Nous avons commis cette faute; mais pardonne, notre esprit était alors

dans les cuirs.

HERMÈS.

Voyons, maintenant, écoute la question qu'elle vient de me faire. Quel

était ici le plus malintentionné pour elle, et quel était l'ami, qui

souhaitait vivement la fin des batailles?

TRYGÆOS.

Le mieux intentionné était sans contredit Kléonymos.

HERMÈS.

Quel semble donc être Kléonymos en ce qui touche à la guerre?

TRYGÆOS.

Un brave coeur; seulement il n'est pas né du père dont il se dit le

fils; et quand il marche en soldat, il le prouve aussitôt en jetant

ses armes.

HERMÈS.

Écoute encore ce qu'elle vient de me demander. Qui est-ce qui domine

aujourd'hui à la tribune de pierre de la Pnyx?

TRYGÆOS.

Hyperbolos y occupe le premier rang. Eh bien, Déesse, que fais-tu? Où

tournes-tu la tête?

HERMÈS.

Elle se détourne du peuple, indignée qu'il se soit donné un si mauvais

chef.

TRYGÆOS.

Eh bien! nous n'en userons plus du tout; mais le peuple, dénué de

guide, et réduit à la nudité, s'était servi de cet homme comme d'un

manteau.

HERMÈS.

Elle demande quel avantage en tirera la république.

TRYGÆOS.

Nous deviendrons plus éclairés.

HERMÈS.

Comment?

TRYGÆOS.

Parce qu'il se trouve être fabricant de lanternes. Auparavant nous

tâtonnions les affaires dans l'obscurité; aujourd'hui nous voterons

tout à la lanterne.

HERMÈS.

Oh! oh! quelles questions elle m'ordonne de te faire!

TRYGÆOS.

Lesquelles?

HERMÈS.

Une foule de vieilleries qu'elle a jadis laissées là. Elle demande

d'abord ce que fait Sophoklès.

TRYGÆOS.

Il va bien, mais il lui est arrivé quelque chose d'étrange.

HERMÈS.

Quoi donc?

TRYGÆOS.

De Sophoklès il est devenu Simonidès.

HERMÈS.

Simonidès? Comment?

TRYGÆOS.

Vieux et avare, pour gagner, il naviguerait sur une claie.

HERMÈS.

Et le sage Kratinos, vit-il toujours?

TRYGÆOS.

Il est mort lors de l'invasion des Lakoniens.

HERMÈS.

De quel mal?

TRYGÆOS.

De quel mal? D'une syncope. Il n'a pu supporter le chagrin de voir

briser un tonneau rempli de vin. Combien d'autres malheurs, penses-tu,

ont encore affligé la ville? Aussi jamais, ô Déesse! nous ne nous

séparerons de toi.

HERMÈS.

Eh bien! maintenant, dans ces conditions, prends pour femme Opôra que

voici. Va vivre aux champs avec elle, et faites ensemble du raisin.

TRYGÆOS.

Douce amie, viens ici et donne-moi un baiser. Crois-tu, seigneur

Hermès, qu'il m'arrive malheur si, après une longue privation, je

prends mes ébats avec Opôra?

HERMÈS.

Non, à la condition que tu boives par-dessus une infusion de menthe.

Mais hâte-toi de conduire Théoria, que voici, au Conseil, dont elle

était jadis.

TRYGÆOS.

Bienheureux Conseil de ravoir Théoria! Que de sauce tu vas avaler

pendant trois jours! Combien tu vas manger de tripes cuites et de

viandes! A toi, cher Hermès, un bon adieu!

HERMÈS.

Et toi aussi, brave homme, pars joyeux et souviens-toi de moi.

TRYGÆOS.

Ohé! escarbot, à la maison, à la maison! Revolons-y.

HERMÈS.

Il n'est plus ici, mon cher.

TRYGÆOS.

Où donc est-il allé?

