Quel bonheur, quel bonheur de laisser là le casque, le fromage et les

oignons! Car je ne me plais pas aux combats, mais à boire, près du

feu, avec de bons et intimes amis, à la flamme d'un bois très sec,

scié pendant l'été; grillant des pois sur les charbons, rôtissant des

glands, et en même temps caressant Thratta, pendant que ma femme prend

son bain.

Il n'y a point de plus agréable passe-temps, lorsque les semailles

sont déjà faites, et que le Dieu les arrose, que de dire à un voisin:

«Dis-moi, que faisons-nous maintenant, ô Komarkhidès?» Il me plaît

de boire, quand le Dieu nous fait du bien. Allons, femme, fais cuire

trois khoenix de fèves, mêles-y du froment, et sers-nous des figues.

Que Syra rappelle Manès des champs! Il n'y a pas du tout moyen

d'ébourgeonner la vigne aujourd'hui, ni de briser les mottes; la

terre est trop humide. Qu'on apporte de chez moi la grive et les deux

pinsons: il doit y avoir aussi dans la maison de la présure et quatre

morceaux de lièvre, à moins que le chat n'en ait volé le soir; car il

faisait je ne sais quel bruit et quel tapage dans la maison. Enfant,

apportes-en trois pour nous, et donnes-en un à ton père. Demande à

Æskhinadès des myrtes avec leurs baies: en même temps, car c'est sur

le chemin, qu'on invite Kharinadès à venir boire avec nous, tandis que

le Dieu propice favorise nos guérets.

Pendant que la cigale chante sa douce chanson, il m'est doux de

regarder si les vignes de Lemnos commencent à mûrir; car leur fruit

est d'une nature précoce: j'aime à voir également grossir la figue;

quand elle est mûre, je la mange lentement, et je m'écrie: «Heures

aimées!» puis j'absorbe du thym broyé, et j'engraisse dans cette

saison de l'été plus que quand je vois un taxiarkhe haï des dieux,

ayant trois aigrettes et une robe de pourpre des plus voyantes, qu'il

dit être une teinture de Sardes. Mais s'il lui faut combattre, vêtu de

cette robe, alors il se teint lui-même en teinture de Kyzikos: il

est le premier à fuir comme un hippalektryôn jaune, en agitant ses

aigrettes; et moi, je reste à veiller aux filets. Lorsque ces gens

sont ici, ils font des choses intolérables, inscrivant les uns,

effaçant les autres à tort et à travers, jusqu'à deux ou trois fois.

«C'est demain le jour du départ;» et tel ou tel n'a pas acheté de

vivres; car il ne savait rien en sortant, et, en passant près de la

statue de Pandiôn, il se voit inscrit, et, pris au dépourvu, il court

versant des larmes sur sa malechance. Voilà comment ils nous traitent,

nous, hommes de la campagne, tandis que ceux de la ville sont moins

malmenés par ces déserteurs de bouclier, méprisés des dieux et des

hommes. Mais ils me la paieront si le Dieu le permet: car ils m'ont

fait bien du mal, ces lions à la maison, renards au combat.

* * * * *

TRYGÆOS.

Iou! Iou! Quelle foule s'est empressée au banquet nuptial! Tiens,

essuie les tables avec cette aigrette: elle ne peut désormais servir

absolument à rien. Puis apporte les gâteaux, les grives, les nombreux

plats de lièvres et les pains d'orge.

UN FABRICANT DE FAUX.

Où donc est Trygæos? Où est-il?

TRYGÆOS.

Je fais cuire des grives.

LE FABRICANT DE FAUX.

O mon cher, ô Trygæos, que de bonheurs tu nous as procurés, en

ramenant la Paix! En effet, personne auparavant n'aurait acheté une

faux, même un kollybe; aujourd'hui je les vends cinquante drakhmes. Un

autre vend trois drakhmes des tonneaux pour la campagne. Mais, voyons,

Trygæos, prends gratis parmi ces faux et ces objets ce que tu veux:

accepte-les: c'est le résultat de nos ventes et de nos bénéfices, nous

te l'apportons en présent pour tes noces.

TRYGÆOS.

Eh bien! maintenant, déposez tout cela ici, et entrez au plus vite

chez moi, pour le festin; car voici un trafiquant d'armes, qui arrive

tout chagrin.

* * * * *

UN FABRICANT D'AIGRETTES.

Hélas! ô Trygæos, tu m'as radicalement détruit!

TRYGÆOS.

Qu'est-ce donc, pauvre malheureux? Tu ne fabriques plus d'aigrettes?

LE FABRICANT D'AIGRETTES.

Tu as ruiné mon métier et ma vie, ainsi qu'à cet infortuné polisseur

de lances.

TRYGÆOS.

Voyons, que faut-il que je te paie pour ces deux aigrettes?

LE FABRICANT D'AIGRETTES.

Toi-même, qu'en donnes-tu?

TRYGÆOS.

