Ce décret rend donc au peuple François deux droits bien importans: la
décision de la guerre, la connoissance et la ratification des traités.
De ce que les rois faisoient la guerre, on avoit conclu qu'ils devoient
la déclarer. Ce droit retourne à sa source, comme tous les autres, du
moment où le peuple s'est donné une voix, une volonté palpable, de
véritables représentans.
Nous les aurions déjà recouvrés, ces droits, si, deux ans après les
Etats de Tours, la nation avoit été assemblée, comme elle devoit
l'être; les guerres d'Italie n'auroient pas commencé par la folie de
Charles VIII. La rivalité de François I, et de Charles-Quint; les
guerres civiles et religieuses n'eussent point retardé de deux siècles
la civilisation, l'affranchissement de la France, et même de l'Europe
entière.
Car ce décret, qui forme pour ainsi dire, un événement dans la
constitution de la France, est en même tems une époque solemnelle pour
les autres nations. L'exemple des François avoit infecté l'Europe de
l'esprit guerrier, sous le despotisme de Louis XIV. Il leur convenoit
de la régénérer, par l'esprit de paix sous la bienfaisante popularité
de Louis XVI; car nos principes deviendront l'ame des traités comme
notre langue en est l'idiôme. Notre raison et nos loix seront encore
imitées, comme notre goût et nos modes le furent toujours.
Qui pourroit méconnoître la tendance universelle des hommes et des
choses vers l'ordre et la paix! La ligue Européenne entre des rois
absolus n'étoit qu'un rêve dans l'abbé de Saint-Pierre; dans Henri
IV (j'oserai le dire,) elle fût devenue un plan désastreux, une
conspiration des maîtres contre les esclaves, un obstacle invincible
contre la liberté des nations: la pacification de l'Europe eût rivé la
chaîne du genre humain.
Mais un peuple qui ne fera plus la guerre que volontairement, et
qui promet en même tems de se renfermer dans ses droits et dans
sa défense, donne un signal qui sera entendu de tous ces peuples
infortunés dont l'or et le sang sont aux ordres de quelques potentats,
habiles à se donner par la guerre, les honneurs de l'héroïsme avec
les profits de la tyrannie. C'est pour les Anglois sur-tout que cette
nouvelle base de la constitution françoise devient un avertissement
énergique. On verra bientôt _l'opposition_ faire tonner un si bel
exemple aux oreilles des communes et du peuple. Je doute que le
flatteur politique des Anglois, que M. Delolme lui-même persuade
aisément que la France ne soit en ce point plus heureuse et plus sage
que la Grande-Bretagne.
Tel est donc l'avenir consolant que la philosophie découvre dans
cette loi fondamentale. La confédération du peuple pour la liberté et
la paix générale remplace les illusions de la balance politique du
Prince d'Orange. Et comment ces espérances seroient-elles chimériques,
elles qui sont écrites dans la nature même des êtres et des sociétés?
L'état sauvage n'est point l'état naturel de l'homme, puisqu'il tend
toujours à en sortir. Puisque la guerre est essentiellement propre à
l'état sauvage, elle est donc essentiellement contraire à l'état de
civilisation. Si les sociétés tendent toujours à se perfectionner,[6]
la guerre doit toujours diminuer, et enfin disparoître dans la grande
coalition du genre humain; sublime effet de la réforme politique qui
commence sur la terre, et des lumières d'un siècle qui laisse encore,
il est vrai, aux autres, des landes immenses à défricher, mais qui leur
transmettra du moins les instrumens les plus propres pour cultiver ce
riche héritage!
[6] Est-ce bien un philosophe qui a dit: "la guerre entre
les nations est un lien pour les individus! La défense commune nous
réunit, fait le concert national. Otez la crainte ou la jalousie
des voisins, la société va se relâcher et se dissoudre." Etoit-ce
à Ferguson à faire l'éloge de la guerre? Mais de quoi n'a-t-on pas
fait l'éloge? Un Espagnol disoit que la _fièvre quarte_ étoit une
bonne chose, parce qu'avec elle on étoit sûr de ne pas mourir de mort
subite.
Bodin a soutenu au contraire que la guerre amenoit toujours le mépris
des loix, l'esprit séditieux et la dissolution de tous les liens
sociaux. On peut croire que l'expérience de son siècle lui avoit
appris cette vérité. Pour moi j'ai toujours pensé que, sans les
longues guerres de François I, les guerres civiles n'auroient jamais
déchiré la France.
_Cet article est de M. GROUVELLE._