

le terrain, leur chance et le hasard qui provoquent la victoire; pour

comble, il ne saurait être question, à propos d’eux, de vieillesse ou de

jeunesse: ils sont nés à la même époque, ils mourront en même temps et

dans les mêmes conditions; raisonneraient-ils par ailleurs d’une façon

absolument identique à la nôtre, l’idée de jeunesse et de vieillesse

leur serait aussi inintelligible que doit être pour eux, logiquement,

l’idée de mort[5].

[5] Cf. _Vie de Grillon_, liv. III, chap. III.

Personnalité chez l’homme, absence de personnalité absolue chez

l’insecte. Si j’ai choisi ces deux catégories d’êtres dont l’une est

infiniment plus évoluée que la nôtre et a réalisé cette égalité dont

certains d’entre nous souhaitent l’avènement, mais qui n’est

momentanément proclamable qu’aux frontons des monuments publics et

notamment de la Morgue, c’est afin de mieux montrer, en opposant deux

extrêmes, combien la différenciation que je veux établir entre les

divers animaux terrestres risque d’être plus précise et raisonnable que

celle qui se base sur une intelligence et un instinct indéfinissables,

ou du moins bien mal définis jusqu’à ces jours.

6

En outre, l’existence ou la non-existence de la personnalité chez les

individus d’une espèce est un fait d’expérience, à la portée des esprits

les plus humbles.

L’observation suffit à la reconnaître ou à la nier; de la sorte, la

première différenciation dans la foule des animaux s’appuie sur une

donnée en quelque sorte palpable, tangible, et non plus sur les

brouillards d’un don sublime fait par Dieu à sa créature privilégiée.

Je ne négligerai jamais de remettre le «parvenu orgueilleux» à sa place,

laquelle ne devient honorable que lorsqu’il prend conscience de ce

qu’elle est exactement. Si je supposais que nous sommes réellement à

part des autres êtres, j’en serais peiné à la fois pour mes convictions

scientifiques et pour mes croyances religieuses, lesquelles n’ont

d’ailleurs rien à voir ensemble: mais Dieu, en sauvant Noé, ne lui

enjoignit-il pas de placer dans l’Arche des couples de toutes les

espèces d’animaux, prouvant ainsi qu’il s’intéressait à eux aussi bien

qu’aux hommes?

Je craindrais même de douter par instant de mon âme immortelle,

j’entends de ma survivance _personnelle_, si les animaux susceptibles de

_personnalité_ étaient condamnés à ne point partager cette espérance

avec moi... Béni soit donc ici Francis Jammes d’avoir conçu un Paradis

des Bêtes, encore qu’il l’ait par endroit édifié à leur usage selon

l’esthétique traditionnelle des images d’Epinal, et assez lourdement

entaché de cet anthropomorphisme que je réprouve de la part de quiconque

prétend aimer ses «frères inférieurs».

En outre, si l’intelligence (opposée à l’instinct) ne demeure en

définitive explicable que par l’existence en nous d’un reflet divin, on

n’en saurait dire autant de la personnalité dont l’origine n’est pas de

celles qui se dissimulent dans les mystères de la création ou des

ténébreuses volontés d’un _Deus ex machina_. Mais avant d’expliquer la

personnalité chez certaines bêtes, d’élucider les raisons qui en

provoquent l’avènement, poursuivons, comme il sied, la constatation de

son existence, en essayant, au passage, de sourire amicalement,

fraternellement à ses manifestations.

7

On peut dès à présent se demander les raisons pourquoi j’ai élu l’animal

Chat comme parangon et comme témoin en pareil sujet. Je m’explique en

hâte, soucieux d’en arriver vite aux faits et aux documents.

Je l’ai élu, je le dis en toute simplicité, parce que je n’en connais

pas d’autre mieux que lui. Nul instant de ma vie ne s’est passé que je

n’aie eu un ami, ou des connaissances de cette sorte.

