Ié, ié, ié! Tu n'es pas encore près de te trouver à côté des dieux.

Ils sont partis hier: ils ont déménagé.

TRYGÆOS.

Pour quel endroit de la Terre?

HERMÈS.

De la Terre, dis-tu?

TRYGÆOS.

Oui, et où cela?

HERMÈS.

Tout à fait loin; absolument au fond de la calotte du Ciel.

TRYGÆOS.

Comment alors as-tu été laissé seul ici?

HERMÈS.

Pour avoir l'oeil sur le reste du mobilier des dieux, les petits pots,

les tablettes, les petites amphores.

TRYGÆOS.

Et pourquoi les dieux ont-ils déménagé?

HERMÈS.

Par colère contre les Hellènes. A l'endroit où ils étaient eux-mêmes,

ceux-ci ont logé la Guerre, en vous livrant absolument à sa

discrétion. Eux alors sont allés demeurer le plus haut possible, afin

de ne plus voir vos combats et de ne plus entendre vos supplications.

TRYGÆOS.

Et pourquoi nous traitent-ils ainsi? Dis-le-moi.

HERMÈS.

Parce que vous avez préféré la guerre, lorsque souvent ils vous ont

ménagé la paix. Si les Lakoniens remportaient le plus mince avantage,

ils disaient: «Par les deux Dieux, aujourd'hui les Attiques nous

la paieront.» Et s'il arrivait quelque succès à vous, Attiques,

vainqueurs à votre tour, quand les Lakoniens venaient traiter de la

paix, vous disiez tout de suite: «On nous trompe par Athèna, par Zeus,

il ne faut pas s'y fier. Ils reviendront tant que nous aurons Pylos.»

TRYGÆOS.

C'est bien là le sens local de nos paroles.

HERMÈS.

Aussi je ne sais si jamais vous reverrez la Paix.

TRYGÆOS.

Où donc est-elle allée?

HERMÈS.

La Guerre l'a plongée dans une caverne profonde.

TRYGÆOS.

Laquelle?

HERMÈS.

Là, en bas. Tu vois que de pierres elle a entassées, afin que vous ne

la repreniez jamais.

TRYGÆOS.

Dis-moi, que machine-t-elle de faire contre nous?

HERMÈS.

Je ne sais, sauf une chose, c'est qu'elle a apporté hier soir un

mortier d'une grandeur énorme.

TRYGÆOS.

Et que veut-elle faire de ce mortier?

HERMÈS.

Elle veut y piler les villes. Mais je m'en vais, car, si je ne

m'abuse, elle est sur le point de sortir: elle fait un vacarme là

dedans!

TRYGÆOS.

Malheur à moi! Je me sauve; car il me semble entendre moi-même le

fracas du mortier belliqueux.

* * * * *

LA GUERRE. _Elle arrive tenant un mortier._

Ah! mortels, mortels, mortels, infortunés, comme vous allez craquer

des mâchoires!

TRYGÆOS.

Seigneur Apollôn, quelle largeur de mortier! Que de mal dans le seul

regard de la Guerre! Est-ce donc là ce monstre que nous fuyons, cruel,

redoutable, solide sur ses jambes?

LA GUERRE.

Ah! Prasiæ, trois fois, cinq fois, mille fois malheureuse, la voilà

perdue!

TRYGÆOS.

Cela, citoyens, n'est pas encore notre affaire: le coup porte sur la

Lakonie.

LA GUERRE.

O Mégara, Mégara, comme tu vas être absolument broyée et mise en

hachis. Babæ! Babæax!

TRYGÆOS.

Quel torrent de larmes amères chez les Mégariens!

LA GUERRE.

Io! Sikélia, toi aussi tu vas périr.

TRYGÆOS.

Quelle malheureuse cité sera réduite en poudre?

LA GUERRE.

Voyons, versons aussi là dedans de ce miel attique.

TRYGÆOS.

Holà! je te conseille d'un autre miel. Celui-ci coûte quatre oboles:

ménage le miel attique.

LA GUERRE.

Esclave, esclave, Vacarme!

* * * * *

LE VACARME.

Pourquoi m'appelles-tu?

LA GUERRE.

Je te ferai pleurer à chaudes larmes. Tu es donc resté sans rien

faire? A toi ce coup de poing!

LE VACARME.

Il est dur! Hélas! hélas! malheureux que je suis, ô mon maître! Est-ce

qu'il a de l'ail dans le poing?

