PHILOKLÉÔN.

Holà, arrête! Peu s'en faut que tu ne me fasses mourir. Tu allais

appeler une cause avant d'avoir posé la balustrade: c'est la première

condition de nos mystères.

BDÉLYKLÉÔN.

Mais, par Zeus! il n'y en a pas.

PHILOKLÉÔN.

Eh bien, je cours, et j'en rapporte une tout de suite de la maison.

BDÉLYKLÉÔN.

Ce que c'est pourtant! Quelle force a l'habitude du local!

* * * * *

XANTHIAS.

Va-t'en aux corbeaux! Nourrir un pareil chien!

BDÉLYKLÉÔN.

Qu'y a-t-il donc?

XANTHIAS.

Ne voilà-t-il pas Labès, votre chien, qui vient d'entrer dans la

cuisine et de manger un fromage de Sikélia!

BDÉLYKLÉÔN.

Voilà le premier délit à déférer à mon père. Toi, porte l'accusation.

XANTHIAS.

Pas moi, de par Zeus! mais un autre chien se porte comme accusateur,

si l'affaire est appelée.

BDÉLYKLÉÔN.

Voyons, maintenant, amène-les tous deux ici.

XANTHIAS.

C'est ce qu'on va faire.

BDÉLYKLÉÔN.

Qu'apportes-tu là?

PHILOKLÉÔN.

La bauge aux porcs consacrés à Hestia.

BDÉLYKLÉÔN.

Tu oses y porter une main sacrilège?

PHILOKLÉÔN.

Non, mais c'est en sacrifiant d'abord à Hestia, que j'écraserai

quelque adversaire. Allons, hâte-toi de les amener. Je vois déjà la

peine encourue.

BDÉLYKLÉÔN.

Voyons, maintenant, j'apporte les tablettes et les registres.

PHILOKLÉÔN.

Ah! tu m'assommes, tu me tues, avec tes délais. J'aurais pu tracer les

mots par terre.

BDÉLYKLÉÔN.

Voici.

PHILOKLÉÔN.

Appelle donc.

BDÉLYKLÉÔN.

J'y suis.

PHILOKLÉÔN.

Qu'est-ce d'abord, celui-ci?

BDÉLYKLÉÔN.

Aux corbeaux! Quel ennui! J'ai oublié d'apporter les urnes aux

suffrages.

PHILOKLÉÔN.

Eh bien, où cours-tu?

BDÉLYKLÉÔN.

Chercher les urnes.

PHILOKLÉÔN.

Inutile: j'avais là ces vases.

BDÉLYKLÉÔN.

On ne peut mieux. Nous avons tout ce qu'il nous faut, excepté pourtant

la klepsydre.

PHILOKLÉÔN.

Et ceci? N'est-ce pas une klepsydre?

BDÉLYKLÉÔN.

Tu excelles à fournir les objets nécessaires et locaux. Mais qu'on se

hâte d'apporter de la maison le feu, les myrtes et l'encens, afin de

commencer par invoquer les dieux.

LE CHOEUR.

Et nous, pendant les libations et les prières, nous vous dirons de

bonnes paroles, parce que de la lutte et de la dispute vous en êtes

venus à une généreuse réconciliation.

BDÉLYKLÉÔN.

Débutez donc par les bonnes paroles.

LE CHOEUR.

O Phoebos Apollôn Pythios, bonne chance à l'affaire instruite par

ce magistrat devant sa porte; accord entre nous tous tirés de nos

erreurs! Io Pæan!

BDÉLYKLÉÔN.

O Souverain maître, mon voisin, dieu de ma rue, gardien de mon

vestibule, accepte, seigneur, ce nouveau sacrifice, que nous innovons

en l'honneur de mon père. Adoucis cette humeur trop rêche et dure

comme l'yeuse, mêle à ce coeur quelques gouttes de miel. Qu'il

soit désormais doux pour les hommes, plus clément à l'accusé qu'à

l'accusateur, prêt à pleurer avec ceux qui l'implorent; qu'il se

dépouille de son aigreur et qu'il arrache les orties de sa colère!

