désinvolture sans pareille. Dans les grands restaurants de New-York, un
amphitryon, pour avoir un _splendid dinner_, soldera, sans sourciller,
les additions les plus extravagantes. Il est vrai, qu'à raison de
cinquante dollars par convive, l'hôtelier lui fournira des vins à
l'étiquette sonore, des _Menus_ enluminés par des artistes _di primo
cartello_ et des fleurs à se croire à Cannes ou à Grasse.
Les fleurs, grand luxe cher aux New-Yorkais, grand aliment au débit de
la chante-pleure par laquelle s'écoulent dollars et bank-notes! Le
climat du Nord se prête mal aux floraisons enivrantes, et la côte
méditerranéenne est loin de Brooklyn.
Dans un bal récent, les deux mondes avaient été mis à réquisition pour
la décoration florale, sans compter les envois de France, la Californie
avait fourni plus de 40.000 feuilles de _galax_, plante des plus rares.
La Floride avait expédié des trains complets d'orchidées et de roses.
Tous les murs étaient garnis, du haut jusqu'en bas, de gerbes aux
corolles éclatantes, se détachant sur le polychrome d'une mosaïculture
délicieusement variée. Entre les danses, des chars irisés de thyrses et
débordant de grappes aux senteurs pénétrantes, parcouraient les salons
pour les parfumer délicieusement. Pour recevoir ses invités, la
maîtresse de la maison se tenait, comme une ancienne reine, sous un dais
de peluche rouge, tranchant sur la poussiéreuse verdure, d'une
tapisserie de Beauvais, horriblement mutilée, découpée même, à jour, par
endroits, qui, dans la majesté de son antique splendeur, n'avait pas
coûté moins de cinq cents dollars de droits à la douane.
Le cotillon fut dansé par les _Rois_ et les _Reines_ du lard, du cochon,
et d'autres produits non moins estimés en Amérique. Il y fut montré pour
des millions et des millions d'accessoires, et les bijoux, seuls,
distribués à cette occasion, dépassèrent la valeur d'un fonds de
joaillerie... Et, comme l'Américain est toujours pratique, des hérauts
d'armes précédés d'une fanfare, parcoururent les _halls_ où l'aube
mettait une lumière pâle, en criant:
_Business! Business!..._ les affaires! les affaires!...
* * * * *
Notre hôte s'arrêta. Il continuait à regarder, d'un oeil vague, la
statue de Bartholdi, qui, maintenant, s'estompait dans la pénombre du
crépuscule.
Au bout d'un moment, il reprit: «Vous êtes édifiés, n'est-ce pas sur
l'Egalité, comme sur la Liberté qui règnent en Amérique... Je vous vois
venir: Vous allez me parler de la Fraternité!... un grand mot, dont on
use un peu partout, et dont on abuse ici. L'Américain naît frère
prêcheur, et il le reste toute sa vie... Mon frère par ci! Mes frères
par là!... La vérité est que nulle part on n'est moins frère qu'en
Amérique... Vous êtes jeunes, mes amis, vous vous proposez de voir du
pays? Où que vous alliez, vous trouverez la confirmation de ce que je
vous dis. Vous vous direz plus d'une fois: le père Lefort avait raison;
il connaît bien ses _Yankees_.
Nous nous apprêtions, en effet, à voyager, à quitter, après quelques
mois de séjour, New-York! où une spéculation malheureuse, résultat de la
collaboration néfaste d'un commanditaire peu scrupuleux, nous avait
enlevé quelques économies péniblement amassées pendant les premiers
temps de notre séjour en cette ville.
Nous voyageâmes donc, mais pas ensemble.
Mon ami Paul, pris de nostalgie, trouva, en sa qualité d'ancien apprenti
bijoutier, à s'embaucher à bord d'un transatlantique, pour prendre soin
de l'argenterie.
Il retourna donc en France, tandis que je me préparais, la bourse encore
un peu plus légère qu'au Hâvre, à tenter la fortune dans l'immense
patrie où le grand air largement circule pour toutes les poitrines
libres, où la plaine, à perte de vue succède à l'interminable forêt, où
l'or des placers sonne au loin le carillon de la richesse enivrante.
Jeune, débordant de sève, sans attachement qui enchaînât ma destinée, je
me lançai sur le grand chemin de l'inconnu, alerte, dispos, et confiant
dans mon étoile.
Car, en ce temps-là, de bonne foi, je croyais avoir une étoile.
