un rôle important dans les étalages, ainsi que les faux bijoux, les
couverts en ruolz et les menus objets de toute nature, car les Indiens
achètent de tout, et le plus qu'ils peuvent, avec le produit de leurs
pelleteries. Ils tiennent aussi à la qualité et font choix des étoffes
les plus belles et les plus coûteuses, ainsi que des flanelles les plus
riches pour les doubler.
Rien n'est trop beau pour eux, ils brûlent de pouvoir dire à leurs
squaws, (à leurs femmes), en les revoyant au _wigwam_, qu'ils leur
apportent ce qu'il y avait de plus cher et de plus éblouissant dans le
magasin.
Le _Vieux Soleil_ vint à son tour, avec quelques gens de sa tribu, ses
canots étaient pleins, à couler, de fourrures superbes. Il eut grande
joie de me revoir, et poussa de grands AH! et de grands OH! en les
accompagnant de bonds fantastiques quand je lui marquai mon intention de
l'accompagner. Natos-Apiw m'avait pris particulièrement en affection
parce que je lui donnais des leçons de français pendant son séjour parmi
nous. Il ne le parlait pas mal, et même l'écrivait un peu. Ce qui avait,
à ce sujet, fait son admiration, c'est la faculté que me donne mon
excellente vue d'écrire en caractères si petits, qu'il faut, lorsque
j'en ai fait oeuvre de curiosité, une loupe ou un microscope pour les
déchiffrer. Et, en effet, je suis parvenu, à la suite d'un pari, à
écrire la Marseillaise tout entière sur un timbre poste, et un autre
jour à faire tenir 18.250 mots sur une carte postale. Ces exploits
émerveillaient le _Vieux-Soleil_, qui avait peine à faire tenir son nom
sur une seule ligne.
Ses acquisitions faites, et il avait dévalisé notre magasin, nous nous
disposâmes à partir.
Lorsque je communiquai mon projet à César Napoléon, il leva les bras au
ciel, quoi! Aurais-je le courage de le laisser seul pendant un an? Et
puis, quels dangers n'allais-je pas courir?
Je lui expliquai que c'étaient précisément ces dangers qui m'attiraient.
Alors, il me parla de nos affaires, des marchandises que nous avions à
nous procurer pour la prochaine saison. Je lui répondis que mon absence
ne pouvait être que profitable à nos affaires, attendu que, pendant
qu'il se chargerait de l'écoulement de nos fourrures et de nos
acquisitions de marchandises dans les villes où nous trafiquions
habituellement, moi, je surveillerais les grandes chasses, le triage des
peaux, le choix des plus belles, de sorte qu'aucun autre poste du
Manitoba ne pourrait rivaliser avec le nôtre.
César insista; je tins bon, mais je fus obligé de faire appel aux
sentiments intimes de mon associé pour le convaincre.
Je lui dis combien je l'estimais et quelle confiance j'avais en lui.
Il me remercia, et, les yeux pleins de larmes, me donna mon exeat, après
m'avoir embrassé à plusieurs reprises.
C'est alors qu'il me rappela la fameuse fumisterie dont j'avais été
victime de la part du _Renard-Argenté_ de la tribu des Sioux. Elle est
assez curieuse pour mériter d'être racontée en quelques lignes.
J'étais seul. César Napoléon était sorti pour nos affaires communes
lorsque je reçus la visite du _Renard-Argenté_.
[Illustration: Notre factorerie ne semble plus qu'un point à l'horizon]
C'était un Indien, subtil, madré, retors à rendre des points au plus
finassier parmi les finauds normands. Il portait bien son nom et c'était
sa ruse qui lui avait valu son nom de Renard, et sa fortune celui
d'Argenté.
Donc le susdit Renard-Argenté se présenta à moi:
--Je viens, me dit-il, t'offrir douze superbes fourrures.
Et il m'exhiba une peau d'ours d'une grande valeur.
--Où sont les autres? lui demandai-je.
--Attends! je les ai laissées dehors. Je vais les chercher.
La maison avait deux issues. Il sortait par l'une et rentrait par
l'autre, me présentant successivement douze fois la même peau.
J'étais sans défiance, très occupé par mes propres affaires et ne me
doutant nullement de sa supercherie.
Quand je crus avoir vu les douze fourrures:
--Mets ton ballot dans l'arrière-boutique! lui dis-je.
--J'y vais, me répondit-il.
Et un moment après:
--C'est fait. Règle-moi.