LE CHOEUR.

Nos prières s'unissent aux tiennes, et nos chants en faveur du nouveau

magistrat s'accordent avec les paroles que tu as prononcées. Oui, tu

as notre bienveillance, depuis que nous voyons que tu aimes le peuple

bien plus que ne le fait aucun des jeunes.

BDÉLYKLÉÔN.

S'il se trouve devant les portes quelque hèliaste, qu'il entre. Dès

qu'on aura commencé à parler, nous n'ouvrirons plus.

PHILOKLÉÔN.

Quel est l'accusé?

BDÉLYKLÉÔN.

Celui-ci.

PHILOKLÉÔN.

Quelle peine va le frapper?

BDÉLYKLÉÔN.

Écoutez l'acte d'accusation. Le soussigné chien de Kydathènè accuse

Labès d'Æxonè d'avoir seul, contre toute justice, mangé un fromage

Sikélien. Peine: un collier de figuier.

PHILOKLÉÔN.

C'est-à-dire une mort de chien, une fois convaincu.

BDÉLYKLÉÔN.

L'accusé Labès est ici présent.

PHILOKLÉÔN.

Oh! le vilain chien! Quels yeux de voleur! Comme, en serrant les

dents, il se flatte de me tromper? Où est le plaignant, le chien de

Kydathènè?

LE CHIEN.

Au! au!

BDÉLYKLÉÔN.

Le voici.

PHILOKLÉÔN.

C'est un second Labès, bon aboyeur et lécheur de marmites.

BDÉLYKLÉÔN.

Silence, assis! Toi, monte à la tribune et accuse.

PHILOKLÉÔN.

Voyons; en même temps je vais me verser et boire un coup.

XANTHIAS.

Vous avez entendu, citoyens juges, l'accusation que j'ai formulée

contre celui-ci. Il a commis le plus affreux des attentats contre

moi et contre la marine. Il s'est sauvé dans un coin, à la mode

Sikélienne, avec un énorme fromage, dont il s'est repu dans les

ténèbres.

PHILOKLÉÔN.

De par Zeus! il est pris sur le fait. Tout à l'heure il m'a lâché un

gros rot au fromage, le coquin!

XANTHIAS.

Et il ne m'a rien donné, à ma requête. Or, qui voudra vous rendre

service, si l'on ne me jette rien à moi, votre chien?

PHILOKLÉÔN.

Et il n'a rien donné?

XANTHIAS.

Rien à moi, son camarade.

PHILOKLÉÔN.

Voilà un gaillard aussi bouillant que ces lentilles!

BDÉLYKLÉÔN.

Au nom des dieux, mon père, ne prononce pas avant de les avoir

entendus tous les deux.

PHILOKLÉÔN.

Mais, mon bon, la chose est claire; elle crie d'elle-même.

XANTHIAS.

N'allez pas l'absoudre. C'est de tous les chiens l'être le plus

égoïste et le plus glouton, lui qui, louvoyant autour d'un mortier, a

dévoré la croûte des villes!

PHILOKLÉÔN.

Aussi n'ai-je pas même de quoi boucher les fentes de ma cruche.

XANTHIAS.

Châtiez-le donc. Jamais une seule cuisine ne pourrait nourrir deux

voleurs. Je ne puis pourtant pas, moi, aboyer le ventre vide: aussi

dorénavant je n'aboierai plus.

PHILOKLÉÔN.

Oh! oh! que de scélératesses il nous a dénoncées! C'est la friponnerie

faite homme. N'est-ce pas ton avis, mon coq? Par Zeus! il dit que oui.

Le thesmothète, où est-il? Ohé! Donne-moi le pot.

BDÉLYKLÉÔN.