III
LA TRIBU DES CHAPEAUX MOUS
En route pour le Canada.--Marche forcée. Un voyageur en supplément.--Je
paie mon écot.--La mine de charbon de terre.--Maynard City.--Mon ami Van
der Marolles.--Rétribution fantastique.--En retour avec la
Compagnie.--Départ subit.--A la grâce de Dieu.--Les _Chapeaux
mous_.--Dîner de fiançailles.--Durs avertissements.--La danse des
aïeux.--Travaux d'hiver.--Le Renouveau.--Une idée de Van der
Marolles.--Souvenir de Bruxelles.--Plus loin!... Plus loin!...
J'avais toujours présent à l'esprit le souvenir du récit que m'avait
fait le bon fermier, notre sauveteur de l'îlot où nous avions abordés
mon ami Paul et moi, après notre fuite du _Ceylan_. J'ai dit, dans le
premier chapitre, qu'il nous avait fait du Canada les plus séduisantes
descriptions. Toujours elles avaient été présentes à ma mémoire, et même
à New-York, alors que je vivais auprès de M. Lefort, «m'occupant, ce que
j'avais oublié de vous dire dans le chapitre précédent, du placement des
produits français les plus variés», je rêvais au Canada, ce pays que je
considérais comme une terre promise, tels les anciens Hébreux aspiraient
après la terre de Chanaan. Donc le Canada m'attirait, et je partis pour
le Canada,--non en _sleeping car_, ni en seconde classe, ni même en
troisième ou quatrième, mais à pied, en bon chemineau, mon bâton de
voyage à la main. J'allais confiant en mon étoile, car cette confiance
absolue m'était revenue pleine, entière, ainsi que je le disais en
terminant le précédent chapitre.
Certes, je devais plus tard modifier mes idées premières sur l'étoile
qui nous gouverne, mais, pour le moment, j'avais la certitude qu'elle
devait influer sur ma destinée. Et maintenant que j'écris, j'hésite et
je me demande s'il n'y a pas une petite parcelle de vérité; si dans ce
mot «étoile» le penseur qui a émis l'idée ne prévoyait pas une fatalité
bonne ou mauvaise réglant l'avenir de l'individu et le conduisant à une
fin inéluctable.
Mais je m'attarde en réflexions philosophiques alors que vous attendez
un récit. Excusez-moi, amis lecteurs, j'y reviens et je n'en démords
plus.
J'aime à voir du pays, et j'en vis ainsi beaucoup, mais sans grande
variété car, pour ne pas m'égarer, je suivais, sans m'en éloigner,
tantôt sous bois, tantôt rasant l'herbe de la prairie immense, la voie
du chemin de fer qui, ne trouvant pas d'obstacle sur sa route, piquait,
avec une désespérante monotonie, droit devant elle.
Cette uniformité n'était pas faite pour m'inspirer des idées bien gaies,
et, souvent, je regrettais de n'avoir pas repris, avec Paul, le chemin
de la Patrie. Je couchais le plus ordinairement à l'auberge de la belle
étoile, et je ne dînais pas tous les jours.
Parfois, en me rangeant pour laisser passer un train, je humais ou je
croyais humer comme un bon fumet de cuisine s'échappant des beaux wagons
qui passaient devant moi comme un bolide. Et alors, j'étais pris d'une
envie folle de savourer de plus près, et plus longtemps, cette
alléchante odeur. Quand je n'y tenais plus, je profitais du moment où un
convoi partait d'une station pour sauter sur le marchepied de la
dernière voiture, d'où je gagnais le panneau de queue; là, en croix de
St-André, les pieds sur les tampons, les mains agrippées au rebord du
faîte, je me donnais la douce satisfaction de me laisser conduire à la
station suivante, sans bourse délier. De cuisine, je n'ai jamais, dans
cette posture, senti le moindre arôme, mais j'épargnais cinquante ou
soixante kilomètres à mes jambes, encore vierges de tout entraînement
professionnel,--et c'était bien quelque chose.
Je sais que les compagnies de chemin de fer n'autorisent pas, et même
prohibent et répriment ce genre de transport; mais j'ai la conscience
d'avoir indemnisé largement celle qui me voiturait ainsi, car j'ai
travaillé dans une mine qui lui appartenait,--et ce n'était pas jeu de
prince, je vous assure.