Je l’ai élu aussi parce qu’il est celui de nos familiers chez lequel la

personnalité _naturelle_ se laisse observer le plus facilement et, pour

ainsi dire, à l’état pur. Non qu’il ne subisse en aucune manière notre

influence: il est bien évident que le chat d’une dévote ou celui de

Sylvestre Bonnard n’ont pas le même caractère qu’un chat pauvre,

vagabond dans les villes, ou braconnier aux champs, et que c’est la

personnalité de pastiche (ou occasionnelle) qui est la cause de cette

différence; mais il n’en demeure pas moins que la domestication et

l’hérédité n’ont presque pas d’influence sur lui et sur sa descendance;

chaque individu chat est bien _lui-même_: il naît, vit et meurt sans se

corriger des vertus ou des vices que la nature et son étoile lui ont

donnés en lot.

C’est ce qui fait dire des chats, par de bonnes et sensibles personnes,

sur un ton d’affectueux reproche, qu’ils sont indifférents, égoïstes,

sournois; qu’ils ne connaissent pas leur maître, tandis que le chien est

affectueux, tendre, franc et se laisse volontiers mourir de faim sur la

tombe de celui qui l’a nourri. Je ne peux entendre porter de pareils

jugements et écouter de tels propos sans penser à des choses comme:

«Corneille est plus moral, Racine est plus naturel...» ou encore: «Le

vrai fumeur ne fume que du caporal.»

Vérités premières... Tendons nos rouges tabliers, à tout hasard, mais ne

redoutons pas trop le poids dont nous accablera le butin ainsi

recueilli, tandis que nous l’emporterons à notre domicile, ni

l’encombrement de la manne intellectuelle à emmagasiner en notre esprit.

Avant de l’installer dans ces greniers ou réserves, nous en aurons, Dieu

merci, laissé tomber une bonne part en chemin, pour peu que nous soyons

pourvus d’un grain de sens critique ou tout simplement de bon sens.

Les vérités premières ressemblent aux femmes faciles et aux plats

abondants et frustes: il y a toujours, évidemment, quelque chose à

prendre en elles, sans grande peine, mais encore plus à en laisser, ce

qui est d’ailleurs moins commode, puisqu’ici l’effort et la réflexion

doivent intervenir.

_LIVRE QUATRIÈME_

ÉMILE ET...

1

Au printemps de l’an 1913, le café Vachette, local «en angle», avait

déjà cédé la place à une banque, et le bruissement du papier vil, où se

mêlaient encore quelques tintements d’argent ou d’or, avait remplacé en

ces lieux longtemps chéris des Muses le murmure intérieur du laurier

dans quelques jeunes cœurs, la «voix de cigale cuivrée» de Moréas, les

nigauderies voulues de l’ineffable garçon Isidore, les doctes ou

spirituelles conversations de quelques-uns, et les braîments plus

fréquents de beaucoup d’autres.

Cette fermeture avait quelque peu désaxé et désorienté la compagnie qui

avait pris coutume de se reformer là presque quotidiennement, pour

agiter vers la treizième heure les plus graves questions philosophiques,

esthétiques, grammaticales,--ou pour (plus sagement, à tout prendre)

s’adonner de 20 à 2 heures aux distractions du bridge et du poker,

gentiment accompagnées d’un petit souper au Tavel dont les frais étaient

à la charge des gagnants.

Le Vachette relégué au rang de souvenir littéraire, l’existence de cette

compagnie devint errante. Nous fûmes quelques-uns à tenter l’hospitalité

de divers autres endroits publics bien tranquilles, de tout repos.

Hélas! ce n’était plus cela! Je ne crois pas avoir été le seul à

pressentir, vers cette époque, que quelque chose finissait, qu’une

douceur de vivre et une joie de jeunesse se disposaient à nous dire

adieu pour toujours. Les vieillards de la bande n’avaient pas de

beaucoup dépassé la trentaine, et ce n’était pas la guerre encore; mais

nous nous surprenions, dès ce jour, à mesurer le passé, à compter nos

disparus et nos morts.