Prends-le toi-même. Je suis en train d'appeler les témoins. Paraissez,

témoins à la charge de Labès, plat, pilon, racloire à fromage,

fourneau, marmite et autres ustensiles brûlés! Mais pisses-tu encore?

Ne sièges-tu plus?

PHILOKLÉÔN.

C'est lui, je crois, qui va faire sous lui aujourd'hui.

BDÉLYKLÉÔN.

Ne cesseras-tu pas d'être dur et intraitable pour les accusés? Tu les

déchires à belles dents! Monte à la tribune; défends-toi. D'où vient

ton silence? Parle.

PHILOKLÉÔN.

Mais il semble qu'il n'ait rien à dire.

BDÉLYKLÉÔN.

Non pas, mais il me paraît être dans la même situation que jadis

Thoukydidès accusé. Ses mâchoires furent tout à coup paralysées.

Retire-toi; c'est moi qui présenterai ta défense. Il est difficile,

citoyens, de faire l'apologie d'un chien calomnié; je parlerai

cependant. C'est une bonne bête, et il chasse les loups.

PHILOKLÉÔN.

C'est un voleur et un conspirateur.

BDÉLYKLÉÔN.

Par Zeus! c'est le meilleur des chiens d'aujourd'hui, capable de

garder de nombreux moutons.

PHILOKLÉÔN.

A quoi cela sert-il, s'il mange le fromage?

BDÉLYKLÉÔN.

Oui, mais il se bat pour toi, il garde la porte, et il excelle dans

tout le reste. S'il a fait un larcin, pardonne-lui. Il est vrai qu'il

ne sait pas jouer de la kithare.

PHILOKLÉÔN.

Moi, je voudrais qu'il ne sût pas lire, pour ne pas nous faire

l'apologie de son crime.

BDÉLYKLÉÔN.

Écoute, juge équitable, mes témoins. Monte, racloire à fromage, et

parle à haute voix. Tu exerçais alors la charge de payeur: réponds

clairement. N'as-tu pas raclé les parts que tu avais reçues pour les

soldats? Elle répond qu'elle les a raclées.

PHILOKLÉÔN.

Mais, par Zeus! elle ment.

BDÉLYKLÉÔN.

Juge compatissant, prends pitié des malheureux. Notre Labès ne vit

que de têtes et d'arêtes de poissons; jamais il ne demeure en place.

L'autre n'est bon qu'à garder la maison: il reste là, attendant ce

qu'on apporte et en demandant sa part; autrement, il mord.

PHILOKLÉÔN.

Ouf! quel mal me prend qui fait que je m'attendris? Le malaise dure,

et je me sens convaincre.

BDÉLYKLÉÔN.

Ah! je t'en conjure, pitié pour lui, mon père! Ne le sacrifiez point.

Où sont les enfants? Montez, malheureux! jappez, priez, suppliez et

pleurez!

PHILOKLÉÔN.

Descends, descends, descends, descends!

BDÉLYKLÉÔN.

Je vais descendre. Et quoique ce «descends» en ait trompé bien

d'autres, je vais pourtant descendre.

PHILOKLÉÔN.

Aux corbeaux! Ah! ce n'est pas bon d'avoir mangé. Je viens de pleurer,

et je n'en vois pas d'autre raison que de m'être bourré de lentilles.

BDÉLYKLÉÔN.

Il ne sera donc pas acquitté?

PHILOKLÉÔN.

C'est difficile à savoir.

BDÉLYKLÉÔN.

Voyons, mon petit papa, tourne-toi vers de meilleurs sentiments.

Prends ce suffrage; passe, de sens rassis, du côté de la seconde urne,

et absous-le, mon père.

PHILOKLÉÔN.

Non, certes. Je ne sais pas jouer de la kithare.

BDÉLYKLÉÔN.

Viens à l'instant, je vais t'y conduire au plus vite.

PHILOKLÉÔN.

Est-ce la première urne?