Un jour, en effet, en arrivant à Wheeling, dans l'état d'Ohio, comté de
Belmont, je m'aperçus, en sautant sur la voie, que mon estomac battait
singulièrement la fringale. Je m'en ouvris à un compatriote que je
rencontrai près de la gare. Il me restaura charitablement, et me donna
le bon conseil de me rendre à une mine de charbon de terre située à
dix-sept milles de là, à la Cleveland Lorain et Wheeling R. R. Cº. Je
partis sur l'heure, et, le soir, j'arrivais au _Mining Camp_,
c'est-à-dire au camp des mineurs, fort de 700 habitants et décoré du nom
pompeux de Maynard City.
En arrivant aux premières maisons, je m'arrêtai devant un cabaret
portant l'enseigne: «_A l'Enfant qui pisse_». La porte était fermée en
dedans; je frappai: ce fut, naturellement, un Belge qui vint m'ouvrir.
Il me fit un très bon accueil, me présenta à ses compagnons, qui
s'apprêtaient à se coucher, et m'offrit de me conduire, le lendemain, à
la mine. Ce fut un morceau de lard, fleurant délicieusement, qui décida
de mon sort.
Je n'avais pas un sou pour le payer, et, pour m'en régaler, j'aliénai ma
liberté.
Le jour suivant, au matin, je partis donc, en compagnie de mon Belge,
pour la mine.--La mine! ce seul mot me faisait froid, et j'avoue qu'en
chemin j'eus plus d'une fois la velléité de m'en retourner sur mes pas,
et de donner à tous les diables ma carrière de mineur. Mais je suis né
courageux, audacieux même... Et puis, j'avais mon lard à payer.
Mon compagnon, qui s'appelait Van der Marolles, me servit d'interprète.
Il avait préparé un beau discours pour expliquer, à un porion connu de
lui, que je ne savais pas un mot d'anglais et que je n'avais jamais
travaillé aux mines. Le porion, tout à fait bon garçon, me tendit la
main, ce fut tout notre contrat.
Une heure après, je me présentais à la mine, habillé en manière de
ramoneur et muni de l'arsenal réglementaire: quatre piks, une pelle, un
deill, une épinglette, un tampon, une hache, une masse du poids de neuf
livres et un coin de fer, le tout à mes frais... Heureusement, Van der
Marolles était là.
A mon arrivée, j'eus une surprise agréable.
Par une très gracieuse attention pour les gens du monde connu des
anciens, le Nouveau Continent, si j'en juge par Maynard City, a des
mines à fleur de terre.
On y entre de plein pied, comme dans une grange. Les frais
d'installation n'ont donc pas été considérables; aussi, le mineur y
devrait-il gagner sa vie largement, malheureusement il est exploité. Au
prix de 3 fr. 50 par tonne, il devrait toucher de 20 à 22 francs par
jour; mais la Compagnie passe son charbon au gril, et ne lui tient
compte que du lump coal, c'est-à-dire des gros morceaux.
D'autre part, la même Compagnie venait, au moment où j'y entrai, de se
réserver le monopole du logis et de la nourriture du personnel, de sorte
que, lorsqu'au bout du mois, je me présentai à la caisse, au lieu d'y
toucher de 140 à 150 francs, sur lesquels je comptais, il se trouva que
j'étais en retour avec elle.
Avoir travaillé, avoir peiné, avoir sué sang et eau pendant trente longs
jours, pour arriver à ce résultat,--vrai, c'était trop raide. Je me
débarrassai promptement de mon fourniment et j'allai trouver Van der
Marolles. Le pauvre homme était aussi navré que moi. Ses clients, forcés
de prendre leur gîte et leur nourriture dans les auberges privilégiées
de la Compagnie, n'avaient plus aucune raison de venir chez lui. Il
était, de ce fait, ruiné de fond en comble.
Nous résolûmes de fuir sans retard ce pays maudit. Van der Marolles fit
un paquet de quelques hardes indispensables; je me contentai, moi, en
voyageur aguerri, de celles que j'avais sur le dos et nous partîmes sans
même nous retourner pour donner un dernier regard au _Mænneken-Piss_
qui, de son enseigne, devait considérer avec tristesse notre fuite aussi
imprévue qu'improvisée. Nous avions pris le parti de vivre désormais de
la _vie libre_ dont j'avais fréquemment vanté les bienfaits à mon
compagnon, sans m'en rendre bien compte moi-même.