HERMÈS.

Il s'est attelé au char de Zeus, et il porte la foudre.

TRYGÆOS.

D'où le malheureux aura-t-il donc sa pâture?

HERMÈS.

Il savourera l'ambroisie de Ganymèdès.

TRYGÆOS.

Et comment descendrai-je?

HERMÈS.

Sois tranquille; très bien, du côté de la Déesse.

TRYGÆOS.

Par ici, jeunes filles, suivez-moi vite; car bon nombre de gens vous

désirent et vous attendent tête levée.

PARABASE _ou_ CHOEUR.

Va donc avec joie. Pour nous, mettant ces objets entre les mains des

gens de notre suite, donnons-les-leur à garder, vu que c'est autour de

la scène particulièrement que la foule des voleurs a coutume de rôder

et de faire de mauvais coups. Veillez-y donc avec courage.

Et nous, exposons aux spectateurs la voie que suivent nos ouvrages, et

quelle en est l'intention. Il faudrait voir fustiger par les arbitres

tout poète comique qui se louerait lui-même sur la scène dans les

anapestes de sa parabase. Or, s'il est juste, fille de Zeus, d'honorer

celui qui s'est fait le meilleur et le plus habile de tous les

comiques, notre auteur croit avoir droit à de grands éloges. D'abord,

il est le seul qui ait forcé ses rivaux à cesser de rire sans cesse

des haillons, et de faire la guerre aux poux. Ces Hèraklès qui

pétrissent, ces meurt-de-faim, il les a bannis et flétris le premier;

il a mis à l'écart les esclaves fuyards, trompeurs, battus et

introduits par eux tout en larmes, à seule fin et exclusivement pour

qu'un camarade se moque de leurs coups, et leur dise: «Malheureux,

qu'est-il arrivé à ta peau? Est-ce qu'une nombreuse armée de hérissons

est tombée sur tes reins et a mis ton dos en coupe?» Supprimant ces

turpitudes, ces lourdeurs, ces bouffonneries ignobles, il nous a créé

un grand art, bâti un palais aux tours élevées, à l'aide de belles

paroles, de pensées et de plaisanteries, qui ne sentent pas l'Agora.

Jamais il n'a mis en scène de simples particuliers, ni des femmes;

mais, avec le courage de Hèraklès, il s'est attaqué aux plus grands

monstres passant à travers les odeurs fétides des cuirs et les menaces

boueuses. Oui, le premier entre tous, je lutte contre la bête aux

dents aiguës, dans les yeux de laquelle luisent des rayons terribles

comme les yeux de Kynna, et dont les cent têtes sont léchées en

cercle par des flatteurs, gémissant autour de son cou, ayant la

voix redoutable d'un torrent qui grossit, l'odeur d'un phoque, les

testicules malpropres d'une Lamia et le derrière d'un chameau. A

la vue de ce monstre je n'ai pas eu peur, mais je lui fis face,

combattant sans relâche pour vous et pour les autres îles. A vous

aujourd'hui de m'en savoir gré et de vous en souvenir. Jadis, en

effet, dans la joie du succès, je n'ai point parcouru les palestres,

pour corrompre les jeunes gens, mais, emportant mon bagage, je me suis

retiré tout de suite, après avoir causé peu de chagrin, beaucoup de

gaieté et fait en tout mon devoir.

Aussi dois-je avoir pour moi les hommes et les enfants: les esclaves

mêmes, nous les invitons à contribuer à notre victoire. Car, si je

suis vainqueur, chacun dira à sa table et dans les banquets: «Offre

au chauve, donne au chauve quelque friandise; ne refuse rien au plus

noble des poètes, homme au large front.»