LA GUERRE.

Cours me chercher un pilon.

LE VACARME.

Mais nous n'en avons point, mon maître; nous ne sommes emménagés que

d'hier.

LA GUERRE.

Eh bien, cours en chercher un chez les Athéniens, et vivement.

LE VACARME.

J'y vais, de par Zeus! et si je n'en ai pas, j'aurai à pleurer.

TRYGÆOS.

Ah! que ferons-nous, chétifs mortels? Voyez combien est grand le péril

qui nous menace. S'il revient apportant le pilon, l'autre va piler les

villes à son aise. Par Dionysos! qu'il périsse avant de revenir avec

l'instrument!

LA GUERRE.

Eh bien?

LE VACARME.

Quoi?

LA GUERRE.

Tu n'apportes rien?

LE VACARME.

Malechance! Les Athéniens ont perdu leur pilon, ce corroyeur qui

bouleversait la Hellas.

TRYGÆOS.

O Athèna, vénérable souveraine, comme cet homme a bien fait de

disparaître dans l'intérêt de la cité, avant de nous avoir servi son

hachis!

LA GUERRE.

Va donc en chercher un autre à Lakédæmôn, et finis vite.

LE VACARME.

C'est cela, maîtresse...

LA GUERRE.

Reviens au plus tôt.

TRYGÆOS.

Citoyens, qu'allons-nous devenir? Voici le grand combat! Si quelqu'un

de vous se trouve initié aux mystères de Samothrakè, c'est le moment

de souhaiter une entorse à l'envoyé.

LE VACARME.

Hélas! hélas! malheureux que je suis, malheureux et trois fois

malheureux!

LA GUERRE.

Qu'est-ce donc? Tu n'apportes rien encore?

LE VACARME.

Les Lakédæmoniens ont aussi perdu leur pilon.

LA GUERRE.

Comment, scélérat?

LE VACARME.

Du côté de la Thrakè, ils l'avaient prêté à d'autres, et ils l'ont

perdu.

TRYGÆOS.

Quelle chance! quelle chance! Peut-être que tout ira bien.

Rassurez-vous, mortels!

LA GUERRE.

Prends tout cet attirail, et remporte-le. Je rentre et je vais faire

moi-même un pilon.

* * * * *

TRYGÆOS.

Voici l'instant de répéter ce que chantait Datis, en se caressant au

milieu du jour: «Quel plaisir, quel délice, quelle jouissance!»

C'est le bon moment pour vous, hommes de la Hellas, où, délivrés des

affaires et des combats, vous allez tirer de prison la Paix, chère à

tous, avant qu'un autre pilon y mette obstacle. Allons, laboureurs,

marchands, artisans, ouvriers, métèques, étrangers, insulaires,

venez ici; peuple de partout, prenez au plus vite pioches, leviers et

câbles. Nous pouvons aujourd'hui saisir la coupe du Bon Génie.

* * * * *

LE CHOEUR.

Que chacun coure de tout coeur et promptement à la délivrance! O

Panhellènes, secourons-nous plus que jamais après avoir mis fin aux

batailles et aux luttes sanglantes. Car le jour a brillé ennemi de

Lamakhos. Toi, s'il y a quelque chose à faire, donne-nous des

ordres; sers-nous d'architecte: car il n'y a pas moyen, selon moi,

aujourd'hui, de reculer, avant que les leviers et les machines aient

ramené à la lumière la plus grande de toutes les déesses et la plus

amie des vignes.

TRYGÆOS.

Vous tairez-vous? Que votre joie de la tournure des affaires ne

réveille pas la Guerre qui est là dedans: plus de cris!

LE CHOEUR.

Nous nous réjouissons d'entendre cet édit: ce n'est plus comme de

venir avec des vivres pour trois jours.

TRYGÆOS.

Prenez garde que ce Kerbéros de là-dessous ne s'emporte et ne crie,

comme lorsqu'il était ici, et ne nous empêche de ramener la Déesse.

LE CHOEUR.

Non, désormais on ne nous la ravira plus, une fois qu'elle sera venue

entre nos bras. Ah! ah! ah!

TRYGÆOS.

Vous voulez donc me tuer, vilaines gens, en ne cessant pas vos cris?

Le monstre va s'élancer et fouler tout aux pieds.

LE CHOEUR.

