--Aux cordes! aux cordes! criai-je à Paul.

Souvenirs

du Marcheur

Gallot

[Illustration]

Collection A.-L. GUYOT, 51, Rue Monsieur-le-Prince, PARIS.

20 Centimes--Algérie, Colonies et Étranger: 25 Centimes--

(Port en plus)

SOUVENIRS

DU CÉLÈBRE

MARCHEUR GALLOT

Le Roi des Marcheurs

PREMIÈRE PARTIE

PARIS

Collection A.-L. GUYOT

51, rue Monsieur-le-Prince, 51

TOUS DROITS RÉSERVÉS

OBSERVATIONS PRÉLIMINAIRES

Si j'ai eu l'idée de publier mes souvenirs d'un marcheur, c'est parce

que dans ma longue carrière j'ai beaucoup vu et surtout énormément

observé.

J'avais collectionné de nombreuses notes, quasi quotidiennes. Un beau

jour, il me vint à l'idée de relire celles que je n'avais pas égarées et

que j'avais pu conserver au milieu de mes nombreuses et incessantes

pérégrinations.

En les parcourant, j'y retrouvai des faits curieux, des anecdotes

intéressantes et il me parut bon de ne pas les conserver exclusivement

pour moi, car je ne suis pas un égoïste. Je me résolus donc à les livrer

à la publicité dans toute leur simplicité, sans chercher à les amplifier

ou à les exagérer en me mettant en frais d'imagination pour leur donner

une tournure romanesque.

D'ailleurs, les faits que je relate dans ce volume ont assez--du moins

d'après mon sentiment--d'attrait par eux-mêmes, sans qu'il soit besoin

de les augmenter. D'autre part, je crois qu'ils perdraient beaucoup de

leur saveur si, sous le prétexte de les développer, on les dénaturait.

Ils n'auraient plus ainsi leur caractère propre, leur originalité

personnelle. Chacun d'eux, ou du moins la plupart, pourrait servir de

thème à une nouvelle particulière, et quelques-uns même suffiraient pour

fournir le canevas d'un roman.

Mais, ainsi que je l'ai dit précédemment, j'ai tenu à les narrer sans

emphase, tels que je les ai vus ou qu'ils m'ont été racontés par des

témoins oculaires.

C'est ce qui fait que ce modeste volume contiendra beaucoup de choses en

peu de pages et j'ai l'intime conviction que, alors que le lecteur aura

commencé la lecture des premières pages, il y éprouvera un intérêt

suffisamment vif pour la continuer jusqu'au bout et ne s'arrêter qu'au

mot: Fin.

Avant de clore ces quelques observations préliminaires que j'ai jugées

nécessaires pour exposer à mes lecteurs dans quel esprit j'ai conçu mon

oeuvre, je leur dois déclarer qu'ils n'y trouveront au point de vue

littéraire, aucune recherche, aucun apprêt.

Je n'ai pas la prétention d'être un écrivain de haute envergure. En

littérature, je suis un simpliste. Je ne connais pas les secrets du

style académique; par conséquent, je ne recherche pas les grandes

périodes à effet. J'écris comme je parle, c'est-à-dire nettement mais

simplement.

Je compte donc non sur mon art d'écrire, mais sur l'intérêt des faits

que je rapporte pour donner aux «Souvenirs du Marcheur Gallot» les

qualités qui doivent faire son succès auprès de ceux qui en feront la

lecture. J'ose espérer qu'ils y trouveront même des choses instructives

qui augmenteront la somme de leurs connaissances antérieurement acquises

et qu'ils seront satisfaits d'en avoir pris connaissance.

Je devais aux lecteurs ces quelques explications. Je ne les étendrai pas

davantage et je les termine en remerciant bien sincèrement toutes les

personnes qui voudront bien lire les feuillets de souvenirs que je livre

aujourd'hui au vent de la publicité.

Ces quelques observations préliminaires étaient nécessaires, je les

avais écrites n'ayant pas songé à me faire rédiger une préface. Je

préférais, en effet, rester entièrement moi-même et ne pas me faire

encenser par qui que ce fût. Toutefois, j'ai reçu d'un ami, journaliste,

dont j'ai fait la connaissance à Rouen, une lettre telle que je ne puis

résister au désir de la publier à la suite de mes observations, car elle

me paraît les compléter utilement pour l'intelligence de mon livre et

combler quelques lacunes auxquelles, je l'avoue bien sincèrement, je

n'avais pas même songé.

J'espère que mes lecteurs me sauront gré de la leur avoir fait

connaître. Elle répond à quelques objections qui se seraient élevées

dans leur esprit et les éclaire sur la façon rapide dont j'ai traité

certains faits qui semblent nécessiter un plus grand développement, ou

qui avaient besoin d'être expliqués pour ne pas avoir l'air d'anomalies.

Sur ce, je laisse la parole à l'ami précité avant d'entreprendre le

récit de mon voyage en Amérique, dont j'ai rapporté tant de faits

curieux et intéressants et d'inoubliables souvenirs.

Y.-L. GALLOT.

UNE LETTRE

_EN GUISE DE PRÉFACE_

A MON AMI GALLOT,

Vous avez bien voulu, mon cher ami, me charger d'écrire quelques lignes

pour servir d'introduction à vos «Souvenirs du Marcheur Gallot».

Toutefois, je ne vous ferai pas de préface et me bornerai à une simple

lettre que je vous autorise à publier en tête de votre ouvrage.

Je vous remercie tout d'abord de cette preuve de votre confiance en ma

sincère amitié et je vous dirai tout de suite, sans préambule, ce que je

pense et que je résumerai en trois mots. La publication de vos souvenirs

est UNE OEUVRE UTILE.

En librairie, l'éditeur recherche non seulement ce qui peut contenir des

renseignements profitables pour les lecteurs, le moyen d'augmenter la

somme de leurs connaissances, mais surtout ce qui présente un intérêt

tel que dès qu'un d'entre eux a lu entièrement le volume, il le

recommande, il en conseille l'achat à ses amis en leur faisant part du

plaisir qu'il a éprouvé à sa lecture.

Cela devient alors ce qu'on appelle un succès de librairie. «_Beatus qui

scit miscere utile dulci_». Bienheureux celui qui sait mêler l'utile à

l'agréable, a dit le poète latin.

Eh bien! c'est ce que vous avez su faire, mon cher ami, dans votre

intéressant volume.

Je l'ai lu du premier au dernier feuillet et je n'hésiterai pas à dire

qu'il m'a instruit, charmé, et que surtout ce qui m'a le plus séduit,

c'est sa forme simple et sans recherche.