BDÉLYKLÉÔN.

Oui.

PHILOKLÉÔN.

J'y jette mon suffrage.

BDÉLYKLÉÔN.

Il est attrapé; il vient d'absoudre sans le vouloir.

PHILOKLÉÔN.

Attends, que je verse les suffrages. Voyons l'issue du débat.

BDÉLYKLÉÔN.

Le fait va le prouver. Tu es absous, Labès. Père, père, que

t'arrive-t-il?

PHILOKLÉÔN.

Ah! dieux! vite de l'eau.

BDÉLYKLÉÔN.

Reviens à toi.

PHILOKLÉÔN.

Dis-moi la chose comme elle est. Est-il réellement absous?

BDÉLYKLÉÔN.

Oui, de par Zeus!

PHILOKLÉÔN.

Je suis réduit à rien.

BDÉLYKLÉÔN.

Pas de souci, cher père: relève-toi.

PHILOKLÉÔN.

Comment, en face de moi-même, supporterai-je l'idée d'avoir absous un

accusé? Qu'adviendra-t-il de moi? O dieux vénérés, accordez-moi mon

pardon: c'est malgré moi que je l'ai fait: ce n'est pas mon habitude.

BDÉLYKLÉÔN.

Ne te fâche pas. Moi je veux, mon père, te bien nourrir, te mener avec

moi partout, aux dîners, aux banquets, aux spectacles, de manière à

passer agréablement le reste de ta vie. Hyperbolos ne te rira plus au

nez en te dupant, mais entrons.

PHILOKLÉÔN.

Oui, maintenant, si bon te semble.

* * * * *

LE CHOEUR.

Oui, allez gaiement où vous voulez.

Pour vous, myriades incalculables, les bonnes choses qu'on va vous

dire maintenant, gardez-vous de les laisser négligemment tomber par

terre. C'est affaire à des spectateurs inintelligents, et non pas à

vous.

Et maintenant, peuple, prêtez-nous attention, si vous aimez un langage

sincère.

