Souvent il m'a paru que de ma nature j'avais de la finesse, et de la

sottise jamais. Mais combien est supérieur Amynias, fils de Sellos,

de la race de Krobylos, que j'ai vu jadis, nanti d'une pomme et d'une

grenade, manger à la table de Léogoras; car il est aussi meurt-de-faim

qu'Antiphôn. Il est allé en légation à Pharsalos; mais là, seul,

il communiquait seulement avec les pénestes (domestiques) des

Thessaliens, non moins péneste que les autres.

Bienheureux Automénès, que nous te trouvons heureux d'avoir pour

enfants de très habiles artistes! Le premier, ami de tout le monde,

est un homme fort avisé, kithariste accompli, et que la grâce

accompagne; le second un acteur d'un incomparable talent. Vient

ensuite Ariphradès, le plus intelligent des trois. Son père jurait

qu'il n'avait rien appris de personne, et qu'une heureuse nature lui

avait spontanément enseigné à jouer de la langue dans les lupanars

qu'il hante chaque jour...

Il y en a qui ont prétendu que je m'étais réconcilié avec Kléôn,

pendant qu'il s'acharnait sur moi, me trépignait et me lardait

d'outrages. Au moment où j'étais mis en pièces, ceux du dehors

riaient, en me voyant jeter de hauts cris, n'ayant nul souci de moi,

mais seulement pour savoir si, foulé aux pieds, je lancerais quelque

brocard. Ce que voyant, je me suis adouci comme un singe. Et depuis

lors: «l'échalas manque à la vigne.»

* * * * *

XANTHIAS.

Heureuses les tortues d'avoir une carapace! Trois fois heureuses de

l'enveloppe qui recouvre leurs flancs! Avec quelle prudence et quelle

ingéniosité vous avez garni votre dos d'une écaille pour vous garantir

des coups! Moi je suis mort, sillonné par le bâton!

LE CHOEUR.

Qu'y a-t-il, enfant? Car on a le droit d'appeler enfant, fût-il un

vieillard, quiconque reçoit des coups.

XANTHIAS.

Il y a que ce n'est plus un vieillard, mais le fléau le plus hideux:

il s'est montré de beaucoup le plus pris de vin des convives,

quoiqu'il y eût là Hippyllos, Antiphôn, Lykôn, Lysistratos,

Théophrastos, Phrynikhos. Il les a tous surpassés en effronterie.

Une fois gorgé de bons morceaux, il danse, il saute, il pète, il

rit, comme un ânon régalé d'orge; puis il me rosse gaillardement,

en criant: «Enfant! Enfant!» Le voyant dans cet état, Lysistratos

l'apostrophe: «Tu me fais l'effet, vieillard, d'une canaille enrichie,

ou d'un baudet courant à la paille.» Et l'autre s'écrie: «Et toi d'une

sauterelle, dont le manteau est usé jusqu'à la corde, ou de Sthénélos,

dépouillé de sa garde-robe.» Chacun d'applaudir, à l'exception de

Théophrastos tout seul, qui se mord les lèvres, en homme bien appris.

Le vieillard, s'adressant à Théophrastos: «Dis-moi donc pourquoi

tu fais le fier et le suffisant, toi qui ne cesses jamais d'être le

bouffon et le parasite des riches?» Ainsi les drape-t-il, chacun à

son tour, de ses railleries grossières, débitant les propos les plus

ineptes et les plus impertinents. Quand il est bien ivre, il rentre

à la maison, et bat tous ceux qui lui tombent sous la main. Mais le

voici qui s'avance en titubant. Moi, je me sauve pour ne pas recevoir

de coups.

* * * * *

PHILOKLÉÔN.

Laissez-moi; retirez-vous. Je vais faire gémir quelqu'un de ceux qui

me suivent. Ah! si vous ne décampez pas, gredins, je vous grille avec

une torche.

BDÉLYKLÉÔN.

Demain tu nous paieras cela à nous tous, malgré tes allures de jeune

homme. Nous viendrons en foule t'assigner.