Vos souvenirs constituent un document vécu. C'est ce que l'on désire à

l'heure actuelle. On sent, quand vous racontez une anecdote, qu'elle est

vraie; quand vous citez un fait, qu'il est exact, car votre style que

vous prétendez _naïf_, a du moins le mérite de traduire les accents

d'une complète vérité.

J'ai l'intime conviction que votre oeuvre est appelée à un très grand

avenir, car elle possède toutes les qualités qui en sont les éléments

premiers: Vérité, sincérité, simplicité.

Il va sans dire que je m'en vais après ces éloges sincères, non pas vous

adresser des critiques, bien que connaissant votre modestie je sache que

votre amour-propre d'auteur ne s'en trouverait nullement offensé,

surtout venant de ma part, mais vous signaler quelques remarques que vos

lecteurs ne manqueraient pas de se faire en eux-mêmes. Elles seraient,

certes, fondées si vous n'aviez le soin prudent de les prévenir en

exposant les raisons qui vous ont engagé à écrire votre ouvrage tel que

vous l'avez fait éditer.

On pourrait vous reprocher tout d'abord la brièveté de certains récits

qui eussent certes gagné à être développés. A cela, vous m'avez répondu

d'une façon péremptoire.

--Je le sais bien! Mais que voulez-vous, j'ai bien été contraint

d'écourter mes récits puisque même j'ai été obligé d'en supprimer

d'excessivement intéressants mais que le défaut d'espace m'empêche de

publier en un volume forcément restreint malgré son apparente étendue.

Devant cette raison précise, j'ai dû m'incliner. Elle était juste et

vraie et j'ai compris tout ce que renfermait de promesses votre mot

«plus tard pourra-t-on peut-être faire plusieurs volumes, et alors...»

Cela voulait assurément dire: Je vous donnerai des renseignements

inédits et vous narrerai une série d'anecdotes et de faits que le manque

d'espace me contraint à garder en réserve.

Je ne doute pas que ce serait une bonne fortune pour vos lecteurs qui,

séduits par votre premier volume, n'hésiteraient pas à acquérir ceux que

vous pourrez publier par la suite.

La seconde remarque que je vous faisais, consistait en l'anomalie qui

paraît résulter des moeurs de la vie indienne que vous dépeignez avec la

conversion des Indiens au Christianisme qu'ils ont embrassé avec

ferveur.

A cette objection vous m'avez encore répondu d'une façon péremptoire en

me dépeignant, sous les plus chaudes couleurs, le tempérament vrai des

derniers descendants de ces jadis grandes et puissantes tribus qui

peuplaient les vastes territoires de l'Amérique.

Si je m'en souviens bien, vous m'avez dit, en substance, ceci:

--L'Indien, par l'essence même de sa nature, est porté au mysticisme.

Tout ce qui paraît posséder un caractère secret le charme, le séduit. Il

adore, comme les anciens habitants du globe, toutes les forces dont les

sciences ne lui ont pas révélé les origines. Il concrétise l'abstrait en

le divinisant. Il est reconnaissant envers le soleil, dont la chaleur

féconde vivifie la terre et lui donne sa puissance de fertilité et de

production.

Le Christianisme avec ses mystères l'a subjugué, mais seulement en

partie, car il n'a pu déraciner en son âme les vieilles et antiques

traditions des aïeux. Ils possèdent donc une doctrine mitigée dans

laquelle ils ont fondu, mêlé, amalgamé toutes les douces superstitions

de leurs croyances passées.

Les missionnaires l'ont très bien compris et après de multiples, mais

infructueuses tentatives pour essayer de déraciner des... ce qu'ils

considèrent comme des erreurs, ils ont laissé les Indiens suivre leurs

coutumes religieuses d'antan et se sont bornés à y adjoindre des dogmes

principaux du culte nouveau.

Ils ont bien fait, car sans cette concession absolument indispensable,

jamais ils n'eussent pu implanter la foi chrétienne, jamais trouvé un

seul Indien qui consentît à devenir leur prosélyte.

Voilà pourquoi ce qui peut paraître bizarre en Europe semble au

contraire tout naturel à celui qui a été en contact avec les Indiens et

comme moi a vécu de leur vie.

Devant cette explication si nette et si sensée, je me suis incliné, mais

je crois qu'il est indispensable que vous la fournissiez à vos lecteurs

pour qu'ils comprennent l'apparence d'anomalie que je vous avais

indiquée.

S'il vous en souvient, je vous disais encore:

--Mais, mon cher ami, vous n'avez pas toujours exactement suivi

l'itinéraire de votre marche à travers les régions américaines que vous

avez explorées.

Et vous m'avez fourni l'argument suivant qu'il vous faudra de même

exposer à vos lecteurs.

--Votre réflexion est juste ou du moins le serait si j'eusse voulu faire

une oeuvre essentiellement didactique. Au contraire, j'ai voulu écrire

un ouvrage pittoresque et coloré. Si j'eusse suivi l'ordre chronologique

de mes excursions, je n'eusse pas atteint mon but.

«La classification sèche et froide qui vous paraît manquer eût entravé

la marche des récits, ralenti l'intérêt en le subdivisant et en

empêchant ainsi le groupement de faits ayant entre eux une certaine

connexité.

«Pris isolément, ils n'auraient qu'un attrait restreint; rapprochés,

soudés pour ainsi dire ensemble, ils se complètent et forment un tout

qui augmente leur intérêt.»

Après ces explications, j'ai dû me déclarer satisfait. Il eût, certes,

fallu être bien difficile pour ne l'être pas, mais comme il était bon

que je ne fusse pas le seul à les connaître, à nouveau je vous engage à

les répéter à vos lecteurs.

Si vous croyez qu'il suffira pour cela de reproduire cette lettre, je

vous laisse libre d'en décider et n'ayant plus autre chose à vous dire,

je termine en vous serrant la main.

_Ex imo corde._

A. P.

Souvenirs du Célèbre Marcheur Gallot

LE ROI DES MARCHEURS

I

SOUVENIRS DU MARCHEUR GALLOT

Enfant martyr.--Fuite du domicile paternel.--Au Hâvre.--Le marchand

d'hommes.--A bord du «_Ceylan_».--Aménités allemandes.--Les

noirs projets d'un cuisinier.--Partie remise.--La baie de

Delaware.--Ténèbres.--La cambuse.--Une chute effrayante.--Exercice de

tir.--Les bienfaits de la natation.--Effet de nuit.--Décor infernal.--En

route pour la Liberté.--New-York.--Un compatriote.--Douce émotion.