Où allions-nous? nous n'en savions rien. Grâce à Dieu, le hasard nous
servit bien, car nous tombâmes, après trois jours de marche, chez des
Indiens qui nous reçurent à bras ouverts.
Ma surprise fut grande, car ils ne ressemblaient en rien aux Indiens que
j'avais vus jusque-là. Ils portaient, au lieu de plumes et de
colifichets, des chapeaux en feutre du plus bizarre effet; ce qui les
fit surnommer, par Van der Marolles, la tribu des _chapeaux mous_.
C'étaient des bûcherons, installés sous des tentes composées de beaucoup
de piquets et de très peu de toiles. Mais ils s'en contentaient, et nous
fîmes comme eux. Après Maynard City, j'avais soif de grand air, j'étais
servi à souhait.
Le jour où nous arrivâmes chez ces braves gens, il y avait grande fête
dans la tribu. C'était à l'occasion du mariage ou plutôt des fiançailles
de la fille d'un chef. Tout le cortège des invités vint au-devant de
nous, aussitôt que nous fûmes signalés. Puis, nous entrâmes sous une
hutte passablement close, où l'on nous régala d'un jeune chien rôti.
Tandis que l'héroïne du jour, ma voisine de table, en faisait craquer
les osselets sous ses dents pointues, elle reçut en pleine figure une
poignée de petits os en guise de bûchettes qui vinrent rejaillir dans
mon assiette,--car nous avions des assiettes. C'était la demande en
mariage dans sa forme officielle, le visage de la jeune fille rayonna,
elle renvoya la politesse à son promis, en signe d'acquiescement, et,
comme dans tous les pays du monde, deux baisers sonores scellèrent le
pacte de la vie commune de ces jeunes gens.
Le père de famille prit alors la parole, et, d'après ce que me traduisit
mon compagnon, rappela à sa fille les devoirs et les obligations
d'épouse qui l'attendaient.
Elle devait, tout d'abord, construire elle-même son wigwam, c'est-à-dire
sa demeure nuptiale. Puis, comme la polygamie existe en ces lieux
fortunés, elle aurait à prendre soin de tous les nourrissons nés jusque
à elle.
Les plus durs travaux lui sont réservés.
Elle ne doit jamais s'absenter, sauf sur l'ordre de son mari, pour
porter des fardeaux. Et, si elle n'accomplit pas toutes ces corvées, le
supplice de la honte, le pire des supplices, l'attend. Elle ne sera ni
battue, ni molestée, mais le monde saura qu'elle est à la honte et cela
suffira.
La jeune fille accepta tout le programme.
Alors son père ouvrit la Bible et en lut un long passage; puis il
célébra la gloire des aïeux. Une bouteille de whisky, notre réserve,
l'engagea plus entièrement dans cette voie. Il dansa le pas de guerre,
fit sur la tête de Van der Marolles le simulacre du scalp, et finalement
proposa à ses convives, y compris nous, de faire l'épreuve de la
douleur, c'est-à-dire de nous flageller avec des lanières de peaux
d'orignal, garnie d'hameçons.
[Illustration: Elle reçut en pleine figure une poignée de petits os...]
Tout le monde refusa. Et sans l'épreuve de la douleur, mais par son
absence même, la soirée se termina dans les ébats d'une absolue gaieté.
Nous restâmes avec ces Indiens que nous aidions dans leurs menus
travaux, car l'hiver--(ai-je dit que l'hiver était venu?)--est trop rude
chez eux pour leur permettre d'abattre et de débiter du bois pendant les
froids. Ils se contentent alors de faire des manches de hache, des
souliers imperméables, des mocassins ou pantoufles en peau d'orignal et
des raquettes à marcher sur la neige, accessoires indispensables en ces
pays de frimas. Les journées passaient ainsi, longues et bien remplies,
j'en faisais souvent de quinze heures pour payer mon gîte et ma
nourriture, très convenable; car heureusement, le chien ne figure que
dans les repas de gala.
Or, c'est très amusant et très intéressant, j'en conviens, de fabriquer
des mocassins; mais ce n'est pas une carrière, non plus que de porter la
cognée aux vieux arbres. Et puis, nos hôtes, si bienveillants, si
empressés qu'ils fussent, ne formaient pas une société bien variée.