PHILOKLÉÔN.

Ah! ah! m'assigner! Vieux jeu! Sachez donc que je ne puis plus

entendre le mot procès. Hé! hé! hé! Cela me suffit. Jetez les urnes.

Tu n'es pas parti? Où est l'hèliaste? Disparu. Monte ici, mon petit

hanneton d'or; prends cette corde dans ta main: tiens ferme et prends

garde, car la corde est usée! Cependant elle ne sera pas fâchée qu'on

la frotte. Vois comme je t'ai adroitement soustraite aux procédés

lesbiens des convives. Pour cela montre-toi reconnaissante envers ma

brochette. Mais tu ne le feras point, tu ne l'essaieras même pas, je

le sais: tu me tromperas, tu me riras au nez comme tu l'as déjà fait

à tant d'autres. Et pourtant si tu voulais maintenant n'être pas une

méchante, je te promets, quand mon fils sera mort, de te racheter et

de t'avoir pour maîtresse, bijou mignon. Aujourd'hui je ne dispose pas

de mon bien, parce que je suis jeune et qu'on me surveille de près.

Mon cher fils m'observe, et il n'est pas commode: c'est un homme à

scier en deux un grain de cumin et à gratter des brins de cresson:

aussi a-t-il peur que je me perde; car il n'a pas d'autre père que

moi. Mais le voici qui accourt vers toi et moi. Fais bonne contenance

et prends-moi vite ces torches: je vais lui faire un de ces tours de

jeune homme comme il m'en faisait, avant que je fusse initié à ces

mystères.

* * * * *

BDÉLYKLÉÔN.

Oh! oh! vieux radoteur, manieur de derrières, tu désires et tu aimes,

ce me semble, les jolis cercueils; mais, j'en jure par Apollôn, ce

n'est pas impunément que tu agiras ainsi.

PHILOKLÉÔN.

Comme tu te régalerais agréablement d'un procès à la sauce piquante!

BDÉLYKLÉÔN.

N'est-ce pas nous jouer d'un vilain tour que d'enlever la joueuse de

flûte aux convives?

PHILOKLÉÔN.

Quelle joueuse de flûte? Bats-tu la campagne comme si tu sortais de la

tombe?

BDÉLYKLÉÔN.

Non pas, de par Zeus! C'est cette Dardanienne que tu as avec toi.

PHILOKLÉÔN.

Pas du tout: c'est une torche qui brûle en l'honneur des dieux sur

l'Agora.

BDÉLYKLÉÔN.

Une torche, cette donzelle?

PHILOKLÉÔN.

Oui, une torche! Tu ne vois pas qu'elle est de toutes les couleurs?

BDÉLYKLÉÔN.

Mais qu'est-ce qu'il y a donc de noir au milieu?

PHILOKLÉÔN.

La résine, sans doute, qui sort de la flamme.

BDÉLYKLÉÔN.

Et du côté inverse n'est-ce pas un derrière?

PHILOKLÉÔN.

Non, c'est sans doute une branche de la torche qui ressort par là.

BDÉLYKLÉÔN.

Que dis-tu? Quelle branche? Allons, viens ici.

PHILOKLÉÔN.

Ah! ah! Que vas-tu faire?

BDÉLYKLÉÔN.

La prendre, l'emmener et te l'enlever, certain que tu es usé et

impuissant à rien faire.

PHILOKLÉÔN.

Écoute-moi un instant. J'assistais aux Jeux Olympiques, lorsque

Éphoudiôn combattit glorieusement contre Askondas: il était vieux, et

pourtant d'un coup de poing le vieux renversa le jeune. Ainsi prends

garde de recevoir quelques pochons sur l'oeil.

BDÉLYKLÉÔN.

De par Zeus! tu connais bien Olympia.

* * * * *

UNE BOULANGÈRE.

A moi, à l'aide, je t'en conjure au nom des dieux! Cet homme m'a mise

à mal en me frappant avec sa torche; il a jeté par terre dix pains

d'une obole, et quatre autres par-dessus le marché.