2

... Le printemps n’était pas lointain, mais l’hiver s’obstinait encore à

Paris, avec cet air bougon et décidé de gérontocrate qui ne veut pas

prendre sa retraite, non que l’envie lui en manque, mais par horreur de

faire place à un jeune.

La rue Falguière, assez morose en toute saison (on y frôle un Institut

qui nous rappelle que nos meilleurs amis peuvent nous communiquer la

rage), l’était particulièrement ce soir-là.

Un jeune ami m’accompagnait vers mon assez lointain domicile, et,

comptant l’un et l’autre, comme j’ai dit que c’en était déjà la mode,

nos disparus et nos morts, nous parlions d’un disparu qui ne devait

trouver que deux ans plus tard un trépas héroïque à la guerre: Emile

Despax.

--En somme, me disait le jeune homme qui me faisait escorte, il était le

plus grand poète de ce temps-ci... Crois-tu qu’il écrira encore des

vers?

Les chemins du songe m’avaient déjà conduit très loin,--et bien au delà

d’un article d’Ernest-Charles disant: «Charles Derennes et Emile Despax

sont deux jeunes poètes charmants, mais ils se ressemblent trop et il

faut à toute force que l’un d’eux entre dans l’administration...» ou

quelque chose comme ça.

La conséquence de cette plaisanterie, en principe bien innocente, fut

que Despax, sous les galeries de l’Odéon, me dit un jour:

--Sois content, j’entre dans l’administration et je te ficherai la paix.

Il partit effectivement pour l’Indochine, non pas à la manière d’un

Curnonsky ou d’un Toulet, toutes voiles au vent, mais en jeune bourgeois

soucieux d’une humble carrière.

C’est de ceci que j’avais, que nous avions le cœur déchiré, mon ami qui

m’accompagnait au long de la rue Falguière et moi, en pensant que

l’adolescent délicieux, qui était non point poète, mais la poésie même,

avec tous ses éblouissements et ses perfidies, ses blandices et ses

trahisons, allait nous revenir sous-préfet, en récompense d’une

quelconque servitude coloniale auprès des dieux lares d’un très vague

proconsul.

3

--Je te connaissais devant que de t’avoir vu, me disait l’ami qui

m’accompagnait le long de la rue Falguière, puisque Despax était ton ami

et le mien. Il est triste que nos temps contraignent de telles

possibilités musicales à cet «autre métier» dont les résultats d’une

enquête un peu superflue proclameront l’obligation d’ici quelque dix

ans. L’anarchisme littéraire a permis le droit à l’existence de tant de

médiocres, qu’on confond volontiers dans la même grandeur un Samain,

cette oie, avec un Charles Guérin, ce cygne, et qu’on ne comprend pas

qu’en nommant Despax sous-préfet, on est en train de guillotiner une

fois de plus André Chénier. Parlons de lui: comme il sied à toute jeune

âme digne de ce nom, il a, dès son avènement au monde sensible, rêvé

d’amour et de gloire, séduit des femmes avec des roueries de courtisane,

ce que lui permettait son beau visage... Mais il a reçu au cœur

l’effroyable blessure de cette gloire qui, sous la troisième République,

était encore plus courtisane que lui... Et, en disant courtisane, je

suis poli... Il n’aimait qu’elle, pourtant et l’aimait d’une manière

désintéressée, presque sublime: pour l’amour et l’orgueil du langage de

France, comme le dit un de ses vers qui, entre quelques autres, restera

immortel aussi longtemps qu’il existera un parler français et des gens

capables d’écrire ou de penser à l’aide de ses mots et de ses tournures.

Dieu nous aide, Charles! Il a pris probablement la meilleure part; ni la

gloire _ni même la célébrité_ ne sont pour aucun de notre âge...

J’étais tellement de son avis!

Je lui répondis:

--Bien sûr.

Le jeune ami qui m’accompagnait le long de la rue Falguière, en cette

nuit d’avant-guerre, s’appelait Pierre Benoit.

4

Emile et les autres · 第 1 / 7 段