Muse, toi qui as repoussé la guerre, viens te mêler aux danses avec

moi, ton ami, célébrant les noces des dieux, les festins des hommes et

les banquets des Heureux: c'est de cela que, depuis longtemps, tu as

souci. Si Karkinos se présente avec son fils pour danser, ne l'admets

pas, fausse-leur compagnie; mais songe que ce sont tous des cailles

domestiques, des danseurs au cou long et étroit, des nains, des

raclures de crottes de chèvres, des poètes à machines. Le père disait,

après un succès inespéré, que son drame fut, le soir, étranglé par un

chat.

Il faut ainsi que le poète habile chante les hymnes populaires des

Kharites à la belle chevelure, lorsque l'hirondelle printanière

gazouille sur la branche, tandis que ni Morsimos, ni Mélanthios ne

trouve de choeur; ce dernier m'a fait entendre sa voix aigre lorsque

son père et lui eurent un choeur tragique, tous deux Gorgones voraces,

gourmands de raies, harpyies, coureurs de vieilles, impurs, puant

le bouc, destructeurs de poissons. Lance sur eux un grand et large

crachat, Muse divine, et viens célébrer avec moi cette fête.

* * * * *

TRYGÆOS.

Que ce n'est guère commode d'aller tout droit chez les dieux! Moi,

j'en ai réellement les jambes presque rompues. Je vous voyais bien

petits de là-haut, et votre méchanceté, vue du ciel, me semblait

grande; mais ici vous êtes plus méchants encore.

UN ESCLAVE.

Hé! maître, tu reviens?

TRYGÆOS.

Oui, à ce que j'ai entendu dire.

L'ESCLAVE.

Que t'est-il arrivé?

TRYGÆOS.

D'avoir mal aux jambes après avoir fait un long chemin.

L'ESCLAVE.

Voyons, maintenant, dis-moi...

TRYGÆOS.

Quoi?

L'ESCLAVE.

As-tu vu planant en l'air un homme autre que toi?

TRYGÆOS.

Non, si ce n'est peut-être deux ou trois âmes de poètes

dithyrambiques.

L'ESCLAVE.

Que faisaient-elles?

TRYGÆOS.

Dans leur vol, elles rassemblaient je ne sais quels préludes lyriques,

noyés dans le vague des cieux.

L'ESCLAVE.

Ce n'est donc pas vrai ce qu'on dit à propos de l'air, que nous

devenons des astres sitôt qu'on meurt?

TRYGÆOS.

Mais oui, absolument.

L'ESCLAVE.

Et quel est donc l'astre qui brille maintenant?

TRYGÆOS.

Iôn de Khios; c'est lui qui a composé, jadis, une ode, «l'Orientale».

Aussi, dès qu'il parut, tout le monde l'appela «l'Astre oriental».

L'ESCLAVE.

Quels sont donc ces astres qui courent en laissant un sillon lumineux?

TRYGÆOS.

Ce sont des astres riches qui reviennent de souper: ils portent des

falots et, dans ces falots, du feu. Mais conduis vite cette jeune

femme à la maison, nettoie la baignoire, chauffe l'eau et prépare pour

elle et pour moi le lit nuptial; puis, cela fait, reviens ici. Moi je

vais la présenter au Conseil, en attendant.

L'ESCLAVE.

Mais où as-tu pris ces femmes?

TRYGÆOS.

Où? Dans le ciel.

L'ESCLAVE.

Je ne donnerais pas des dieux un triobole, s'ils entretiennent des

maîtresses, comme nous autres mortels.

TRYGÆOS.

Non pas tous, mais quelques-uns aussi là-haut, vivent de cela.

L'ESCLAVE.

Eh bien! allons, maintenant. Dis-moi, lui donnerai-je quelque chose à

manger?

TRYGÆOS.

Rien: car elle ne voudra manger ni pain, ni galette. Elle est trop

habituée chez les dieux, là-haut, à lécher constamment l'ambroisie.

L'ESCLAVE.

A lécher? On va donc lui préparer cela ici!

* * * * *

LE CHOEUR.