Ce que j'en donne? J'en ai honte. Cependant, comme la fermeture a

coûté beaucoup de travail, je donnerais bien des deux, trois khoenix

de figues sèches: je m'en servirai pour nettoyer la table.

LE FABRICANT D'AIGRETTES.

Allons, entre, et fais-moi apporter les figues: cela vaut encore

mieux, cher ami, que de ne recevoir rien.

TRYGÆOS.

Emporte, emporte, et va-t'en aux corbeaux loin de la maison! Elles

ont perdu leur crin, tes aigrettes, et elles ne valent rien. Je ne les

achèterais pas une figue.

* * * * *

UN MARCHAND DE CUIRASSES.

Voici une cuirasse de peau estimée deux mines, d'un excellent travail:

qu'en ferai-je, malheureux?

TRYGÆOS.

Cela ne te fera pas une grosse perte.

LE MARCHAND DE CUIRASSES.

Prends-la-moi au prix coûtant.

TRYGÆOS.

Il est vrai qu'elle est tout à fait commode pour s'y soulager le

ventre.

LE MARCHAND DE CUIRASSES.

Cesse de te moquer de moi et de ma marchandise.

TRYGÆOS.

Comme ceci, au moyen de trois pierres. N'est-ce pas bien imaginé?

LE MARCHAND DE CUIRASSES.

Et comment te torcherais-tu, imbécile?

TRYGÆOS.

Comme ceci: en passant une main par l'ouverture des bras, et

l'autre...

LE MARCHAND DE CUIRASSES.

Quoi! les deux mains?

TRYGÆOS.

Sans doute, de par Zeus! pour n'être pas pris à voler en supprimant le

trou du navire.

LE MARCHAND DE CUIRASSES.

Et tu chierais, assis sur un vase de dix mines?

TRYGÆOS.

Mais oui, de par Zeus! vieux roué! Crois-tu que je donnerais mon

derrière pour mille drakhmes?

LE MARCHAND DE CUIRASSES.

Allons, voyons, apporte l'argent.

TRYGÆOS.

Mais, mon bon, elle me meurtrit le croupion. Remporte-la, je ne

l'achèterai pas.

* * * * *

UN FABRICANT DE TROMPETTES.

Que faire de cette trompette que j'ai payée dernièrement soixante

drakhmes de ma poche?

TRYGÆOS.

Verse du plomb dans le creux, puis fixe en haut une baguette un peu

longue, et tu auras des kottabes en équilibre.

LE FABRICANT DE TROMPETTES.

Ah! tu veux rire!

TRYGÆOS.

Alors, un autre conseil. Verse du plomb, comme je te le disais;

attaches-y des cordes et suspends-y une balance, et tu pèseras dans le

champ les figues destinées aux esclaves.

* * * * *

UN FABRICANT DE CASQUES.

Maudit sort! Tu me ruines, moi qui jadis ai échangé ces objets pour

une mine! Et maintenant, que faire? Qui me les achètera?

TRYGÆOS.

Va les vendre aux Ægyptiens: ils sont commodes pour mesurer de la

syrmæa.

* * * * *

UN POLISSEUR DE LANCES.

Hélas! faiseur de casques, quelle est notre misère!

TRYGÆOS.

Mais il n'est pas malheureux du tout.

LE POLISSEUR DE LANCES.

Comment?

TRYGÆOS.

Ces casques peuvent encore trouver qui s'en serve. Si tu as

l'esprit d'y mettre des anses, tu les vendras beaucoup plus cher que

maintenant.

LE FABRICANT DE CASQUES.

Allons-nous-en, polisseur de lances!

TRYGÆOS.

Nullement; je lui achèterai ses lances.

LE POLISSEUR DE LANCES.

Combien en donnes-tu?

TRYGÆOS.

Si elles étaient fendues en deux, j'en prendrais, afin d'en faire des

échalas, cent pour une drakhme.

LE POLISSEUR DE LANCES.

On nous insulte: allons-nous-en, mon cher, en route!

* * * * *

TRYGÆOS.

Ah! de par Zeus! voici les enfants qui sortent! Ce sont les enfants

des invités: ils viennent ici pour pisser, et peut-être aussi, ce

me semble, pour préluder à leurs chants. Ce que tu as l'intention de

chanter, mon enfant, commence donc par l'essayer ici auprès de moi.

LE FILS DE LAMAKHOS.

«Maintenant commençons par les jeunes.»

TRYGÆOS.

Cesse de chanter les jeunes guerriers; et cela, ô trois fois

malheureux enfant, quand règne la Paix: tu es un malappris et un

vaurien.

LE FILS DE LAMAKHOS.

«Lorsqu'ils furent presque à la portée les uns des autres, ils mirent

en avant les écus et les boucliers.»

TRYGÆOS.

Les boucliers! Ne vas-tu pas finir de nous rappeler le bouclier?

LE FILS DE LAMAKHOS.

«Alors ce fut à la fois un gémissement et la prière des guerriers.»

TRYGÆOS.

Le gémissement des guerriers! Tu gémiras toi-même, par Dionysos! si tu

chantes des gémissements, fussent-ils bombés!