Pourquoi et comment suis-je devenu le marcheur Gallot. C'est ce qui me

paraît indispensable d'expliquer au début de cet ouvrage. On verra à

quoi tiennent les destinées d'un enfant, et comment dès ses premières

années l'influence de la famille décide de son avenir. Certes, mon

enfance ne fut pas heureuse. Mes parents avaient sur l'éducation des

idées particulières. Ils me donnèrent un plus grand nombre de mauvais

coups qu'ils ne présentèrent à mon appétit de bons morceaux. J'appris à

lire, le poing sous le nez, à écrire, la canne sur l'échine... Quant aux

quatre règles, je n'en parle pas. Pour la moindre peccadille, j'étais

garroté, ligoté, battu comme plâtre. Je cherchais à me sauver de temps à

autre, mais rattrapé bien vite, j'expiais durement ces absences.

Mon frère aîné qui, pas beaucoup mieux traité que moi, m'exhortait à la

patience, se décida à quitter cet enfer en s'engageant dès les premiers

temps de la guerre. Incorporé à l'armée de la Loire, il eut une jambe

emportée à la bataille du Mans, et en mourut, le pauvre cher aimé.

J'avais sept ans, alors,--sept ans et neuf mois pour être exact, car je

suis né le 30 avril 1863, à Paris, rue Pigalle.

Après, nous allâmes habiter rue de Crébillon. Je m'en souviens d'autant

mieux que pendant un laps de temps que je ne saurais déterminer, je fus

séquestré dans une mansarde. Les années passaient, et mon sort ne

s'améliorait pas. Je travaillais cependant, j'apportais de l'argent à la

maison; il y était mieux reçu que moi. Il me souvient d'un jour où

ayant, je m'en accuse, dérobé quelques pruneaux, je fus, pour ce fait,

lié aux pieds et aux mains et, cela se passait en hiver, couché tout nu,

pendant une heure, sur une table de marbre. Il m'est impossible de

dépeindre mon horrible souffrance. Et cependant je demeurai stoïque et

la subis sans proférer aucune plainte. J'étais trop jeune pour oser me

défendre.

A dix-sept ans, je n'y tins plus. Une goutte d'eau, née d'un supplice,

moins raffiné, peut-être, mais plus outrageant pour ma dignité d'homme

naissant à la vie, fit déborder la coupe de mes amertumes. Mon père me

gifla, sans raison, devant un groupe d'amis. Je n'osai pas faire voir

mon ressentiment tant était grand mon respect pour l'autorité

paternelle. Mais, je compris qu'une telle existence devait avoir une

fin. Je cherchais comment; sur ces entrefaites, un de mes camarades se

trouvant dans le même cas, ou à peu près, me fit part de son projet de

partir, sans esprit de retour.

J'entrai sans hésitation dans ses vues. Je fis, mentalement, mes adieux

à mes parents, auxquels je n'en ai jamais voulu; et côte à côte, avec

l'ami Paul Prignet, nous prîmes, avec l'intention de mettre l'Océan

Atlantique entre nos familles et nous, le chemin du Hâvre, _pedibus cum

jambis_, cela va sans dire. Pour aller plus vite, nous nous défiâmes à

la marche. Ce fut mon premier match... Paul Prignet arriva second.

Comme on pense, nous parvînmes à destination en assez piteux état. Nous

n'avions pour toute fortune que trente centimes. Aussi, ne nous

attardâmes-nous point aux curiosités de la ville. Nous n'avions qu'une

idée, qu'un désir: nous embarquer de suite.

Mais, comment s'embarquer?

Naïvement, nous demandâmes à un matelot qui, sur un quai, s'apprêtait à

monter à son bord, s'il voulait nous emmener à Porto-Rico où son

bâtiment devait se rendre, suivant un écriteau vert accroché à ses

cordages.

Ce brave marin, qui baragouinait un mauvais français, nous apprit que la

carrière maritime n'était pas d'aussi facile accès que nous le pensions,

mais il voulut bien nous indiquer une officine, ou plutôt un bureau de

placement, où nous aurions chance d'être embauchés. Nous nous rendîmes

donc rue de l'Arsenal, toute voisine, où nous trouvâmes, sans

difficulté, la boutique crasseuse où notre sort allait se décider. Elle

portait cette enseigne: «Sailors home». Un suédois, long comme une

gaule, nous y reçut. C'était le maître du logis, le traitant, le

marchand d'hommes et même de moussaillons, comme nous. Il nous toisa

dédaigneusement, regarda nos mains, qui ne connaissaient ni le câble, ni

la poix, et murmura, en haussant les épaules:

--Des Parisiens encore!

Cependant, un navire prêt à mettre à la voile, complétait la menue

monnaie de son personnel. Nous ne nous inquiétâmes ni de son nom, ni de

sa nationalité, ni de sa destination. Une pièce de cent sous, montrée à

propos, mit trêve à toute hésitation. Nous la dépensâmes royalement dans

un bar du quai Notre-Dame, et, le soir même, nous appareillions à bord

du trois mâts le _Ceylan_. Que ce départ nous parut beau. Nous quittions

enfin la terre où nous avions tant souffert. L'avenir s'ouvrait devant

nous. Il me parut immense comme cette vaste mer, dont les senteurs

m'enivraient. Mais, à ce départ si plein de promesses ne devait pas

tarder à succéder l'heure fatale des tristes déceptions, des

désillusions cruelles, en effet, je devais bientôt m'apercevoir que

j'étais tombé de Charybde en Scylla. A peine sorti du port, requis pour

une manoeuvre assez difficile, et dont je ne m'étais cependant pas mal

tiré,--il s'agissait de larguer le cacatois,--je reçus pour prix de ma

peine, en plein visage, un coup de poing, qui me rappela mes premières

leçons de lecture. Les mots dont la brute qui me l'octroyait

l'accompagna fut un trait de lumière: _Couchon franzos!_... Nous étions

tombés en plein navire, en plein équipage allemands.

[Illustration: Pour aller plus vite, nous nous défiâmes à la marche]

Hors de l'atteinte de la justice française, le capitaine, le second, les

hommes du bord, nous considérèrent avec le plus profond mépris. A la

moindre négligence, au plus minime accroc dans l'exécution d'un

commandement, les coups pleuvaient drus comme grêle, et, le plus

souvent, en temps calme, alors que le navire voguait tout seul, sans

aide, ni manoeuvre, la garcette, pour infraction au règlement intérieur,

ou même sans aucun motif, remplaçait le souper, avec pour perspective,

pendant la nuit, la barre de justice qui,--vraiment on l'aurait

dit,--m'ouvrait d'elle-même ses maillons, où mes jambes étaient prises

comme dans un étau.