Le bonheur, pour ce vieillard, autant du moins que j'en puis juger,

est devenu son affaire.

TRYGÆOS.

Que sera-ce quand vous m'aurez vu radieux comme un nouvel époux?

LE CHOEUR.

Tu seras digne d'envie, vieillard, rajeuni et frotté d'essences.

TRYGÆOS.

Je le crois. Et que sera-ce, quand, couché avec elle, je lui palperai

la gorge?

LE CHOEUR.

Ton bonheur semblera au-dessus des totons de Karkinos.

TRYGÆOS.

N'est-ce pas juste, moi qui, à cheval sur un escarbot, ai sauvé les

Hellènes, si bien que dans les champs tout le monde peut, à son aise,

se rigoler et dormir?

* * * * *

L'ESCLAVE.

La fille est lavée et les alentours des fesses sont en bon état.

Le gâteau est cuit, la galette de sésame pétrie, et tout le reste à

l'avenant: il ne manque plus que toi et ton ustensile.

TRYGÆOS.

Allons, hâtons-nous de conduire Théoria devant le Conseil.

L'ESCLAVE.

Elle? Que dis-tu?

TRYGÆOS.

Oui, c'est Théoria que, jadis, à Braurôn, nous caressions quand nous

avions un peu bu. Sache que, pour la prendre, cela n'a pas été sans

peine.

L'ESCLAVE.

O mon maître, quelle régalade de serre-croupières tous les cinq ans!

TRYGÆOS.

Voyons, qui de vous est honnête homme? Qui donc? Qui prendra sous

sa garde cette jeune fille pour la conduire au Conseil? Holà! toi,

qu'est-ce que tu dessines là?

L'ESCLAVE.

Moi? Je trace le plan d'une tente pour loger, aux jeux Isthmiques, ce

que la pudeur me défend de nommer.

TRYGÆOS.

Eh bien! Personne de vous ne dit qui sera le gardien? Viens ici,

Théoria; je te conduis et je te place au milieu d'eux.

L'ESCLAVE.

En voilà un qui fait signe!

TRYGÆOS.

Qui donc?

L'ESCLAVE.

Qui? Ariphradès: il demande instamment que tu la lui conduises.

TRYGÆOS.

Non, mon cher, il fondra sur elle et en pompera le suc. Allons, toi,

dépose tout cet attirail par terre.--Conseil, Prytanes, vous voyez

Théoria. Considérez quels biens je vous apporte et je vous livre. Vous

pouvez tout de suite lui lever les deux jambes en l'air et consommer

le sacrifice. Voyez comme cette cuisine est belle, et c'est pour cela

qu'elle est toute noircie: avant la guerre, le Conseil avait là

ses casseroles. En la possédant, nous pourrons, dès demain, entrer

brillamment en lice, lutter par terre, marcher à quatre pattes, la

jeter sur le côté, nous tenir à genoux, tête baissée, puis, frottés

d'huile, comme au pankration, frapper en jeune homme, fouiller et agir

tout ensemble du poing et du pénis. Le troisième jour, après cela,

vous ferez l'hippodromie, cavalier serrant de près un cavalier,

attelages renversés les uns sur les autres, essoufflés, haletants,

se donnant de mutuelles secousses; d'autres, épuisés par les courbes,

tombant de leurs chars. Mais, ô Prytanes, recevez Théoria. Tu vois

avec quel empressement ce Prytane l'a reçue. Tu ne ferais pas ainsi

s'il s'agissait d'une introduction gratuite; mais je te verrais

alléguer une transaction rétribuée.

LE CHOEUR.

Certes, on est un homme utile à tous ses concitoyens, quand on est tel

que toi.

TRYGÆOS.

Quand vous vendangerez, vous saurez beaucoup mieux ce que je vaux.

LE CHOEUR.

Mais, dès à présent, on voit bien ce que tu es: tu es un sauveur pour

tous les hommes.