Le poète désire, à présent, adresser des reproches aux spectateurs. Il

prétend qu'on lui a fait une injustice, à lui qui s'est souvent

bien conduit envers vous, pas ouvertement sans doute, mais en aidant

secrètement d'autres poètes. Imitateur des prophéties et des procédés

d'Euryklès, il fit passer dans d'autres ventres bon nombre de

ses traits comiques. Bientôt, il affronta le risque de se montrer

ouvertement et de lui-même, prenant en mains les rênes, non plus de la

bouche d'autrui, mais de celle de ses propres muses. Porté au sommet

de la grandeur, plus honoré que jamais personne d'entre vous, il dit

n'avoir pas atteint le comble, ni être gonflé d'orgueil, ni parcourir

les palestres en séducteur. Si quelque amant, mû par la haine,

accourait sur lui pour s'être raillé comiquement de ses amours, il dit

qu'il n'a jamais fléchi devant personne, gardant la ferme résolution

de ne pas faire jouer aux muses dont il s'inspire, le rôle

d'entremetteuses. La première fois qu'il joua, il n'eut pas, selon

lui, à combattre des hommes, mais à s'armer du courage de Hèraklès,

pour attaquer les plus grands monstres, assaillant tout d'abord avec

vigueur la bête aux dents aiguës, dans les yeux de laquelle luisaient

des rayons terribles comme les yeux de Kynna, et dont les cent têtes

étaient léchées en cercle par des flatteurs, gémissant autour de son

cou: elle avait la voix redoutable d'un torrent qui grossit, l'odeur

d'un phoque, les testicules malpropres d'une Lamia, et le derrière

d'un chameau. A la vue de ce monstre, notre poète dit que la peur ne

lui fera pas offrir des présents, mais qu'aujourd'hui encore il va

combattre pour vous. Il ajoute qu'après ce monstre, il lutta, l'an

passé, contre des dæmons sinistres, des êtres fiévreux, qui, la nuit,

étranglaient les pères, étouffaient les grands-pères, s'asseyaient

à la couche de vos concitoyens inoffensifs, les inondaient de

contre-serments, de citations, de témoignages, au point qu'un bon

nombre bondissaient terrifiés chez le polémarkhe. Après avoir trouvé

un tel défenseur, un tel sauveur de ce pays, vous l'avez abandonné,

l'année dernière, lorsqu'il semait ses pensées les plus neuves, dont,

faute de les bien comprendre, vous avez arrêté la pousse. Cependant,

au milieu de nombreuses libations, il atteste Dionysos que jamais on

n'entendit de meilleurs vers comiques. C'est une honte pour vous de ne

pas les avoir appréciés sur-le-champ; mais le poète n'est pas estimé

à une moindre valeur par les hommes éclairés, quoique, devançant ses

rivaux, il ait eu son espérance brisée.

Mais, à l'avenir, braves gens, si vous avez des poètes qui cherchent

des paroles et des idées neuves, aimez-les, favorisez-les davantage,

et conservez leurs pensées: enfermez-les dans vos coffres avec les

fruits. En agissant ainsi, vos vêtements exhaleront toute l'année une

odeur de sagesse.

O nous, autrefois vaillants dans les choeurs, vaillants dans les

combats, et hommes plus vaillants encore par ce côté seul, tout cela

est passé, bien passé. Aujourd'hui la blancheur florissante de nos

cheveux surpasse celle du cygne. Toutefois il faut que de ces restes

surgisse la vigueur du jeune âge: pour moi, je suis convaincu que ma

vieillesse vaut mieux que les boucles de beaucoup de jeunes gens, que

leur parure et leur derrière élargi.

Si quelqu'un de vous, spectateurs, à l'aspect de mon costume, s'étonne

de me voir avec un corsage de guêpe, et de ce que signifie notre

aiguillon, je le lui expliquerai aisément, quelle que soit son

ignorance première. Nous sommes, nous qui avons cet appendice au

derrière, les Attiques, seuls vraiment nobles, autochthones, race la

plus vaillante, qui rendit à la ville les plus nombreux services

dans les combats, quand vint le Barbare, couvrant la ville de fumée,

mettant tout en feu, et voulant nous enlever violemment nos ruches.

Aussitôt, armés de la lance et du bouclier, nous accourons pour les

combattre, le coeur enivré de colère, debout, homme contre homme,

dévorant nos lèvres de fureur, la grêle des flèches dérobant la vue

du ciel. Cependant, avec l'aide des dieux, nous les mettons en déroute

vers le soir. Une chouette, avant la bataille, avait passé au-dessus

de notre armée. Puis nous les poursuivons, les piquant comme des

taons sous leurs longs vêtements, et ils s'enfuient, les joues et les

sourcils criblés de dards; si bien que chez les Barbares, partout et

maintenant encore, on ne désigne rien de plus redoutable que la guêpe

attique.

Certes alors j'étais terrible, n'ayant peur de rien: je mis en fuite

les ennemis, cinglant où il fallait sur nos trières. Car nous n'avions

pas alors le souci d'arrondir une phrase, ni la pensée de dénoncer

quelqu'un, mais le désir d'être le meilleur rameur. Aussi, après avoir

enlevé aux Mèdes un grand nombre de villes, méritions-nous de recevoir

ici les tributs, que volent les jeunes gens.