Aussi, dès que le renouveau s'annonça, songeai-je à continuer ma route
vers les horizons entrevus. Je m'en ouvris à Van der Marolles, mais il
accueillit ma proposition sans enthousiasme aucun. Il avait d'autres
projets en tête, il caressait un plan sagement mûri, cela se voyait. Un
jour, comme je lui renouvelais mon intention bien formelle de m'éloigner
sans retard, il me dit:
--Comme il vous plaira. Moi je reste. Il y a longtemps que j'ai envie de
faire fortune, l'occasion se présente; pas si bête que de la laisser
échapper.
--Comment cela?
--Avez-vous remarqué comme nos hôtes se sont jetés sur notre whisky, le
jour de la danse des aïeux?
--Parbleu! ils étaient complètement ivres.
--Eh bien! cela m'a donné une idée, _savez-vous_.
Van der Marolles ne m'en dit pas plus long. C'en était assez _pour une
fois_; mais il partit le lendemain en me faisant promettre d'attendre
son retour. Il revint au bout d'une semaine, juché sur une voiture
traînée par un petit cheval.
--Celle-là, dit-il, fera souvent la navette entre ici et Wheeling.
Et, soulevant avec mystère un coin de la bâche qui couvrait son
véhicule, il me fit voir un nombre respectable de tonnelets.
Je compris alors son intention. Il se fit, en effet, construire une
maison en bois et, un beau matin, en sortant de ma tente, je fus ébloui
par cette enseigne, qui s'étalait en lettres noires, jaunes et rouges, à
sa devanture: _Au souvenir du nouveau Palais de Justice de Bruxelles._
--Hein! ça c'est génial! me dit mon tavernier improvisé, jouissant avec
orgueil de mon étonnement.
Et il ajouta gentiment:
--Voulez-vous vous associer avec moi?
Je le remerciai de tout coeur, et de son offre, et des bontés qu'il
avait eues pour moi, mais mon parti était bien pris. J'avais, plus que
jamais, besoin de voir du pays; et comme tout le village était pour le
moment en forêt et que les adieux sont toujours choses pénibles, je
chaussai mes mocassins, et, profitant d'un instant où Van der Marolles
était occupé à remplir des bouteilles, je m'enfonçai sous bois et
disparus bientôt dans le feuillage qui, déjà, poussait dru aux arbustes
et aux baliveaux d'une coupe rendue à elle-même. Qu'allait-il advenir et
qu'allait faire briller mon étoile dans le firmament de mes destins?
C'était là le secret de l'avenir. Maintenant qu'il m'est connu, je vous
le puis absolument dévoiler.
IV
AU LAC WINNIPEG
Le Poste.--Mon associé.--M. et Mme César Napoléon.--La morte
saison.--Les Indiens.--Fêtes et bombances.--Les achats.--Le «_Vieux
Soleil_».--Mon talent de micrographe.--Je pars avec mon nouvel ami.
Je n'ai pas l'intention de conter par le menu tous les incidents qui se
sont produits sur le long itinéraire de mon voyage en Amérique. Je
n'essayerai même pas d'en donner le sommaire. J'ai été à droite, j'ai
été à gauche, j'ai vu du pays, plus que je n'en avais souhaité. Je
conterai, à l'occasion, des souvenirs de l'une ou de l'autre étape. Je
mènerai d'un coup de magie, dont je suis coutumier, comme on le verra,
mes lecteurs, soit au Dakota, soit au Texas, soit au Missouri.
J'ai un peu passé par tous ces pays, ayant eu soin de prendre le chemin
des écoliers, qui est bien le meilleur des chemins, pour me rendre au
Canada, mon point de mire. J'y fis un séjour assez prolongé. J'y gagnai
de l'argent, par intervalles, et j'y retrouvai mes bons Indiens taillés
sur le modèle, avec, à la fois, beaucoup d'idéal et du sens pratique en
plus, que mes bons chapeaux mous, empoisonnés sans doute, à l'heure
qu'il est, par les produits frelatés de Van der Marolles. C'est surtout
à Winnipeg et dans la banlieue, grande comme la Bretagne ou la
Normandie, de cette ville, que je connus à fond et que je vécus de leur
vie.
Je tenais, alors, sur les bords du lac de ce nom ce qu'on appelle _un
poste_, c'est-à-dire une sorte de factorerie, où les Indiens viennent, à
époque fixe, échanger leurs fourrures contre des marchandises
ordinaires. J'avais pour associé un métis, qui portait le nom pompeux de
César Napoléon, et nous faisions d'assez bonnes affaires.