Qu'il bouleverse, qu'il écrase, qu'il trouble tout; notre joie

aujourd'hui ne saurait cesser.

TRYGÆOS.

O malheur! Qu'avez-vous donc, bonnes gens? N'allez pas, au nom des

dieux, gâter par vos danses une si belle affaire!

LE CHOEUR.

Ce n'est pas que je veuille danser, mais de plaisir, et sans que je

les meuve, mes deux jambes sautillent.

TRYGÆOS.

N'allons pas plus loin; cessez, cessez de sautiller.

LE CHOEUR.

Voilà, je cesse.

TRYGÆOS.

Tu le dis, mais tu ne cesses pas.

LE CHOEUR.

Laisse-moi donc encore esquisser un pas, et point davantage.

TRYGÆOS.

Celui-là seulement, et ne dansez plus, mais pas du tout.

LE CHOEUR.

Nous ne danserons plus, si nous te sommes utiles à quelque chose.

TRYGÆOS.

Mais vous le voyez, vous n'avez pas encore cessé.

LE CHOEUR.

De par Zeus! nous lançons encore la jambe droite, et c'est fini.

TRYGÆOS.

Je vous le permets pour que vous ne me chagriniez plus.

LE CHOEUR.

Oui, mais la gauche veut nécessairement être de la partie. Je suis

joyeux, je pète, je ris, plus même que si j'avais dépouillé la

vieillesse; j'échappe au bouclier.

TRYGÆOS.

Ne vous réjouissez pas encore; car vous ne savez ce qu'il en est

précisément. Mais quand nous la tiendrons, alors réjouissez-vous,

criez, riez! Il vous sera permis, en effet, de naviguer, de demeurer,

de faire l'amour, de dormir, de prendre part aux panégyries et aux

théories, de banqueter, de jouer au kottabe, de mener une vie de

Sybarite et de crier: Iou! Iou!

LE CHOEUR.

Puissé-je voir un si beau jour! J'ai enduré bien des peines et des

lits de jonchée échus à Phormiôn. Tu ne trouveras plus en moi un juge

sévère, dur, intraitable, ni d'une humeur inflexible, comme jadis;

mais tu me verras rempli de douceur, rajeuni de plusieurs années,

quand j'aurai été débarrassé des ennuis. Depuis un temps suffisant

nous nous tuons, nous nous éreintons, courant vers le Lykéion ou

hors du Lykéion, avec la lance, avec le bouclier; mais comment te

serons-nous le plus agréables? Voyons, parle, puisqu'une heureuse

fortune t'a choisi pour notre chef.

TRYGÆOS.

Voyons un peu par quel moyen nous enlèverons ces pierres.

* * * * *

HERMÈS.

Scélérat, impudent, que prétends-tu faire?

TRYGÆOS.

Rien de mal, à la façon de Killikôn.

HERMÈS.

C'est fait de toi, misérable!

TRYGÆOS.

Sans doute, si le sort décide de moi; car Hermès, je le sais, dirigera

le hasard.

HERMÈS.

Tu es mort, anéanti.

TRYGÆOS.

Et quel jour?

HERMÈS.

Tout de suite.

TRYGÆOS.

Mais je n'ai encore acheté ni orge, ni fromage, en homme qui doit

mourir.

HERMÈS.

Cependant tu as été gentiment frotté.

TRYGÆOS.

Comment se fait-il que je n'en aie ressenti aucune jouissance?

HERMÈS.

Ignores-tu que Zeus a décrété la peine de mort contre quiconque

déterrera la prisonnière?

TRYGÆOS.

Alors il est de toute nécessité que je meure?

HERMÈS.

Sois-en certain.

TRYGÆOS.

Prête-moi alors trois drakhmes pour acheter un petit cochon; car il

faut que je me fasse initier avant de mourir.

HERMÈS.

O Zeus, qui fais gronder la foudre!

TRYGÆOS.

Au nom des dieux, maître, ne nous dénonce pas, je t'en conjure.

HERMÈS.

Je ne puis me taire.

TRYGÆOS.

Je t'en prie, par les viandes que je me suis empressé de t'offrir en

arrivant.

HERMÈS.

Mais, animal, Zeus va m'anéantir, si je ne crie pas bien haut et si je

ne révèle tout cela.

TRYGÆOS.

Ne révèle rien, je t'en supplie, mon petit Hermès... Eh bien!

vous autres, qu'est-ce que vous faites là? Vous restez immobiles.