TRYGÆOS.

Tu le diras assurément, quand tu auras bu un pot de vin nouveau.

LE CHOEUR.

Après les dieux, nous te placerons toujours au premier rang.

TRYGÆOS.

Oui, vous devez beaucoup à moi, Trygæos d'Athmonia, qui ai délivré des

plus grandes peines le peuple de la ville et celui de la campagne, et

réprimé Hyperbolos.

LE CHOEUR.

Eh bien, que devons-nous faire à présent?

TRYGÆOS.

Quoi de mieux que de lui offrir des marmites de légumes?

LE CHOEUR.

Des marmites, comme à un chétif Hermès?

TRYGÆOS.

Eh bien, que vous en semble? Voulez-vous un boeuf gras?

LE CHOEUR.

Un boeuf? Pas du tout, à moins qu'il ne faille beugler au secours!

TRYGÆOS.

Que diriez-vous d'un gros cochon gras?

LE CHOEUR.

Non, non!

TRYGÆOS.

Pourquoi?

LE CHOEUR.

De peur des cochonneries de Théagénès.

TRYGÆOS.

Que voulez-vous alors des autres offrandes?

LE CHOEUR.

Une brebis.

TRYGÆOS.

Une brebis?

LE CHOEUR.

Oui, de par Zeus!

TRYGÆOS.

Mais tu prononces ce mot à l'ionienne.

LE CHOEUR.

C'est à dessein; car si, dans l'assemblée, quelqu'un dit qu'il

faut faire la guerre, tous les assistants, pris de peur, bêleront à

l'ionienne: «Oï!»

TRYGÆOS.

Fort bien dit.

LE CHOEUR.

C'est le moyen d'être doux. Oui, nous serons des agneaux les uns pour

les autres, et, à l'égard des alliés, beaucoup plus aimables.

TRYGÆOS.

Voyons, maintenant, qu'on aille prendre vite une brebis. Moi, je

préparerai l'autel pour le sacrifice.

LE CHOEUR.

Comme tout, quand la divinité le veut et que la Fortune est favorable,

comme tout marche à souhait! Chaque chose vient à propos s'ajouter à

une autre.

TRYGÆOS.

C'est évident. Voici l'autel prêt à la porte.

LE CHOEUR.

Hâtez-vous, maintenant que la volonté des dieux contient le souffle

violent et inconstant de la guerre; maintenant qu'un bon génie nous

ramène évidemment vers la prospérité.

TRYGÆOS.

Voici la corbeille, avec les grains d'orge, et la couronne et le

couteau, ainsi que le feu. Rien ne nous retient plus que la brebis.

LE CHOEUR.

Dépêchez-vous; car si Khæris aperçoit l'orge, il va venir, sans

être appelé, pour jouer de la flûte, et je suis sûr que, le voyant

soufflant, hors d'haleine, vous lui ferez quelque présent.

TRYGÆOS.

Allons! prends la corbeille et le bassin, et fais vite le tour de

l'autel par la droite.

L'ESCLAVE.

Voilà. As-tu à me dire quelque autre chose? J'ai fait le tour.

TRYGÆOS.

Voyons. Je vais tremper ce tison dans l'eau. Toi, secoue vite.

Présente maintenant de l'orge salée; purifie-toi; donne-moi ce bassin

et jette des grains aux spectateurs.

L'ESCLAVE.

C'est fait.

TRYGÆOS.

As-tu donné?

L'ESCLAVE.

Par Hermès! si bien que parmi tout ce qu'il y a de spectateurs, il

n'en est pas un qui n'ait eu de l'orge.

TRYGÆOS.

Les femmes n'en ont pas eu.

L'ESCLAVE.

Mais, ce soir, les maris la leur donneront.

TRYGÆOS.

Maintenant, prions. Qui est ici? Où est la foule des gens de bien?

L'ESCLAVE.