Je le payai. Ce ne fut que lorsqu'il fut parti depuis un long moment et
déjà loin que je me déplaçai pour aller serrer mon précieux achat. Alors
seulement je m'aperçus du subterfuge. Il n'y avait plus rien à faire et
je pris le sage parti de rire moi-même tout le premier de ma
mésaventure.
César, après m'avoir recommandé de ne plus me laisser duper, me serra
une dernière fois cordialement dans ses bras.
Le lendemain, notre flottille gagnait le large, et bientôt, sur les
bords du lac immense, notre factorerie ne me sembla plus qu'un point à
l'horizon.
V
LE VIEUX-SOLEIL
Natos-Apiw et l'Etoile-Vivante.--Essaim de bicyclettes.--Un match
inattendu.--L'Oreille-Jaune.--Les dévotions du Grand-Soleil.--La
Prairie.--Heureux bébés.--L'hospitalité indienne.--Crawfoot.--La tribu
des _Pieds-Noirs_.--«Locké».--Cordial accueil.--Le célèbre
_Pied-de-Corbeau_.--La Fête du Soleil.--En l'honneur du Grand
Manitou.--Apothéose.
Natos-Apiw n'avait que des amis parmi les chefs indiens qui venaient
trafiquer à Winnipeg; mais on ne peut se dissimuler qu'il existait une
certaine froideur, très digne d'ailleurs, et fondée sur de simples
questions d'amour-propre, entre lui et le provincial Sapomaniko, ou
l'Etoile-Vivante, qui gouvernait une tribu des Oreilles-Jaunes,
au-dessus du territoire du Nord-Ouest. Un jour, celui-ci avait lancé son
tomahawk dans le coeur d'un arbre, à une distance invraisemblable, et
aussitôt, sans lui donner le temps de jouir de son triomphe, le
Vieux-Soleil, ajustant son rifle, envoya six balles de suite s'aplatir
sur le dos du fer de la hache. Le succès fut égal pour les deux chefs,
et l'Etoile-Vivante en conçut une vive jalousie.
Ceci n'est pas une simple digression, comme on pourrait le croire, car
nous allions avoir affaire à Sapomaniko. Il avait parié avec mon
compagnon que, partant après nous, il nous dépasserait et arriverait le
premier à un point où le chemin se bifurquait pour mener chacun à sa
tribu. La route était assez bonne jusqu'à cet endroit, qui était une
petite ville, dont j'ai oublié le nom, aussi ne fîmes-nous que rire des
prétentions de l'audacieux Oreille-Jaune, lorsque, soudain, le soir même
de notre départ du lac, nous fûmes rejoints par une horde de cyclistes,
qui nous dépassèrent en nous accablant de sarcasmes. C'était
l'Etoile-Vivante, qui avait pris, avec les siens, des leçons de
bicyclette à Winnipeg, et qui, après avoir acheté quelques-unes de ces
machines, s'en servait pour nous humilier.
«Voilà une bien vilaine action, me dit Natos-Apiw; d'autant plus que
vous savez, une fois passé notre but, je veux être scalpé si Sapomaniko
peut se servir dans la brousse, de son cheval à roulettes.»
--Et notre but est encore éloigné? lui demandai-je.
--Quarante milles environ.
--En ce cas, mon cher ami, soyez sans crainte, nous arriverons avant
Sapomaniko.
--C'est impossible!
--Moi, je vous dis: c'est certain!
Le lendemain à l'aube, nous trouvions un Oreille-Jaune endormi auprès de
sa bécane en morceaux, dans la matinée, trois autres Indiens gisaient
fourbus sur la chaussée.
Ceux que nous vîmes ensuite étaient à moitié morts... Natos-Apiw se
désolait. J'avais beau lui dire: «Patience! nous arriverons avant
l'Etoile-Vivante», il ne voulait pas me croire. Aussi, quel ne fut pas
son étonnement lorsqu'au soir tombant nous aperçûmes l'infortuné chef
affalé sur la route, geignant, moulu, brisé. Nous lui fîmes prendre un
cordial qui le réconforta, mais auquel il fit si bien honneur qu'il ne
tarda pas à tomber de tout son long à terre et s'endormir profondément.
Le lendemain, quand nous partîmes, alertes et reposés, Sapomaniko
ronflait avec le vacarme d'une sirène à vapeur.