Malheureux! parlez donc; autrement, il va tout révéler.

LE CHOEUR.

Ne le fais pas, seigneur Hermès, pas du tout! Si c'est avec plaisir

que tu sais avoir mangé le petit cochon que je t'ai offert, ne

considère pas cette offre comme de peu de valeur, dans la circonstance

actuelle.

TRYGÆOS.

N'entends-tu pas comme ils te flattent, souverain maître?

LE CHOEUR.

Que ta colère ne reprenne pas le dessus, devant nos supplications;

laisse-nous délivrer la Déesse. Sois-nous favorable, ô le plus

philanthrope, le plus généreux des dieux, s'il est vrai que tu as

en horreur les aigrettes et les sourcils de Pisandros. Les victimes

sacrées, les offrandes magnifiques, ô mon maître, te seront prodiguées

par nos mains, et toujours.

TRYGÆOS.

Voyons, je t'en conjure, prends pitié de leurs prières: ils t'honorent

mieux que jamais.

HERMÈS.

En effet, ils sont aujourd'hui plus voleurs que jamais.

TRYGÆOS.

Je te dirai la chose terrible, énorme, machinée contre tous les dieux.

HERMÈS.

Allons, parle: peut-être me convaincras-tu.

TRYGÆOS.

La Lune et ce vaurien de Soleil conspirent depuis longtemps contre

vous et veulent livrer la Hellas aux Barbares.

HERMÈS.

Et pourquoi agissent-ils ainsi?

TRYGÆOS.

Parce que, de par Zeus! c'est à vous que nous offrons des sacrifices,

tandis que c'est à eux que sacrifient les Barbares. Aussi est-il

naturel qu'ils veuillent vous voir tous exterminés, afin de recevoir

les offrandes faites aux dieux.

HERMÈS.

Voilà pourquoi, depuis longtemps, ils trichent tous deux sur la durée

des jours et rognent frauduleusement de leur disque.

TRYGÆOS.

Oui, de par Zeus! Ainsi, cher Hermès, viens-nous résolument en aide

et délivre avec nous la captive. Et désormais c'est à toi, Hermès,

que seront consacrées les grandes Panathènæa et les autres fêtes en

l'honneur des dieux, Mystères, Dipolia, Adonia. Partout les villes,

débarrassées de leurs maux, offriront des sacrifices à Hermès

Préservateur. Et tu auras encore bien d'autres avantages: moi,

d'abord, je te fais présent de cette coupe pour les libations.

HERMÈS.

Ah! je suis toujours sensible aux coupes d'or. A votre oeuvre donc,

braves gens! Pioches en main, entrez dans la caverne, et écartez au

plus vite les pierres.

LE CHOEUR.

Nous y sommes; mais toi, le plus habile des dieux, dis-nous en bon

ouvrier ce qu'il faut faire; pour le reste, tu ne nous trouveras pas

insouciants à la besogne.

TRYGÆOS.

Voyons, alors; toi, tends vite la coupe, et préludons par les

libations à notre travail, en invoquant les dieux! Libation! Libation!

Silence! Par ces libations, demandons que ce jour soit pour tous les

Hellènes la source de mille biens, et que quiconque aura bravement mis

la main à ces câbles, ce même homme ne la mette pas au bouclier.

LE CHOEUR.

Oui, au nom de Zeus, et que je passe ma vie au sein de la paix, aux

bras d'une hétaïre, et tisonnant les charbons.

TRYGÆOS.

Fais que celui qui aime mieux voir régner la Guerre, ne cesse jamais,

ô souverain Dionysos, de retirer de ses coudes les pointes des dards.

LE CHOEUR.

Et si quelque aspirant au grade de taxiarkhe te jalouse la lumière, ô

Déesse vénérable, qu'il éprouve dans les combats le sort de Kléonymos.

TRYGÆOS.

Et si un fabricant de lances ou un brocanteur de boucliers, afin de

vendre davantage, souhaite les batailles, qu'il soit pris par des

voleurs et n'ait que de l'orge à manger.

LE CHOEUR.

Et si quelque aspirant au grade de stratège refuse son concours, ou

qu'un esclave se prépare à passer à l'ennemi, qu'il soit attaché à la

roue et fustigé.

TRYGÆOS.

A nous la bonne chance! Iè, Pæan, iè!

LE CHOEUR.

