IX.

Ce décret rend donc au peuple François deux droits bien importans: la

décision de la guerre, la connoissance et la ratification des traités.

De ce que les rois faisoient la guerre, on avoit conclu qu'ils devoient

la déclarer. Ce droit retourne à sa source, comme tous les autres, du

moment où le peuple s'est donné une voix, une volonté palpable, de

véritables représentans.

Nous les aurions déjà recouvrés, ces droits, si, deux ans après les

Etats de Tours, la nation avoit été assemblée, comme elle devoit

l'être; les guerres d'Italie n'auroient pas commencé par la folie de

Charles VIII. La rivalité de François I, et de Charles-Quint; les

guerres civiles et religieuses n'eussent point retardé de deux siècles

la civilisation, l'affranchissement de la France, et même de l'Europe

entière.

Car ce décret, qui forme pour ainsi dire, un événement dans la

constitution de la France, est en même tems une époque solemnelle pour

les autres nations. L'exemple des François avoit infecté l'Europe de

l'esprit guerrier, sous le despotisme de Louis XIV. Il leur convenoit

de la régénérer, par l'esprit de paix sous la bienfaisante popularité

de Louis XVI; car nos principes deviendront l'ame des traités comme

notre langue en est l'idiôme. Notre raison et nos loix seront encore

imitées, comme notre goût et nos modes le furent toujours.

Qui pourroit méconnoître la tendance universelle des hommes et des

choses vers l'ordre et la paix! La ligue Européenne entre des rois

absolus n'étoit qu'un rêve dans l'abbé de Saint-Pierre; dans Henri

IV (j'oserai le dire,) elle fût devenue un plan désastreux, une

conspiration des maîtres contre les esclaves, un obstacle invincible

contre la liberté des nations: la pacification de l'Europe eût rivé la

chaîne du genre humain.

Mais un peuple qui ne fera plus la guerre que volontairement, et

qui promet en même tems de se renfermer dans ses droits et dans

sa défense, donne un signal qui sera entendu de tous ces peuples

infortunés dont l'or et le sang sont aux ordres de quelques potentats,

habiles à se donner par la guerre, les honneurs de l'héroïsme avec

les profits de la tyrannie. C'est pour les Anglois sur-tout que cette

nouvelle base de la constitution françoise devient un avertissement

énergique. On verra bientôt _l'opposition_ faire tonner un si bel

exemple aux oreilles des communes et du peuple. Je doute que le

flatteur politique des Anglois, que M. Delolme lui-même persuade

aisément que la France ne soit en ce point plus heureuse et plus sage

que la Grande-Bretagne.

Tel est donc l'avenir consolant que la philosophie découvre dans

cette loi fondamentale. La confédération du peuple pour la liberté et

la paix générale remplace les illusions de la balance politique du

Prince d'Orange. Et comment ces espérances seroient-elles chimériques,

elles qui sont écrites dans la nature même des êtres et des sociétés?

L'état sauvage n'est point l'état naturel de l'homme, puisqu'il tend

toujours à en sortir. Puisque la guerre est essentiellement propre à

l'état sauvage, elle est donc essentiellement contraire à l'état de

civilisation. Si les sociétés tendent toujours à se perfectionner,[6]

la guerre doit toujours diminuer, et enfin disparoître dans la grande

coalition du genre humain; sublime effet de la réforme politique qui

commence sur la terre, et des lumières d'un siècle qui laisse encore,

il est vrai, aux autres, des landes immenses à défricher, mais qui leur

transmettra du moins les instrumens les plus propres pour cultiver ce

riche héritage!

[6] Est-ce bien un philosophe qui a dit: "la guerre entre

les nations est un lien pour les individus! La défense commune nous

réunit, fait le concert national. Otez la crainte ou la jalousie

des voisins, la société va se relâcher et se dissoudre." Etoit-ce

à Ferguson à faire l'éloge de la guerre? Mais de quoi n'a-t-on pas

fait l'éloge? Un Espagnol disoit que la _fièvre quarte_ étoit une

bonne chose, parce qu'avec elle on étoit sûr de ne pas mourir de mort

subite.

Bodin a soutenu au contraire que la guerre amenoit toujours le mépris

des loix, l'esprit séditieux et la dissolution de tous les liens

sociaux. On peut croire que l'expérience de son siècle lui avoit

appris cette vérité. Pour moi j'ai toujours pensé que, sans les

longues guerres de François I, les guerres civiles n'auroient jamais

déchiré la France.

_Cet article est de M. GROUVELLE._

Journal de la société de 1789 - Nº II · 第 13 / 15 题