BDÉLYKLÉÔN.

Vois-tu ce que tu as fait? Des affaires, des procès, voilà ce que nous

attire ton ivrognerie.

PHILOKLÉÔN.

Pas du tout. Des contes spirituels arrangeront tout cela. Je saurai

bien me raccommoder avec elle.

LA BOULANGÈRE.

Non, non, par les deux Déesses! tu ne te seras pas moqué impunément

de Myrtia, fille d'Ankyliôn et de Sostrata, en venant gâter ma

marchandise.

PHILOKLÉÔN.

Écoute, femme; je veux te raconter une jolie histoire.

LA BOULANGÈRE.

Non, de par Zeus! mon pauvre homme!

PHILOKLÉÔN.

Æsopos, un soir, revenant de souper, était poursuivi par les

aboiements d'une chienne effrontée et prise de vin. «Chienne, chienne,

lui dit-il, de par Zeus! si tu échangeais ta méchante langue contre un

morceau de pain, à mon avis, tu me semblerais sage.»

LA BOULANGÈRE.

Tu te moques de moi. Qui que tu sois, je t'assignerai devant les

agoranomes pour dommages faits à ma marchandise, et j'ai pour témoin

Khæréphôn que voici.

PHILOKLÉÔN.

Par Zeus! écoute-moi donc, si je dis quelque chose qui t'agrée. Un

jour Lasos et Simonidès se faisaient concurrence. Lasos dit: «Cela

m'est bien égal.»

LA BOULANGÈRE.

Vraiment, mon cher homme?

PHILOKLÉÔN.

Et toi, Khæréphôn, tu vas donc servir de témoin à une femme au teint

jaune, à une Ino, qui d'un rocher se jette aux pieds d'Euripidès?

BDÉLYKLÉÔN.

En voici un autre, qui a l'air de vouloir t'assigner: il a un témoin

avec lui.

UN ACCUSATEUR.

Malheureux que je suis! Vieillard, je t'assigne pour outrage.

BDÉLYKLÉÔN.

Pour outrage? Non, non; ne l'assigne pas, au nom des dieux! Je te

ferai en sa place telle réparation que tu fixeras, et je t'en saurai

gré.

PHILOKLÉÔN.

Et moi j'entre volontiers en arrangement avec lui. Je conviens de

l'avoir battu, lapidé; mais viens ici. T'en rapportes-tu à moi pour

la somme d'argent qu'exige l'affaire et pour rester toujours amis, ou

préfères-tu la fixer?

L'ACCUSATEUR.

Dis toi-même; car je n'ai besoin ni de procès, ni d'affaires.

PHILOKLÉÔN.

Un Sybarite tombe d'un char, et peu s'en faut qu'il ne se fende

très grièvement la tête, vu qu'il n'était pas très fort en science

hippique. Un de ses amis survient, qui lui dit: «Que chacun fasse son

métier!» De même toi, tu n'as qu'à courir chez Pittalos.

BDÉLYKLÉÔN.

Rien de changé en toi, tu as toujours la même humeur.

L'ACCUSATEUR, _à son témoin_.

Souviens-toi bien, toi, de ce qu'il a répondu.

PHILOKLÉÔN.

Écoute, ne t'en va pas. Un jour, à Sybaris, une femme brise un

coffret.

L'ACCUSATEUR.

Je te prends à témoin.

PHILOKLÉÔN.

Le coffret prend un témoin. Le Sybarite lui dit: «Par Kora, laisse

donc là tous ces témoignages, et achète des ligatures, tu feras preuve

de plus de bon sens.»

L'ACCUSATEUR.

Fais l'insolent jusqu'à ce que l'arkhonte appelle l'affaire.

BDÉLYKLÉÔN.

Par Dèmètèr! tu ne resteras pas ici davantage, mais je t'enlève et je

t'emporte.

PHILOKLÉÔN.

Que fais-tu?