Bientôt, ces mauvais traitements ne suffirent plus. La traversée longue,

accablante, tirait à sa fin, et le temps était venu pour nos bourreaux

de se débarrasser de nous afin de n'avoir pas à nous payer, en arrivant

à terre, notre prime d'embarquement, bien légère pourtant. Nous étions à

notre 55e jour, et j'entendis notre maître queux, un noir d'Oran, qui,

en parlé petit nègre, se faisait fort, auprès de ses maîtres teutons, de

nous jeter par-dessus bord, aussitôt le soir venu.

--I qu'à veni, nous qu'à jeté mé.

Ce qui signifie.

--Ils sont venus, nous allons les jeter à la mer! disait-il.

Par bonheur, à ce moment, un point noir parut à l'horizon. Bientôt un

léger panache s'en échappa. Il grandissait à vue d'oeil, et, venant

droit à nous, m'apparaissait comme une de ces hirondelles de mer qui,

aux yeux des navigateurs, symbolisent la fin des épreuves et des

rigueurs de la mer.

Mon sentiment ne me trompait pas. Ce bateau avait à son bord un pilote

qui venait au-devant de nous, pour nous conduire à Philadelphie,--nous

n'avions jamais su que nous allions en Amérique. Or, on n'ignore pas que

le pilote devient le maître d'un navire en y mettant le pied. Nous

étions donc sauvés, pensions-nous, et, en effet, il ne fut rien tenté

contre nous, tant qu'il fut sur le _Ceylan_. Mais, ce fut autre chose

quand nous arrivâmes dans la baie de Delaware, où il nous quitta. La

noyade nous était, il est vrai, épargnée, parce que nous étions près de

terre, et que de nombreux bâtiments naviguaient à proximité. Mais un

plan bien autrement dangereux fut à ce moment ourdi contre nous. Le

nègre, en nous désignant, se tordait de rire au milieu des matelots, et

ceux-ci riaient avec lui. Il s'agissait, comme nous le comprîmes aux

gestes qui accompagnaient cette pantomime, de nous mettre aux fers avant

l'arrivée au port et de nous y maintenir jusqu'au départ de

Philadelphie. Après, on aurait tout le loisir de nous faire boire à la

grande tasse.

--Diable! diable, ça sent mauvais, me dit Paul, qui était dans une hune

avec moi.

Je pensais de même, mais ayant réfléchi un moment, je dis à mon

camarade:

--Ecoute! Tout n'est pas perdu si tu me secondes bien. L'audace seule

peut nous sauver; et, en tout cas, s'il faut mourir, nous mourrons après

avoir vendu chèrement notre vie. J'ai une idée. C'est de ce moricaud que

nous vient tout le mal, c'est de lui, et de lui seul, dont il faut nous

occuper. Pour se cacher des gens, le mieux est de rester près d'eux

pendant qu'ils vous cherchent autre part. Quant il n'est pas avec les

autres, comme maintenant, le maître queux ne quitte guère sa cambuse. Tu

la connais. Elle est remplie de boîtes de conserves vides ou pleines,

entassées en murailles, séparées les unes des autres par des couloirs

étroits. Tu vas descendre le premier. Tu te blottiras dans une de ces

fentes. Je t'y rejoindrai bientôt,--et à la grâce de Dieu!

En quelques instants, Paul fut sur le pont, et malgré l'obscurité

résultant surtout d'une forte brume qui entourait le navire, je pus le

suivre des yeux, et le voir, après s'être faufilé le long des

bastingages, disparaître dans le magasin du cambusier.

Je descendis alors, à mon tour, et après m'être assuré que les officiers

étaient à dîner au carré; je me précipitai dans la cabine du capitaine,

où je m'emparai promptement d'un revolver, que je savais être dans le

tiroir d'un petit meuble de toilette, ainsi que de deux solides

poignards, à deux tranchants bien affilés, qui se prêtaient

merveilleusement au projet par moi conçu.

Muni de ces armes, je rejoignis, en toute hâte, mon compagnon, que j'eus

quelque peine à trouver, tant il était dissimulé dans les anfractuosités

de son palais de fer blanc. Je me glissai auprès de lui et, à voix

basse, lui dis brièvement:

--Si le nègre est seul,--pas d'hésitation, nous le tuons. S'il est avec

des matelots, nous profitons du moment où cette intéressante compagnie

se sera mise à notre recherche; nous filons droit à l'embarcation de

sauvetage,--tu sais, celle sur le côté, toujours prête à prendre la

mer,--nous nous y élançons; nous coupons les cordes... et, si nous avons

pour deux liards de chance, mous saluerons, à l'aube, la terre libre

d'Amérique...

Un bruit de voix me coupa la parole. C'était le nègre. Il était en

société de deux matelots, comme je l'avais prévu. Tous trois

s'attablèrent à deux pas de nous, et burent à l'affilée plusieurs

rasades d'un whisky généreux. Mais cela, paraît-il, ne leur suffit pas,

bientôt ils convertirent le whisky en punch énorme dont les reflets

éclairèrent d'une lueur satanique le réduit où nous nous trouvions.

La conversation entre les trois gredins était très animée, sans aucun

doute c'était nous qui en faisions les frais. Quand les têtes furent

suffisamment échauffées par la fumée de l'alcool, le maître queux jugea

le moment propice pour procéder à la réalisation de son plan. Ayant

ouvert la porte de sa cambuse, il fit signe à ses compagnons de le

suivre. Retenant notre respiration, marchant en équilibristes délicats

et déployant toute notre souplesse, pour ne pas renverser nos murailles

branlantes, nous finîmes par atteindre une issue et sortîmes sur le

pont. Les ténèbres en ce moment étaient complètes. Une brume glaciale

nous enveloppait de toutes parts. Nous ne voyions pas à un pas devant

nous. Pendant quelques instants, nous perdîmes presque complètement la

notion de la direction qu'il nous fallait prendre pour gagner le bateau

de sauvetage. Nous y parvînmes cependant, à tâtons, après des efforts

inouïs. En un rétablissement et un tour de jambe, nous nous y

trouvâmes... Il était juste temps. Déjà un grand bruit montait de

l'entrepont; des allées et venues s'y faisaient entendre; on y courait;

c'était certain, on y furetait; on y perquisitionnait dans tous les

coins et recoins. Je sentais l'imminence du danger. Cependant je ne me

laissai pas envahir par l'épouvante. Bien au contraire, le péril si

proche me rendit tout mon sang-froid.