[Illustration: Natos-Apiw]
En passant dans un bourg où il y avait une église, Natos-Apiw, bon
catholique, fit ses dévotions annuelles. Il se confessa, communia et fit
un beau cadeau au révérend père qui réside en cet endroit. Puis nous
reprîmes notre route, maintenant en pleine nature vierge, la plaine
succédant à la plaine, et la forêt à la forêt.
Si j'avais l'imagination d'un conteur exotique, je ne manquerais pas
d'aligner ici toute une série d'aventures aussi pittoresques
qu'imprévues et saisissantes.
Mais, la vérité m'oblige à déclarer que dans notre course à travers le
Manitoba et une bonne partie du territoire du Nord-Ouest, nous n'eûmes à
nous plaindre que de quelques reptiles un peu familiers dont la morsure
se combat par l'ivresse due à une absorption considérable de whisky.
Nous avions aussi à souffrir des sauterelles et des piqûres de
maringouins qui pullulent par myriades dans ces parages, sauf ces petits
inconvénients absolument inévitables dans le Manitoba surtout.
Pour moi, le ravissement était continu.
Tout m'intéressait, me surprenait, et, toutes les fois que nous sortions
d'un bois, j'étais pris d'une indéfinissable émotion en voyant se
dérouler devant moi la prairie émaillée de fleurs, qui, verte d'abord,
se continuait en teintes jaunissantes jusqu'à l'horizon, où elle formait
une bande d'or, étincelante de soleil. Cela ne me rappelait rien, et,
dans ces moments-là, cependant, je pensais à la France. Pourquoi?...
Parce que tout ce qui est grand et beau évoque l'image de la Patrie.
Souvent, nous rencontrions des tribus à demeure fixe ou nomades, et
c'étaient toujours des effusions comme au lac Winnipeg.
A notre vue, les feux s'allumaient d'eux-mêmes, et les ménagères
troussaient les rôtis.
Ah! les douces nuits calmes, dans l'immensité de la plaine endormie, ou,
dans le bois, sous la cathédrale des arbres immenses. C'était le foyer
se révélant à moi, qui, enfant, n'avait pas connu les tendresses du
_home_. Je voyais souvent, accrochés aux arbres ou à un wigwam, sur
notre passage, bien lacés dans leur layette ornée de grains de
porcelaine, de grelots et d'autres petits riens, des _papeausses_
(bébés) crevant de santé, rouges comme des petits homards, et attendant
patiemment le retour de la maman, en corvée... Heureux bébés!
Nous avions un long parcours à fournir, car la tribu des
Pieds-Noirs--les Blackfoots--occupe une réserve nommée Crawfoot, qui
touche aux Montagnes Rocheuses. Natos-Apiw avait hâte d'y parvenir pour
figurer à la fête traditionnelle de la contrée, qui se célèbre le 1er
juillet; mais il se laissait attarder en route. C'était partout des
festins pantagruéliques et des veillées interminables.
Un jour, je lui fis observer qu'à ce compte nous n'arriverions jamais,
mais il me répondit qu'il ne pouvait priver ceux que nous rencontrions
du plaisir de nous avoir avec eux.
Je lui dis combien j'étais touché de cette hospitalité si franche, si
cordiale, si spontanée; mais, malgré tous ses efforts, il ne put jamais
se faire une image exacte de ce mot: _Hospitalité_. Un homme rencontre
un autre homme, n'est-il pas naturel qu'il mange et loge chez lui? Je
n'ai jamais pu le faire sortir de là. Bien plus, il me disait:
«Le voyageur est l'envoyé du Grand Manitou. Il apporte à mon wigwam la
bénédiction céleste. Et quand ce serait un ennemi, il est sacré pour moi
et je le défendrai jusqu'à la mort.»
C'est ainsi que nous cheminions, lentement... pour ne pas fatiguer notre
escorte, chargée de marchandises;--c'est, du moins, le prétexte invoqué
par mon compagnon. Les semaines se passaient. Enfin, un beau jour de
juin, après avoir traversé des villes et franchi des steppes sans
nombre, nous arrivâmes en vue des Montagnes Rocheuses. Le spectacle
était des plus beaux; l'immensité du coup d'oeil me donnait presque le
vertige.
--Vous voyez, là-bas, là-bas, me dit Natos-Apiw, ce pli de terrain, où
il y a des arbres qui, à moi, m'apparaissent comme des brins de duvet.
--Parfaitement.