BDÉLYKLÉÔN.

Ce que je fais? Je veux te porter d'ici dans la maison: autrement, les

témoins manqueront aux accusateurs.

PHILOKLÉÔN.

Un jour Æsopos étant à Delphoe...

BDÉLYKLÉÔN.

Cela m'est bien égal.

PHILOKLÉÔN.

Est accusé d'avoir volé un vase consacré au Dieu. Alors il leur

raconte comment l'escarbot...

BDÉLYKLÉÔN.

La peste! tu m'assommes avec tes escarbots.

* * * * *

LE CHOEUR.

Je t'envie pour ton bonheur, vieillard. Quelle différence avec ses

habitudes frugales et son existence! Instruit maintenant d'une

manière tout autre, il va sans doute changer de sentiment au sujet des

jouissances et de la mollesse. Peut-être cependant ne voudra-t-il pas;

car il est difficile de renoncer au naturel que l'on a toujours eu.

Bien des gens l'ont fait pourtant, et entrant dans les idées d'autrui

ont changé leurs manières. Du moins j'accorderai, avec tous les hommes

sages, beaucoup d'éloges, à cause de sa sagesse et de l'affection

qu'il a pour son père, au fils de Philokléôn. Je n'ai jamais rencontré

quelqu'un de plus aimable, jamais caractère ne m'a inspiré une si

folle affection et ne m'a fait m'épanouir ainsi. Sur quel point de la

discussion s'est-il laissé battre, quand il voulait ramener son père à

des façons plus honorables?

* * * * *

XANTHIAS.

Par Dionysos! je ne sais quel mauvais génie a tout mis sens dessus

dessous dans notre maison. A peine le vieux, après avoir bu pendant

longtemps, a-t-il entendu les sons de la flûte, que, le coeur plein de

joie, il s'est mis à danser, toute la nuit, et à reproduire la vieille

chorégraphie de Thespis. Il prétend démontrer tout de suite, en

dansant, que les tragiques de nos jours sont des radoteurs.

PHILOKLÉÔN.

Qui donc se tient à l'entrée du vestibule?

XANTHIAS.

Voilà le fléau qui approche.

PHILOKLÉÔN.

Abaissez les barrières: voici le commencement de la figure.

XANTHIAS.

C'est bien plutôt le commencement de la folie.

PHILOKLÉÔN.

Elle courbe mes flancs avec violence. Comme mes narines mugissent!

Comme mes vertèbres résonnent!

XANTHIAS.

Prends de l'ellébore!

PHILOKLÉÔN.

Phrynikhos est un coq qui jette l'épouvante.

XANTHIAS.

Gare les coups de pied!

PHILOKLÉÔN.

Sa jambe lance des ruades jusqu'au ciel: son derrière est béant.

XANTHIAS.

Fais donc attention!

PHILOKLÉÔN.

Maintenant les articulations de mes membres jouent avec souplesse.

XANTHIAS.

Ce n'est pas bon tout cela, de par Zeus! c'est de la folie.

PHILOKLÉÔN.

Voyez, maintenant; j'appelle et défie les antagonistes. Si quelque

tragique prétend danser avec grâce, qu'il vienne ici jouter avec moi.

Y a-t-il quelqu'un ou n'y a-t-il personne?

XANTHIAS.

Un seul que voici.

PHILOKLÉÔN.

Et quel est le malheureux?

XANTHIAS.

Le second fils de Karkinos.

PHILOKLÉÔN.

Je n'en ferai qu'une bouchée. Je l'anéantirai sous une emmélie de

coups. En fait de rhythme, il n'y entend rien.

XANTHIAS.

Mais, malheureux, il y a un second tragique de la dynastie des

Karkinos, qui se présente: c'est le frère de l'autre.

PHILOKLÉÔN.

De par Zeus! j'en fais mon dîner.

XANTHIAS.

Mais, de par Zeus! tu n'auras que des cancres: voici encore un

troisième Karkinos.

PHILOKLÉÔN.