Pas de «Pæan»! Dis seulement: «Iè!»

TRYGÆOS.

A Hermès, aux Kharites, aux Heures, à Aphroditè, au Désir!

LE CHOEUR.

Et point à Arès!

TRYGÆOS.

Point!

LE CHOEUR.

Point à Enyalios!

TRYGÆOS.

Point! Tous, faites jouer les leviers et appliquez les câbles aux

pierres.

HERMÈS.

Ho! Eia!

LE CHOEUR.

Eia! Plus fort!

HERMÈS.

Ho! Eia!

LE CHOEUR.

Encore plus fort!

HERMÈS.

Ho! Eia! Ho! Eia!

TRYGÆOS.

Mais ces hommes ne tirent pas également! Vous n'agissez pas de

concert! Gare à vous! Vous gémirez, tas de Boeotiens.

HERMÈS.

Eia! encore!

TRYGÆOS.

Eia! Ho!

LE CHOEUR.

Eh! voyons! Tirez aussi, vous deux.

TRYGÆOS.

Mais je tire, je me pends à la corde; je me couche dessus; j'y vais de

bon coeur.

LE CHOEUR.

Comment se fait-il donc que la besogne n'avance pas?

TRYGÆOS.

O Lamakhos! tu as tort de rester en dehors, assis. Nous n'avons pas

besoin, brave homme, de ta Mormô.

HERMÈS.

Ces Argiens ne tirent pas non plus; et il y a longtemps de ça; mais

ils se rient de nos misères, et ils font leurs orges des deux côtés à

la fois.

TRYGÆOS.

Oui, mais les Lakoniens, mon bon, tirent en vrais hommes.

LE CHOEUR.

Tu vois que ce sont exclusivement tous ceux d'entre eux qui ont en

main le bois aratoire, seuls ils ont du coeur. Mais l'armurier s'y

oppose.

HERMÈS.

Les Mégariens ne font pas grand'chose non plus: ils tirent toutefois,

ouvrant gloutonnement leur bouche humide, à la manière des chiens, et,

de par Zeus! mourant d'inanition.

TRYGÆOS.

Nous ne faisons rien, bonnes gens; allons-y tous du même coeur:

sachons nous y reprendre.

HERMÈS.

Ho! Eia!

TRYGÆOS.

Eia, plus fort!

HERMÈS.

Ho! Eia!

TRYGÆOS.

Eia, de par Zeus!

LE CHOEUR.

Nous n'avançons guère.

TRYGÆOS.

N'est-ce pas affreux que les uns tirent dans un sens et les autres

dans un autre? Vous recevrez des coups, les Argiens!

HERMÈS.

Eia, encore!

TRYGÆOS.

Eia! Ho!

LE CHOEUR.

Il y a des malintentionnés parmi nous.

TRYGÆOS.

Vous au moins, qui avez envie de la paix, tirez vigoureusement.

LE CHOEUR.

Mais il y en a qui empêchent.

HERMÈS.

Citoyens de Mégara, n'irez-vous pas aux corbeaux? Vous êtes en haine à

la Déesse, qui a bonne mémoire; car c'est vous les premiers qui l'avez

frottée d'ail. Quant à vous, Athéniens, je vous dis de cesser de tirer

maintenant de ce côté, car vous ne faites que vous occuper de procès.

Si donc vous désirez délivrer la captive, descendez un peu vers la

mer.

LE CHOEUR.

Voyons, mes amis, que les laboureurs seuls saisissent les câbles.

HERMÈS.

La chose est en bien meilleur train, mes amis, pour notre avantage.

LE CHOEUR.

Il dit que la chose est en bon train: que chacun s'y mette donc de

tout coeur.

TRYGÆOS.

Ce sont les laboureurs, et pas un autre, qui avancent l'ouvrage.

LE CHOEUR.

Allons, maintenant; allons, tout le monde! Il y a décidément de

l'ensemble. Ne nous relâchons pas pour le moment, mais tendons les

muscles avec plus de vigueur. Voilà qui est fait. Ho! Eia! maintenant.

Ho! Eia! tout le monde. Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia! Ho! Eia!

Ho! Eia! Ho! Eia! Eia! Eia! Eia! tout le monde. (_La Paix sort de la

caverne._)

* * * * *

TRYGÆOS.