Permets que je leur donne: car nombreuse est la foule des gens de

bien.

TRYGÆOS.

Tu crois donc que ce soient des gens de bien?

L'ESCLAVE.

Comment ne le seraient-ils pas, eux qui, aspergés par nous à si grande

eau, sont demeurés immobiles à la même place?

TRYGÆOS.

Mais hâtons-nous de prier.

LE CHOEUR.

Prions, en effet.

TRYGÆOS.

O très vénérable Reine et Déesse, respectable Paix, souveraine des

Choeurs, souveraine des mariages, reçois notre sacrifice.

LE CHOEUR.

Reçois-le au nom de Zeus, ô la plus chère des déesses, et ne fais

point ce que font les femmes qui trompent leurs maris. Celles-ci,

en effet, entre-bâillent la porte et se baissent pour regarder. Si

quelqu'un fait attention à elles, elles se retirent; et, si l'on

passe, elles reviennent. N'agis pas ainsi avec nous.

TRYGÆOS.

De par Zeus! montre-toi tout entière, en honnête femme, à nous tes

adorateurs, qui, depuis treize ans, desséchons de ton absence. Fais

trêve aux combats, aux désordres, afin que nous te donnions le nom

de Lysimakè. Mets fin à notre humeur soupçonneuse, parée d'agréables

dehors, qui se déchaîne en mutuels commérages. Fais-nous goûter de

nouveau, à nous autres Hellènes, le suc de la vieille amitié, et

glisser dans notre âme je ne sais quelle douceur de pardon. Fais

affluer sur notre Agora une foule de bonnes denrées, ail, concombres

précoces, pommes, grenades, mantelets pour esclaves; qu'on voie

apporter de chez les Boeotiens oies, canards, pigeons, mauviettes;

que les anguilles du Kopaïs y viennent par panerées, et que, serrés

en rangs d'acheteurs, nous les disputions à Morykhos, à Téléas, à

Glaukétès et autres gourmands; qu'ensuite Mélanthios, arrivant le

dernier à l'Agora pour en acheter, se lamente et s'écrie, avec sa

_Mèdéia_: «Je suis perdu, je suis perdu, elles m'ont échappé,

cachées sous des bettes.» Et le monde de se réjouir. Accorde, Déesse

vénérable, ces bienfaits à nos prières.

L'ESCLAVE.

Prends le couteau et, en bon cuisinier, égorge la brebis.

TRYGÆOS.

Ce n'est pas permis.

L'ESCLAVE.

Pourquoi donc?

TRYGÆOS.

La Paix ne se plaît point aux égorgements: on n'ensanglante pas son

autel. Porte la victime à l'intérieur, immole-la, et apportes-en

ici les cuisses: par ce moyen la brebis est réservée au khorège.

(_L'Esclave sort._)

* * * * *

LE CHOEUR.

Pour toi, qui restes ici, devant la porte, rassemble vite les branches

et tous les accessoires utiles.

TRYGÆOS.

Est-ce que je ne te parais pas disposer les broussailles en vrai

devin?

LE CHOEUR.

Comment ne serait-ce pas? T'échappe-t-il rien de ce que doit savoir

un habile homme? Ne songes-tu pas à tout ce qui est nécessaire à

quelqu'un de distingué par son esprit et par son audace féconde?

TRYGÆOS.

Le fagot allumé incommode Stilbidès. J'apporterai aussi la table, et

il n'y a pas besoin d'esclave.

LE CHOEUR.

Qui donc ne louerait pas un pareil homme, qui, supportant mille maux,

a sauvé notre ville sacrée? Jamais il ne cessera d'être un objet

d'admiration pour tous.

* * * * *

L'ESCLAVE, _revenant_.

C'est fait. Dépose les deux cuisses que voici. Moi, je vais chercher

des entrailles et des offrandes.

TRYGÆOS.

J'aurai soin de cela; mais il fallait que tu fusses revenu.