Examinez-nous du haut en bas et sous tous les aspects, vous nous

trouverez, pour le caractère et pour la manière de vivre, absolument

semblables aux guêpes. Et d'abord il n'y a pas d'animal plus irritable

que nous, ni plus colère, ni plus impatient. Ensuite, toutes nos

différentes occupations ressemblent à celles des guêpes. Groupés par

essaims, comme ceux des ruches, les uns d'entre nous s'en vont chez

l'arkhonte, les autres chez les Onze, d'autres à l'Odéôn: quelques-uns

serrés contre les murs, la tête baissée vers la terre, remuent à

peine, comme les chenilles dans leurs alvéoles. Pour le reste de

la vie nous abondons en ressources. En piquant un chacun, nous nous

procurons de quoi vivre. Mais nous avons parmi nous des frelons

inactifs, dépourvus d'aiguillon, et qui, séjournant à l'intérieur du

logis, dévorent notre travail, sans se donner aucune peine. C'est pour

nous une chose des plus douloureuses qu'un être qui se dispense du

service, nous ravisse notre salaire, lui qui, pour la défense de ce

pays, ne prend ni rame, ni lance, ni ampoule. Il me semble, en un mot,

que ceux des citoyens qui n'auront pas d'aiguillon, ne doivent pas

toucher le triobole.

* * * * *

PHILOKLÉÔN.

Jamais de la vie je ne quitterai plus ce manteau, qui seul me sauva

dans la bataille où le puissant Boréas nous fit la guerre.

BDÉLYKLÉÔN.

Tu sembles n'avoir aucun souci de ton bien.

PHILOKLÉÔN.

De par Zeus! je me passe aisément des choses de luxe. Dernièrement je

me régalais d'une friture, et je payai un triobole dû au dégraisseur.

BDÉLYKLÉÔN.

Fais du moins l'épreuve, puisque, une bonne fois, tu t'es livré à moi

pour bien vivre.

PHILOKLÉÔN.

Que m'ordonnes-tu donc de faire?

BDÉLYKLÉÔN.

Quitte ce manteau usé et endosse cette læna en guise de manteau.

PHILOKLÉÔN.

Faites donc des enfants et élevez-les: voilà le mien maintenant qui

veut m'étouffer!

BDÉLYKLÉÔN.

Voyons, prends-la, mets-la, et ne dis rien.

PHILOKLÉÔN.

Qu'est-ce que c'est que cette mauvaise chose, au nom de tous les

dieux?

BDÉLYKLÉÔN.

Les uns l'appellent une persique, les autres une kaunakè.

PHILOKLÉÔN.

Moi, je la prenais pour une couverture de Thymoetè.

BDÉLYKLÉÔN.

Ce n'est pas étonnant; tu n'es jamais allé à Sardes; tu la connaîtrais

alors, tandis que maintenant tu ne la connais pas.

PHILOKLÉÔN.

Moi? Non, de par Zeus! Mais cela me paraissait ressembler absolument à

la casaque pluchée de Morykhos.

BDÉLYKLÉÔN.

Erreur; c'est à Ekbatana qu'on fait ces tissus.

PHILOKLÉÔN.

Est-ce qu'à Ekbatana on fait des intestins de laine?

BDÉLYKLÉÔN.

Pas du tout, mon bon; mais chez les Barbares cette étoffe se tisse à

grands frais. Ainsi ce vêtement mange bien pour un talent de laine.

PHILOKLÉÔN.

Il serait donc plus juste de l'appeler mange-laine que kaunakè.

BDÉLYKLÉÔN.

Voyons, mon bon, tiens-toi et endosse-la.

PHILOKLÉÔN.

Malheureux que je suis! quelle chaleur la malpropre m'a rotée au nez!

BDÉLYKLÉÔN.

Ne l'endosses-tu pas?

PHILOKLÉÔN.

Non, de par Zeus! Mais, mon bon, si c'est indispensable, mettez-moi

dans un four.

BDÉLYKLÉÔN.

Allons, c'est moi qui te la passerai; viens donc ici.

PHILOKLÉÔN.

Au moins place là un croc.

BDÉLYKLÉÔN.

Pour quoi faire?

PHILOKLÉÔN.

Pour me retirer avant que je sois fondu.

BDÉLYKLÉÔN.

Voyons, maintenant, ôte ces maudites savates, et mets vite cette

chaussure lakonienne.