Vénérable Déesse qui donnes les raisins, quelles paroles

t'adresserai-je? Où prendrai-je des mots de la contenance de dix mille

amphores pour te les adresser? Je n'en ai plus à la maison. Salut,

Opôra! Salut, Théoria! Que tu as donc un charmant visage, ô Théoria!

Quelle haleine, quelle odeur suave s'exhale de ton sein! C'est la

senteur très douce du congé militaire et des parfums.

HERMÈS.

Est-ce donc une odeur comparable à celle du sac militaire?

TRYGÆOS.

J'ai le coeur sur les lèvres devant l'affreux sac d'osier d'un très

affreux ennemi: c'est l'odeur du rot d'un mangeur d'oignon; mais avec

Opôra réceptions, Dionysia, flûtes, tragédies, chants de Sophoklès,

grives, petits vers d'Euripidès...

HERMÈS.

Pleure de la calomnier: elle ne se plaît pas avec un faiseur de

plaidoiries.

TRYGÆOS.

Lierre, passoire pour le vin, brebis bêlantes, gorges de femmes

courant aux champs, servante prise d'ivresse, kongion renversé et

mille autres bonnes choses.

HERMÈS.

Tiens, maintenant, regarde comme ces villes réconciliées jasent

entre elles et rient de bonne humeur; et cela, bien qu'affreusement

meurtries, et toutes couvertes de ventouses.

TRYGÆOS.

Regarde aussi les figures des spectateurs, afin de savoir quels sont

leurs métiers.

HERMÈS.

Ah! malheur! ne vois-tu pas ce fabricant d'aigrettes qui s'arrache

lui-même les cheveux, tandis que le faiseur de hoyaux pète au nez de

ce fabricant d'épées?

TRYGÆOS.

Et le fabricant de faux, ne vois-tu pas comme il se réjouit et fait la

nique à ce faiseur de lances?

HERMÈS.

Va, maintenant, ordonne aux laboureurs de se retirer.

TRYGÆOS.

Écoutez, peuples. Que les laboureurs retournent au plus vite dans

leurs champs, avec leurs instruments aratoires, sans lances, sans

épées, sans javelots; car déjà tout se remplit ici de la vieille Paix.

Que chacun se rende à ses travaux champêtres, après avoir chanté un

Pæan!

LE CHOEUR.

O jour désiré des gens de bien et des cultivateurs, avec quelle joie,

en te revoyant, je veux saluer mes vignes et les figuiers que je

plantai dans ma jeunesse! Le coeur nous dit de les embrasser après un

si long temps.

TRYGÆOS.

Et maintenant, bonnes gens, commençons par adorer la Déesse qui nous a

débarrassés des aigrettes et des Gorgones; ensuite nous retournerons

à notre logis, chez nous, dans nos champs, après avoir fait l'emplette

de quelque bonne salaison.

HERMÈS.

O Poséidôn, le beau coup d'oeil que présente leur troupe, serrée comme

une galette, animée comme un banquet!

TRYGÆOS.

Par Zeus! c'est une belle chose qu'un hoyau bien emmanché; et les

fourches à trois pointes brillent vivement au soleil. Elles nous

servent à aligner comme il faut les rangées d'arbres. Comme je

souhaite depuis longtemps rentrer moi-même dans mon champ et retourner

avec ma pioche mon petit terrain! Ah! souvenez-vous, mes amis, de la

vie d'autrefois, que nous procurait la Déesse, cabas, figues, myrtes,

vin doux, diaprures de violettes près du puits, oliviers que nous

regrettons! En mémoire de tous ces biens, adorez aujourd'hui la

Déesse!

LE CHOEUR.

Salut! Salut! Combien nous attendrit ta venue, ô Déesse bien-aimée! Je

suis consumé du regret de ton absence et je veux ardemment retourner

aux champs. En effet, tu étais pour nous un grand bien, ô Déesse

regrettée, pour nous tous qui menons la vie champêtre: seule, tu nous

venais en aide. Nous goûtions, grâce à toi et depuis longtemps, mille

douceurs gratuites et délicieuses. Tu étais, pour les agriculteurs,

les grillades de froment et la santé. Aussi les vignes, les jeunes

figuiers, toutes les plantes sourient de joie à ton approche. (_A

Hermès._) Mais où donc était-elle durant tout le temps qu'elle a passé

loin de nous? Dis-le-nous, ô le plus bienveillant des dieux.

HERMÈS.