L'ESCLAVE.

Eh bien! me voici. Est-ce qu'il te semble que j'ai tardé?

TRYGÆOS.

Maintenant, fais cuire cela bien à point. Mais un homme s'avance,

couronné de lauriers. Qui est-il?

L'ESCLAVE.

Quel air important! C'est quelque devin.

TRYGÆOS.

Eh! non, par Zeus! C'est Hiéroklès, un diseur de prédictions; il est

d'Oréos. Que va-t-il dire?

L'ESCLAVE.

Il est certain qu'il va faire opposition aux traités.

TRYGÆOS.

Non, mais il est venu attiré par le fumet du rôti.

L'ESCLAVE.

Faisons semblant de ne pas le voir.

TRYGÆOS.

Tu as raison.

* * * * *

HIÉROKLÈS.

Quel est donc ce sacrifice, et pour quel dieu?

TRYGÆOS, _bas à l'Esclave_.

Fais rôtir en silence; tiens-le loin du râble.

HIÉROKLÈS.

Pour qui ce sacrifice? Ne le direz-vous pas?

TRYGÆOS, _à l'Esclave_.

La queue est-elle en bon état?

L'ESCLAVE.

Très bien, ô vénérable Paix chérie.

HIÉROKLÈS.

Voyons maintenant les prémices, et donne-m'en un morceau.

TRYGÆOS.

Il faut d'abord que ce soit mieux rôti.

HIÉROKLÈS.

Mais si, vraiment, c'est rôti à point.

TRYGÆOS.

Tu te mêles de bien des choses, qui que tu sois. (_A l'Esclave._) Où

est la table? Apporte les libations.

HIÉROKLÈS.

La langue se coupe à part.

TRYGÆOS.

Nous nous le rappelons. Mais sais-tu ce que tu devrais faire?

HIÉROKLÈS.

Si tu me le dis.

TRYGÆOS.

Ne nous adresse pas un mot. Nous sacrifions à la sainte Paix.

HIÉROKLÈS.

Mortels misérables et stupides!

TRYGÆOS.

Tout cela sur ta tête!

HIÉROKLÈS.

Vous qui, dans votre sottise, n'entendant rien à la volonté des dieux,

faites des traités, vous, hommes, avec des singes malfaisants.

TRYGÆOS.

Hé! heu! heu!

HIÉROKLÈS.

Pourquoi ris-tu?

TRYGÆOS.

Cela m'amuse, tes singes malfaisants!

HIÉROKLÈS.

Faibles colombes, vous vous fiez à des renards dont les âmes sont

rusées, rusés les coeurs.

TRYGÆOS.

Puissent tes poumons, ô charlatan, devenir brûlants comme ces chairs!

HIÉROKLÈS.

Si les nymphes divines ne trompèrent point Bakis, ni Bakis les

mortels, ni les nymphes encore Bakis lui-même...

TRYGÆOS.

Que la peste t'étouffe, si tu ne cesses de bakiser!

HIÉROKLÈS.

Les destins ne permettaient pas encore de délivrer la Paix de ses

liens; mais d'abord...

TRYGÆOS, _à l'Esclave_.

Saupoudre cela de sel.

HIÉROKLÈS.

Jamais il ne plaira aux dieux bienheureux de cesser les batailles,

avant que le loup ne s'accouple avec la brebis.

TRYGÆOS.

Eh! comment, maudit homme, le loup s'accouplerait-il avec la brebis?

HIÉROKLÈS.

Tant que la punaise, en fuyant, répandra l'odeur la plus infecte,

tant que la chienne aboyante, pressée de mettre bas, fera des petits

aveugles, alors il ne faudra point songer à la paix.

TRYGÆOS.

Que fallait-il donc faire? Ne mettre aucun terme à la guerre, tirer au

sort à qui pleurerait le plus, tandis qu'un traité nous permettait de

régner ensemble sur la Hellas?