Qui est-ce qui rampe donc ainsi? une écrevisse ou un faucheux?

BDÉLYKLÉÔN.

C'est un pinnotère, le plus petit de sa race, celui qui fait de la

tragédie.

PHILOKLÉÔN.

O Karkinos, heureux père d'une belle lignée, quelle foule de roitelets

vient s'abattre ici! Cependant il faut jouter avec eux, infortuné!

Préparez pour eux de la saumure, si je suis vainqueur.

LE CHOEUR.

Allons! laissons-leur à tous un peu d'espace, afin qu'ils pirouettent

devant nous, à leur aise. Voyons, enfants renommés d'un dieu marin,

bondissez sur le sable et sur le rivage de la mer stérile, frères

des squilles. Agitez en rond votre pied léger; faites des écarts à

la façon de Phrynikhos, si bien que, voyant vos jambes en l'air, les

spectateurs se récrient. Tourne, pirouette, frappe-toi le ventre,

lance ta jambe vers le ciel: devenez des toupies. Voici venir ton

illustre père, le souverain des mers, émerveillé de sa postérité,

si virilement pourvue. Mais conduisez-nous vite, si bon vous semble,

jusqu'à la porte, et dansez; car jamais personne jusqu'ici n'a vu un

choeur dansant terminer une trygédie.

FIN DES GUÊPES

LA PAIX

(L'AN 419 AVANT J.-C.)

Le sujet de _la Paix_ est le même que celui des _Acharniens_:

seulement la paix, qui dans cette comédie n'est le voeu que d'un

seul homme, est ici l'objet des désirs de tout le monde. Le vigneron

Trygée, monté sur un escarbot, arrive à la porte de l'Olympe et

découvre la Paix dans une caverne profonde où elle a été enfermée

par la Guerre. Avec l'aide de tous les hommes de bonne volonté, il

la délivre. La joie et les fêtes renaissent de toutes parts. Trygée

épouse l'Abondance, compagne de la Paix, et le Choeur chante en vers

charmants les loisirs de la vie rustique.

PERSONNAGES DU DRAME

DEUX ESCLAVES DE TRYGÆOS.

TRYGÆOS.

PETITES FILLES DE TRYGÆOS.

HERMÈS.

LA GUERRE.

LE VACARME.

CHOEUR DE LABOUREURS.

HIÉROKLÈS, devin.

HELLÈNES de différentes villes, }

LA PAIX, }

OPÔRA, }

THÉORIA, } personnages muets.

LAMAKHOS, }

UN PRYTANE, }

UN FABRICANT DE FAUX.

UN FABRICANT D'AIGRETTES.

UN MARCHAND DE CUIRASSES.

UN FABRICANT DE TROMPETTES.

UN FABRICANT DE CASQUES.

UN POLISSEUR DE LANCES.

UN FILS DE LAMAKHOS.

UN FILS DE KLÉONYMOS.

_La scène se passe d'abord devant la maison de Trygæos, puis à la

porte du Ciel, et de nouveau sur la Terre._

LA PAIX

PREMIER ESCLAVE.

Apporte, apporte au plus vite de la pâtée pour l'escarbot.

SECOND ESCLAVE.

Voici. Donne à ce maudit insecte; jamais il n'aura mangé de meilleure

pâtée.

PREMIER ESCLAVE.

Donne-lui-en une autre, pétrie de crottin d'âne.

SECOND ESCLAVE.

Voilà encore.

PREMIER ESCLAVE.

Où donc est celle que tu apportais à l'instant?

SECOND ESCLAVE.

Ne l'a-t-il pas mangée?

PREMIER ESCLAVE.

Oui, de par Zeus! il l'a roulée dans ses pattes et l'a avalée en

entier. Fais-en tout de suite beaucoup, et épaisse.

SECOND ESCLAVE.

Vidangeurs, au nom des dieux, venez à mon aide, si vous ne voulez pas

me voir suffoquer.

PREMIER ESCLAVE.

