Ces inconvéniens sont les défauts inséparables de toute œuvre humaine,
les dangers nécessaires de tout pouvoir, exercé par des hommes. Il
est facile d'imaginer des freins nouveaux et puissans; mais empêcher
le mouvement nuisible des délégués, sans contraindre leur action
salutaire, c'est une difficulté qui demande tous les miracles d'un
art encore dans l'enfance, d'un art infini, de l'art social. Nous
n'avons su jusqu'aujourd'hui combattre un mal que par un mal, un
pouvoir surabondant que par un pouvoir rival. Quoiqu'on puisse regarder
ce décret comme une des meilleures loix qu'ait produit le systême
d'équilibre et de contreforces, il s'en faut bien que les combinaisons
du pouvoir y soient assez parfaites pour prévenir les dangers d'un choc
entre le roi et le corps représentatif, choc toujours funeste, parce
qu'il nuit à l'exécution; si les représentans l'emportent, ou parce
qu'il ébranle la constitution, si le roi triomphe.
Telle est sur-tout le grand écueil d'une constitution, que le pouvoir
dont l'action est la plus dangereuse, est celui qu'il faut le plus
craindre de gêner dans son action. La guerre s'allume, la guerre
menace. Nous mettons une épée dans les mains du roi; il peut en abuser,
mais il faut pourtant qu'il puisse la porter cette épée, et sur-tout le
bouclier dont il doit nous couvrir. Il ne faut donc lui couper, ni même
lui lier les deux bras.
Aussi l'on ne peut nier que les peuples les plus amoureux de la
liberté n'aient toujours étendu la puissance exécutive dans tout ce
qui concerne la guerre & les relations extérieures. En Angleterre on
suspend même le bénéfice de la loi d'_habeas corpus_. A Rome, le consul
devenoit maître de la vie des citoyens. Plusieurs peuples ont souffert
d'une impolitique jalousie du pouvoir dans ces circonstances. Ce fut
le désavantage d'Athènes contre Lacédémone. Le peu d'influence des
Archontes fit le crédit du démagogue Cléon, et bientôt les malheurs de
la république dans la guerre du Péloponnèse. Périclès même, qu'on a
cité en faveur d'une opinion contraire, Périclès fournit un exemple que
les Athéniens furent eux-mêmes contraints à lui laisser un plus grand
pouvoir dans ce moment. On voit qu'ils le dispensèrent de rendre compte
d'une somme énorme qu'il avoit employée à corrompre les éphores, les
roix et le sénat de Sparte.
Le corps législatif de Pologne est obligé, en cas de guerre, de nommer
dans son sein une commission purement exécutive, forme irrégulière dont
on connoît les dangers.
Enfin, par-tout on verra une dictature, quelle qu'elle soit, s'élever
au moment que l'étendard de la guerre se déploie.
Au lieu donc de prétendre tout à la fois, augmenter pour le bien, et
diminuer pour le mal la force exécutive, en élevant toujours pouvoir
contre pouvoir, ne seroit-il pas possible de trouver d'autres remèdes
dans une autre méthode?