HIÉROKLÈS.

Tu ne feras jamais que l'écrevisse marche droit.

TRYGÆOS.

Tu ne souperas plus jamais au Prytanéion, et tu ne rendras plus

d'oracles sur le fait accompli.

HIÉROKLÈS.

Tu ne rendras jamais lisse la peau rude du hérisson.

TRYGÆOS.

Cesseras-tu enfin d'en imposer aux Athéniens?

HIÉROKLÈS.

En vertu de quel oracle avez-vous rôti des cuisses pour les dieux?

TRYGÆOS.

En vertu de celui que Homèros a exprimé dans ses beaux vers: «Quand

ils eurent chassé le nuage ennemi de la Guerre, ils embrassèrent la

Paix et lui offrirent un sacrifice. Quand les cuisses furent brûlées

et qu'ils se furent repus des entrailles, ils firent des libations

avec leurs kratères. Et moi, je leur montrais le chemin; mais personne

n'offrit au devin la coupe éclatante.»

HIÉROKLÈS.

Je ne me préoccupe pas de tout cela: ce ne sont point paroles de la

Sibylle.

TRYGÆOS.

Mais, de par Zeus! le sage Homèros a dit encore ces mots ingénieux:

«Il est sans phratrie, sans lois, sans foyers celui qui se plaît à la

guerre intestine en répandant l'effroi.»

HIÉROKLÈS.

Prends garde que dupant ton esprit par quelque ruse, le milan ne

ravisse...

TRYGÆOS, _à l'Esclave_.

Toi, cependant, fais bien attention que cet oracle est redoutable pour

les entrailles. Verse la libation, et apporte de ces entrailles ici.

HIÉROKLÈS.

Mais, s'il te semble bon, je me servirai moi-même.

TRYGÆOS.

Libation! Libation!

HIÉROKLÈS.

Verse-m'en aussi, et donne-moi une part des entrailles.

TRYGÆOS.

Non, cela n'agrée point encore aux dieux bienheureux; mais d'abord

buvons, nous; et toi, va-t'en! O vénérable Paix, reste toute ta vie au

milieu de nous.

HIÉROKLÈS.

Apporte la langue!

TRYGÆOS.

Remporte la tienne.

HIÉROKLÈS.

La libation!

TRYGÆOS, _à l'Esclave_.

Avec la libation, prends ceci au plus vite.

HIÉROKLÈS.

Personne ne me donnera d'entrailles?

TRYGÆOS.

Il nous est impossible de t'en donner «avant que le loup ne s'accouple

avec la brebis».

HIÉROKLÈS.

Je t'en prie à genoux.

TRYGÆOS.

C'est en vain, mon cher, que tu supplies. «Tu ne rendrais jamais lisse

la peau rude du hérisson.» Voyons, spectateurs, régalez-vous de ces

entrailles avec nous.

HIÉROKLÈS.

Et moi?

TRYGÆOS.

Mange la Sibylle.

HIÉROKLÈS.

Non, par la Terre! vous ne mangerez pas cela à vous seuls; j'en

prendrai ma part: c'est du bien commun.

TRYGÆOS, _à l'Esclave_.

Frappe, frappe ce Bakis.

HIÉROKLÈS.

Je prends à témoin...

TRYGÆOS.

Et moi aussi, que tu es un gourmand et un hâbleur. (_A l'Esclave._)

Frappe-le et tiens sous le bâton cet imposteur.

L'ESCLAVE.

Tiens-le donc, toi! Moi, les peaux qu'il nous a dérobées par ruse,

je vais l'en dépouiller. Ne lâcheras-tu pas ces peaux, faiseur de

sacrifices? Entends-tu? Quel corbeau nous est venu d'Oréos! Est-ce

qu'il ne va pas s'envoler vite vers Elymnion?

* * * * *

LE CHOEUR.

Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier · 第 15 / 16 段