--Aux cordes! aux cordes! criai-je à Paul.

Un grincement de lames, un affaissement gradué de notre barque

suspendue... puis le vide et un _flatch_... Ah! quel flatch!...

Nous étions à la mer.

Comment ne nous rompîmes-nous pas les os en mille morceaux, dans cette

chute, je ne le comprendrai jamais. Nous eûmes quelque peine à nous

convaincre que nous étions entiers, de tête, de bras et de jambes. Un

remous effrayant nous inondait d'écume épaisse comme de la crème

fouettée. Dans la débacle, les avirons avaient volé de tous côtés. Par

bonheur, il en restait un, et je me mis à godiller vigoureusement. En

nous éloignant, nous apercevions à peine la masse noire du _Ceylan_,

tant la nuit était obscure; mais, de son bord, on devait distinguer

facilement notre esquif se détachant sur la mousse blanche des grandes

vagues.

Un coup de feu, puis deux, puis trois, nous prouvèrent que j'avais pensé

juste. Heureusement, nos allemands tiraient mal, mais il suffisait d'un

viseur plus adroit pour nous envoyer _ad patres_. Déjà, l'éventail formé

par les projectiles semblait se refermer. Une balle siffla tout près de

nous. Je dis à Paul:--Tu sais nager, moi aussi; à l'eau! et filons en

biais pour éviter les prunes!

Bien nous en prit, car, un moment après, notre bateau craquait, sous les

coups, comme des planches qu'on fend à la hachette. Il dut, bientôt,

être troué comme un écumoir, et sombrer à pic.

[Illustration: ... Nageant en piétinant parfois au milieu d'une vase

visqueuse]

Pour nous, nous continuâmes à tirer notre coupe suivant les plus doctes

préceptes de l'école Deligny. Au bout d'une heure, nageant ou piétinant

parfois au milieu d'une vase visqueuse qui nous décelait la présence

d'une terre prochaine, nous atteignîmes un îlot habité par un fermier

qui vivait en véritable solitaire, à la Robinson Crusoé.

Il nous accueillit avec bienveillance, alors nous crûmes devoir lui

faire le récit de notre triste odyssée.

Nous lui racontâmes les sévices dont nous avions été victimes à bord du

navire allemand. Il va sans dire que notre bonne étoile nous avait mis

en relations avec un brave et digne homme qui comprenait et parlait

quelque peu le français, ayant longtemps habité au Canada dont il nous

fit la description la plus séduisante.

C'est alors que je lui dis: «Savez-vous pourquoi l'équipage du _Ceylan_

avait juré notre perte?

--Mais, parbleu, nous répondit-il, cela s'explique; ils ont du regret de

n'avoir pas tué assez de français en France en 1870-71, lors de votre

fatale guerre.

Nous n'avions pas songé à cela, tant de cruautés nous paraissaient

inexplicables, le bon fermier venait de nous donner le mot de l'énigme.

Il continua:

--Mes enfants, moi j'aime la France, je vous prends sous ma protection,

vous êtes sauvés.

En effet, il tint parole et il nous fit sécher nos vêtements à un bon

feu, nous réconforta du mieux qu'il put, et avec sa barque il nous

transporta ensuite sur la rive américaine.

Etait-ce à l'aube, comme je l'avais prévu? Je ne saurais le dire. On

avait comme la sensation du jour et, cependant, il faisait nuit. La mer

semblait une masse d'encre striée de bandes violettes et jaunes. Le ciel

était noir aussi, et, au loin sans voir d'éclairs, on entendait des

roulements et des éclats de tonnerre. C'était lugubre, effrayant. Il

devait se jouer dans cette baie de Delaware, réputée si tranquille, un

de ces drames de la mer dont le décor et la mise en scène paraissent

empruntés aux plus sinistres tableaux des légendes infernales.

Cependant, au bout de quelque temps, le soleil qui, au-dessus de nos

têtes avait fini par percer la voûte endeuillée, jetait déjà ses plaques

d'or pâle sur le sable de la grève, que l'odieuse coupole surplombait

encore les flots en furie. Après un court repos, bien gagné, nous

longeâmes la côte dans la direction où devait, suivant notre

orientation, se trouver Philadelphie.

Une demi-heure après, nous ne nous étions pas trompés, car, nous

faisions notre entrée dans cette ville, que nous nous hâtions de

quitter. Ayant la crainte, (ignorant les usages des Etats-Unis), d'être

pris par les gendarmes de la marine, et ramenés à bord du _Ceylan_ où,

pour le coup, la barre de justice nous attendait légalement,

correctionnellement,--et mortellement.

New-York nous attirait. Nous en prîmes le chemin et, quatre jours après,

nous y parvenions.

Une bonne aubaine nous y souhaita la bienvenue. Une enseigne en

français, et en bon français, ayant attiré notre attention, nous

pensâmes qu'elle indiquait la demeure d'un compatriote. C'était exact.

De plus, la maison était hospitalière. Nous y fûmes accueillis à coeur

ouvert, restaurés copieusement, assurés d'un gîte, en attendant que nous

eûmes trouvé un emploi.

Et, comme un bonheur n'arrive jamais seul, le jour même de notre

arrivée, j'eus la surprise agréable, feuilletant des gazettes, de tomber

dans le _Courrier des Etats-Unis_, sur ce fait-divers:

_Le trois mâts allemand, _Ceylan_, venant du Hâvre, est arrivé hier à

Philadelphie, dans un déplorable état. Il a été enveloppé et comme tordu

dans la trombe qui s'est abattue en mer, non loin de cette ville. Son

grand mât et son mât d'artimon ont été emportés par la violence de la

tempête. Ils ont, dans leur chute, blessé grièvement le capitaine et le

second. Un pauvre nègre qui servait à bord, a été tué sur le coup.

L'équipage est à peu près sauf._

Il n'y avait donc que demi mal. Et comme je ne suis pas méchant, cette

demi satisfaction m'a suffi.