--Eh bien, au-delà, c'est tout de suite Crawfoot-Crossing, où je suis
roi après Dieu et le Pied-de-Corbeau, grand chef de la Tribu des
Pieds-Noirs, que vous verrez le 1er juillet, car il honore ce jour-là,
de sa présence, la Fête du Soleil, chez moi. En attendant, nous serons
encore à temps ce soir à Crawfoot, pour y célébrer l'adoration de
l'astre du jour.
Nos compagnons de route eurent ordre de se presser. Nous fîmes pas
double, et, en effet, nous arrivâmes, quelque temps avant l'heure du
soleil couchant, aux premières huttes isolées, qui sont comme les
avant-postes du gros du village. Nous avions été vus, et le peuple se
portait en foule à notre rencontre. Tout ce monde semblait inquiet, et
le mot koké venait à nos oreilles, prononcé par une centaine de voix au
moins. «C'est le cri de mort des aïeux, m'explique Natos-Apiw; mes
sujets demandent s'il ne nous est point survenu de malheurs, si nous
revenons au complet.--Loké,» c'est-à-dire: tout va bien! répondirent nos
hommes, et, aussitôt, la tribu, mise en joie, d'accourir pour féliciter
les arrivants.
Pendant les premières effusions, je pus, à loisir, contempler mes futurs
camarades.
Les hommes avaient le visage cuivré, les yeux creux, noirs et brillants,
les lèvres épaisses, le nez saillant, la bouche très fendue. Ils étaient
en tenue d'été, c'est-à-dire fort succincte: un brayer, ou pagne très
court, et c'était tout. Les tatouages et les peintures à couleurs vives
qui s'étendaient de la racine des cheveux à la plante des pieds
complétaient, il est vrai, un ensemble assez présentable; mais ce qui
était affreux, c'étaient leurs doigts, leurs poignets, leurs oreilles, à
moitié rongés par les anneaux de cuivre qu'ils s'y mettent. Quelques-uns
avaient la tête garnie d'une banderole de peau qui leur tombait jusque
sur les épaules; c'étaient les notables de l'endroit.
Quant aux femmes, je fis la remarque qu'elles étaient plus bronzées que
les hommes. Elles portaient une robe liée sur les épaules avec des
ficelles, nouée autour de la taille par une bande servant de ceinture,
et descendant jusqu'aux genoux. Les pauvres créatures n'étaient au
physique guère mieux partagées que leurs maris, et cependant, un
sentiment de vanité ou de coquetterie leur avait suggéré quelques
ornements destinés à rehausser l'éclat de leur parure. D'aucunes avaient
orné leur robe de broderies en soie de porc-épic, et les jeunes filles
étaient toutes couvertes de colliers, de chaînes, de bracelets et de
boucles d'oreille en porcelaine blanche du pays.
Tout ce monde gambadait, sautait, hurlait à qui mieux mieux au son d'un
tambour qui rendait un son clair. Mais, à un moment, Natos-Apiw imposa
le silence, et, me prenant par la main, il me présenta à la tribu. Ce
fut alors une véritable ovation, et je puis dire, sans fausse honte, que
je fus, pendant cet instant, l'objet de l'admiration générale.
Les femmes et les filles pressaient autour de moi leurs têtes curieuses
à la façon d'une hydre, mais d'une hydre aimable. Les enfants palpaient
mes effets, qu'ils trouvaient beaux. Et, finalement, les hommes vinrent
m'assurer de leur dévouement. Je m'attendais à des frottements de nez,
en manière de bienvenue; mais il faut croire que la mode en est passée,
car il n'y eut entre les Pieds-Noirs et moi qu'un échange de cordiales
poignées de main.
Nous avions grand'faim, mais le soleil allait se coucher, et cet
événement dominait toute autre préoccupation. Sans même se débotter,
Natos-Apiw se mit en devoir, comme chef et comme prêtre de la tribu, de
procéder à l'adoration du Grand-Esprit, du grand «Manitou», incarné dans
les rayons ignés d'Apiw, le Soleil. Je l'avais vu communier saintement
chez le révérend; maintenant, c'était lui qui était l'officiant. Et il
s'en tirait, ma foi, fort grandement. Il se tourna successivement vers
l'Orient et vers l'Occident, et, tandis que la boule enflammée, mettant
de l'or plein la prairie, s'enfonçait à vue d'oeil dans une brèche de la
montagne, il demeura debout, les bras ouverts, au milieu de son peuple
prosterné, remerciant Apiw de ce qu'il daignait réchauffer les humbles
mortels de ses rayons et de ce qu'il faisait croître et pousser toutes
choses. La prière, l'adoration plutôt, dura jusqu'à ce que les pics et
les crêtes, allumés d'aigrettes et de dentelles de feu, se fussent
éteints, et que la découpure des monts, rouge d'abord, puis rose, eût
pris une teinte crépusculaire, car il importe d'expliquer à nos lecteurs
que depuis la conversion des tribus indiennes au Christianisme par les
missionnaires venus d'Europe, les évangéliser, celles-ci n'ont point
perdu le culte des traditions anciennes.