Encore! Encore! Donne-m'en d'un enfant qui sert d'hétaïre; car

l'escarbot dit qu'il l'aime bien broyée.

SECOND ESCLAVE.

Voici. Je me crois, citoyens, à l'abri d'un soupçon: on ne dira pas

qu'en pétrissant la farine, je la mange.

PREMIER ESCLAVE.

Ah! Pouah! Apporte-m'en une autre, puis une autre, et pétris-en une

autre encore.

SECOND ESCLAVE.

Par Apollôn! je ne puis: je suis incapable de supporter cette sentine.

PREMIER ESCLAVE.

Je vais donc rentrer la bête et la sentine avec elle.

SECOND ESCLAVE.

Et, de par Zeus! tout cela aux corbeaux, et toi par-dessus le marché!

Que l'un de vous me dise, s'il le sait, où je pourrai acheter un nez

sans trous. Car je ne connais pas de métier plus misérable que de

pétrir de la pâtée pour la donner à un escarbot. Un porc, quand nous

allons à la selle, un chien, en avalent sans façon. Mais celui-ci fait

le fier et le dédaigneux, et il ne juge pas à propos de manger, si je

ne lui présente, comme à une femme, après avoir passé toute la journée

à la pétrir, une galette feuilletée. Mais je vais regarder s'il a

fini son repas: entr'ouvrons seulement la porte, pour qu'il ne me voie

point. Courage, ne t'arrête pas de manger, jusqu'à ce que tu en crèves

sans t'en apercevoir. Comme il se courbe, l'animal, sur sa pâtée! On

dirait un lutteur: il avance les mâchoires; il promène de-ci de-là

sa tête et ses deux pattes, à la façon de ceux qui tournent de gros

câbles pour les vaisseaux. Quelle bête hideuse, puante et vorace! De

quelle divinité est-elle l'emblème, je ne sais. Il ne me semble pas

que ce soit d'Aphroditè, ni des Kharites, assurément.

PREMIER ESCLAVE.

De qui donc?

SECOND ESCLAVE.

Il n'y a pas moyen que ce soit un présage de Zeus prêt à descendre.

PREMIER ESCLAVE.

Maintenant, parmi les spectateurs, quelque jeune homme, qui se pique

de sagesse, se met sans doute à dire: «Qu'est-ce que cela? A quoi bon

l'escarbot?» Et un Ionien, assis à ses côtés, lui répond: «Selon

moi, cela fait allusion à Kléôn, qui, sans pudeur, se nourrissait de

fiente.» Mais je rentre donner à boire à l'escarbot.

SECOND ESCLAVE.

Moi, je vais expliquer le sujet aux enfants, aux jeunes gens, aux

hommes faits, aux vieillards et à tous ceux qui se croient quelque

supériorité. Mon maître a une étrange folie, non pas la vôtre, mais

une folie nouvelle tout à fait. Le jour entier, les yeux au ciel et la

bouche béante, il invective contre Zeus: «O Zeus! dit-il, que veux-tu

donc faire? Dépose ton balai; ne balaie pas la Hellas.»

TRYGÆOS, _hors de la scène_.

Ea! Ea!

SECOND ESCLAVE.

Silence! Je crois entendre sa voix.

TRYGÆOS.

O Zeus! que veux-tu donc faire de notre peuple? Tu ne t'aperçois pas

que tu égraines nos villes!

SECOND ESCLAVE.

Voilà précisément la maladie dont je vous parlais: vous entendez un

échantillon de ses manies. Mais les propos qu'il tenait au début de

son accès de bile, vous allez les apprendre. Il se disait, ici, à

lui-même: «Comment pourrais-je aller tout droit chez Zeus?» Puis,

fabriquant de petites échelles, il y grimpait du côté du ciel,

jusqu'au moment où il se cassa la tête en dégringolant. Mais hier,

étant malheureusement sorti je ne sais où, il a ramené un escarbot,

gros comme l'Ætna, et m'a forcé d'en être le palefrenier; puis,

lui-même, le caressant comme un poulain: «Mon petit Pègasos, dit-il,

généreux volatile, puisses-tu, dans ton essor, me conduire droit chez

Zeus!» Mais je vais me pencher pour voir ce qu'il fait là dedans. Ah!

quel malheur! Accourez ici, accourez, voisins! Mon maître s'envole

là-haut, à cheval, dans les airs, sur un escarbot!

