V.

Ces inconvéniens sont les défauts inséparables de toute œuvre humaine,

les dangers nécessaires de tout pouvoir, exercé par des hommes. Il

est facile d'imaginer des freins nouveaux et puissans; mais empêcher

le mouvement nuisible des délégués, sans contraindre leur action

salutaire, c'est une difficulté qui demande tous les miracles d'un

art encore dans l'enfance, d'un art infini, de l'art social. Nous

n'avons su jusqu'aujourd'hui combattre un mal que par un mal, un

pouvoir surabondant que par un pouvoir rival. Quoiqu'on puisse regarder

ce décret comme une des meilleures loix qu'ait produit le systême

d'équilibre et de contreforces, il s'en faut bien que les combinaisons

du pouvoir y soient assez parfaites pour prévenir les dangers d'un choc

entre le roi et le corps représentatif, choc toujours funeste, parce

qu'il nuit à l'exécution; si les représentans l'emportent, ou parce

qu'il ébranle la constitution, si le roi triomphe.

Telle est sur-tout le grand écueil d'une constitution, que le pouvoir

dont l'action est la plus dangereuse, est celui qu'il faut le plus

craindre de gêner dans son action. La guerre s'allume, la guerre

menace. Nous mettons une épée dans les mains du roi; il peut en abuser,

mais il faut pourtant qu'il puisse la porter cette épée, et sur-tout le

bouclier dont il doit nous couvrir. Il ne faut donc lui couper, ni même

lui lier les deux bras.

Aussi l'on ne peut nier que les peuples les plus amoureux de la

liberté n'aient toujours étendu la puissance exécutive dans tout ce

qui concerne la guerre & les relations extérieures. En Angleterre on

suspend même le bénéfice de la loi d'_habeas corpus_. A Rome, le consul

devenoit maître de la vie des citoyens. Plusieurs peuples ont souffert

d'une impolitique jalousie du pouvoir dans ces circonstances. Ce fut

le désavantage d'Athènes contre Lacédémone. Le peu d'influence des

Archontes fit le crédit du démagogue Cléon, et bientôt les malheurs de

la république dans la guerre du Péloponnèse. Périclès même, qu'on a

cité en faveur d'une opinion contraire, Périclès fournit un exemple que

les Athéniens furent eux-mêmes contraints à lui laisser un plus grand

pouvoir dans ce moment. On voit qu'ils le dispensèrent de rendre compte

d'une somme énorme qu'il avoit employée à corrompre les éphores, les

roix et le sénat de Sparte.

Le corps législatif de Pologne est obligé, en cas de guerre, de nommer

dans son sein une commission purement exécutive, forme irrégulière dont

on connoît les dangers.

Enfin, par-tout on verra une dictature, quelle qu'elle soit, s'élever

au moment que l'étendard de la guerre se déploie.

Au lieu donc de prétendre tout à la fois, augmenter pour le bien, et

diminuer pour le mal la force exécutive, en élevant toujours pouvoir

contre pouvoir, ne seroit-il pas possible de trouver d'autres remèdes

dans une autre méthode?

Journal de la société de 1789 - Nº II · 第 9 / 15 题