Les missionnaires ont essayé, mais en vain, de les leur faire oublier.
Ils se sont heurtés à une difficulté insurmontable.
--D'ailleurs, disent-ils aux missionnaires: «En adorant le soleil nous
adorons la plus grande, la plus sublime création du Grand Manitou. C'est
le Soleil qui nous révèle le mieux la puissance et la bienfaisante
fécondité.
Et les Indiens ont toujours continué à célébrer la fête du Soleil.
Mais ce n'était là que la petite fête avant la grande. Le 1er juillet
approchait, et, ce jour-là, tous les Pieds-Noirs de la Réserve devaient
venir à Crawfoot, qui est la ville sainte de la contrée. Ils avaient
arboré leurs plus belles parures et soigné leurs coiffures, ornées de
plumes d'aigles et de toutes sortes de petits animaux, luisants,
rampants et même vivants. La mode de ces derniers s'est propagée depuis
dans les salons les plus aristocratiques des Etats-Unis et du Canada; ce
qui prouve qu'on n'est pas sauvage que dans le Far-West.
Je connus donc ce jour-là Crawfoot lui-même, le célèbre
Pied-de-Corbeau,--c'est la traduction du mot anglais,--qui me parut
assez majestueux et fut très poli avec moi. Il parlait le français comme
s'il sortait de Chaptal, mais je ne saurais dire pourquoi Natos-Apiw me
parut encore plus solennel. Il incarnait, en quelque sorte, le Soleil,
son patron. En grand costume de guerre, comme au temps des aïeux, avec,
cependant, en signe de concession aux temps modernes, un pardessus et un
pantalon qui venait de notre Poste, il m'apparaissait comme un prophète
des âges écoulés. Il portait en tête un plumeau gigantesque; son col
cassé abritait tout un monde de fétiches et de médailles de sainteté;
et, en mains, il tenait, avec ostentation, le calumet d'une paix que
rien ne troublait plus.
La guerre, ou plutôt le souvenir de la guerre, fut cependant célébré
bruyamment en ce jour mémorable. Il y eut, après le service religieux en
l'honneur du Manitou, une sorte de pantomime rappelant les anciens
usages. Au premier tableau, quelques figurants, représentant des
ambassadeurs d'une puissance rivale, apportèrent des cadeaux consistant
en fourrures et en colliers de porcelaine. A chaque cadeau était
attachée une demande ou une proposition. Les pourparlers durèrent
longtemps, et un moment les Pieds-Noirs hésitèrent; ils furent sur le
point d'accepter le tabac des plénipotentiaires et d'en bourrer le
calumet vert, emblème de la paix. Mais ils se reprirent. Un chef, après
un monologue furieux, arbora le calumet rouge.
C'était la guerre.
Le reste de la pièce se devine: batailles, surprises, traits
d'héroïsme;--et aussi comme à l'Ambigu, traits de désintéressement;
--puis retour, Koké-Laké, triomphe;--et, pour apothéose, le coucher du
Soleil, selon le rite habituel, avec encore plus de pompe pour la
circonstance.
Décidément, mon ami Natos-Apiw était un habile metteur en scène.
VI
LE CHANT DE MORT
Musique étrange.--Quel est ce chant.--L'explication de
Natos-Apiw.--Hymne de guerre et de mort.--Le texte exact.--Ma fantaisie
poétique.
Un jour, nous devisions avec mon ami Natos-Apiw, quand j'entendis, dans
le lointain, un groupe de Pieds-Noirs qui chantaient une sorte d'hymne
dont, à cause de l'éloignement, je ne pouvais saisir les paroles.
Le rythme était solennel, d'abord calme, puis s'accentuant comme dans un
mouvement de colère. Je fus saisi et ne pus m'empêcher de demander à
Natos-Apiw:
--Quel est donc ce chant qui vient de si fortement m'impressionner, je
ne m'explique pas pourquoi.