TRYGÆOS.

Tout doux, tout doux, du calme, ma monture: ne t'enlève pas fièrement

d'abord et d'une force trop confiante; attends que tu aies sué et

assoupli les forces de tes membres par un vigoureux battement d'ailes.

Ne va pas me lâcher une mauvaise odeur, je t'en conjure: si tu le

faisais, mieux eût valu rester dans notre logis.

SECOND ESCLAVE.

Mon maître et seigneur, tu deviens fou!

TRYGÆOS.

Silence! silence!

SECOND ESCLAVE.

Pourquoi chevauches-tu ainsi à travers les nuages?

TRYGÆOS.

C'est pour le bien de tous les Hellènes que je vole, et que je tente

une entreprise hardie et nouvelle.

SECOND ESCLAVE.

Pourquoi voles-tu? Pourquoi te mets-tu, sans cause, hors de bon sens?

TRYGÆOS.

Il nous faut des paroles de bon augure; pas un mot défavorable, mais

des cris d'allégresse. Recommande aux hommes de se taire, de boucher

les latrines et les égouts avec des briques neuves, et de mettre une

clef à leurs derrières.

SECOND ESCLAVE.

Pas moyen de me taire, si tu ne dis pas où tu as l'intention de voler.

TRYGÆOS.

Où veux-tu, si ce n'est chez Zeus, vers le ciel?

SECOND ESCLAVE.

Dans quelle intention?

TRYGÆOS.

Pour lui demander ce qu'il a décidé de faire de tous les Hellènes.

SECOND ESCLAVE.

Et s'il ne te dit rien de catégorique?

TRYGÆOS.

Je l'accuserai de livrer la Hellas aux Mèdes.

SECOND ESCLAVE.

Par Dionysos! jamais de mon vivant!

TRYGÆOS.

Il n'en peut pas être autrement.

SECOND ESCLAVE.

Iou! Iou! Iou! pauvres fillettes, votre père vous abandonne; il vous

laisse seules; il monte au ciel en cachette. Conjurez votre père, ô

malheureuses enfants!

* * * * *

UNE FILLE DE TRYGÆOS.

Mon père, mon père, est-il vrai le bruit qui court dans notre maison?

On dit que, nous quittant pour le pays des oiseaux, tu vas chez

les corbeaux et disparaître. Y a-t-il là quelque chose de réel?

Dis-le-moi, mon père, pour peu que tu m'aimes.

TRYGÆOS.

C'est à croire, mes enfants. Ce qu'il y a de certain, c'est que vous

me fendez le coeur, quand vous me demandez du pain, en m'appelant

papa, et que je n'ai pas chez moi une parcelle d'argent, ni rien du

tout. Mais si je réussis, à mon retour, vous aurez un gros gâteau et

une gifle pour assaisonnement.

LA JEUNE FILLE.

Mais par quel moyen feras-tu ce trajet? Car ce n'est pas un navire qui

te conduira sur cette route.

TRYGÆOS.

J'irai sur une monture ailée et non sur un vaisseau.

LA JEUNE FILLE.

Et quelle idée as-tu de harnacher un escarbot pour monter chez les

dieux, mon petit papa?

TRYGÆOS.

On voit dans les fables d'Æsopos qu'il s'est trouvé le seul des

animaux parvenu chez les dieux en volant.

LA JEUNE FILLE.

Tu nous racontes une fable incroyable, petit père, comme quoi un

animal si puant est allé chez les dieux.

TRYGÆOS.

Il y est allé, au temps jadis, par haine de l'aigle, et pour en faire

rouler les oeufs, afin de se venger.