LE FILS DE LAMAKHOS.

Alors, que chanterai-je? Dis-moi ce qui te fait plaisir.

TRYGÆOS.

«C'est ainsi qu'ils se repaissaient de la chair des boeufs,» et autres

choses analogues. «Ils servirent un festin et tout ce qu'il y a de

plus agréable à manger.»

LE FILS DE LAMAKHOS.

«Alors ils dévoraient la chair des boeufs et dételaient leurs

coursiers en sueur; car ils étaient rassasiés de guerre.»

TRYGÆOS.

A la bonne heure! Ils étaient rassasiés de guerre, puis ils

mangeaient. Chante, chante-nous cela, comment ils mangeaient,

rassasiés.

LE FILS DE LAMAKHOS.

«Ils mirent leurs cuirasses après qu'ils eurent fini.»

TRYGÆOS.

De bon coeur, je pense.

LE FILS DE LAMAKHOS.

«Puis ils se précipitèrent des tours, et un grand cri s'éleva.»

TRYGÆOS.

A toi la pire des morts, fripon d'enfant, au milieu des batailles! Tu

ne chantes que des guerres. De qui es-tu fils?

LE FILS DE LAMAKHOS.

Moi?

TRYGÆOS.

Oui, toi, de par Zeus!

LE FILS DE LAMAKHOS.

Fils de Lamakhos.

TRYGÆOS.

Oh! oh! J'aurais été surpris, en t'écoutant, que tu ne fusses pas

le fils de quelque Boulomakhos. Loin d'ici! Va chanter pour les

porte-lances! Où est le fils de Kléonymos? Chante quelque chose avant

d'entrer. Toi, je le sais bien, tu ne chanteras pas de batailles: tu

es le fils d'un homme prudent.

LE FILS DE KLÉONYMOS.

«Un guerrier de Saïs fait le fier avec le bouclier, armure

irréprochable, que j'ai jeté près d'un buisson, malgré moi.»

TRYGÆOS.

Dis-moi, mon garçon, chantes-tu cela pour ton père?

LE FILS DE KLÉONYMOS.

«J'ai sauvé ma vie!»

TRYGÆOS.

Et tu as couvert de honte tes parents. Mais entrons. Car je sais bien

que ce que tu viens de chanter sur le bouclier, tu ne l'oublieras

jamais, étant le fils d'un tel père. Vous qui restez au festin, vous

n'avez rien à faire qu'à avaler tout cela, à dévorer, à ne pas mâcher

à creux. Allez-y vaillamment et jouez des deux mâchoires. Il ne sert

de rien, mauvaises gens, d'avoir des dents blanches, si elles ne

fonctionnent pas.

LE CHOEUR.

Nous y veillerons; tu fais bien de nous parler ainsi. Mais vous,

affamés de vieille date, jetez-vous sur ce civet. Il n'arrive pas tous

les jours de tomber sur des gâteaux errants dans l'abandon. Grugez

donc, ou je vous dis que bientôt vous vous en repentirez.

Il faut prononcer des paroles de bon augure, amener ici la mariée,

apporter des torches, et engager tout le peuple à se réjouir. Il

faut maintenant que chacun remporte aux champs tous ces ustensiles,

organise des danses, fasse des libations, chasse Hyperbolos, et prie

les dieux de donner la richesse aux Hellènes, de nous accorder à

tous d'amples récoltes d'orge, puis beaucoup de vin, des desserts

de figues; de rendre nos femmes fécondes, de nous faire recouvrer

intégralement tous les biens que nous avons perdus et de proscrire le

fer étincelant.

TRYGÆOS.

Viens, femme, dans notre champ, et sois pour moi une belle et bonne

coucheuse. Hymen, hyménée, ô!

LE CHOEUR.

O trois fois heureux! tu mérites les biens que tu as. Hymen, hyménée,

ô! Hymen, hyménée, ô! Que lui ferons-nous? Que lui ferons-nous? Nous

la vendangerons. Nous la vendangerons. Mais, comme c'est notre devoir,

allons, conduisons-lui le marié, mes amis. Hymen, hyménée, ô! Hymen,

hyménée, ô! Vous habiterez ensemble sans chagrin, sans affaires,

cueillant vos figues. Hymen, hyménée, ô! Hymen, hyménée, ô! Celui-ci

en a de grandes et grosses; celle-là les a douces. Hymen, hyménée, ô!

Tu chanteras, après avoir mangé et bu beaucoup de vin: Hymen, hyménée,

ô! Hymen, hyménée, ô!

TRYGÆOS.

Vive la joie! vive la joie! mes amis. Et s'il en est un qui me suive,

vous mangerez des gâteaux.

FIN DU TOME PREMIER

TABLE

LES AKHARNIENS 1

LES CHEVALIERS 69

LES NUÉES 151

LES GUÊPES 245

LA PAIX 327

End of Project Gutenberg's Traduction nouvelle, Tome I, by Aristophane

Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier · 第 16 / 16 段