II

NEW-YORK

Les idées de notre hôte sur New-York.--Jesse de Forest.--Les émigrés

d'Avesnes.--Hollandais.--Voisins dévorants.--Un usurpateur.--Les

Normands en Amérique.--Le Vinland.--Prospérité et décadence de cette

colonie.--Les précurseurs de Christophe Colomb.--Jean Cousin.--Toujours

les Français.--La vraie nationalité de Christophe Colomb.--Le crime de

Washington.--Profusion de statues.--La Liberté éclairant le Monde.--La

Liberté américaine.--L'Egalité.--Les sept classes.--Luxe et

misère.--Splendid dinner.--Trop de fleurs!--Business.--La

Fraternité.--Mon ami Paul.--En avant!

Notre hôte dont la bienveillance à notre égard ne se démentit pas un

seul instant pendant notre séjour à New-York, professait pour cette

ville et pour ses habitants, une admiration très modérée.

Il était pourtant originaire de la cité que les Yankees ont baptisé la

«Capitale du Monde», et même originaire de la première heure, car il

descendait en droite ligne de l'un des compagnons de Jesse de Forest, le

véritable fondateur de New-York.

On attribue généralement la découverte de l'estuaire du fleuve qui

devait devenir l'Hudson, aux Hollandais.

C'est une erreur. Là, comme en tant d'autres endroits de l'Amérique, les

Français parurent les premiers.

M. Lefort se plaisait à constater ce fait, surtout en ce qui concernait

sa ville natale et ses environs.

Il évoquait la grande image de Verazanno, amiral au service de François

Ier, arborant, au nom de son maître et en signe de possession, le

drapeau fleurdelisé à l'île de Malattan, où s'élève actuellement

New-York; mais sa prédilection se portait sur Jesse de Forest, seigneur

de Vendégie et de Ruesnes, riche industriel d'Avesnes, «teincturier»

comme il se plaisait à se qualifier, qui, au printemps de 1623, y

conduisit trois cents de ses compatriotes, sans compter les femmes et

les enfants, tous agriculteurs ou artisans et tous «de langage

français».

La colonie fut de suite des plus prospères. Un de ses membres écrivait,

peu de temps après son arrivée:

«Nous avons été très heureux en arrivant dans ce pays. Nous y avons

trouvé de belles rivières, des ruisseaux qui descendent en murmurant

dans les vallées, des eaux courantes dans les plaines, des fruits

agréables dans les bois, tels que fraises, noix et raisins.

»Les forêts regorgent de gibier et les rivières de poissons.

»On trouve partout de la terre labourable et surtout la liberté d'aller

et venir sans craindre les naturels du pays. Si nous avions des vaches,

des porcs et d'autre bétail propre à la nourriture,--que nous attendons,

du reste journellement par les premiers navires,--nous n'aurions aucun

désir de retourner en Europe.»

Comme on pense, ces bonnes nouvelles firent sensation au pays. Il n'y

fut plus question que de la Nouvelle Avesnes.--C'était le nom donné par

Jesse de Forest à la ville créée par lui, et de nombreux colons ne

tardèrent pas à rejoindre les premiers.

Les Hollandais vinrent ensuite, et échangèrent le nom de Nouvelle

Avesnes contre celui de Niew-Amsterdam. Ils donnèrent même aux pays

environnants l'appellation de Nouvelle Néerlande. Des Suisses du canton

de Vaud, des réfugiés de France, après la révocation de l'édit de

Nantes, accoururent à leur tour. Et quand on fut beaucoup de monde, on

commença, suivant l'inéluctable loi de l'humaine nature, à se battre

entre soi, ce qui attira les voisins. Les Anglais eurent promptement

raison de la cité naissante à laquelle ils donnèrent le nom du duc

d'York investi, par son frère le roi Charles II, des territoires compris

entre le Connecticut et le Delaware.

Telles furent les origines de New-York, demeurée longtemps petite ville,

encore, qu'en 1660 on y compta deux cents maisons «simplement

construites, mais amples et hospitalières», dont on peut par la

topographie du terrain établir la situation entre les limites actuelles

de Wall Street et de Broadway.

--Nous voilà loin de compte, ajoutait M. Lefort, avec le quaker William

Penn, qui a su faire croire à tout le monde qu'il avait découvert

New-York en 1683... Christophe Colomb n'est pas le seul qui soit arrivé

en Amérique après les autres.

--Comment! Il n'a pas abordé le premier en Amérique?

--Vous en êtes encore là! Ah bien, vraiment, vous êtes en retard. Sans

compter les Asiatiques, Chinois, Indiens et autres, qui, mille preuves

en témoignent, abordèrent au nouveau continent; dans l'antiquité des

âges, des navigateurs européens y parvinrent par l'Atlantique bien

longtemps avant votre Colomb. Les Normands sont les premiers en date. On

connaît l'époque exacte de leur apparition. En l'an _mille_, tout juste,

un jeune chambellan de la cour de Norwège, fils d'un grand seigneur

groënlandais, atterrissait après une halte au cap Cold, au pays qu'on

appelle encore le _Paradis de l'Amérique_, sur les bords de l'actuelle

Pocaset River, où il fondait une ville, Leifs Budir, capitale d'un

royaume qu'il nommait le _Vinland_ parce qu'il y trouvait du raisin dont

un de ses compagnons, qui avait voyagé en Espagne, fit un vin délicieux.

Au bout d'un an, en juin 1001, Leif Erikson reprenait ses navires

chargés de richesses et son royaume demeuré en bonnes mains, le chemin

de son pays. L'année suivante, au printemps, son frère Thorvald partait

sur ses indications et trouvait, sans peine, le Vinland. Il étendait ses

explorations au sud. Il colonisait à Long-Island, puis en 1003, vers le

mois de mai, remontait dans la direction du nord, et ensuite de l'ouest,

où, à la hauteur du cap Aldenton, il fut tué dans une rencontre avec les

_Skrælings_ (les Esquimaux), qui, en ce temps-là, envahissaient

l'Amérique septentrionale où ils furent repoussés plus tard...

... Vous avez l'air de me dire qu'en savez-vous?

--Je le sais par les _Sagas_, ou chronique des moines islandais, qui ont

fidèlement conté, sans que l'histoire eût jamais pu les prendre en

faute, toutes les migrations des peuples scandinaves, je le sais aussi

par des vestiges de monuments ainsi que par des inscriptions en

caractères _runiques_ ou _nordiques_ retrouvés un peu partout sur notre

sol et confirmant en tous points ces _Sagas_.