PHILOKLÉÔN.

Moi? Je n'aurai jamais le coeur de mettre d'odieuses chaussures

fabriquées par des ennemis!

BDÉLYKLÉÔN.

Allons, mon cher, marche hardiment sur le sol lakonien: fais vite.

PHILOKLÉÔN.

C'est mal à toi de me faire le pied au pays ennemi.

BDÉLYKLÉÔN.

Allons, l'autre pied!...

PHILOKLÉÔN.

Impossible pour celui-là; il a un de ses doigts qui déteste tout à

fait les Lakoniens.

BDÉLYKLÉÔN.

Il ne peut pas en être autrement.

PHILOKLÉÔN.

Malheureux que je suis de n'avoir pas d'engelure dans ma vieillesse!

BDÉLYKLÉÔN.

Finis-en de te chausser; puis marche à la façon des riches, avec un

balancement voluptueux et efféminé.

PHILOKLÉÔN.

Regarde: vois cette tournure, et juge de qui des riches ma démarche se

rapproche le plus.

BDÉLYKLÉÔN.

De qui? D'un furoncle revêtu d'ail.

PHILOKLÉÔN.

Aussi ai-je envie de tortiller des fesses.

BDÉLYKLÉÔN.

Voyons, maintenant, sauras-tu tenir un langage grave devant des hommes

instruits et habiles?

PHILOKLÉÔN.

Oui.

BDÉLYKLÉÔN.

Que diras-tu?

PHILOKLÉÔN.

Beaucoup de choses. D'abord comment Lamia, se voyant prise, s'est mise

à péter; puis comment Kardopiôn frappa sa mère.

BDÉLYKLÉÔN.

Non, pas de fables, mais des choses de la vie humaine, tels que nos

sujets ordinaires d'entretien à la maison.

PHILOKLÉÔN.

Ah! j'en sais du genre de ce qui se dit à la maison, par exemple: «Il

y avait une fois une souris et un chat.»

BDÉLYKLÉÔN.

«Être sot et grossier», comme dit Théogénès au vidangeur, en lui

faisant des reproches, vas-tu parler de souris et de chats à des

hommes?

PHILOKLÉÔN.

De qui faut-il donc que je parle?

BDÉLYKLÉÔN.

De personnages éminents, de tes collègues en députation Androklès et

Klisthénès.

PHILOKLÉÔN.

Moi! Jamais je ne suis allé en députation, excepté à Paros, et j'ai

reçu pour cela deux oboles.

BDÉLYKLÉÔN.

Eh bien, dis-nous donc comment Éphoudiôn combattit glorieusement au

pankration avec Askondas: tout vieux qu'il était et blanchi, il avait

de larges reins, des poignets, des flancs et un thorax superbes.

PHILOKLÉÔN.

Assez, assez, tu ne sais ce que tu dis. A quoi bon le thorax pour se

battre au pankration?

BDÉLYKLÉÔN.

Telle est la manière de converser des sages. Mais dis-moi autre chose.

Si tu étais à boire avec des étrangers, quel est celui des actes de ta

jeunesse que tu citerais comme le plus viril?

PHILOKLÉÔN.

Le plus viril, oui, le plus viril de mes exploits, c'est d'avoir

dérobé les échalas d'Ergasiôn.

BDÉLYKLÉÔN.

Tu m'assommes. Quels échalas? Dis comment tu as poursuivi un sanglier,

un lièvre, fait la course des torches; trouve quelque chose de très

juvénile.

PHILOKLÉÔN.

Ah oui; voici quelque chose de très juvénile. C'est lorsque, encore

jouvenceau, je poursuivis le coureur Phayllos, qui m'avait insulté, et

le battis de deux voix.

BDÉLYKLÉÔN.

Assez. Mais place-toi sur ce lit et apprends à être un bon convive, un

homme de bonne compagnie.