Très sages laboureurs, écoutez bien mes paroles si vous voulez

entendre comment elle a été perdue. La première cause remonte à la

disgrâce de Phidias. Ensuite Périklès, craignant de partager le même

sort, en raison de votre nature et de votre humeur acariâtre, avant

de rien éprouver de fâcheux lui-même, mit la ville en feu. Il lance,

faible étincelle, le décret de Mégara, qui allume la triste guerre,

dont la fumée fait pleurer tous les Hellènes, ceux d'ici et ceux de

là-bas. Aussitôt que s'en répand la nouvelle, la vigne craque; le

tonneau, violemment heurté, se rue sur le tonneau: il n'y a plus

personne pour arrêter le mal; la Paix a disparu.

TRYGÆOS.

Par Apollôn! je ne savais pas un mot de tout cela, et je n'avais pas

ouï dire que Phidias eût des attaches avec elle.

LE CHOEUR.

Ni moi, jusqu'à ce moment: elle ne tenait sans doute une figure si

belle que de sa parenté avec lui. Bien des choses nous échappent.

HERMÈS.

Alors, quand les villes, à vous soumises, connurent vos férocités

mutuelles et vos grincements de dents, elles mirent tout en oeuvre

contre vous, différant les tributs, et elles gagnèrent à prix d'argent

les principaux citoyens de la Lakonie. Ceux-ci, honteusement avares et

haïsseurs des étrangers, repoussent honteusement la Paix et embrassent

la Guerre. Cependant leurs profits sont la ruine des laboureurs. Car

bientôt des trières, parties d'ici en représailles, mangent les figues

de gens qui n'en peuvent mais.

TRYGÆOS.

C'était juste pourtant; car ils m'ont brisé un figuier noir, que

j'avais planté et élevé de mes mains.

LE CHOEUR.

Oui, de par Zeus! mon cher, c'était bien fait; car à moi, d'un coup de

pierre, ils ont cassé un coffre qui contenait dix médimnes de froment.

HERMÈS.

Alors le peuple travailleur, revenu des champs à la ville, ne

s'aperçut pas qu'il était vendu de la même manière qu'auparavant, mais

n'ayant plus un pépin de raisin et aimant les figues, il regarda du

côté des orateurs. Ceux-ci, connaissant la gêne des pauvres et leur

manque d'orge, chassèrent la Déesse à coups de fourches à deux pointes

et de cris, toutes les fois qu'elle reparaissait animée de tendresse

pour ce pays. En même temps ils portaient le désordre chez les plus

riches et les plus opulents de nos alliés, accusant l'un ou l'autre

d'être partisan de Brasidas. Vous vous jetiez sur le malheureux,

comme des chiens, pour le mettre en pièces. La ville pâle, épuisée

de crainte, saisissant ce que lui jetait la calomnie, en faisait avec

plaisir sa pâture. Voyant les coups que frappaient ces gens-là, les

étrangers, témoins de leurs actes, leur fermaient la bouche avec

de l'or. C'est ainsi qu'ils s'enrichirent, tandis que la Hellas se

mourait à votre insu. Et la cause de cela était un corroyeur.

TRYGÆOS.

Assez, assez, seigneur Hermès, n'en parle plus; laisse ce personnage

là où il est, sous terre: il n'est plus à nous, cet homme, il est à

toi. Tout ce que tu dirais de lui, quoique de son vivant ce fût un

fourbe, un bavard, un sykophante, un brouillon, un perturbateur, tout

cela serait aujourd'hui une insulte à l'un des tiens. Mais pourquoi

gardes-tu le silence, vénérable Déesse? Dis-le-moi.

HERMÈS.

Elle ne saurait parler devant les spectateurs: elle a contre eux un

trop grand ressentiment des maux qu'elle a soufferts.

TRYGÆOS.

Qu'elle te dise au moins quelques mots.

HERMÈS.

Dis-moi, chère amie, quelles sont tes intentions à leur égard.

Voyons, toi, qui de toutes les femmes détestes le plus les anneaux

de bouclier... Bien, j'entends. C'est là ce que tu leur reproches?

Je comprends. Écoutez, vous autres, ce dont elle se plaint. Elle

dit qu'elle s'est présentée d'elle-même après l'affaire de Pylos,

apportant à la ville une corbeille pleine de traités, et que trois

fois elle a été repoussée par les votes de l'assemblée.

TRYGÆOS.

Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier · 第 14 / 16 段