Je continue: après Thorvald, une nouvelle expédition, tout en flotte

commandée par un autre de ses frères, Thorfinn, accompagné de sa femme

Gudride, et de sa soeur Freydize, mit le cap sur le Vinland. Il y eut

des batailles en règle avec les Skrælings. Finalement, les Normands

eurent la victoire, et Thorfinn, se lançant en plein Océan, atteignit,

vers l'automne de 1011, les côtes de Norwège. Gudride fit alors un

pèlerinage à Rome, et Rome ne tarda point à diriger sur ses indications

un de ses prélats, l'évêque Jonnus, vers le Nouveau Monde. Il y fut

massacré par les colons revenus à leur ancienne religion. Plus heureux

fut son successeur Erik Upsi, norvégien de naissance. Il étendit la

colonie jusqu'aux lieux où se trouvent Washington et Richemond, et fixa

son siège épiscopal à Rhode Island où il établit un baptistère, qu'on

voit encore, et qui est connu sous le nom de _Moulin-de-Pierre_.

J'abrège. Le Vinland a payé la dîme et, cela, jusqu'à ce qu'il cessât

d'exister.--Je vais encore vous citer une date: 1389, époque à laquelle

les Vinlandais, pressurés par la Mère-Patrie, qui exigeait d'eux des

redevances invraisemblables, vidèrent leurs magasins, mirent le feu à

leurs maisons, et reprirent, la mort dans le coeur, le chemin de la

vieille Europe.

Nous écoutions bouche bée. Ce que contait notre hôte renversait toutes

nos idées sur l'Amérique. Il jouissait de notre stupéfaction, et prenait

plaisir à la surexciter par d'autres révélations.--En voilà assez pour

aujourd'hui, disait-il, demain je vous conterai l'histoire des grandes

expéditions parties d'Irlande. Je vous narrerai, par le menu, les

aventures extraordinaires du baron de Sinclair, Vice Roi des Arcades,

jeté en Floride...

Et donc, Jean Cousin, de Dieppe, abordant en 1488, quatre belles années

avant Christophe, en plein Brésil!... Il avait pour lieutenant Vincent

Pinçon ou Pinzon, si vous préférez, un traître qui alla porter la bonne

nouvelle au Gênois avisé dont on vient de transférer, avec solennité,

les cendres, ou les pseudo cendres en Europe. «A propos, savez-vous que

Christophe Colomb était Français?

--!!!

--Je dis bien: Français! Il a vu le jour à Gênes; je n'en disconviens

pas, mais au moment de sa naissance, comme au moment de sa mort, Gênes

était ville française. Il fit, comme sujet de Sa Majesté très

chrétienne, ses débuts dans la marine du roi de France, et il y resta

tant qu'on y eut besoin de ses services. Le fait est attesté par

plusieurs documents, entr'autres par une lettre du roi d'Espagne,

Ferdinand, à Louis XI, par laquelle ce souverain se plaignait de ce que

Colomb, à la tête d'une escadre française, avait capturé indûment deux

galères espagnoles, et priait son cousin de France de faire rentrer dans

le devoir ce _sujet_ trop entreprenant et trop remuant...

Je vous le dis, partout en Amérique, on trouve la France,--toujours la

France.

--Vous avez raison, fis-je, saisissant au vol l'occasion de montrer un

coin de mon savoir en matière de Français en Amérique.--Vous avez

raison, et ce n'est pas ici qu'il convient de méconnaître le grand

reflet de la France sur les destinées américaines,--ici, dans le pays

illustré par La Fayette, Rochambeau, Byron, qui de concert avec le grand

Washington...

--Washington!... Ah, vous tombez bien!

Washington!... mais c'était le pire ennemi de la France... Vous en

doutez! Eh bien, écoutez-moi.

C'était en 1754. Un fort situé à l'extrême lisière des possessions

françaises, la portion médiane de l'Amérique du Nord, le fort Duquesne,

avait pour commandant M. de Contrecoeur. Cet officier, isolé dans ce

poste avancé, sans nouvelles du dehors, et ne sachant à quelles raisons

attribuer ce silence, résolut d'envoyer à la découverte quelques-uns de

ses hommes. Ce détachement revint au bout de quelques jours, apportant

la nouvelle que les Anglais établis à quarante ou quarante-cinq lieues,

dans la Virginie, se préparaient à attaquer le fort Duquesne.

M. de Contrecoeur, pour éviter toute surprise et faire valoir ses droits

d'occupation basés sur une entente tacite, consentie momentanément entre

belligérants sur ce point du territoire américain, ordonna, sur l'heure,

à l'enseigne de Jumonville de partir, avec une escorte, au-devant des

forces anglaises et de remettre une sommation, dont il était porteur, au

premier officier qu'il rencontrerait.

Celui-ci se mit aussitôt en route. Il était accompagné de trois cadets,

d'un certain nombre de soldats, de plusieurs indiens et d'un interprète,

en tout, trente-cinq personnes. Cette petite troupe s'avançait sans

défiance, se croyant suffisamment protégée par le drapeau parlementaire

qu'elle avait arboré.

Mais elle avait compté sans la perfidie légendaire de messieurs les

Anglais. A deux lieues du fort, à peine, elle se trouva soudainement

cernée, et ne soupçonna la présence de l'ennemi qu'en recevant à bout

portant, une décharge d'armes à feu qui causa des effets meurtriers dans

ses rangs. Indigné, mais gardant tout son sang-froid, Jumonville,

suivant ses instructions, marcha droit à l'officier qui paraissait

commander le détachement anglais, et, le saluant, déploya, lentement, la

sommation dont il commença la lecture. Pour toute réponse, l'Anglais

ordonna à ses soldats, qui avaient eu le temps de recharger leurs armes,

de reprendre le feu. A cette nouvelle attaque, Jumonville tomba pour ne

plus se relever, ainsi que huit autres personnes de l'escorte. Le reste

fut fait prisonnier, sauf un seul homme du nom de Manceau, qui parvint à

s'échapper et courut en toute hâte annoncer le triste résultat de cette

expédition, au commandant Contrecoeur.

Et maintenant, voulez-vous savoir le nom de ce chevalier félon, de cet

officier indigne de l'épaulette?...

C'était Washington,--le colonel Washington!...

Un mois plus tard, le frère de Jumonville, M. de Villiers, vengea

l'infortuné enseigne.--Il le vengea noblement, à la française! Ayant

attaqué le fort Nécessité, que défendait ce même Washington, il s'en

empara, et cette victoire lui suffisant, il fit généreusement grâce à

son adversaire, qu'il laissa libre d'aller, abandonnant ses soldats

prisonniers, porter lui-même la nouvelle de sa défaite à ses supérieurs.