PHILOKLÉÔN.

Comment donc me placer? Dis-moi vite.

BDÉLYKLÉÔN.

Décemment.

PHILOKLÉÔN.

Est-ce ainsi qu'il faut se placer?

BDÉLYKLÉÔN.

Pas du tout.

PHILOKLÉÔN.

Comment donc?

BDÉLYKLÉÔN.

Écarte les genoux, et, à la façon des gymnastes, étends-toi avec

souplesse sur les tapisseries; puis fais l'éloge des bronzes, regarde

le plafond, admire les tentures de la cour. Voici l'eau pour les

mains; on apporte les tables: nous soupons; les ablutions sont faites:

nous offrons les libations.

PHILOKLÉÔN.

Au nom des dieux, est-ce en rêve que nous soupons?

BDÉLYKLÉÔN.

La joueuse de flûte s'est fait entendre: les convives sont Théoros,

Æskhinès, Phanos, Kléôn, et je ne sais quel autre invité dans le

voisinage de la tête d'Akestor. Tu fais partie de la société: aie soin

de bien suivre les skolies.

PHILOKLÉÔN.

Très bien.

BDÉLYKLÉÔN.

Dis-tu vrai?

PHILOKLÉÔN.

Comme pas un habitant de la Diakria ne les suivrait.

BDÉLYKLÉÔN.

Je m'en assure. Je suis Kléôn: j'entonne le premier le skolie de

Harmodios; tu vas suivre, toi. «Il n'y eut jamais dans Athènes...»

PHILOKLÉÔN.

«Un être aussi méchant, un semblable voleur.»

BDÉLYKLÉÔN.

C'est là ce que tu répondras? Tu es un homme perdu. Il va se mettre à

crier qu'il veut te mettre à mal, te déchirer, te chasser du pays.

PHILOKLÉÔN.

Et moi, s'il menace, de par Zeus! je lui en chanterai un autre: «Ohé!

l'homme! dans ton désir furieux du pouvoir suprême, tu détruis la cité

qui déjà penche vers sa ruine.»

BDÉLYKLÉÔN.

Et lorsque Théoros, couché aux pieds de Kléôn, lui prendra la main

et chantera: «Ami, tu connais l'histoire d'Admètos, aime donc les

braves,» par quel skolie lui répondras-tu?

PHILOKLÉÔN.

Je lui dirai avec raison: «Il ne s'agit pas de faire le renard et

d'être l'ami des deux partis.»

BDÉLYKLÉÔN.

Après lui Æskhinès, fils de Sellos, continuera: «C'est un homme sage,

ami des Muses.» Il chantera: «Richesse et bien vivre à Klitagoras et à

moi, avec les Thessaliens.»

PHILOKLÉÔN.

«Nous en avons beaucoup dépensé, toi et moi.»

BDÉLYKLÉÔN.

Sur ce point, tu en sais convenablement. Mais allons souper chez

Philoktèmôn. Enfant, enfant, Khrysos, emporte les plats avec nous,

afin de nous enivrer à notre aise.

PHILOKLÉÔN.

Pas du tout: c'est mauvais de boire. Du vin naît le bris des portes,

les coups, les pierres; puis il faut donner de l'argent, au sortir de

l'ivresse.

BDÉLYKLÉÔN.

Mais non, si tu es avec des hommes bons et beaux: ils apaisent

l'offensé; ou bien tu dis quelque mot spirituel, un joli conte à la

façon d'Æsopos ou de Sybaris, que tu as appris à table; tu tournes la

chose en plaisanterie, et il te laisse aller.

PHILOKLÉÔN.

Je vais donc apprendre beaucoup de contes, afin de n'encourir aucune

peine, si je fais mal.

BDÉLYKLÉÔN.

Allons, partons: que rien ne nous retienne.

* * * * *

LE CHOEUR.

Aristophane; Traduction nouvelle, tome premier · 第 12 / 16 段