Mme César était une maîtresse ménagère en dépit d'un fond de saleté
héréditaire qui faisait que notre logis n'était jamais propre. Mais
quelle cuisinière! Quand on la voyait, à l'exemple de ses congénères, se
couvrir la tête d'un châle qu'elle ramenait sur son front, on pouvait
être sûr que c'était pour aller au marché. Comme toutes les métisses,
elle avait de grosses lèvres et le front étroit, ce qui ne la rendait
point belle, et, en plus, elle fumait toute la journée, dans une pipe
monumentale, du tabac mêlé à une écorce d'arbre, appelé _hort rouge_,
dont l'odeur est assez pénétrante et le parfum s'amalgame assez bien
avec l'arôme du tabac.
Quant à César lui-même, c'était le métis pur sang, avec les qualités et
surtout les défauts de sa race. Il en avait aussi les traits
distinctifs: l'oeil brillant, le nez aplati, les joues saillantes, les
cheveux d'un noir de jais, coupés à la hauteur des épaules, la tête
coiffée d'une inamovible casquette de loutre, ornée d'une queue de
renard argenté qui lui pendait dans le dos, et les mains ballantes à
côté de gants fourrés attachés à une ficelle qui faisait le tour de son
cou.
Comme vêtements, la tenue à l'européenne, ou à peu près, très
prétentieuse, d'ailleurs, avec une vaste ceinture de laine enroulée
autour de la taille.
Il était infatigable à la marche, et c'est ce qui nous avait rapprochés.
Je l'avais rencontré dans une forêt où je m'étais égaré; nous avions
fait route ensemble et, comme il me parut intéressant, et que j'avais
besoin d'être secondé dans mon commerce, où il y avait beaucoup à faire,
je l'avais pris avec moi.
Nous passâmes ainsi plusieurs mois ensemble, les Indiens ne venant faire
leurs achats qu'au printemps; et pendant tout ce temps, je n'eus qu'à me
louer de lui; à tel point que je résolus de mettre à exécution, après
les échanges, un rêve longtemps caressé: celui d'accompagner dans la
prairie et dans les forêts immenses dont il m'avait conté merveilles,
mon grand ami _Natos-Apiw_, ou le Vieux Soleil, l'un des chefs
principaux de la grande tribu des _Pieds-Noirs_.
Je l'avais connu à la fin d'un été, et je ne devais le revoir qu'aux
beaux jours. Cette année-là, l'hiver me parut interminable, ainsi que le
printemps qui vint après. La nature reverdie, refleurie, s'échauffait
sous un soleil réconfortant, le lac semblait un miroir incandescent, et
je commençais à craindre que nos visiteurs habituels nous fissent faux
bond. Enfin, un jour, plusieurs canots parurent à l'horizon, c'était
l'avant-garde de nos acheteurs.
C'est un spectacle curieux, qui donne l'exacte mesure des moeurs
candides, enfantines presque, des Indiens, que leur arrivée au _poste_.
Il faut leur entendre conter ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont fait
pendant leurs longues courses d'hiver et leurs fatigues et leurs
prouesses, et leurs jeûnes interminables; et les histoires, plus
puériles les unes que les autres, recueillies par eux en route, et dans
lesquelles ils ont, cela va sans dire, figuré d'une façon merveilleuse.
Toutes les fois qu'un nouveau canot aborde, la troupe entière se
précipite au-devant des arrivants, et alors recommencent les mêmes
histoires, augmentées de celles apportées par ces derniers. Ce sont des
joies, des rires, des étonnements sans fin, des exclamations qui
retentissent comme un feu de mousqueterie, et des pantomimes des plus
expressives à propos des plus petits incidents, des épisodes les plus
futiles et des récits les moins dramatiques.
Puis, le soir venu, ils allument de grands feux au bord du lac,
s'assoient autour, les jambes croisées, et prolongent la veillée jusque
fort avant dans la nuit, avec redoublement de rires, d'extases et de
racontars.
Le lendemain, ils vont faire leurs emplettes au magasin du poste, le
magasin est bien, en vérité, ce qui peut le mieux leur convenir. On y
voit de toutes sortes de marchandises, y compris les peaux de lapin
noir, pour lesquelles les Indiens montrent une si grande admiration
qu'ils les troquent volontiers contre des fourrures de prix, puis ce
sont des articles de confection des plus variés: des étoffes de couleur
voyante, même criarde, des couvertures de laine, qui se vendent
soixante-dix francs la pièce et sont fabriquées spécialement à
l'intention des postes d'échange.