Il est donc bien établi que celui qui devait prendre une part si active

à l'indépendance des Etats-Unis, est responsable de l'infâme guet-apens

que je viens de vous conter. Ce qui n'empêche pas la France de tresser

des couronnes à Georges Washington. Il aura, n'en doutez pas, sa statue

à Paris, s'il ne l'a déjà...

Il l'a, en effet, en pleine cour des Tuileries.

Vous nous envoyez bien, de France, statue sur statue, pour la plus

grande glorification du peuple américain.

Je ne puis m'empêcher de jeter, à l'occasion, un regard amer et chagrin

sur le colossal monument qui décore l'entrée de notre port.

_La Liberté éclairant le Monde_... La Liberté... américaine?

... Ah! elle est bien bonne!... Restez un peu ici, vous m'en direz

bientôt des nouvelles. Il n'y a pas, je vous le dis, un pays où l'on

soit moins libre qu'en Amérique. Vous êtes libre, c'est vrai, de faire

du charlatanisme, du puffisme, tant que vous voulez. La loi est pour

tous et les plus grandes excentricités sont permises, mais allez donc,

en vertu de cette liberté, disons-le de cette licence, lutter contre un

tas de petites chapelles, de grandes ligues plus intolérantes les unes

que les autres, de tyrannies telles qu'aucun état monarchique de la

vieille Europe n'en a connues!

--Mais, interrompis-je, l'Amérique, celle où nous sommes, n'est-elle pas

le pays des grandes inventions?

--Oh! je ne méconnais pas que mes compatriotes américains n'aient un

flair immense pour donner essor aux grandes applications de la pensée

humaine; mais je ne puis m'empêcher de songer qu'ils ont souvent mis le

pied dans les plates-bandes déjà vieillies.

Ils inscrivent à leur actif: le métier à filer le coton, la faucheuse,

la presse typographique cylindrique, la navigation à vapeur, le

paratonnerre, la machine à coudre, l'industrie du caoutchouc, la machine

à forger le fer à cheval, le moule en sable, l'élévateur à grains, la

fabrication artificielle de la glace, le téléphone, le phonographe, et

bien d'autres surprises de la science appliquée.

Eh bien, mes amis, reprenons quelques-unes de ces surprises:

L'invention du paratonnerre est due, non à Franklin, l'auteur du

_Bonhomme Richard_, mais à un moine, natif de la Bohême, nommé Procope

Diwish. Longtemps avant que Fulton lançât son premier pyroscaphe sur

l'Hudson,--ceci se passait en 1807, le marquis de Jouffroy avait, en

1783, résolu, de façon probante, le problème de la navigation à vapeur.

La machine à coudre date de 1829: elle est le produit du génie inventif

d'un Lyonnais, du nom de Timonnier; ses premières machines

fonctionnèrent à Paris, rue de Sèvres, mais le public rebelle par nature

de toute innovation, n'y prit aucun intérêt. Parlerons-nous, enfin, du

fameux phonographe? Assurément, M. Edison est un inventeur peu vulgaire.

Il n'en est pas moins vrai qu'il se borna, en cette découverte, à

remplacer, par une feuille d'étain, la plaque de verre, enduite de noir

de fumée, dont se servait le physicien français Charles Cross pour

obtenir, suivant toutes les règles acoustiques, électriques et

graphiques, mises en lumière depuis par Edison, la reproduction de la

parole humaine.

* * * * *

Ainsi se passaient, au milieu des plus instructives conversations, nos

soirées, et les jours fériés, nos promenades avec l'excellent M. Lefort.

Il avait toujours à nous fournir quelque aperçu nouveau. Un soir comme,

du pont de Brooklyn, gigantesque, mais bien mal tenu, notre regard

errait sur la statue de Bartholdi, noyée, au loin, dans la lumière rose

du soleil couchant, il nous dit, étendant son bras vers elle:

--La liberté,... passe encore, mais la fraternité!... Savez-vous de quoi

se compose la population de New-York?... Autrefois, en France, on

comptait trois classes; je crois que maintenant on n'en admet plus que

deux. En Amérique, partant à New-York, on en a sept, symbolisant _le

véritable riche_, _le riche_, _le prospère_, _l'homme à son aise_, _le

confortable_, _l'inconfortable_, _le pauvre_ content de vivre. Il y en a

bien une huitième, mais on ne la voit pas; elle grouille à son aise, en

son coin, où personne ne songe à l'inquiéter.

Or, voici comment se répartit la fortune dans les sept classes

précitées. Les quatre premières ne comportent que des millionnaires.

Elles ne comptent pas moins de 28.000 représentants, en tête desquels

s'avancent, comme une auréole d'apothéose, les rois milliardaires: Roi

des chemins de fer, Roi du pétrole, Roi du porc salé! C'est là la fine

fleur, la crème, le gratin de l'armée du dollar: chapelle fermée, en

laquelle on n'accède généralement que par des moyens peu compatibles

avec le fonctionnement régulier des forces coercitives de la loi, et où

l'homme n'est coté que d'après son carnet de chèques.

La classe _confortable_ comprend environ 25.000 personnes dont le revenu

va de 5.000 à 7.500 dollars; la sixième classe, _l'inconfortable_, se

compose de pauvres diables qui n'ont à dépenser que 2.500 à 5.000

dollars par an, leur existence est misérable, parce qu'ils veulent faire

figure quand même. Par contre, les _panés_ de la septième classe, dont

le revenu se taxe au-dessous de 2.500 dollars, jouissent mieux de leurs

ressources, ne se croyant pas obligés de se passer du nécessaire pour se

donner le luxe apparent du superflu. C'est l'_aurea mediocritas_ du

poète appliquée aux petites bourses du Nouveau Monde.

Le fretin des _petits riches_,--je ne dis pas des petits rentiers, on

n'en compte guère à New-York, pourrait former, avec quelque apparence de

raison, la classe 7 bis,--mais le revenu décent, respectable, s'arrête

au _pauvre, content de vivre_.

Or, chacune de ces classes vit isolée, regardant avec morgue celles qui

la suivent, avec envie et haine celles qui la précèdent. Il en résulte,

dans ses rangs mêmes, un sentiment pénible qui plane sur tous ses

membres et les divise. La vie intime, la vie sociable, l'entregent, qui

donne tant de charmes à nos réunions familiales ou mondaines, en Europe,

et surtout en France, sont inconnus ici. Eblouir son voisin, et

s'éblouir soi-même, voilà le rêve du parfait _Yankee_.

Souvenirs du célèbre marcheur Gallot, le roi des marcheurs. Première partie · 第 1 / 6 段