LA JEUNE FILLE.

Tu aurais dû plutôt monter le cheval ailé Pègasos; tu aurais eu pour

les dieux un air plus tragique.

TRYGÆOS.

Mais, petite sotte, il m'eût fallu double ration, tandis que tout ce

que j'aurai mangé servira de fourrage à ma monture.

LA JEUNE FILLE.

Et s'il vient à tomber dans les profondeurs de la plaine liquide,

comment en pourra-t-il sortir, étant ailé?

TRYGÆOS.

J'ai un gouvernail fait pour cela, et j'en userai: mon vaisseau sera

un escarbot construit à Naxos.

LA JEUNE FILLE.

Et quel port te recevra dans ton naufrage?

TRYGÆOS.

Au Piræeus, n'y a-t-il pas le port de l'Escarbot?

LA JEUNE FILLE.

Prends bien garde de chopper et de choir de là-haut! Devenu boiteux,

tu fournirais un sujet à Euripidès, et tu deviendrais une tragédie.

TRYGÆOS.

Je veillerai à tout cela. Adieu! (_Les jeunes filles s'en vont._)

Et vous, pour qui je me donne la peine de ces peines, ne pétez ni

ne chiez de trois jours. Car si, en planant au-dessus des nuages,

l'escarbot flairait quelque odeur, il me jetterait la tête en bas,

et adieu mes espérances. Mais voyons, Pègasos, vas-y gaiement; fais

résonner ton frein d'or; mets en mouvement tes oreilles luisantes.

Que fais-tu? que fais-tu? Pourquoi baisses-tu ton nez du côté des

latrines? Élance-toi hardiment de terre, déploie tes ailes rapides;

monte tout droit au palais de Zeus; détourne tes narines du caca, de

ta pâture quotidienne. Ohé! l'homme! que fais-tu, toi, qui chies dans

le Piræeus, près de la maison des prostituées? Tu vas me faire tuer,

tu vas me faire tuer! Enfouis-moi cela! Apportes-y un gros tas de

terre, plante par-dessus du serpolet et répands-y des parfums! S'il

m'arrivait malheur, en tombant de là-haut, ma mort coûterait cinq

talents à la ville de Khios, en raison de ton derrière. Mais, au fait,

j'ai grand'peur, et je n'ai plus le mot pour rire. Ohé! machiniste,

fais attention à moi! Je sens déjà quelque vent rouler autour de

mon nombril. Si tu n'y prends garde, je vais faire de la pâture pour

l'escarbot. Mais il me semble que je suis près des dieux, et je vois

la demeure de Zeus. Où donc est le portier de Zeus? N'ouvrez-vous pas?

(_La scène change et représente le Ciel._)

HERMÈS.

D'où me vient cette odeur de mortel? O divin Hèraklès, qu'est-ce que

cette bête?

TRYGÆOS.

Un hippokantharos.

HERMÈS.

O coquin, impudent, effronté, scélérat, très scélérat, plus que

très scélérat, comment es-tu monté ici, ô scélératissime parmi les

scélérats? Quel est ton nom? Ne le diras-tu pas?

TRYGÆOS.

Scélératissime.

HERMÈS.

Quel est ton pays? Dis-le-moi.

TRYGÆOS.

Scélératissime.

HERMÈS.

Quel est ton père?

TRYGÆOS.

A moi? Scélératissime.

HERMÈS.

Par la Terre! tu es un homme mort, si tu ne me dis pas quel est ton

nom?

TRYGÆOS.

Trygæos d'Athmonia, honnête vigneron, pas sykophante, ni ami des

affaires.

HERMÈS.

Pour quoi viens-tu?

TRYGÆOS.

Pour t'apporter des viandes.

HERMÈS.

O pauvre homme, comment es-tu venu?

TRYGÆOS.

O gourmand, tu vois que je n'ai plus l'air à tes yeux d'un

scélératissime. Voyons, maintenant, appelle-moi Zeus.

HERMÈS.

Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier · 第 13 / 16 段