--C'est vrai, me répondit-il, vous ne le connaissiez pas encore.
Et il ajouta:
--C'est à la fois un chant de guerre et un chant de mort. C'est celui
que chantent tous les guerriers indiens, non seulement de la tribu des
Pieds-Noirs, mais de toutes celles qui existent encore dans le
Nord-Amérique. On l'apprend aux enfants dès leur plus tendre jeunesse.
C'est une mélopée d'abord lente, puis énergique et saccadée. Alors, ce
n'est plus un chant, mais un cri dans lequel vibre toute la puissance de
notre haine pour l'étranger envahisseur, tout notre amour de la liberté,
toute notre foi dans une vengeance future alors que nous retrouverons
nos ennemis dans le Paradis réservé à ceux qui sur terre auront toujours
vaillamment et noblement combattu pour la défense de leurs frères
opprimés et l'indépendance de la Patrie.
--Je voudrais bien le connaître! insistai-je.
--Qu'à cela ne tienne, me répondit mon interlocuteur.
Je pris un crayon et sur un morceau de papier j'écrivis sous la dictée
même de Natos-Apiw, l'hymne indien que je traduis aussi fidèlement que
possible en français.
Le voici:
I
«Libre, fier, à travers les vastes forêts j'allais
Suivant le sentier de la guerre. Au milieu des lianes, caché
Aux yeux de tous, je priai le Grand-Etre de livrer nos ennemis
En notre pouvoir.
II
«J'allais en avant quand l'étranger m'a surpris.
Il va me livrer au supplice. Je n'en ai pas peur. Je ne dirai
Jamais où sont nos wigwams, jamais l'étranger n'y pourra
Pénétrer.
III
«Ils ont des coeurs mous, ces hommes au
Visage pâle. Oui! vous pouvez déchirer mes chairs, faire craquer
Mes os sous la tenaille, les tortures me seront douces venant
De vous.
IV
«Vous pleurez vous autres, mais nous Indiens!
Jamais nous ne versons une larme. Torturez! meurtrissez mes
Membres. Plus tard, dans le ciel des guerriers nous vous reverrons
Et nous scalperons vos crânes pour y boire votre sang.»
J'ai cru devoir d'abord en donner le texte exact. Maintenant--que mes
lecteurs me pardonnent--je me suis livré à une petite débauche poétique.
J'ai essayé de mettre en vers français ce chant indien. J'ai fait de mon
mieux. Ai-je réussi? je l'ignore. Toutefois, je livre à la publicité mon
factum tel qu'il a jailli de mon cerveau. Aux autres à le juger.
I
Fier et libre, j'allais naguère
A travers les vastes forêts
Suivant le sentier de la guerre
Pour moi si beau, si plein d'attraits,
J'allais invoquant le Grand-Etre
Et le priant en fils soumis
De faire à jamais disparaître
Le dernier de nos ennemis.
II
J'allais et précédais mes frères
Pour les prévenir du danger
Quand, dans les forêts solitaires
Je fus surpris par l'étranger.
Ma mort maintenant est certaine
Mais que m'importe le trépas
Notre retraite est trop lointaine
L'ennemi ne l'atteindra pas.
III
Hommes au visage de femme!
Au coeur mou: vous pouvez bientôt
Me mettre à la torture infâme
Clouer mes membres au poteau.
Broyez mes os dans vos supplices!
Déchirez, tenaillez mes chairs
Je n'y trouverai que délices
Car vos supplices me sont chers.
IV
Indiens, nous n'avons pas de larme
Comme vous que l'on voit pleurer,
Nous! votre cruauté nous charme
Et vous pouvez nous torturer
Mais plus tard, dans les empyrées
Lorsque nous nous retrouverons
Alors, de vos chairs déchirées
Nous! C'est le sang que nous boirons.
Et voilà ma modeste poésie. Est-elle bonne? mauvaise? Que m'importe! Je
crois qu'elle exprime bien le chant des Pieds-Noirs et de toutes les
tribus éparses qui végètent encore sur le sol américain.
VII
LA VIE LIBRE
Le trappeur Gallot.--La Fête de la Médecine.--Le docteur _La
Poudre_.--Le bon et le mauvais esprit.--La chasse est contremandée.--Mes
petits talents de société.--_Tayaut! Tayaut!_ chez d'honnêtes gens.